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Full text of "Histoire poétique du quinzième siècle .."

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PIERRE  CHAMPION 


HISTOIRE  POÉTIQUE 

DU  QUINZIÈME  SIÈCLE 


TOME  II 

Avec  vingt-quatre  photoiypies  hors  texte 

CHARLES  D’ORLÉANS.  LE  PAUVRE  VILLON. 

VRNOUL  GREBAN.  JEAN  MESCHINOT  LE  «  BANNI  UE  LIESSE  » . 
Me  HENRI  BAUDE  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE. 

JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR . 


PARIS 

LIBRAIRIE  SPÉCIALE  POUR  L'HISTOIRE  DE  FRANCE 

HONORÉ  CHAMPION,  ÉDITEUR 
ÉDOUARD  CHAMPION 

5,  QUAI  MALAQUAIS  (VI*) 


1  (J  2  O 


Digitized  by  the  Internet  Archive 
in  2010 


https://archive.org/details/histoirepotiquOOcham 


BIBLIOTHEQUE  DU  XVe  SIECLE 


TOME  XXVIII 


HISTOIRE  POÉTIQUE 

DU  QUINZIÈME  SIÈCLE 


TOME  II 


BIBLIOTHÈQUE  DU  XVe  SIÈCLE 


Tome  I.  Pierre  Champion.  Guillaume  de  Flavy.  Planches.  10  fr. 

Tome  II.  Le  meme.  Cronique  Martiniane.  6  fr. 

Tome  III.  Le  même.  Le  manuscrit  autographe  des  poésies  de  Charles  d’Or¬ 
léans.  iS  fac-similés.  10  fr. 

Tome  IV.  II.  Châtelain.  Recherches  sur  les  vers  français  au  AT®  siècle.  10  fr. 

Tome  V.  P.  Champion.  Charles  d’Orléans,  joueur  d’échecs.  In-4,  pl.  3  fr. 

Tome  VI.  E.  Langlois.  Nouvelles  françaises  inédites  du  XVe  siècle.  5  fr. 

Tome  VII.  P.  Champion.  Le  Prisonnier  desconforté.  Planches.  5  fr. 

Tome  VIII.  G.  Doutrepont.  La  littérature  française  à  la  cour  des  ducs  de 
Bourgogne.  12  fr. 

Tome  IV.  Ch.  Petit-Dutaillis.  Documents  nouveaux  sur  les  mœurs  popu¬ 
laires  et  le  droit  de  vengeance  dans  les  Pays-Bas  au  XVe  siècle.  G  fr. 

Tome  \.  Gaillet.  Relations  de  Lyon  avec  la  Bresse  et  le  Maçonnais.  2  fr.  5o 

Tome  XI.  P.  Champion.  La  librairie  de  Charles  d'Orléans.  Avec  alhum 
in-folio  de  34  phototypies.  20  fr. 

Tome  XII.  Soderhjelm.  La  nouvelle  française  au  XVe  siècle.  7  fr.  5o 

Tome  XIII.  P.  Champion.  La  vie  de  Charles  d’Orléans.  Avec  planches.  Épuisé. 

Tome  XIV.  Ch.  Oulmont.  La  poésie  morale,  politique  et  dramatique  à  la 
veille  de  la  Renaissance.  Pierre  Gringore.  7  fr.  5o 

Tome  XV.  Ch.  Oulmont.  Etude  sur  la  langue  de  Pierre  Gringore.  4  fr. 

Tome  XVI.  Mathilde  Laigle.  Le  livre  des  trois  vertus  de  Christine  de  Pisan 
et  son  milieu  historique  et  littéraire.  Avec,  planches.  7  fr.  5o 

Tome.  XVII.  Arm. -Ad.  Messer.  Le  Codice  aragonese.  Etude  générale,  publi¬ 
cation  du  manuscrit  de  Paris.  Contribution  à  l’histoire  des  Aragonais  de 
\aples.  Ouvrage  illustré  de  deux  fac-similés  et  sept  gravures  dans  le 
texte.  i5  fr. 

Tome  XVIII.  Léon  Mirot.  Une  grande  famille  parlementaire  au  XIVe  et  au 
ATe  siècle.  Les  d'Orgemonl,  leur  origine,  leur  fortune.  Le  Boiteux  d’Or- 
gemont.  7  fr.  5o 

Tome  XIX.  F.  M.  Graves.  Quelques  pièces  relatives  à  la  vie  de  Louis  Ier, 
duc  d’Orléans,  et  de  Valentine  Visconti,  sa  femme.  7  fr.  5o. 

Tome  XX-XXI.  Pierre  Champion.  François  Villon.  Sa  vie  et  son  temps. 
2  volumes  ornés  de  49  planches.  Epuisé. 

Tomes  XXII  et  XXIII.  P.  Champion.  Le  Procès  de  Condamnation  de  Jeanne 
d'Arc.  1921,  2  vol.  8°  de  xxxn-4i6  et  ex  45a  p.  et  pl.  5o  fr. 

Tome  XXIV.  E.  Vansteenberghe.  Le  Cardinal  Nicolas  de  Cues  (l'iOl-l U6éi). 
1921,  xx-5o6  p.  35  fr. 

Tome  XXV.  G.  Cohen.  Mystères  et  moralités  du  manuscrit  (il 7  de  Chantilly. 
1921.  in-4°,  cxix-i4o  et  2  pl.  Epuisé. 

Tome  XXVI.  Ch.  Samaran.  Un  diplomate  français  du  XVe  siècle.  Jean  de 
Bilhères  Lagraulas,  cardinal  de  Saint-Denis.  1921,  in-8°,  112  p.  et  1  fron¬ 
tispice.  10  fr. 


PIERRE  CHAMPION 


HISTOIRE  POÉTIQUE 


nu  QUINZIÈME  SIÈCLE 


TOME  II 


Avec  vingt-quatre  pliototypies  hors  texte 


CHARLES  D'ORLEANS.  LE  PAUVRE  VILLON. 

\RNOUL  R  RE  R  AN.  JEAN  MESCII1NOT  LE  <(  BANNI  DE  LIESSE  » 
Me  HENRI  B  AU  DE  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE. 

JE  AN  MOL  I N  ET  RHETORIQUEUR  . 


PARIS 


LIBRAIRIE  SPECIALE  POUR  L'IIISTOIRE  DE  FRANCE 

HONORÉ  CHAMPION,  ÉDITEUR 
ÉDOUARD  CHAMPION 


5,  QUAI  MALAQUA1  S  (VIe) 
192.T 


Il  a  été  tiré  cinquante  exemplaires  numérales  sur  hollande. 


Copyright  i(ji3  hy  Edouard  Champion 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.I1 


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Manuscrit  personnel  de  poésies  de  Charles  d’Orléans 

Z_a  J»»-  strophe  du  2e  rondeau  est  de  sa  main 
Bibi.  Nat.  ms.  fr.  25458,  p.  365( 


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CHARLES  D’ORLÉANS 

PRINCE  DES  LIS  ET  DE  LA  POÉSIE 


Parmi  les  manuscrits  du  fonds  français  de  la  Bibliothèque 
Nationale,  il  est  un  gros  livre  de  poésies,  de  petit  format, 
que  j'ai  ouvert  pour  la  première  fois  il  y  a  bien  longtemps. 

J’allais  y  collationner  des  pièces  de  François  Villon  et  je 
ne  me  doutais  guère  que  cette  bible  de  poésie,  que  je  savais 
renfermer  les  compositions  de  Charles  d’Orléans  et  celles  de 
ses  amis,  allait  me  donner  un  tel  plaisir  et  m’occuper  tant 
d'années. 

Dans  ce  manuscrit,  tout  semblable  à  ceux  que  les  jongleurs 
d’autrefois  portaient  dans  leur  sacoche  pour  rafraîchir  leur 
mémoire,  dans  ce  «  saint  livre  »,  comme  l’a  nommé  sans 
doute  François  Villon  qui  a  pu  le  tenir  entre  ses  doigts,  j’eus 
le  bonheur  de  reconnaître  l’exemplaire  original  des  poésies 
du  bon  duc,  la  main  du  poète  qui  y  avait  corrigé  et  transcrit 
de  sa  belle  écriture  beaucoup  de  ses  compositions.  Comme 
on  ne  prêtait  alors  nulle  attention  à  ce  livre,  d’aspect 
médiocre,  j'eus  la  possibilité  de  l’emprunter  et  de  le  conser¬ 
ver  plusieurs  mois  dans  ma  chambre  d’écolier.  Quelles  belles 
heures  de  rêverie  douce,  en  tête  à  tête  avec  le  «  prince  clé¬ 
ment  »,  je  passai  alors!  Je  voulus  arracher  son  secret  à  ce 
livre  fait  pour  les  tendres  cœurs  et  les  subtils  amants.  Car  je 
possédais  en  quelque  sorte  les  cahiers  de  poésie  où  Charles 
avait  dit  sa  vie  amoureuse,  ceux-là  qu’il  conserva  secrètement 
dans  sa  librairie,  parmi  tant  de  gros  livres  ennuyeux,  vêtus 
de  noir  comme  lui. 


IL  -  ] 


2 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


A  lire  sur  ces  petits  feuillets  les  vers  de  Charles  d’Orléans, 
il  me  semblait  qu  ils  étaient  encore  tout  chargés  de  confi¬ 
dences.  Un  grand  désir  me  vint  de  montrer  le  poète  dans  la 
«  chambre  de  sa  pensée  »,  comme  lui-même  avait  évoqué 
son  cœur,  de  dire 

La  vraye  histoire  de  douleur, 

De  larmes  toute  enluminée. 

Aujourd’hui  je  n’ai  plus,  et  c’est  bien  juste,  la  liberté  de 
tourner  les  537  pages  du  manuscrit  français  25  458  dans  le 
secret  de  ma  chambre.  On  me  le  communique  au  Cabinet  des 
manuscrits  de  la  Bibliothèque  Nationale,  à  la  réserve,  enclos 
dans  un  écrin.  Mais  mon  émotion  est  toujours  la  même,  ma 
joie  toute  semblable,  à  feuilleter  les  pages  de  cette  relique. 

Elles  ne  sont  pas  enluminées  de  larmes,  comme  l'a  dit 
allégoriquement  le  bon  duc.  Imaginez  une  suite  de  feuillets 
de  vélin  fin,  où  le  début  des  pièces  de  notre  poète,  rangées 
suivant  leur  forme,  a  été  soigneusement  transcrit  de  la  main 
d'un  scribe,  orné  de  lettres  capitales  à  fleurons  dorés,  avant 
1 453 .  Mais,  par  la  suite,  ces  cahiers  ont  été  complétés  par 
d’autres.  Puis  d'autres  feuillets  ont  été  ajoutés,  dépourvus 
d'ornementation,  sur  lesquels  toutes  sortes  de  mains  ont 
écrit,  où  le  duc  écrira  lui-même,  présentant  un  intérêt  plus 
passionnant  encore.  Et  nous  trouvons  enfin  des  cahiers 
blancs...  Tout  cela  dans  un  désordre  décevant  (on  a  utilisé 
des  réserves  dans  le  fonds  primitif  de  la  transcription 
ancienne),  irritant  comme  une  énigme1. 

N’avons-nous  pas  là  matière  à  belle  songerie?  Comment  ne 
pas  céder  au  désir  de  confronter  l’œuvre  et  la  vie  de  Charles 
d’Orléans,  de  connaître  un  vieil  homme  d’autrefois,  et  dans  le 
secret  de  son  cœur? 


i.  Pierre  Champion,  le  Manuscrit  autographe  des  poésies  de  Charles  d  Orléans. 
Paris,  1907,  in-8.  —  Sur  la  question  des  écritures  :  la  Librairie  de  Charles  d'Orléans 
avec  un  album  de  fac-similés.  Paris,  1910,  in-8. 


CHARLES  D’ORLÉANS 


3 


* 

*  * 

La  vie  de  Charles  d’Orléans  est  mieux  connue  de  nous  que 
celle  de  tel  poète  de  l'âge  romantique  et  même  que  celle  de 
certains  de  nos  contemporains1.  D’innombrables  documents, 
pièces  comptables  ou  diplomatiques  de  l’ancienne  Chambre 
des  Comptes  de  Blois,  la  rendent  très  proche  de  nous.  Le 
dépouillement  de  ces  pièces  a  permis  de  retracer  la  vie  du 
poète  :  vie  pleine  de  tragiques  soucis  et  d’amusements 
puérils.  Ainsi  nous  pouvons  vérifier,  sous  les  voiles  de  l’allé¬ 
gorie,  le  caractère  autobiographique  des  poésies  de  Charles 
d’Orléans.  Alors  nous  apparaît  l'image  d’un  vieil  homme, 
très  ancien  et  très  près  de  nous  ;  nous  le  surprenons  dans  ses 
habitudes,  dans  son  costume,  dans  ses  manies,  lisant  les 
livres  de  sa  librairie,  jouant  aux  échecs  et  aux  tables,  faisant 
œuvre  de  scribe,  subtilisant  ou  ironisant  sur  les  blessures 
sanglantes  qu’il  prétendait  avoir  reçues  d’Amour,  philoso¬ 
phant  sur  sa  destinée.  Car  sa  vie  fut  la  matière  de  tant  de 
petites  pièces  que  le  poète  disposera  harmonieusement;  et  il 
marquera  leur  chronologie  sentimentale  par  les  fêtes  de  la 
Saint  Valentin  ou  celles  de  mai. 

Si  ce  caractère  autobiographique  de  tant  de  compositions 
de  Charles  d’Orléans  ne  s’impose  pas  tout  d’abord  à  l’esprit, 
c'est  que  les  œuvres  d’un  temps,  quand  il  est  déjà  assez 
éloigné  de  nous,  paraissent  comme  impersonnelles.  Elles 
appartiennent  à  ce  temps.  Mais  c’est  là  une  illusion  de  notre 
propre  vue.  Il  semble  que  tous  les  hommes  fassent  alors  le 
même  songé.  Les  compositions  amoureuses  d’un  Chaucer, 
d’une  Christine  de  Pisan,  d’un  Froissart  paraissent  repro¬ 
duire  la  même  allégorie,  répéter  le  même  rêve.  Mais  comme 
les  comptes  de  la  maison  d’Orléans  nous  permettent  de 
vérifier  les  occupations  et  de  connaître  les  goûts  du  duc 

i.  On  trouvera  les  références  qui  manquent  ici,  et  l’iconographie  du  sujet,  dans 
l'ouvrage  que  j’ai  consacré  à  la  Vie  de  Charles  d'Orléans.  Paris,  i9ir,  in-8. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Charles,  nous  sommes  amenés  à  conclure  que  les  petites 
allégories  que  le  poète  inventa,  et  qui  marquent  les  nuances 
de  son  esprit,  étaient  pour  lui  de  vivantes  figures  :  tout  cela 
était  vrai,  plein  de  malice  et  de  bonhomie.  Nous  entrons  tout 
à  coup  dans  l'intimité  du  poète.  Nous  sommes  introduits 
dans  son  cercle  et  nous  rencontrons  ses  amis.  Nous  éprou¬ 
vons  le  sentiment  d’avoir  commis  comme  une  indiscrétion, 
du  moins  quand  nous  tenons  ses  propres  papiers;  nous 
sommes  pris  par  le  charme  véritable  et  français  qui  se  dégage 
si  naturellement  de  son  œuvre.  Le  vieux  Charles  d’Orléans 
nous  fait  voir  ses  bibelots,  le  trésor  de  ses  pensées.  On  dirait 
la  vitrine,  au  demeurant  assez  bourgeoise,  où  un  précieux 
maniaque  a  rangé  toutes  ses  menues  figurines,  comme  une 
collection  de  petits  Saxe. 

11  n’est  pas  beaucoup  de  vies  aussi  pleines  de  contrastes  et 
de  tragique  que  celle  de  Charles  d’Orléans.  Il  est,  au  demeu¬ 
rant,  peu  d’œuvres  où  le  tragique  soit  à  ce  point  absent. 

Ce  jeune  homme,  raffiné  et  sensible,  qui  succombera  sous 
le  poids  d  une  destinée  trop  lourde,  d’une  querelle  qui  le 
dépasse,  la  vengeance  de  l’assassinat  de  son  père,  et  qui  ne 
fut  à  aucun  moment  de  sa  vie  propre  à  l’action,  rappelle 
flamlet;  et  la  poursuite  d’un  meurtrier  puissant,  entreprise 
sur  l’ordre  d’une  voix  d’outre-tombe,  celle  de  l’inconsolable 
Valentine  de  Milan,  sa  redoutée  dame  et  mère  qui  lui  com¬ 
mande  de  n’oublier  mie,  fait  penser  à  la  tragique  histoire  du 
prince  de  Danemark1.  Mais  il  y  a  quelque  chose  de  plus 
tragique  encore  dans  la  vie  de  Charles  d’Orléans.  Pendant 
sa  captivité,  alors  que  toute  paix  qui  eût  amené  sa  délivrance 
lui  semblait  bonne,  même  celle  faite  au  détriment  des  intérêts 
fondamentaux  du  véritable  héritier  du  royaume  de  France, 
de  celui  qu’il  nommait,  comme  un  Anglais,  le  «  dauphin 
Charles  »,  de  son  roi  enfin,  le  duc  d’Orléans  avait  mis  tout 

i.  C’est  là  un  rapprochement  qui  s’impose  et  que  R .  L.  Stevenson  a  très  justement 
indiqué.  On  aurait  pu  donner  comme  titre  à  la  présente  étude  celui  du  primitif  drame 
de  Shakespeare. 


CHARLES  O  ORLÉANS 


5 


son  espoir  dans  le  fils  du  meurtrier  de  son  père,  Philippe 
le  Bon,«  son  cher  cousin  »,  «  son  maître  et  son  ami  »,  comme 
il  le  nommera. 

Charles  d’Orléans  ne  ressemblait  en  rien  à  l’image  légen¬ 
daire  que  se  faisait  de  lui  le  bon  peuple  de  France,  Fidèle  à 
l’infortune  et  toujours  frémissant  à  l'idée  de  l’injustice.  Ft 
sans  doute  il  ignora  qu’une  Pucelle  s’était  mise  en  marche 
pour  recouvrer  ses  places,  qu  elle  avait  déclaré  que  le  prison¬ 
nier  était  «  de  sa  charge  »  et  qu’elle  mourrait  volontiers  pour 
l’aller  quérir  en  Angleterre.  Car  le  peuple  de  France  était 
révolté  à  l'idée  de  cette  invasion  par  l'ennemi  des  terres  d’un 
prisonnier  :  c’était  si  déloyal  et  injuste!  Et  Jeanne  disait  bien 
savoir  que  Dieu  aimait  le  duc  d’Orléans;  et  elle-même 
l’aimait  «  plus  que  l’aise  de  son  corps  ».  Elle  rêvait  de  faire 
des  prisonniers  pour  les  échanger  contre  lui;  et  parfois  ses 
saintes  lui  insinuaient  de  passer  la  mer  pour  aller  le  cher¬ 
cher.  C'est  un  fait  qu’inspirée  par  l’esprit  du  Seigneur,  à  la 
requête  de  saint  Louis  et  de  saint  Charlemagne,  la  jeune  fille 
avait  délivré  la  cité  d’Orléans,  qu’elle  avait  porté  une  robe 
de  vert  perdu  doublée  de  satin  blanc  qui  étaient  les  couleurs 
de  la  maison  du  duc  prisonnier. 

On  peut  penser  que  l’avertissement  d’un  clerc  d’Asti, 
adressé  de  si  loin,  ne  lui  parvint  sans  doute  pas;  car  Charles 
d’Orléans  paraît  avoir  tout  ignoré  de  cette  merveilleuse 
aventure.  Mais  jamais,  par  la  suite,  il  n’a  nommé  la  Pucelle. 
Elle  n’est  mentionnée  dans  aucun  de  ses  vers,  même  pas 
dans  ceux-là  qui,  beaucoup  plus  tard,  célébreront  l’expul¬ 
sion  des  Anglais.  Un  clerc  bourguignon  comme  Martin  le 
Franc  osera  dire,  dans  un  livre  dédié  à  Philippe  le  Bon,  du 
bien  de  la  Pucelle;  François  Villon,  un  dévoyé  et  un  errant, 
donnera  un  souvenir  à  «  Jehanne  la  bonne  lorraine  »  :  un 
prince  français,  qui  lui  devait  tant,  qui  a  joué  toute  sa  vie  au 
jeu  de  ses  pensées,  à  matérialiser  des  souvenirs,  ne  dira  pas 
un  mot  pour  Jeanne  en  reconnaissance.  C’est  là,  il  faut 
l’avouer,  quelque  chose  de  scandaleux.  La  ville  d’Orléans 


6 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


par  sa  fête  municipale;  le  Bâtard,  si  bon  Français  et  si  grand 
homme  d’action,  se  chargeront  de  réparer  cet  oubli  déplo¬ 
rable.  Mais  il  demeure  très  cruel  :  et  cela  nous  donne  à  penser 
que  le  manque  de  caractère,  en  dépit  d’un  talent  charmant 
et  de  la  bonté  reconnue  par  tous  chez  l'homme,  est  vraiment 
une  tare  d'une  incroyable  laideur. 

Alors  le  tragique  de  la  vie  de  Charles  d’Orléans  s’accentue 
encore.  Nous  évoquions  tout  à  l’heure  Haml.et,  prince  de 
Danemark;  que  dire  de  l'affligeant  héros  du  drame  réel,  de 
ce  prince  des  lis,  le  plus  subtil  et  gentil  esprit  de  France, 
esclave  d  une  maison  ennemie,  prisonnier  moralement  du 
Bourguignon  quand  il  s’évade  des  mains  des  Anglais,  qui 
demeure  leur  prisonnier  jusque  sur  sa  propre  terre,  quand 
il  est  libre  enfin  ? 

* 

*  * 

Charles  d  Orléans  naquit  à  Paris,  le  24  novembre  i 3q4 , 
dans  1  hôtel  royal  de  Saint-Pol.  Il  était  le  quatrième  fils  que 
^  alentine,  vicomtesse  de  Milan,  donnait  à  Louis,  duc  d’Or¬ 
léans,  frère  du  roi  Charles  VI.  Charles  naquit  donc  au  milieu 
du  luxe  magnifique  et  délicat  de  la  maison  de  France;  et  il 
eut  pour  parrain  le  roi  Charles,  son  oncle.  C’est  donc  très 
exactement  qu’il  s’est  dit  : 

Creu  ou  jardin  semé  de  fleurs  de  lys. 

Jeanne  la  Brune  fut  sa  berceresse;  puis  l’enfant  fut  confié 
aux  soins  de  Jeanne  d’Ierville,  dame  de  Maucouvent.  Les 
premiers  regards  qu’il  jeta  sur  le  monde  ne  lui  montrèrent 
que  richesses  et  splendeurs,  chambres  tendues  de  magni¬ 
fiques  tapisseries,  buffets  chargés  d’orfèvrerie;  et  il  portait 
de  jolies  houppelandes  de  damas  vert  fourrées. 

L’enfant  connut  peu  son  père,  un  prince  charmant  et  ter¬ 
rible,  volage,  toujours  en  chevauchées  et  en  intrigues,  menant 
de  front  les  plus  grandes  entreprises  diplomatiques  et  guer¬ 
rières,  bâtisseur  de  châteaux  où  s’alliaient  la  robustesse  et 


CHARLES  D’ORLÉANS 


7 


l’élégance  :  un  homme  qui  savait  ne  pas  sacrifier  aux  besognes 
ce  qui  fait  la  grâce  de  la  vie,  entouré  d’une  véritable  cour 
d’artistes  et  de  poètes,  beau  cavalier,  bon  danseur,  le  vrai  roi  de 
France  d’alors  et  qui  régnait  au  surplus  sur  le  cœur  de  la  reine 
Isabeau.  Ce  petit  homme  vif,  dru  etagile,  dominait  d’ailleurs 
tant  de  femmes  ;  prince  charmant  qui  se  laissait  aimer  plus 
qu’il  n'aimait,  subissant,  résigné,  l’antique  blessure  d'amour  : 
((  Se  j’ay  aimé  et  on  m’a  aimé,  ce  a  fait  Amours;  je  l’en  mer- 
cie;  je  m’en  repute  bien  eureux.  »  Et  il  va  dans  la  vie  chan¬ 
tonnant  et  jouant  avec  son  gant. 

Charles  suivit  sa  mère,  la  douce  Valentine,  que  la  reine 
Isabeau  avait  fait  éloigner  de  la  cour,  jalouse  peut-être  de 
l’influence  qu’elle  exerçait  sur  l'esprit  du  roi  fou  qui  l’appe¬ 
lait  sa  sœur  bien-aimée.  L’enfant  vécut  à  Asnières  dans  le 
comté  de  Beaumont,  à  Brie-Comte-Robert,  à  Chàteauneuf- 
sur-Loire,  avec  ses  frères  et  ses  sœurs.  Dans  son  exil,  Valen¬ 
tine  menait  un  train  de  reine,  mais  vivait  en  recluse.  Elle 
était  lettrée,  demeura  l’amie  et  la  protectrice  des  écrivains 
qui  s'empressaient  à  la  cour  de  son  mari.  Certains  venaient 
la  visiter  dans  la  belle  saison;  et  l’un  d’eux  la  comparait  à 
une  autre  Suzanne,  victime  de  la  calomnie  et  des  médisants. 

Valentine  lisait  des  romans  d’aventure,  des  livres  de  piété, 
jouait  sur  sa  belle  harpe,  chassait,  portait  des  robes  pleines 
de  goût.  Elle  s’occupait  de  l’instruction  de  ses  enfants  que 
dirigea  maître  Nicole  Garbet,  bachelier  en  théologie  et  secré¬ 
taire  du  duc  Louis.  Ce  bon  latiniste  apprit  à  Charles  à  lire  et  à 
écrire;  l’enfant  tint  de  lui  cette  belle  écriture  qui  se  distingue 
entre  tant  d'autres.  Garbet  lui  enseigna  également  le  latin; 
il  copia  pour  les  enfants  d’Orléans  un  texte  de  Catilina  et  de 
Jugurtha  que  nous  possédons  encore.  Sur  cet  exemplaire,  un 
miniaturiste  a  représenté  Salluste  instruisant  les  trois  enfants 
de  Louis  d’Orléans,  vêtus  de  leurs  longues  houppelandes 
vertes.  C’est  un  fait  que  Charles  d'Orléans  sut  le  latin  d’une 


i.  Bibl.  nat.,  ms.  lat.  h-.kl . 


8  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

façon  très  suffisante  et  qu’il  conserva  le  goût  de  cette  langue 
toute  sa  vie.  Bien  doué,  «  langaigier  »,  à  l’âge  de  dix  ans,  il 
mettait  en  vers  la  morale  qu'il  tenait  de  son  maître,  intitu¬ 
lant  gravement  ce  beau  poème  :  Livre  contre  tout  péché1. 
Charles  eut  donc  l’enfance  la  plus  douce,  la  plus  heureuse, 
la  plus  splendide  et  la  plus  monotone  tout  ensemble. 

Ou  temps  passé,  quand  Nature  me  fîst 
En  ce  monde  venir,  elle  me  mist 
Premièrement  tout  en  la  gouvernance 
D’une  dame  qu’on  appeloit  Enfance, 

En  lui  faisant  estroit  commandement 
De  me  nourrir  et  garder  tendrement, 

Sans  point  souffrir  Soing  ou  Merencolie 
Aucunement  me  tenir  compaignie... 


L’enfant  ouvrait  des  yeux  émerveillés  sur  toutes  les 
richesses  de  ces  belles  résidences  où  l'on  passait  tour  à  tour, 
tendues  de  hautes  tapisseries  aux  longues  ligures  allégo¬ 
riques,  sur  les  salles  brasillantes,  comme  des  chapelles,  des 
feux  de  leurs  verrières;  il  contemplait  les  clairs  paysages 
de  France,  les  ciels.de  Loire  et  d'Oise,  les  miroirs  d'eau,  les 
forêts,  les  hautes  demeures  où  son  père  apparaissait  parfois, 
fiévreux,  parmi  les  groupes  de  chanteurs  et  les  couples  dan¬ 
sants,  tel  un  autre  dieu  d’Amour. 

Un  petit  bonhomme  de  prince  est  alors  une  valeur  diplo¬ 
matique  dont  on  use.  Ainsi,  à  quatre  ans,  la  dame  de  Mau- 
couvert  et  Jeanne  la  berceresse  conduisent  l’enfant  à  Eper- 
nay  :  il  était  vêtu  galamment  d  une  houppelande  orfévrie, 
car  il  est  fiancé  à  Élisabeth  de  Goerlitz,  nièce  de  Wenceslas 
de  Luxembourg,  roi  de  Bohême  et  empereur  des  Romains. 
Quand  il  a  dix  ans,  on  dresse  le  contrat  de  son  mariage  avec 
Isabelle  de  France,  jeune  fille  et  veuve  du  roi  d'Angleterre, 
Richard  II  :  mariage  qui  fut  célébré  en  grand  apparat,  à 
Compiègne,  le  29  juin  i4o6. 


1.  Bibl.  nat,,  ms.  lat.  9 6 8 4 - 


CHARLES  D’ORLÉANS 


9 


Charles  était  auprès  de  sa  mère,  à  Château-Thierry,  quand 
elle  apprit  que  son  mari  avait  été  assassiné  dans  la  rue 
Yieille-du-Temple  tandis  qu'il  sortait  de  chez  la  reine,  accou¬ 
chée  en  sa  maison  de  Barbette,  le  23  novembre  1407.  Des 
sicaires,  payés  par  Jean-sans-Peur,  duc  de  Bourgogne, 
avaient  lardé  de  coups,  cruellement,  le  corps  du  prince  char¬ 
mant  dont  la  puissance  grandissante  gênait  cet  autre  ambi¬ 
tieux  qui  aspirait  à  gouverner  le  roi  fou.  Ainsi  dans  la  forêt 
de  la  vie,  derrière  les  arbres  aux  fruits  d'or,  surgit  la  mort 
brandissant  sa  flèche.  L'Italienne  instruit  ses  enfants  de  leur 
malheur  par  ses  cris  et  ses  larmes;  elle  fait  conduire  dans 
la  forteresse  de  Blois  ses  fils,  retenant  près  d'elle  son  dernier 
né  et  la  femme  de  Charles,  madame  Isabelle.  Elle  donne  à 
son  aîné  pour  conseiller  et  chambellan,  messire  Sauvage  de 
Yilliers.  Charles,  qui  venait  d'avoir  treize  ans,  demeure  plus 
étonné  que  triste  de  la  mort  de  son  père.  Il  n'est  encore  qu'un 
enfant.  Il  chevauche,  insoucieux,  à  travers  son  duché  et  il 
fait  son  entrée  à  Orléans. 

Pendant  ce  temps,  Yalentine  accourt  à  Paris,  se  jette  aux 
pieds  du  roi,  réclame  justice  pour  la  veuve  et  les  orphelins. 
Elle  crie  vengeance  contre  Bourgogne,  traître  comme  Judas 
et  félon  aux  princes  de  la  fleur  de  lis.  Elle  prend  en  mains 
l'administration  des  biens  de  ses  enfants,  fait  mettre  Blois  en 
défense.  A  Paris,  un  maître  en  théologie  et  Normand  expose 
la  justification  du  duc  de  Bourgogne  qui  a  fait  tuer  un 
tyran;  il  dénonce  le  «  criminel  d'Orléans  »  qui,  au  surplus, 
usait  de  pratiques  nécromanciennes,  d'un  anneau  enchanté 
pour  soumettre  à  ses  caprices  toutes  les  femmes. 

A  Blois,  Charles  s’exerce  aux  armes.  Yalentine  réunit  de 
l'argent,  liquide  la  succession  obérée  de  son  mari,  noue  une 
alliance  avec  le  duc  de  Bretagne;  et  Charles,  de  sa  main 
d'écolier,  signe  la  promesse  de  tenir  les  engagements  de  sa 
«  très  redoubtee  dame  et  mere  ».  C’est  la  première  apostille  que 
nous  possédions  de  lui,  la  première  de  ces  signatures  qu'il 
donnera  sur  des  actes  officiels,  et  qui  tant  de  fois  le  lassèrent. 


IO  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Le  9  septembre  i4o8,  tout  vêtu  de  noir,  Charles  va  faire  sa 
révérence  au  roi  en  l'hôtel  Saint-Fol,  demander  vengeance  de 
la  mort  de  son  père,  réclamant,  non  sans  éloquence,  la  justice 
due  à  l’homme  le  plus  pauvre  du  royaume.  Mais  Jean-sans- 
Peur  est  vainqueur  des  Liégeois.  Les  Parisiens  se  montrent 
inquiets  et  madame  Valentine  meurt  de  courroux  et  de  deuil 
à  Blois,  le  6  novembre  i4o8,à  l’âge  de  trente-huit  ans,  adju¬ 
rant  ses  enfants  de  poursuivre  sa  vengeance,  donnant  le 
plus  confiant  et  le  plus  amoureux  des  regards  au  petit  bâtard 
d’Orléans,  ce  Jean  qu'elle  disait  lui  avoir  été  volé  et  «  qu’il 
n’v  avait  à  peine  des  enfants  qui  fût  si  bien  taillé  de  venger 
la  mort  de  son  père,  qu’il  était  ».  Son  instinct  de  mère 
n’avait  pas  trompé  Valentine.  Et  c’est  vrai  qu'entre  tous,  ce 
bâtard  était  l’homme  d’action  et  l’espoir  de  la  maisonnée. 
Valentine  avait  jeté  à  pleines  mains  l’argent  pour  trouver  des 
vengeurs,  porté  dramatiquement  le  deuil  de  son  époux,  en 
clairs  symboles  sur  ses  devises  et  ses  bijoux,  la  chantepleure 
ou  arrosoir  distillant  des  larmes;  et  elle  allait  répétant  que 
«  rien  ne  lui  estoit  plus,  et  plus  ne  lui  estoit  rien  ». 

Le  jeune  Charles  fut  émancipé  par  lettre  du  roi,  le  10  dé¬ 
cembre  i4o8,  à  l'âge  de  quatorze  ans,  et  reconnu  propre  à 
gouverner  ses  terres  et  seigneuries.  C'était  un  bien  jeune 
homme,  et  fort  peu  préparé  à  soutenir  la  lourde  querelle  de 
sa  famille.  Il  lit  toutefois  défendre  Blois,  inventorier  la  vais¬ 
selle  d’or  et  d’argent,  les  livres  de  sa  mère  ;  et  il  épousa 
effectivement  sa  jeune  épouse,  un  peu  plus  âgée  que  lui  tout 
de  même.  Le  roi  le  réconcilie  à  Chartres  avec  monseigneur 
de  Bourgogne  :  «  Que  chacun  de  vous  pardonne,  comme  moi- 
même  je  pardonne  à  tous  »  ;  l’enfant  et  le  meurtrier  échangent 
le  baiser  de  paix.  C'était  la  «  paix  fourrée  »  de  trahison.  Puis 
madame  Isabelle  devint  grosse  et  elle  devait  mourir  à  Blois 
au  temps  de  sa  purification.  Et  Charles  envoyait  chercher 
une  nourrice  pour  sa  petite  fille. 

Ce  que  le  jeune  prince  n’eût  pas  su  faire,  un  homme 
terrible  et  batailleur  le  fit  à  sa  place  :  Bernard,  comte  d'Ar- 


CHARLES  D ORLÉANS 


I  I 

magnac,  le  rude  connétable.  Une  alliance  est  signée  entre 
les  maisons  d’Armagnac  et  d'Orléans  ;  et  Charles  réunit 
troupes  et  partisans.  Comme  il  n'est  pas  de  bonne  alliance 
sans  traité  de  mariage,  Charles  épousera  la  hile  du  conné¬ 
table,  mademoiselle  Bonne  d’Armagnac.  A  Riom,  dans  le 
beau  château  du  vieux  duc  de  Berry,  Charles,  qui  a  seize  ans» 
rencontre  sa  fiancée  de  onze  ans  ;  il  lui  offre  un  tableau  d’or 
représentant  Notre-Dame  (1410). 

Les  bandes  méridionales  se  rassemblent,  et  Charles  va  se 
mettre  à  leur  tête,  avec  son  harnois  neuf.  Des  manifestes 
sont  adressés  aux  bonnes  villes  :  on  y  dénonce  l’indigne  état 
du  roi;  on  y  affirme  la  justice  de  la  cause  d’Orléans.  Des 
compagnies  de  gens  d’armes  qui  portent  sur  l'épaule  un 
signe  de  ralliement,  des  bandes  de  toile  blanche,  montent 
vers  Paris,  où  bientôt  le  nom  d  Armagnac,  synonyme  de 
tyran,  fut  hué  par  le  populaire.  Charles  engage  joyaux  et 
pierreries  pour  soutenir  l’entretien  des  compagnies  ;  il  se 
livre  aux  prêteurs,  aux  usuriers  lombards.  Il  poursuit,  en 
même  temps  qu’une  cause  très  juste,  plus  juste  encore  au 
sens  féodal,  la  vengeance  du  crime  qui  l’a  fait  orphelin. 
Jean-sans-Peur  reçoit  avec  mépris  les  cartels  injurieux  du 
duc  d’Orléans  ;  il  soulève  en  sa  faveur  les  bouchers  de  Paris, 
enrôle  les  Anglais  d’Arundel  qui  porteront  l’enseigne  de 
Bourgogne,  la  croix  de  saint  André  avec  la  fleur  de  lis.  On 
les  nommera  les  «  écorcheurs  »  et  ils  sauront  mériter  leur 
sobriquet  sanglant. 

Et  pendant  dix  années,  ce  ne  seront  que  marches  et  contre¬ 
marches  vers  Orléans,  dans  le  Valois,  vers  Paris  que  Jean- 
sans-Peur  occupera,  tout  cela  au  grand  dam  des  religieux  et 
des  pauvres  campagnards.  Les  princes  d’Orléans  seront  dé¬ 
clarés  ennemis  publics.  Le  duc  de  Bourgogne  saura  rallier  à 
sa  cause  le  roi  de  France.  Comme  l’avait  fait  le  duc  de  Bour¬ 
gogne,  Charles  d’Orléans  demandera  des  secours  aux  Anglais. 
Une  paix,  de  quelques  mois,  interrompt  ce  pillage  général. 
Un  mouvement  révolutionnaire  soulève  Paris,  se  déchaîne 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


1  2 

contre  le  roi  lui-même,  met  la  ville  à  feu  et  à  sang.  Un  mou¬ 
vement  de  réaction  y  ramène  le  roi  et  les  princes.  Charles  d’Or¬ 
léans  fait  son  entrée  dans  la  capitale,  quitte  sa  robe  noire  pour 
celle  des  bandés,  se  montre  aux  côtés  du  dauphin,  vêtu  de 
de  soie,  obtient  la  condamnation  des  propositions  par  les¬ 
quelles  maître  Jean  Petit,  ce  théologien  colérique,  avait  tenté 
de  justifier,  six  ans  auparavant,  l’assassinat  de  son  père  (  1 4 1 4) . 
Et  Jean-sans-Peur  voit  Compiègne,  puis  Soissons  assiégés  ; 
et  Charles  le  poursuit  jusque  près  d'Arras.  Battu  et  humilié, 
Jean-sans-Peur  doit  à  son  tour  jurer  d’observer  la  paix. 
Charles  fait  célébrer  à  Notre-Dame  de  Paris  le  service  solennel 
pour  le  repos  de  l’âme  de  son  père.  Cette  année  là,  il  porte  de 
somptueuses  robes  brodées  d  argent  sur  lesquelles  le  dit 
d’une  chanson  était  brodé  de  perles  :  Madame,  je  suis  plus 
joyeulx. 

Depuis  si  longtemps  vêtu  de  noir,  Charles  d’Orléans  prenait 
plaisir  à  se  montrer  dans  cette  parure  étrange,  amoureuse  et 
puérile.  De  musique  et  de  poésie  il  se  vêtait,  précieusement, 
sur  ses  vingt  ans. 

* 

*  * 

Ce  n’est  jamais  sans  danger  qu’on  appelle  l’étranger  chez 
soi  pour  soutenir  une  querelle,  si  juste  soit-elle.  Les  bandes 
anglaises  avaient  appris  le  chemin  de  notre  pays.  Divisée  par 
les  factions,  la  France  était  une  proie  trop  facile  et  trop  belle 
pour  ne  pas  tenter  un  souverain  qui,  à  défaut  d’arguments 
certains  sur  la  légitimité  de  ses  prétentions,  trouva  des  argu¬ 
ments  nouveaux  dans  notre  propre  faiblesse  et  surtout  dans 
la  forte  organisation  militaire  qu’il  venait  d'imposer  à  son 
pays. 

Ce  fut  au  demeurant  un  bon  Anglais  que  le  roi  Henry  V, 
un  homme  résolu,  dur,  implacable,  dévot,  dissimulé  certes, 
mais  qui  exerça  son  office  de  roi,  gravement,  comme  le  prêtre 
son  sacerdoce.  Il  avait  observé  les  révolutions  de  France.  Il 
gagne  du  temps,  se  prépare,  fait  alliance  secrète  avec  le  duc 


CHARLES  D’ORLÉANS 


T. H 

de  Bourgogne,  se  démasque  tout  à  coup,  réclamant  pour 
lui  une  partie  de  la  couronne  de  France,  l’exécution  des 
clauses  du  traité  de  Brétigny,  et  d’autres  choses  encore. 

Charles  d’Orléans  passe  l’hiver  de  l’année  t 4 1 5  à  Paris, 
insoucieux;  il  fait  des  cadeaux,  achète  des  hijoux,  héberge 
des  Anglais,  prend  part  à  des  joutes.  Le  roi  anglais,  lui, 
rassemble  ses  forces,  rend  le  Tout-Puissant  témoin  de  ses 
intentions  pacifiques.  Le  n  août,  sur  son  grand  vaisseau,  la 
Trinité  Royale,  il  prend  la  mer  et  débarque  à  l’embouchure 
de  la  Seine  avec  une  forte  troupe  de  gens  d’armes,  mineurs 
et  canonniers,  parfaitement  en  main  et  équipés. 

Certes,  Charles  d’Orléans,  qui  venait  de  recevoir  le  dauphin, 
brûle  d’aller  le  rejoindre  en  Normandie,  aux  premières  escar¬ 
mouches.  Il  achète  une  belle  armure  milanaise  d’acier,  un 
cheval  de  bataille.  Il  n’est  pas  autorisé  à  rejoindre,  tout 
d’abord,  les  troupes  royales.  En  octobre,  il  retrouve  la  grosse 
armée  de  France  où  l’on  était  trop  nombreux,  et  qui  aurait 
suffi,  disait-on,  pour  anéantir  plusieurs  nations  barbares  ;  on 
y  voyait  tout  ce  que  la  chevalerie  comptait  d’illustre. 

L’affaire  débute  mal  pour  les  Anglais.  Les  colonnes  enne¬ 
mies  cherchent  à  gagner  Calais  en  longeant  les  côtes  du  pays 
de  Caux.  Les  ponts  sont  coupés  partout.  Les  fantassins  an¬ 
glais  portent  tous  un  gros  bâton,  campent  dans  les  champs, 
assez  désemparés,  à  ce  qu’il  semble,  et  usés  par  la  route.  Les 
Français  les  suivent  sur  leurs  flancs  ;  et  parmi  eux  se  trouve 
le  jeune  Charles  qui,  avec  son  cousin  de  Bourbon  et  le 
connétable,  adresse  au  roi  anglais  un  cartel  chevaleresque  : 
qu’il  dise  la  place  où  l’on  pourra  se  rencontrer  et  l’heure. 
Henry  V,  très  froid,  déclare  qu’il  marche  vers  son  royaume 
d’Angleterre  à  travers  les  champs.  Il  fait  revêtir  la  cotte 
d’armes  à  ses  gens  et  prendre  aux  archers  leur  bâton  aiguisé 
aux  deux  bouts.  Le  a5  octobre,  l’armée  anglaise  campait  dans 
le  voisinage  d’Azincourt,  parmi  les  jardins  et  les  vergers 
coupés  de  haies.  L’immense  ost  des  Français  leur  barrait  la 
route  dans  une  sorte  de  jachère  où  l’on  enfonçait  jusqu’aux 


l4  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

chevilles.  Charles  d’Orléans  est  fait  chevalier;  il  se  tient  dans 
la  première  bataille,  celle-là  que  chaque  chef  revendique  de 
conduire.  La  pluie  tombait;  les  Anglais,  couverts  par  les 
archers,  sont  déployés.  Il  faut  Vaincre  ou  mourir.  Les  Anglais 
attaquent  en  poussant  de  grands  cris  et  font  voler  d’innom¬ 
brables  flèches  sur  la  cavalerie  française  enlisée.  La  première 
bataille  charge  en  colonne,  s’écrase,  se  fait  démonter  par  les 
fantassins  anglais  qui  frappent  les  chevaliers  bardés  de  fer 
comme  le  forgeron  sur  l’enclume.  Et  quand  les  archers  dé¬ 
chaussèrent  les  morts  qu’ils  dépouillaient,  ils  trouvèrent 
à  coté  d’eux  un  chevalier  de  vingt  ans  et  un  poète,  Charles 
d’Orléans. 

C’était  là  une  bonne  prise.  Charles  d’Orléans  suivit  les 
vainqueurs.  A  une  halte,  sur  le  chemin  de  Calais,  comme  il 
ne  voulait  ni  boire  ni  manger  pour  la  grande  tristesse  qu’il 
avait  au  cœur,  le  roi  Henry  lui  dit  :  «  Beau  cousin,  comment 
vous  va  P  »  Et  le  duc  d’Orléans  lui  répondit,  comme  celui  qui 
pense  à  autre  chose:  «  Bien,  monseigneur.  »  Le  roi  Henry 
insista  :  «  D’où  vient  que  vous  ne  voulez  ni  boire  ni  manger  P  » 
Et  Charles  de  répondre  qu’à  la  vérité  il  jeûnait.  Sur  quoi  le 
roi  d’Angleterre  lui  dit  gravement:  «  Beau  cousin,  faites 
bonne  chère.  Je  reconnais  que  Dieu  m’a  donné  la  grâce 
d’avoir  eu  la  victoire  sur  les  Français,  non  pas  que  je  la 
vaille  ;  mais  je  crois  certainement  que  Dieu  a  voulu  les  punir. 
Et  s’il  est  vrai  ce  que  j’en  ai  ouï  dire,  ce  n’est  merveille.  Car  on 
dit  que  onques  plus  grand  désordre  de  voluptés,  de  péchés  et 
de  mauvais  vices  ne  fut  vu,  comme  ceux  qui  régnent  en 
France  aujourd’hui.  C’esl  pitié  de  l’ouïr  recorder  et  horreur 
aux  écoutants.  Et  si  Dieu  en  est  courroucé,  ce  n’est  pas  mer¬ 
veille,  et  nul  ne  s’en  doit  ébahir.  » 

Le  9  novembre,  à  Calais,  Charles  d’Orléans  lit  distribuer  à 
ses  pages  quelque  argent  pour  rentrer  chez  eux.  A  la  mi- 
novembre,  il  partait  avec  les  princes  captifs  sur  la  nef  royale 
et  passait  le  détroit  par  une  mer  démontée.  Il  débarqua  à 
Douvres,  le  1 5 ,  et  suivit  à  Londres  le  roi  dans  son  triomphe, 


CHARLES  D’ORLÉANS 


i5 


qui  fut  une  magnifique  procession  à  travers  la  ville,  au 
milieu  des  chants  du  clergé,  des  représentations  de  mystères 
et  d’allégories,  parmi  les  vivats  de  tout  un  peuple. 

* 

*  * 

Charles  d’Orléans  séjourna  d’abord  à  Londres,  puis  à 
Windsor.  Il  allait  et  venait,  surveillé  toutefois,  fréquentant 
les  chevaliers  captifs  et  son  frère,  Jean  d’Angoulême,  piège 
d’une  dette  envers  le  duc  de  Clarence  depuis  l’année  i4i7- 
Charles  recevait  de  ses  lé  ta  ts  des  secours  en  nature  et  en 
argent,  quelques  robes,  des  chaperons,  des  vêtements,  des 
garnitures  de  lit,  du  linge  et  des  objets  de  toilette,  un  miroir, 
des  petites  douceurs,  des  gâteaux  et  des  confitures.  Il  voyait 
venir,  de  temps  à  autre,  des  secrétaires,  des  conseillers,  des 
religieux  de  passage  ;  et  il  lia  amitié  avec  un  lombard,  Jean 
Vittori,  qui  lui  faisait  des  avances  d’argent.  Mais  le  roi  Henry 
entendait  se  servir  des  princes  prisonniers  pour  faire  recon¬ 
naître  son  droit,  «  clair  et  indubitable  »,  à  la  couronne  de 
France.  Ces  négociations  ne  donnant  pas  de  résultat,  en 
1 4 1 7 ,  le  roi  Henry  donnait  l'ordre  de  transporter  Charles  au 
château  de  Pontefract,  au  nord  du  comté  d’York,  la  forteresse 
où  Richard  II  était  mort  mystérieusement.  Charles  vivait 
avec  un  seul  serviteur,  sous  la  garde  de  Robert  Waterton  ;  il 
demandait  de  faire  vendre  une  partie  de  ses  biens  comme 
hypothèque  de  la  rançon  de  son  frère.  Le  meurtre  du  duc  de 
Bourgogne  à  Montereau  qui  jetait  d’une  façon  plus  étroite 
les  Bourguignons  dans  l’alliance  anglaise,  l’occupation  de 
France  qui  retenait  le  roi  Henry  loin  de  son  pays  et  lui  faisait 
craindre  un  soulèvement  de  l’Ecosse,  devaient  amener,  pour 
Charles,  une  surveillance  plus  rigoureuse  encore.  Le  duc 
d’Orléans  était  beau  parleur.  Il  fallait  craindre  qu’il  n’intri¬ 
guât;  et  le  roi  Henry,  qui  le  tenait  pour  un  homme  dange¬ 
reux,  défendait  qu’il  allât  dans  la  maison  de  Waterton, 
ordonnait  qu’il  fût  gardé  rigoureusement  au  château.  «  H 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


16 

vaut  mieux,  disait-il,  qu'il  manque  son  plaisir.  »  Charles 
réclamait  aux  siens,  à  ses  bonnes  villes,  de  l'argent,  toujours 
de  l’argent,  qu'il  assurait  n’être  pas  dépensé  en  folies.  A  la 
femme  de  Robert,  toutefois,  il  faisait  cadeau  d’un  beau 
gobelet  d’or;  et  il  offrait  deux  colliers  d’argent  aux  enfants 
de  cette  dame.  En  i4ao,  la  situation  du  duc  d’Orléans  était 
comme  désespérée.  Le  roi  Henry  devait  poursuivre  Charles 
au  delà  de  sa  mort  (1422),  puisqu'il  recommandait  dans  son 
testament  qu’on  ne  le  délivrât  pas  avantque  son  fils  eût  l’âge 
de  la  majorité  :  le  jeune  Henry  VI  n’avait  pas  un  an  !  En  ce 
temps-là  les  Anglais  occupaient  une  grande  partie  du  do¬ 
maine  de  Charles  d’Orléans  en  France;  et  Charles  demeurait 
au  secret,  très  rigoureusement,  se  cachant  pour  écrire 
quelques  lettres  politiques  dont  la  divulgation  aurait  pu 
entraîner  sa  mort1. 

On  le  retrouve  au  château  de  Eotheringay  en  Northamp- 
ton  (1422),  à  Bolingbroke  où  il  séjourna  en  1 4s3 ,  parfois  à 
Londres  où  Thomas  Combworth,  chevalier,  assurait  sa  garde. 
A  partir  de  1 4 2 4 ,  le  conseil  anglais  décida  que  le  duc  d’Or¬ 
léans  vivrait  à  ses  frais,  et  non  plus  à  ceux  du  roi  :  Charles 
fut  l'hôte  de  ceux  qui  sollicitèrent  sa  garde,  mesure  qui  dut 
amener  un  adoucissement  pour  lui. 

Ses  domaines  étaient  ruinés  ;  Charles  songeaità  les  engager. 

1 1  empruntait  à  tout  le  monde,  et  jusqu'à  un  Anglais,  Herlph. 
Il  donnait  l’ordre  de  vendre  ses  collections,  ses  tapisseries, 
ses  livres.  Et  cet  ensemble  précieux  ne  fut  sauvé  que  parce 
que  les  Anglais  marchaient  sur  Orléans  et  qu'un  dévoué 
serviteur  abrita  le  tout  à  La  Rochelle.  Malheurs  que  connais¬ 
sait  bien  le  bon  peuple  de  France  dont  la  piété  a  été  expri¬ 
mée,  de  façon  si  touchante, par  Jeanne  d’Arc  qui,  volontiers, 
serait  morte  pour  aller  quérir  le  duc  d’Orléans  en  Angleterre: 
car  elle  l’aimait  mieux  qu'elle-même  !  Mais  Charles  n’atten¬ 
dait  sa  délivrance  que  de  négociations  pacifiques. 

x.  J’ai  publié  en  fac-similé  un  de  ces  rouleaux  (La  Librairie  de  Charles  d'Orléans, 
album,  pl.  III.) 


CHARLES  D’ORLÉANS 


i  7 


Les  personnes  qui  assurèrent  en  ce  temps-là  sa  garde 
furent  John  Cornwall,  chevalier,  seigneur  de  Banhope, 
capitaine  anglais  qui  avait  lait  la  guerre  en  France  où  il 
avait  perdu  son  lils  unique.  Charles  demeura  dans  sa  maison 
de  Londres  et  dans  son  château  d  Ampthill  en  Bedford.  En 
1 43 r> ,  le  comte  Suffolk  sollicita  et  obtint  du  conseil  sa  garde. 

William  Pôle,  comte  Suffolk,  était  un  capitaine  renommé, 
descendant  de  marchands  ;  lui-même  avait  été  fait  prisonnier 
à  Jargeau,  en  1429,  avec  son  frère,  et  il  y  avait  eu  un  autre 
frère  tué.  John  Pôle  avait  été  renvoyé  sur  parole  par  le 
bâtard  d’Orléans,  ce  que  William  n’oublia  jamais.  Ce  guer¬ 
rier,  devenu  un  homme  pacifique,  était  cultivé  et  bon  ;  il 
avait  épousé  la  petite-fille  du  grand  poète  Chaucer.  Il  vivait 
largement  sur  ses  domaines.  On  aimait  les  livres  et  la  poésie 
dans  sa  maison.  William  savait  très  bien  le  français  et  il 
avait  écrit  des  vers  dans  cette  langue  durant  sa  captivité  en 
France  ;  comme  tout  seigneur  poète  il  se  lamentait  des  maux 
que  fait  souffrir  Amour.  William  Suffolk  était  un  homme 
tout  à  fait  capable  de  comprendre  Charles  d’Orléans,  qui 
vécut  surtout  à  Wingfield,  ces  années-là.  La  situation  poli¬ 
tique  et  militaire  avait  d’ailleurs  changé.  Les  Anglais  subis¬ 
saient  des  revers  en  France.  Un  tout  jeune  enfant  était  sur  le 
trône  d’Angleterre.  On  songeait  bien  plus  à  négocier  qu’à 
combattre.  On  aspirait  surtout  à  la  paix.  On  pensait  utiliser 
les  princes  de  France  pour  la  faire  naître.  C’est  ainsi  qu’en 
1 433 ,  le  duc  d’Orléans  fut  mené  à  Douvres,  prêt  à  passer  en 
France,  à  Calais,  où  se  tenaient  le  régent  Bedford  et  les 
membres  du  conseil  anglais.  Charles  ne  fit  qu’entrevoir  les 
dunes  basses  de  France.  Mais  l’introuvable  paix,  recherchée 
aussi  par  le  duc  de  Bourgogne,  on  ne  sut  la  rencontrer.  Le 
dauphin  de  France  était  entre  les  mains  des  gens  de  guerre, 
d’enfants  perdus,  d’étrangers  qui  vivaient  du  produit  des 
opérations;  ils  s’étaient,  pris  de  la  folie  de  lui  rendre  son 
royaume  tout  entier,  et  son  honneur.  Aussi  Charles  d’Or¬ 
léans  se  montra  fort  désappointé  quand  vinrent  le  trouver 


II.  -  5 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


secrètement,  à  Londres,  en  l’hôtel  de  Suffolk,  les  ambassa¬ 
deurs  de  bourgogne.  Malgré  un  appréciable  changement 
dans  sa  situation,  le  prisonnier  demeurait  un  pion  que  l’on 
poussait.  Il  ignorait  presque  tout  ce  qui  se  passait  en  France. 
Nous  conservons  le  dialogue  qui  s’échangea  ce  soir-là. 
Charles  s’inquiétait  de  la  santé  du  duc  de  Bourgogne,  son 
seul  espoir  (il  s’agissait  du  fils  de  l’homme  qui  avait  assas¬ 
siné  son  père  !). 

—  Le  corps  est  en  bon  point  :  mais  quelle  déplaisance 
d’user  le  meilleur  de  mon  âge  prisonnier! 

Il  attestait,  en  présence  de  Suffolk,  le  grand  désir  qu'il 
avait  de  voir  arriver  la  paix  entre  les  deux  royaumes;  il 
affirmait,  la  volonté  qu’il  avait  de  s'y  employer.  «  Je  suis 
comme  une  épée  dans  une  huche  :  on  ne  peut  s’en  aider  à 
moins  de  la  sortir.  »  Il  n'était  pas  cause  des  malheurs  du 
pauvre  peuple  de  France. 

Les  Anglais  présents  ne  comprenaient  pas.  Mais  Charles 
n’osait  pas  dire  toute  sa  pensée  devant  eux.  C’est  pourquoi  il 
envoya  en  secret  son  gardien,  Jennin  Cauvel,  barbier  de 
Suffolk,  aux  ambassadeurs  bourguignons.  Et  il  leur  déclara 
tout  le  bien  que  monseigneur  d’Orléans  disait  de  son  cousin 
de  Bourgogne.  Son  imagination  travaillait.  Déjà  Charles  se 
voyait  l’arbitre  de  la  paix,  l’imposant  même  à  celui  qu’il 
appelait,  comme  un  bon  Anglais,  «  le  dauphin  ».  Aux  Anglais, 
Charles  aurait  même  au  besoin  livré  son  apanage,  et  aussi 
de  bonnes  villes  qui  n'en  faisaient  pas  partie.  Il  promettait 
au  roi  Henry  de  tenir  des  terres  en  Angleterre,  de  le  servir  à 
main  armée  contre  le  dauphin  si  ce  dernier  n’acceptait  pas 
les  conditions  de  paix.  Il  consentait  à  tout  si  on  voulait  bien 
le  conduire  à  Calais. 

Était-il  sincère?  c'est  peu  croyable.  Mais  Charles  haïssait 
la  victoire  française.  Et  de  cela  on  ne  saurait  douter.  Toute 
paix  lui  semblait  bonne,  même  celle  qui  eut  assuré  le  trône 
de  France  au  roi  d’Angleterre  (i/Co)  : 


CHARLES  D  ORLEANS 


J9 


Car  quant  a  moy,  sachiez  que  sans  mentir, 

Je  sens  mon  cueur  renouveller  de  joye, 

En  espérant  le  bon  temps  a  venir, 

Par  bonne  paix  que  brief  Dieu  nous  envoyé! 

En  i433,  de  Douvres,  Charles  contemplait  la  terre  de 
France  et  il  maudissait  la  guerre,  une  fois  de  plus  : 

Paix  est  trésor  quTon  ne  peut  trop  loer. 

Je  hé  guerre,  point  ne  la  doy  prisier; 

Destourbé  m’a  long  temps,  soit  tort  ou  droit, 

De  vuoir  France  que  mon  cueur  amer  doit. 

C’est  vrai  qu’il  se  sentait  vieux,  alourdi,  accablé  par  un 
insupportable  spleen.  Ennui,  tristesse  étaient  les  mots  qui 
revenaient  le  plus  souvent  dans  sa  bouche.  Sous  le  climat 
assez  déprimant  de  l’Angleterre,  Charles  songeait  à  la  douce 
France  du  blé,  du  vin,  des  fruits  savoureux,  des  forêts,  des 
claires  rivières,  des  grosses  villes  bien  peuplées  et  closes  de 
murailles,  enrichies  de  reliques  des  saints  du  paradis.  Les 
seigneurs  de  France  prisonniers  languissaient  communément 
en  Angleterre  et  tous  aspiraient  à  respirer  l’air  de  leur 
nation.  Charles  se  sentail  «  moisi  »;  il  se  donnait  comme  un 
fruit  d'hiver,  sans  tendresse;  il  se  représentait  tout  «  en- 
roillié  de  nonchaloir  ». 

Bien  plus  tard,  lors  du  jugement  de  son  gendre  d'Alençon, 
en  1 4 D 8 ,  il  le  dira:  «  Car  j’ay  congnoissance  par  moi  mesme 
que  en  ma  prison  en  Angleterre,  pour  les  ennuis,  desplai¬ 
sances  et  dangiers  en  quoi  je  me  trouvoye,  j’ai  maintes  fois 
souhaidié  que  j’eusse  esté  mort  a  la  bataille  ou  je  fuz  pris 
pour  estre  hors  des  pairies  ou  j’estoye  ». 

Ce  n’est  pas  la  première  fois  que  l’on  note  chez  un  prison¬ 
nier  la  dépression  morale  qui  le  porte  à  adopter  les  pensées 
du  vainqueur.  Charles  reprenait  pour  son  compte  les  causes 
que  Henry  V  lui  avait  données  de  la  défaite  de  son  pays  sur 
la  route  de  Calais.  11  évoquait  la  France  de  jadis,  très  chré¬ 
tienne  et  libre,  les  preux,  saint  Louis,  les  fleurs  de  lis  et 


20 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

l'oriflamme,  Reims  et  Saint-Denis.  La  défaite  de  la  France 
avait  été  causée  par  son  orgueil,  par  sa  gloutonnerie,  par 
paresse,  convoitise  et  luxure  :  il  lui  conseillait  donc  de 
s'amender  : 

Dieu  a  les  braz  ouvers  pour  t’acoler, 

Prest  d'oublier  ta  vie  pecheresse... 

Chai  les  s  était  anglicisé.  Il  savait,  d’ailleurs,  assez  bien 
1  anglais,  comme  son  frère  Jean  d  Angoulême;  et  il  s’inté¬ 
ressait  aux  poésies  écrites  dans  cette  langue.  Il  était  parfai¬ 
tement  au  courant  de  la  loi  et  de  la  coutume  de  cette  nation, 
au  dire  de  Gloucester.  Comment  en  serait-il  autrement, 
comblé  qu  il  était  des  dons  d'une  oreille  très  juste,  lui  qui 
était  si  rapide  à  comprendre  foutes  choses?  Et  Charles  vivait 
toujours  en  la  compagnie  de  petites  gens  d’Angleterre,  de 
son  barbier,  de  religieux  confesseurs. 


* 

*  * 

Chai  les  d  Orléans  trouva  sa  consolation  dans  la  lecture  de 
1  i x  les  que  ses  serviteurs  lui  apportaient  :  des  Heures,  un 
Boccace,  la  Politique  d’Aristote,  la  Conquête  de  Jérusalem, 
une  Physique,  un  livre  de  Méditations.  Il  acheta  en  Angle¬ 
terre  les  Éthiques  de  Nicole  Oresme,  des  Vies  de  saints. 
F  ai  mi  les  livies  qu  il  rapporta  de  son  exil,  on  remarque  des 
bibles,  des  psautiers, des  missels,  des  bréviaires,  des  légendes 
de  saints,  des  Sommes,  un  Saint  Augustin.  <(  Livres  précieux 
et  dévots  »,  au  dire  d’un  contemporain.  Un  dominicain  de 
Blois,  Nicolas  Bochier,  son  confesseur,  lui  adressa  même  un 
Manuel  de  confession.  Charles  priait  volontiers;  et,  pour 
passeï  le  temps,  comme  c  était  la  coutume  des  prisonniers, 
il  transcrivit  des  cantiques  et  des  oraisons.  De  telles  lectures, 
si  gra\ es,  semblent  plutôt  celles  d  un  chanoine  que  celles 
d’un  prince  français  sur  la  trentaine. 

Mais,  sui  tout,  comme  elle  le  fut  pour  de  nombreux  prison- 


CHARLES  D'ORLEANS  2  1 

niers  en  ce  temps-là,  la  poésie  devint  son  habituel  passe- 
temps  : 

De  balader  j’ai  beau  loisir, 

Autres  deduiz  me  sont  cassez... 

Charles  s’amusa,  comme  un  enfant,  au  jeu  de  ses  pensées, 
qui  étaient  subtiles  et  jolies.  Il  leur  donnait  corps  et  figure, 
plus  encore  que  la  mode  de  son  temps  l’exigeait.  Ainsi, 
dans  sa  solitude,  il  vécut  en  compagnie  de  Deuil,  de  Tristesse, 
d’Espérance,  de  Liesse,  d’Ennui,  de  Désir,  de  Mélancolie  et 
d’Amour.  Sans  qu’il  s’en  doutât,  de  sa  douleur  il  avait  fait  ce 
livre  qu’il  nous  dit  enluminé  de  ses  propres  larmes.  De 
fraîches  ballades,  de  douces  chansons,  de  touchantes  com¬ 
plaintes,  il  avait  orné  sa  vie  monotone. 

Ce  n’était  pas  la  première  fois,  certes,  que  Charles  s’exer¬ 
çait  à  la  poésie.  Il  avait  toujours  été  plein  de  faconde,  d’inven¬ 
tion,  de  doux  langage;  il  avait  grandi  au  milieu  des  poètes 
et  des  gentilshommes  lettrés  et  amateurs.  Dans  la  maison  de 
son  père,  il  avait  pu  rencontrer  Froissart,  Christine  de  Pisan, 
Boucicaut,  Eustache  Deschamps. 

L’année  qui  précéda  sa  captivité,  dans  un  des  rares 
moments  de  bonheur  que  lui  laissa  la  guerre,  Charles 
rimait  pour  sa  dame,  sans  doute  madame  Bonne  d’ Armagnac, 
sa  seconde  femme.  Car  il  fallait,  en  ce  temps-là,  être  amou¬ 
reux  pour  ressembler  aux  preux  :  et  il  n’est  de  parfait  amou¬ 
reux  qu’un  poète...  Les  gentilshommes  récitaient  volontiers, 
dans  les  cercles  où  l'on  s’amusait,  où  l’on  dansait,  les  chan¬ 
sons  et  les  rondeaux  qu’ils  avaient  composés  pour  la  dame 
dont  ils  portaient  la  devise  jusque  sur  leur  vêtement.  C’était 
l’amour  à  la  mode  ;  et  la  poésie  n’était  rien  de  plus  que  ce 
passe-temps  mondain. 

Comme  beaucoup  d’autres,  avec  un  sentiment  plus  vif,  des 
dons  plus  éclatants,  Charles  d’Orléans  écrivait  de  fraîches 
ballades,  des  chansons  juvéniles  en  l’honneur  d’une  dame 
qu’il  nomma  «  Beauté  ». 

C'était  une  jeune  femme,  avec  de  beaux  yeux,  au  parler 


22 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


doux  et  gracieux,  bonne,  qui  chantait  et  dansait  admirable¬ 
ment.  Qu'il  faisait  bon  la  regarder  : 

C’est  paradis  que  de  sa  compagnie  ! 

Charles  sait  que  cette  dame  doit  passer  la  mer;  il  reçoit 
d’elle  des  présents,  échange  avec  elle  des  poésies,  l’attend 
fidèlement.  Un  jour,  Charles  apprend  qu'elle  est  malade  et, 
peu  après,  qu’elle  est  morte.  11  célèbre,  magnifiquement,  ses 
obsèques  dans  ce  «  moustier  amoureux  »  qui  était  son  cœur, 
évoquant,  à  son  propos,  les  dames  du  temps  jadis,  Criséis, 
Yseult,  Hélène.  11  éprouvait  que  toute  une  partie  de  sa  vie 
avait  fini  avec  cette  dame.  Age,  un  homme  sentencieux,  lui 
apparaissait  et  lui  conseillait  de  renoncer  aux  amours  :  et 
Charles  se  dirigeait  vers  le  «  manoir  de  Nonchaloir  »  (no¬ 
vembre  1437). 

Quelle  était  cette  femme  tant  aimée?  Etait-ce  son  épouse, 
madame  Bonne  d’Armagnac,  ou  bien  une  maîtresse  qu’il 
aurait  eue  en  France  ou  en  Angleterre?  Charles,  suivant  en 
cela  la  coutume  des  troubadours,  ne  voulut  la  nommer  à  per¬ 
sonne,  pas  même  au  duc  de  Bourbon  quand  il  passa  en  France. 
11  n’est  donc  pas  facile  de  le  dire  :  car,  dans  sa  prison,  Charles 
semble  autant  le  prisonnier  d’ Amour  que  celui  des  Anglais.  A 
coup  sûr, il  ne  s'agit  pas  d’un  symbole,  d'une  créature  idéale, 
ni  surtout  de  la  France  personnifiée,  comme  on  a  osé  l’écrire. 
La  suite  des  ballades  semble  même  indiquer  qu’il  s’agit  tout 
simplement  de  sa  jeune  épouse,  madame  Bonne,  née  en  1 399 , 
pour  laquelle  Charles  avait  rimé  en  1 4 1 4,  et  qui,  après  1 4 1 5 , 
s’était  retirée  près  de  sa  sainte  mère,  à  Castelnau-de-Mont- 
mirail,  non  loin  de  Bodez.  Nous  savons  que  Bonne  mourut 
entre  i43o  et  1 435 .  C’est  d'ailleurs  ce  que  semblent  indiquer 
une  foi  jurée  pour  la  vie,  ces  mains  assemblées,  une  corres¬ 
pondance  échangée,  l'annonce  de  sa  venue  dont  les  résultats 
devaient  être  importants  pour  lui,  le  titre  de  princesse  que 
Charles  lui  donne,  et  peut-être  aussi  la  qualification  de 
<(  bonne  »  qui  n’est  pas  sans  doute  multipliée  sans  dessein. 


CHARLES  D ORLÉANS 


23 


Bonne  d’Armagnac  aimait  les  livres.  Sa  mère  lui  laissa  par 
testament  son  Roman  clu  Pelerin;  et  elle  tenait  particulière-  . 
ment  à  un  exemplaire  de  Pétrarque. 

Ainsi  nous  apparaît  cette  jeune  dame,  pieuse  et  lettrée, 
ligure  de  princesse  lointaine  sur  le  fond  d'or  de  son  couvent 
méridional.  La  maison  d' Armagnac  envoyait  d’ailleurs,  de 
temps  à  autre,  au  prisonnier  des  sommes  qui  lui  revenaient 
sur  la  dot  de  sa  femme  (1426);  et  il  fut  même  question  dans 
les  États  tenus  à  Rodez  de  contribuer  à  la  rançon  du  duc 
d'Orléans.  En  i43o,  il  est  encore  parlé  du  paiement  de  la  dot 
de  la  duchesse.  Voilà,  sans  doute, 

la  vraye  histoire  de  douleur 
de  larmes  toute  enluminée. 

Mais  ce  n’est  pas  la  seule  dame  (la  suite  de  certaines  chan¬ 
sons  le  donne  à  penser)  que  Charles  ait  célébrée  en  Angle¬ 
terre.  Car  il  est  question  de  certains  baisers  donnés  «  privee- 
ment  »,  dérobés  malgré  «  Danger  »,  d’un  compte  de  baisers 
donnés  et  dus  : 

Vostre  bouche  dit  baisiez  moi, 

Se  m’est  avis,  quant  la  regarde... 

Ce  Danger  qui  fait  l’espion,  le  souhait  d’être  logé  entre  les 
bras  de  son  amie,  tout  cela  ne  saurait  convenir  à  madame 
Bonne,  la  princesse  lointaine  du  poète.  Il  doit  s'agir  d’une 
Anglaise,  peut-être  de  la  femme  de  Waterton  à  qui  Charles  fai¬ 
sait  des  présents,  peut-être  aussi  d'une  dame  d'un  rang  plus 
élevé  de  l’entourage  de  Suffolk,  peut-être  même  de  sa  propre 
femme,  Alice,  la  petite-fille  du  poète  Chaucer.  Des  chansons 
en  anglais,  insérées  dans  la  suite  de  ses  compositions,  et  qui 
peuvent  être  de  notre  poète,  donnent  lieu  de  le  croire;  et  sur¬ 
tout  deux  chansons  en  français,  que  nous  ne  retrouvons  dans 
aucun  autre  manuscrit  de  Charles  d’Orléans,  et  qui  sont  con¬ 
servées  dans  un  manuscrit  de  Londres,  parmi  des  pièces  de 
Chaucer  et  de  Lydgate1. 

x.  British  Muséum,  ms.  Harley,  7333.  fol.  36. 


IIISTOIHE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


?4 

Mais  pourquoi  vouloir  absolument  préciser  ce  que  le  duc 
d'Orléans  n’a  pas  voulu  nous  dire,  suivant  la  théorie  des 
Lois  d'amour?  En  l’absence  d'un  témoignage  précis,  qui  man¬ 
quera  sans  doute  toujours,  craignons  de  calomnier  une  dame 
de  la  ((joyeuse  Angleterre  ». 


* 

*  * 

Entre  1 435  et  1 44 1 ,  les  négociations  laborieuses  des  Pères  du 
Concile  se  poursuivaient  en  vue  d’établir  la  paix  tant  désirée 
entre  les  deux  royaumes.  Parmi  les  apôtres  les  plus  zélés  de 
cette  bienfaisante  paix  se  distinguait  un  saint  homme, 
Amédée,duc  de  Savoie.  On  songeait  à  une  alliance  entre  Jean 
d’Angoulême  et  la  fille  d’Amédée,  Marguerite,  vers  1 4 3 5 . 
Mais  Charles  entendait,  avec  la  paix,  épouser  également  la 
fille  du  duc  pacifique.  Suffolk,  comme  un  second  roi,  menait 
à  deux  mains  Français  et  Anglais  «  en  couple  ».  Charles 
d'Orléans  suivit  les  plénipotentiaires  anglais  à  Calais.  La 
paix  générale  échoue;  mais  une  paix  particulière  se  fit  entre 
Charles  VII  et  Philippe  le  Bon.  Elle  eut  le  don  d’exaspérer 
les  Anglais,  et  surtout  Gloucester  qui,  délivré  de  la  tutelle  de 
Bedford,  soulevait  à  ce  propos  une  agitation  nationale. 

Les  Anglais  ne  connaissaient  plus  que  des  échecs;  ils 
étaient  absolument  ruinés  par  la  guerre.  Bon  gré,  mal  gré, 
ils  devaient  donc  être  amenés  à  traiter.  Il  s’agissait,  une  fois 
de  plus  pour  eux,  de  se  servir  du  duc  d’Orléans  comme  d'un 
gage.  Charles  se  montra  sage  et  prudent  cette  fois.  Il  comprit 
que  sa  délivrance  ne  pouvait  plus  venir  que  de  l'amitié  de 
Philippe  de  Bourgogne.  De  cela  il  avait  une  telle  certitude 
qu’en  1 437 ,  Charles  annonçait  déjà  en  France  son  retour.  La 
duchesse  de  Bourgogne,  Isabelle  de  Portugal,  de  la  maison 
de  Lancastre,  s’intéressait  au  duc.  En  1 43g ,  Charles  d'Or¬ 
léans  débarquait  à  Calais  et  retrouvait  son  cher  frère,  le 
Bâtard.  Il  priait  pour  la  paix,  distribuait  des  cadeaux  et  son 
ordre  du  CamaiL  Une  conférence  diplomatique  se  tint  à 


CHARLES  DORLÉANS 


*>5 


Gravelines.  On  processionnait  dans  les  bonnes  villes  du  duc. 
11  était  impatienté  de  n'avoir  aucun  rôle  dans  la  conférence 
et  il  disait  :  «  Si  je  n’y  viens  pas,  on  ne  fera  rien  d’autre  que 
de  donner  des  coups  d’épée  dans  l’eau.  »  Isabelle  de  Bour¬ 
gogne  allait  le  voir  à  Melgate.  Ils  s’embrassèrent.  «  Seigneur, 
voulez-vous  avoir  la  paix  P  —  Certes,  et  si  je  devais  mourir  pour 
elle.  »  Maison  n’arrivait  toujours  pas  à  se  mettre  d’accord,  et 
les  conditions  de  la  paix  paraissaient  inacceptables  aux  délé¬ 
gués  des  deux  nations.  Isabelle  pleurait  de  rage  ou  de  dou¬ 
leur,  courait  d’un  camp  à  l’autre.  Le  roi  Charles  n’était  pas 
aussi  pressé  de  traiter  et  le  duc  d’Orléans  dut  repasser  la  mer. 

11  échangea  force  compliments  avec  Philippe  de  Bourgogne, 
des  poésies  dans  lesquelles  il  se  disait  tout  bourguignon.  II 
avait  toutefois  en  son  cœur  bon  espoir.  Car  Isabelle  avait 
médité  un  mariage  entre  Charles  d’Orléans  et  sa  nièce,  la 
fille  du  duc  de  Clèves.  Ainsi  Charles  entrerait  dans  la  famille 
de  Bourgogne.  De  retour  en  Angleterre,  Charles  d’Orléans 
faisait  arrêter  le  prix  de  sa  mise  en  liberté  provisoire;  il 
demandait  de  l’argent  à  ses  amis  et  à  ses  bonnes  villes,  à  la 
duchesse  Isabelle  aussi.  Il  se  sentait  tout  rajeuni  malgré  ses 
quarante-cinq  ans.  Il  plaisantait,  riait,  comme  un  cynique, 
de  l'amour. 

En  mai  i44o,  au  conseil  privé  anglais,  on  discutait  la 
question  de  sa  délivrance,  de  la  «  goode  paix  »  qui  devait  en 
résulter  entre  les  deux  royaumes.  Une  campagne  ardente  fut 
menée  par  Gloucester  contre  la  délivrance  du  duc  et  contre 
le  cardinal  Beaufort.  Gloucester  vantait  les  connaissances 
profondes  que  Charles  d’Orléans  avait  des  choses  d’Angle¬ 
terre,  son  jugement  éclairé,  dénonçant  «  sa  nature  extrême¬ 
ment  subtile  et  cauteleuse  que  les  membres  du  conseil  con¬ 
naissaient  bien  ».  Il  le  désignait  comme  le  futur  régent  de 
France. 

Il  est  toujours  facile  de  persuader  à  une  nation  malheu¬ 
reuse  qu’elle  est  trahie.  Mais  le  2  juillet,  la  convention  qui 
accordait  à  Charles  la  liberté  était  signée.  Charles  payait  de 


26 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 


suite  4o.ooo  nobles  ;  il  s’engageait  à  en  payer  80.000  dans  les 
six  mois  à  venir.  A  Westminster,  dans  la  cathédrale,  Charles 
jurait,  sur  les  saints  évangiles,  le  pacte;  il  leva  la  main  pour 
prêter  serment,  non  loin  des  tombes  des  rois  conquérants 
anglais,  non  loin  des  trophées  d’Azincourt.  Charles  d'Orléans 
prit  la  mer,  le  5  novembre  i44o,  et  il  débarqua  à  Calais  avec 
les  ambassadeurs  anglais. 

11  était  resté  vingt-cinq  ans  captif,  éloigné  de  ses  amis  et 
parents,  exilé  du  sol  natal,  «  stérilement  et  sans  fruit,  de 
façon  à  être  utile  ni  à  lui-même  ni  aux  autres...,  se  trouvant 
appauvri  à  l’extrême  »,  comme  il  l’avait  écrit  au  conseil 
anglais. 

* 

*  * 

Le  premier  mot  que  le  duc  d’Orléans  adressa  à  la  duchesse 
Isabelle  en  débarquant  en  France  fut  précieux  et  galant;  il 
le  dépeint  au  vif  :  <c  Madame,  vu  ce  que  vous  avez  fait  pour 
ma  délivrance,  je  me  rends  votre  prisonnier.  »  Et  c’est  vrai 
que  Charles  demeura  le  prisonnier  de  la  maison  de  Bour¬ 
gogne,  ce  qui  était  incroyable  après  la  lutte  atroce  dont  il  ne 
devait  pas  avoir  perdu  la  mémoire.  Il  embrassa  Philippe  de 
Bourgogne  en  silence,  longuement,  gagna  Saint-Omer  où  il 
jura,  dans  l’église  Saint-Bertin,  d’observer  les  clauses  du 
traité  d’Arras;  et  il  prit  pour  femme  Marie  de  Clèves,  fille 
d’Adolf,  de  la  famille  du  Chevalier  au  cygne,  au  demeurant 
une  très  jeune  personne  de  quatorze  ans,  et  pauvre.  Lui  était 
«  tout  gris  vieillard  »  ;  mais  il  ne  désirait  que  ce  que  voulait 
la  bonne  duchesse  qui  établissait  tour  à  tour  les  nombreux 
enfants  de  Clèves. 

Puis  Charles  reçoit  solennellement  la  Toison  d’or  et  il 
baille  son  ordre  du  Camail  à  son  cousin  Philippe.  On  festoye 
à  Bruges,  à  Tournai.  Les  réceptions  succèdent  aux  réceptions, 
à  Cambrai,  à  Amiens,  à  Noyon,  à  Compiègne,  à  Senlis,  à 
Paris  où  Charles  descend  en  son  hôtel  des  Tournelles;  et  il 
fait  ses  dévotions  à  Notre-Dame.  Or  les  bonnes  gens  de  France, 


CHARLES  D’ORLÉANS 


27 

semblaient  tout  consolés  de  la  délivrance  du  duc;  partout  on 
lui  rendait  des  honneurs  extraordinaires,  tout  comme  au  roi 
lui-même  et  au  dauphin. 

Mais  il  est  un  personnage  que  Charles  d’Orléans  ne  vit 
pas;  c’est  le  roi  de  France,  ombrageux  de  nature,  qui  ne 
goûtait  guère  les  façons  du  duc  depuis  qu'il  était  en  France, 
et  qui  avait  à  se  plaindre  du  nombre  des  Bourguignons  qui 
l’accompagnaient,  de  cette  Toison  d’or  que  Charles  venait  de 
recevoir;  et  le  roi  se  montrait  inquiet  aussi  des  bruits  qui 
couraient  alors  et  le  représentaient  comme  le  chef  d'une  ligue 
des  princes  de  France  et  de  Bourgogne.  Charles  d'Orléans 
quitta  donc  Paris  en  suspect.  Il  gagna  ses  États  où  il  lit  une 
magnifique  entrée  à  Orléans,  sur  un  chariot,  au  milieu  des 
réjouissances  publiques  accoutumées  :  fontaines,  estrades, 
représentations  de  moralités,  processions  d’enfants.  On  lui 
adressa  de  belles  harangues;  on  lui  présenta  de  l'argent  et  des 
tapisseries.  Puis  Charles  gagna  Blois,  la  petite  ville  qui 
demeura  son  séjour  de  prédilection. 

Ce  fut  pour  lui  un  autre  exil  que  de  charmants  fantômes 
devaient  peupler,  succédant  aux  tristes  allégories  d'Angle¬ 
terre.  Charles  y  retrouvait  ses  livres,  ses  tapis,  ses  souvenirs 
de  famille,  et  son  vieux  psaltérion  dans  un  étui  de  bois  peint. 
Il  avait  près  de  lui  les  gens  de  sa  Chambre  des  comptes,  le 
centre  de  l’administration  de  ses  domaines.  Mais  Charles 
d'Orléans  n'y  sut  pas  d’abord  goûter  le  repos,  le  nonchaloir 
qui  l’enchantera  plus  tard.  II  prenait  fort  à  cœur  son  rôle 
d’allié  du  duc  de  Bourgogne,  la  promesse  qu’il  avait  faite  aux 
Anglais  d’amener  la  paix  entre  les  deux  royaumes.  Il  se  ren¬ 
dait  en  Bretagne,  fut  l’hôte  d'Alençon  qui,  dès  ce  temps-là, 
ne  craignait  pas  de  renseigner  les  ennemis,  les  Anglais,  et, 
il  faut  dire  le  mot,  qui  trahissait  son  pays.  Charles  chevau¬ 
chait  à  la  tète  d’une  compagnie  de  cent  vingt  chevaux, 
gagnait  la  Flandre;  on  le  retrouvait  à  Nevers,  où,  sur  ses 
instances,  s’ouvrait  un  congrès  pacifique  des  princes,  en 
1/O2. 


28 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Le  roi  Charles  VII  se  gardait  :  il  était  très  irrité  d’entendre 
répéter  que  les  seigneurs  de  France  cherchaient  à  convoquer 
les  États.  Tout  de  go,  il  déclara  qu'il  marcherait  sur  eux 
comme  sur  ses  antiques  ennemis,  les  Anglais.  En  ce  qui 
concernait  le  duc  d’Orléans,  le  roi,  qui  aimait  infiniment 
le  Bâtard,  ne  le  prenait  pas  trop  au  sérieux.  Il  préféra  l’acheter 
et  il  autorisa  dans  le  royaume  la  levée  d’une  aide  de 
168.900  écus  d’or  en  sa  faveur.  Charles  d’Orléans  rentra  à 
Blois,  renonçant  à  toute  action  publique,  sauf  en  ce  qui 
touchait  la  paix  anglaise  qui  devait  amener  la  délivrance  de 
son  frère,  Jean  d’Angoulême.  C'est  ainsi  qu’en  1 44 4  Charles 
reçut  l’ambassade  anglaise  que  conduisait  Suffolk  et  il  ren¬ 
contra  le  roi  Bené,  fort  déçu  lui  aussi  par  la  vie,  au  demeurant 
un  bon  vivant,  qui  aimait  passionnément  les  travaux  d’art  et 
savait  peindre  de  petits  tableaux  à  la  manière  des  Flamands. 
Ces  «  deux  bons  »  échangèrent  des  poésies  et  leurs  préciosités. 

Charles  arrivait  à  la  cinquantaine.  Aussi,  au  jour  de  la 
Saint-Valentin,  où  la  tradition  voulait  que  Fou  choisît  une 
dame  de  ses  pensées  pour  l’année,  il  se  déclarait  trop  las  pour 
suivre  la  coutume  : 

Nonchaloir,  mon  medicin, 

M’est  venu  le  pousse  taster, 

Qui  m’a  conseillié  reposer, 

Et  rendormir  sur  mon  coussin. 

Mais  en  fait  c’est  Charles  d’Orléans  qui,  au  milieu  des  fêtes 
les  plus  brillantes,  introduisit  à  Tours  l’ambassade  anglaise 
auprès  du  roi  de  France.  Elle  aboutit  à  la  conclusion  d’une 
trêve;  et  Suffolk  épousa  par  procuration,  au  nom  de  son  sei¬ 
gneur  et  maître,  la  jeune  Marguerite  d’Anjou  dont  le  destin 
devait  être  si  tragique. 

Le  spectacle  des  fêtes  avait  excité  la  verve  de  Charles 
d’Orléans.  Il  se  moquait  des  modes  nouvelles  que  suivaient 
alors  les  jeunes  gens,  les  «  gorgias  »  qui  portaient  manches 
déchiquetées  et  petits  souliers  à  la  poulaine.  Il  se  plaignait 
d’avoir  mal  été  récompensé  par  Amour.  Comme  il  venait  de 


CHARLES  D’ORLÉANS 


29 

faire  la  trêve  avec  T  Angleterre  jusqu’à  Pâques,  il  déclara 
prendre  abstinence  de  guerre  avec  Amour  pendant  le  même 
temps.  A  Tours,  Charles  rencontra  Fradet,  un  bazochien  de 
Bourges,  qui  se  déclara  de  son  sentiment.  Et  de  ce  jour  ils 
furent  amis. 

Charles  d’Orléans  fait  ensuite  un  tour  en  Valois,  rejoint  la 
cour  à  Nancy,  à  Châlons,  où  madame  d’Orléans  fut  courtisée 
par  Jaquet  de  Lalaing,  un  jeune  écuyer.  Durant  ces  fêtes, 
Jean  d'Angoulème  survint  :  captif  depuis  i4i2,  ce  saint  homme 
se  produisit  pendant  un  bal  au  cours  d'une  basse  danse  de 
Bourgogne  (i445).  Puis  Charles  d'Orléans  rejoint  Philippe 
de  Bourgogne  à  Gand,  assiste  à  l'assemblée  solennelle  de  la 
Toison  d'or;  et  il  put  voir  l'huissier  du  Parlement  de  Paris, 
de  pauvre  mine,  qui  vint  lire  dans  la  glorieuse  assemblée 
l’exploit  dressé  par  ordre  du  roi  Charles  VII. 

En  mai  1 447 ,  Charles  d’Orléans  descendit  en  Italie,  à  la 
tète  d'une  petite  troupe  bourguignonne,  pour  conquérir 
l’héritage  maternel,  la  ville  d'Asti  en  Piémont.  Il  s’arrêta  en 
Bourgogne,  où  il  rencontra  un  jeune  écuyer,  l’annaliste  Oli¬ 
vier  de  la  Marche,  qui  témoigne  que  le  duc  était  alors  «  moult 
bon  rhétoricien  et  se  délectait  tant  en  ses  faits  comme  en  faits 
d'autrui  ».  Il  séjourna  aussi  chez  le  roi  René,  à  Avignon, 
passa  le  Mont-Cenis  ;  et  il  fit  son  entrée  à  Asti,  sous  le  dais  que 
portaient  des  légistes. 

Mais  Francesco  Sforza  trouva  dans  ses  talents  militaires,  et 
son  audace,  d’autres  droits  à  faire  valoir  que  ceux  de  Charles 
d'Orléans.  Ce  dernier  fit  faire  par  un  de  ses  secrétaires  d’Asti, 
Antonio,  un  beau  livre  établissant  de  façon  péremptoire  ses 
droits  sur  le  Milanais.  Puis  il  rentra  en  France  avec  les  deux 
frères,  Antonio  et  Nicolo  d’Asti,  dont  l'éloquence  et  la  calli¬ 
graphie  l’avaient  charmé.  Charles  d’Orléans  se  contenta 
d'adresser  à  ses  partisans  de  belles  missives  en  latin  cicé- 
ronien.  Mais  il  ne  sut  jamais  intéresser  le  roi  de  France  à  sa 
cause.  Entouré  d’Italiens  et  de  Provençaux,  c'est  encore 
après  son  ami  le  duc  de  Bourgogne  que  court  Charles 


3  o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DE  XVe  SIECLE 


d’Orléans,  à  Chalon  où  il  assiste  au  pas  de  la  Fontaine  des 
Pleurs  (un  spectacle  qui  dut  bien  le  charmer  et  dont  Cer- 
vantès  se  fût  fort  diverti),  enfin  à  Chaunv. 

Ce  fut  son  dernier  grand  voyage.  Trahi  dans  ses  espérances, 
Charles  d’Orléans  n’aspira  plus  qu’à  goûter  le  «  repos  de  ses 
pays  »  ( 1 4 0 1 ) • 

C’était  là,  d’ailleurs,  le  sentiment  général  des  Français.  La 
paix  avec  l’Angleterre  avait  été  accueillie  avec  allégresse.  Le 
citadin  pouvait  enfin  sortir  de  l’enceinte  des  murailles  de  sa 
ville;  le  laboureur,  tailler  sa  vigne  et  recueillir  son  blé  sans 
craindre  les  pilleries  des  bandes  armées.  Le  pays  se  relevait 
rapidement  de  ses  ruines,  comme  il  Fa  toujours  fait,  puisque 
sa  fortune  véritable  demeure  dans  la  richesse  de  sa  terre. 
Dans  les  champs,  villageois  et  villageoises  se  réjouissaient; 
ils  dansaient,  comme  des  inspirés,  des  rondes  rustiques.  Et 
les  bourgeois  nouvellement  enrichis,  tels  à  leur  comptoir  de 
petits  rois,  faisaient  édifier  de  délicates  demeures. 

* 

*  * 


Cela  est  tout  à  fait  admirable.  Mais  c’est  non  loin  de  la 
soixantaine  que  Charles  d’Orléans  commença  de  vivre  vrai¬ 
ment,  pour  son  plaisir  et  pour  le  nôtre,  d  une  mystérieuse 
vie  intérieure. 

Las  des  voyages,  déçu  dans  ses  entreprises,  de  petite  auto¬ 
rité  dans  les  affaires  du  royaume,  il  n’aspire  plus  qu’au  repos 
dans  sa  bonne  ville  de  Blois.  Charles  sourit  de  ses  propres 
aventures,  de  tant  de  travaux  demeurés  sans  profit  pour  lui; 
s’il  chevauche  maintenant,  ce  sera  surtout  dans  des  contrées 
imaginaires,  en  conversant  avec  son  cœur,  dans  la  forêt  de 
«  Longue  attente  ». 

Pour  les  hommes  de  cette  époque,  en  général  immobiles 
comme  les  plantes,  liés  à  leur  métier,  à  leurs  offices,  attachés 
à  leur  cité,  à  leur  province,  la  grande  aventure  c’est  le 
voyage,  le  pèlerinage.  Tous  pèlerinent  d’ailleurs  vers  la 


CHARLES  D’ORLÉANS 


O  I 


Jérusalem  céleste.  Louis  d’Orléans  s’était  représenté  jadis 
dans  la  «  forêt  de  la  vie  »,  au  milieu  des  arbres  chargés  de 
fruits  d’or  qu’il  portait  à  ses  lèvres  d'un  mouvement  si  vif. 
Mais  Charles  errait  lentement  dans  les  sentiers  d’une  mono¬ 
tone  forêt,  cherchant  à  atteindre  la  cité  de  Désir,  avec  ses 
chevaux  et  la  suite  de  ses  gens  ;  immense  forêt  touffue,  moins 
sinistre  que  la  forêt  obscure  et  sauvage  de  Dante,  mais  dont 
il  n’arrivait  jamais  à  gagner  l’orée,  dans  l’attente  de  Joie  et 
de  Bonheur. 

En  ce  temps-là  Charles  dira  qu’il  a  mis  en  oubli  ballades 
et  chansons.  Il  écrira  surtout  de  charmants  rondeaux,  d’une 
forme  parfaite,  si  simples  et  remplis  de  sentiment,  d’une 
tendre  ironie,  petites  pièces  où  nul  poète  ne  le  surpassa  en 
son  temps.  La  poésie,  comme  elle  l’avait  été  parfois  durant 
les  années  de  la  prison,  fut  sa  consolation.  Blois  devint  le 
«  séjour  d’honneur  »,  la  maison  accueillante  à  tous  les 
rimeurs,  et,  l’on  serait  tenté  de  l’écrire,  la  cage  dorée  de  tous 
les  oiseaux  chanteurs  de  France. 

Quel  charmant  spectacle  offre  la  petite  ville,  pleine  du 
bruit  des  métiers  et  d’échos,  de  sons  de  cloches  et  de  cris, 
qui  dévale  jusqu’à  la  Loire,  avec  ses  moulins  et  ses  pêche¬ 
ries,  et  dont  la  forêt,  proche  et  giboyeuse,  forme  l’horizon! 
Quel  souverain  régna  plus  doucement  sur  une  maison 
ordonnée  que  le  bon  duc,  qui  compte  autant  d’amis  que  de 
serviteurs,  Bourguignons,  Picards,  Italiens?  Ainsi  Charles 
vit  au  milieu  des  bourgeois  qui  administrent  ses  finances.  Il 
distribue  d’ailleurs  son  ordre  du  Camail  et  la  noblesse  à  tous 
ceux  qui  les  reçoivent  avec  plaisir  et  payent  ce  qui  convient. 
Lui-même  vit  tout  ensemble  noblement  et  modestement,  se 
moquant  des  modes  nouvelles,  des  jeunes  gens  qui  portent 
des  manches  à  crevés  et  des  petits  souliers  étroits  à  la  pou- 
laine.  Il  demeurera  fidèle  au  noir,  aux  longues  robes  fourrées 
et  doublées  de  velours  dont  il  relâchait  la  ceinture,  car 
l’embonpoint  lui  venait.  11  portait  bonnet  violet  sous  son 
chaperon.  Il  se  montrait  à  la  fois  libéral  pour  autrui  et  par- 


32 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


cimonieux  pour  lui-même,  ses  liiiauces  et  celles  île  la  noblesse 
en  général  étant  obérées;  mais  il  faisait  volontiers  l’aumône, 
attentif  aux  misères  qui  l’entouraient.  François  Villon  le  nom¬ 
mera  le  «  doux  seigneur  »  et  un  lettré  d’Asli  s’écriera  :  «  C’est 
le  meilleur  prince  qui  fut  jamais  au  monde!  »  Charles  était 
pieux  enfin,  aimant  les  belles  prières  et  les  chants  de  sa  cha¬ 
pelle,  bien  qu’il  n’eût  rien  d’un  petit  saint  et  qu’il  détestât 
l’hypocrisie.  Sa  morale  était  très  simple  :  «  Vivre  bien  et 
bonne  fin  quérir  »,  ce  qui  n’est  pas  déjà  si  facile.  Jeux,  bonne 
chère,  plaisanteries  parfois  salées,  discours  sur  des  points  de 
casuistique  amoureuse,  moqueries  envers  les  hypocrites, 
ceux  de  l’Amour  comme  ceux  de  la  Religion,  voilà  le  grand 
sujet  de  ses  propos.  Une  divine  Nonchalance  le  conduit. 

Il  semble,  à  lire  les  pièces  uniques  qu’il  composa  en  ce 
temps,  que  nous  tournions  les  pages  d’un  calendrier  précieux, 
d’un  livre  d’Heures  où  l’enlumineur  aurait  peint,  de  franches 
et  douces  couleurs,  les  occupations  de  ses  jours,  le  tableau  des 
âges  de  la  vie.  Changement  dans  l’ordre  des  saisons,  jeux  du 
soleil  et  de  la  pluie,  les  Heurs,  le  printemps,  les  plaisirs  de 
l’hiver,  tels  sont  les  thèmes  habituels  de  ses  compositions. 
Charles  allait  s’amuser  avec  Jean  de  Saveuses,  gouverneur  de 
Blois,  dans  sa  maison  de  Savonnières;  il  chassait  pour  se 
désennuyer.  Mais  il  faisait  aussi  «  voler  son  coeur  après 
maintes  pensées  »;  et  il  lâchait  surtout  les  lévriers  qui  étaient 
«  ses  désirs  ».  Là  il  philosophait  sur  la  fin  de  toutes  choses 
avec  Briquet,  son  vieux  chien;  et,  contemplant  le  jeune 
Baude,  un  autre  de  ses  chiens,  il  soupirait  : 

Ung  vieillart  peut  pou  de  choses. 

11  composait  pour  des  dames  des  bouquets  galants  «  de 
fieurs  de  m’oubliez  mie  »,  qui  sont  des  myosotis,  dont  le 
souvenir  se  retrouve  dans  les  ballades  allemandes  qui  célè¬ 
brent  le  vergiss  mein  nicht.  A  la  Saint-Valentin,  c’est  la  cou¬ 
tume  de  se  lever  à  l’aurore,  de  se  répandre  dans  la  campagne, 
de  danser,  de  composer  des  poésies  en  l’honneur  de  «  sa  valen- 


CHARLES  D’ORLÉANS 


33 


line  »,  c’est-à-dire  de  la  dame  de  ses  pensées  que  l’on  choisis¬ 
sait  ce  jour-là  pour  toute  l’année.  Mais  Charles  estimait  alors 
qu’il  valait  mieux  dormir  en  chambre  bien  nattée.  La  tête 
posée  sur  son  coussin,  il  excitait,  tout  au  plus,  le  zèle  des 
jeunes  compagnons  rimeurs. 

Au  premier  jour  de  mai,  quand  Charles  entendait  les  tam¬ 
bourins  appeler  à  la  fête,  il  se  réveillait  bien  :  mais  c’était 
pour  se  rendormir  aussitôt.  Son  plaisir  était  de  faire  retour 
sur  lui-même,  de  construire  des  châteaux  en  Espagne,  de 
«  manger  sa  salade  ».  Au  demeurant,  Charles  était  alors  fri¬ 
leux;  il  redoutait  maintenant  les  chevauchées  et  il  craignait 
de  sortir  par  le  froid.  Parfois,  il  cinglait  en  bateau,  sur  la 
Loire,  remontant  jusqu’à  Orléans.  Mais  Charles  aimait,  par¬ 
dessus  tout,  à  demeurer  chez  lui,  dans  sa  douce  maison  pleine 
de  gens,  au  milieu  des  siens,  à  fureter  parmi  ses  collections, 
ses  bijoux,  à  toucher  ses  chapelets  étranges,  ses  instruments 
de  musique,  ses  jacquets,  ses  échecs,  jeux  pour  lesquels  il  avait 
une  véritable  passion.  Charles  jouait  aux  «  tables  »avec  Gilles 
des  Ormes,  qui  rimait  comme  lui.  Et  surtout  il  feuilletait  ses 
livres,  très  nombreux,  qu’il  aimait  à  annoter,  et  que  nous 
possédons  encore  pour  la  plupart.  D’une  main  lente,  d’une 
écriture  très  belle,  Charles  y  écrivait  son  nom,  sa  devise, 
les  particularités  de  leur  histoire,  en  latin  ou  en  français. 
Ecrits  des  Pères,  ouvrages  de  droit,  livres  de  médecine,  rhé¬ 
teurs  ou  poètes  de  l’Antiquité,  Virgile,  Horace,  Juvénal,  chro¬ 
niques,  Romans  de  la  Rose,  œuvres  de  Christine,  de  Froissart, 
d’Eustache  Deschamps,  d’Alain  Chartier,  Charles  lisait  tout 
ce  qui  lui  tombait  sous  la  main.  Et  les  écrits  des  Pères  aussi 
demeuraient  fidèlement  dans  sa  mémoire. 

Les  poésies  qu’il  inventait  chaque  jour,  ses  scribes  les 
transcrivaient  dans  !e  petit  volume  que  nous  avons  décrit  : 
mais  Charles  ne  dédaignait  pas  de  les  relire,  de  les  corriger, 
de  transcrire  aussi  de  sa  main  ses  propres  compositions,  d’une 
écriture  lente,  harmonieuse,  très  nette,  aux  capitales  élé¬ 
gantes  et  fleuries,  celle  d’un  humaniste  déjà.  Charles  d’Orléans 


II.  —  3 


34 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


était  en  effet  soigneux  de  sa  main,  aimait  ses  écritoires  armo¬ 
riées.  Il  écrivit  ainsi  jusqu’en  1 4 63 ,  époque  où  il  fut  accablé 
par  la  goutte,  où  il  ne  voyait  plus  très  clair.  Et  Charles  lisait 
la  nuit,  les  lunettes  sur  son  nez,  à  la  lueur  de  la  chandelle 
piquée  sur  le  chandelier  doré  qui  pouvait  se  fixer  sur  un 
livre,  ustensile  assez  singulier  pour  être  de  son  invention. 
Dans  son  haut  retrait,  la  «  chambre  de  sa  pensée  »,  c’est  là 
qu’il  nous  faut  surprendre  le  bonhomme.  L’été  on  en  ferme 
soigneusement  les  fenêtres  pour  la  tenir  au  frais;  et  quand 
vient  l’hiver  pluvieux,  où  se  lèvent  vents  et  brouillards,  les 
pertuis  en  sont  soigneusement  étoupés.  Ah!  l’Amour  peut 
bien  venir  frapper  à  son  huis  :  le  bon  duc  ne  lui  ouvrira  plus 
sa  porte.  D’aspect  lourd,  mais  de  physionomie  fine,  Charles 
s’est  assis  devant  son  comptoir.  11  a  ouvert  devant  lui  le  petit 
cahier  de  ses  poésies  et  ajusté  ses  bésicles  : 

Or  maintenant  que  deviens  vieulx, 

Quant  je  lis  ou  livre  de  jove, 

Des  lunectes  prens  pour  le  mieulx, 

Parquoy  la  lecture  me  grossoye... 

Il  feuillette  ses  chers  petits  cahiers,  corrige,  gratte  leur 
parchemin.  Charles  pense  et  rêve.  Il  sourit: 

Dedens  mon  livre  de  pensée 
J’ay  trouvé  escripvant  mon  cueur 
La  vraye  histoire  de  douleur 
De  larmes  toute  enluminée. 

Ainsi  le  poète  avait  jadis  surpris  son  cœur  et  noté  son 
attitude  : 

Apres  entrer  je  le  veoye 
En  un  comptouer  qu’il  avoit; 

La  deçà  et  delà  queroit 
En  cherchant  plusieurs  vieux  cayers. 

Vieux  cahiers  de  vélin,  grosses  sommes  de  théologie,  livres 
vêtus  de  velours  noir,  livrets  de  toutes  sortes  remplissaient  les 
rayons  de  l’armoire  dans  sa  librairie.  C’est  là  que,  vieil  enfant, 


CHARLES  üORLÉAN  S 


35 


Charles  composait  ses  rondeaux  nonchalants  et  qu’il  s’amu¬ 
sait  de  ses  jeunes  pensées: 

S’ainsi  m’esbas  ou  penser  mien 
Et  mainte  chose  faiz  escrire 
En  mon  cueur,  pour  le  faire  rire, 

Tout  ung  est  mon  fait  et  le  sien. 

Oh!  Charles  peut  bien  nous  parler  de  sa  «  vieille  peau  », 
nous  dire  qu’il  n’est  plus  qu’un  vieillard,  «  sourd  et  lourd  », 
jamais  il  n’a  tant  retenu  notre  sympathie.  Pour  ce  moment- 
là,  unique  de  charmante  sincérité,  il  lui  est  pardonné  tant  de 
choses,  et  les  vers  un  peu  trop  faciles  de  sa  jeunesse,  et  le 
peu  de  caractère  qu’il  montra  toujours,  sa  versatilité,  son 
ingratitude  pour  Jeanne,  et  aussi  son  esprit  d’intrigue. 

*  * 

Ce  que  nous  savons  du  reste  de  sa  vie  a  bien  peu  de  prix, 
pour  nous,  auprès  de  ce  moment-là.  Nous  n’en  retiendrons 
que  quelques  traits. 

C’est  ainsi  que  nous  voyons  Charles  d’Orléans  sortir  de  sa 
retraite,  au  mois  d’octobre  1 458,  pour  plaider  devant  la 
Chambre  des  pairs,  en  présence  du  roi  de  France,  la  cause 
de  son  gendre,  Jean  duc  d’Alençon,  un  héros  en  i43o,  compa¬ 
gnon  favori  de  la  Pucelle,  mais  dont  l’esprit  avait  sombré 
dans  l’aigreur,  dans  les  tourments  d'un  éternel  besoin  d’ar¬ 
gent,  dans  l’occultisme  et  le  plaisir,  et  qui  était  devenu  un 
traître.  Charles  d’Orléans  trouva  dans  un  souvenir  de  lecture 
pieuse  l’exorde  de  son  allocution  qu’il  emprunta  à  saint 
Bernard  :  «  Multi  multa  sciant  et  se  ipsos  nesciunt,  c’est  a  dire 
plusieurs  congnoissent  plusieurs  choses  et  ne  se  congnoissent 
pas  eulx  mesmes  ».  Parole  admirable,  que  n’aurait  pas  renié 
Montaigne;  on  est  ravi  de  la  trouver  dans  la  bouche  de  celui 
qui  se  connaissait  si  bien.  Elle  frappa  notre  bon  duc:  «  Voilà 
une  petite  chandelle  »,  comme  il  dit,  «  entre  tant  de  grandes 
lumières  de  sens  et  clergie  ».  11  parla,  avec  beaucoup  de 


36 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


cœur  et  d’éloquence,  sur  le  grand  sujet  de  la  pitié,  rappelant 
ses  propres  malheurs,  sa  jeunesse  misérable  dont  le  souvenir 
était  toujours  présent  à  sa  conscience.  Et,  se  tournant  vers  le 
roi  Charles,  il  lui  dit  :  «  Vous  n’estes  que  ung  homme  comme 
moy,  de  char  et  d’os,  subgiet  aux  dangiers,  perilz,  adver- 
sitez,  maladies  et  tribulacions  de  ce  monde.  »  Cette  parole 
chrétienne  est  bien  belle  dans  cette  noble  assemblée  où  un 
prince  est  jugé  par  ses  pairs,  dans  le  grand  décor  de  la  justice 
royale.  C’est  cela  que  reconnaissait  avoir  été  le  duc  d’Orléans, 
comme  il  le  découvrait  dans  chacun  de  nous,  dans  son  roi  : 
un  pauvre  homme. 

Un  autre  événement,  qui  est  de  grande  conséquence  pour 
notre  histoire  littéraire,  mérite  encore  d’être  rapporté.  Après 
seize  ans  d’un  mariage  stérile,  le  19  décembre  1467,  Marie  de 
Clèves,  qui  avait  trente-deux  ans  de  moins  que  son  époux, 
une  jeune  femme  amie  du  plaisir  et  des  let  tres,  lui  donnait  une 
fille  :  Marie.  Cette  jeune  personne  entra,  le  17  juillet  i46o, 
à  Orléans  et  François  Villon  fut  tiré  de  sa  prison  et  échappa 
à  la  mort  à  l’occasion  de  la  fête. 

La  rencontre  de  Charles  d'Orléans  et  de  François  Villon 
a  été  l’objet  de  beaucoup  de  compositions  littéraires,  d'un 
tour  bien  convenu  ;  mais  nous  ne  savons  rien  de  cette  entrevue. 
Tout  au  plus  dirons-nous  que  ce  n’était  pas  la  première  fois 
que  maître  François  séjournait  à  Blois.  En  dépit  de  sa  vie 
mauvaise  et  secrète,  ce  jeune  homme,  habile  à  mentir  et 
plein  de  génie,  qui  était  tout  à  fait  à  l’aise  dans  les  milieux 
les  plus  différents  où  il  passait,  avait  bien  de  quoi  plaire  au 
«  prince  clément  ».  Nous  avons  tout  lieu  de  croire  qu’il  eut 
en  communication  les  cahiers  poétiques  du  prince,  qu’il 
était  au  courant  des  plaisanteries  de  son  cercle  d’amis, 
puisqu’une  pièce,  que  nous  pouvons  restituer  à  François 
Villon  avec  une  quasi  certitude,  nomme  le  recueil  des  poésies 
du  duc  un  «  saint  livre  ».  François  haussa  le  ton  de  sa  verve, 
lit  étalage  de  sa  science,  de  son  latin,  de  toutes  ses  connais¬ 
sances  mythologiques.  11  écrivit,  sur  le  thème  de  «la  fontaine», 


CHARLES  D'ORLEANS 


3  7 

une  ballade  magnifique  dans  laquelle  il  traduisit  toutes  les 
contradictions  de  sa  vie  et  où  il  se  peignit  au  vif  dans  ce 
beau  mot  :  «je  riz  en  pleurs  ».  Est-ce  à  lui,  ou  à. quelque  autre 
dévoyé,  que  pensait  le  duc  d’Orléans  quand  il  écrivit  le 
sentencieux  rondeau  : 

Qui  a  toutes  ses  hontes  beues, 

Il  ne  lui  chault  que  l’en  lui  die... 

Au  mois  de  juillet  i46i,  Charles  d’Orléans  conduisait, 
noblement  et  pieusement,  à  Paris  le  corps  du  roi  Charles  \  II. 
Puis  il  rentrait  dans  ses  États,  en  compagnie  du  roi  Louis  XI 
qui  regagnait  sa  chère  Touraine. 

Malgré  la  naissance  de  deux  autres  enfants  (Louis,  né  au 
mois  de  juin  i46a  ;  Anne,  née  en  r 4 6 4 )  qui  anima  son 
vieux  foyer,  Charles  d’Orléans  ne  devait  plus  connaître  que 
des  déboires  sans  nom.  Louis  XI,  qui  l'avait  tant  flatté  autre¬ 
fois,  allaitêtre  pour  lui  un  ennemi  implacable  et  poursuivre 
en  Italie  les  projets  les  plus  contraires  aux  intérêts  du  duc. 
Louis  se  moquait  de  lui  :  «  Si  mon  oncle  d'Orléans  était  la 
moitié  aussi  sage  qu'il  s’estime,  il  serait  le  plus  sage  homme 
de  France.  »  Le  pauvre  Charles  se  voyait  déjà  empoisonné 
par  Francesco  Sforza.  Alors,  contemplant  son  foyer  accru,  le 
roi  Louis  riait  d’un  mauvais  rire:  ((Pour  empoisonné  et 
vieux  qu’il  est,  il  a  toujours  engrossé  sa  femme  !  »  C’est  peut- 
être  de  ce  temps  que  datent  les  bruits  malveillants  qui  cou¬ 
rurent  sur  la  galanterie  de  Marie  de  Clèves,  et  dont  un  Ita¬ 
lien,  Pontanus,  put  recueillir  les  échos,  avant  Brantôme. 

Ce  qui  est  assuré,  c’est  que  le  roi  Louis  se  réjouissait  cyni¬ 
quement  de  le  voir  malade  :  «  Je  tiens  pour  certain  que,  lui 
mort,  nous  aurons  Asti,  et  son  fils  nous  demeurera.  » 

Comme  il  rentrait  d’une  assemblée  d’Etats,  tenue  à  Tours, 
où  les  vieilles  querelles  des  princes  devaient  une  fois  de  plus 
se  faire  jour,  où  ils  protestaient  au  nom  de  leurs  intérêts  et 
des  libertés  provinciales  contre  l’absolutisme  du  monarque, 
Charles  d’Orléans  mourut,  ou  plutôt  s’endormit  doucement, 


38 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


à  Amboise,  sur  le  chemin  de  Blois,  dans  la  nuit  du  4  au 
5  janvier  i465,  âgé  de  soixante-neuf  ans.  C'est  son  fils 
Louis  XII,  qui  devait  mériter  le  plus  beau  titre  que  roi  ait 
jamais  mérité,  celui  de  Père  du  Peuple,  et  réaliser,  avant 
Henri  IV,  l’union  des  Français.  C’est  François  Ier,  son  petit- 
neveu,  le  Père  des  Lettres  et  des  Arts,  qui  fit  éditer  les  œuvres 
de  François  Villon  par  Clément  Marot.  Mais  comme  dans  un 
héritage  on  ne  se  soucie  guère  des  souvenirs  de  famille,  les 
vers  de  Charles  d’Orléans  furent  oubliés  par  ses  descendants. 


* 

*  * 

Les  vers  de  Charles  d’Orléans  sont  extrêmement  faciles  à 
entendre.  Ils  sont  les  fils  de  ce  charmant  «  Nonchaloir  »  qui 
gouvernait  sa  vie.  Les  sujets  que  traite  le  poète  sont  toujours 
très  simples  ;  ce  sont,  la  plupart  du  temps,  des  sujets  de 
<c  pure  galanterie  »,  pour  employer  le  langage  du  x\  iiic  siècle. 
Ce  que  nous  confie  Charles  a  plus  de  valeur  par  la  façon 
enjouée  dont  il  nous  parle  que  par  la  profondeur,  bien  que 
la  matière  de  ses  compositions  soit  toujours  tirée  de  la  réalité 
ou  de  l’expérience  d’une  vie  pleine  de  contrastes.  Le  poète 
excellera  surtout  dans  ces  petites  pièces  aux  formes  musicales, 
chansons  et  rondeaux,  dans  ces  «  petits  huitains  »  où,  pour 
son  plaisir  et  le  nôtre,  il  a  serti  tant  de  bijoux  et  peint  de  si 
frais  médaillons.  OEuvre  fardée,  artificielle,  qui  fut  extrême¬ 
ment  goûtée  de  son  temps,  où  elle  eut  de  nombreux  imita¬ 
teurs,  et  dont  le  succès  se  prolongea  jusqu’à  l’avènement  de 
la  Pléiade  qui  ressuscita  chez  nous  l’art  antique  et  mit  la 
veine  italienne  à  la  mode.  Elle  traduit  un  sentiment  très 
français,  l’ancien  esprit  courtois,  amenuisé  suivant  la  mode 
nouvelle  et  gracile  de  cet  âge,  qui  revivra  encore  une  fois 
avec  les  Précieuses  du  temps  de  Louis  XIII,  dans  les  cercles 
provinciaux  de  l’époque  de  Louis  XV,  et  dont  la  cour  du  roi 
Stanislas,  à  Nancy,  nous  offre  un  exemple  typique.  Tous  les 


CHARLES  U  ORLÉANS 


39 

faiseurs  de  bouquets  à  Chloris  et  à  Glycère,  les  poètes  d’alma¬ 
nach,  voix  musicales  et  grêles,  dont  l'écho  se  reconnaît  encore 
dans  les  Fêtes  galantes  de  Verlaine,  peuvent  se  réclamer  de 
notre  poète.  Et  les  fantaisies  du  Gautier  d 'Emaux  et  Camées 
ont  leur  équivalent  dans  certaines  des  pièces  de  Charles 
d'Orléans.  Charmantes  arabesques  qui  rappellent  encore  l’art 
précieux  des  Orientaux,  des  poètes  persans,  Omar  ou  Fir- 
dousi,sur  des  thèmes  de  la  vie  intérieure,  enlaçant  des  motifs 
empruntés  aux  scènes  de  la  vie  de  chaque  jour.  Dans  cette 
œuvre,  si  facile  en  apparence,  il  y  a  donc  quantité  de  petits 
problèmes  à  élucider,  si  nous  voulons  vraiment  la  pénétrer 
et  la  comprendre  entièrement. 

Il  faut  d'abord  n’être  pas  trop  pressé,  admettre  avec  com¬ 
plaisance  l’allure  lente  et  l'extravagant  raffinement  de  son 
auteur. 

Cette  œuvre  a  été  l’amusement  de  ses  jours  ;  ce  sont  ses 
jours  qu'il  nous  faut  faire  renaître.  Produite  avec  une  facilité 
extrême,  nous  avons  toutefois  la  preuve  que  cette  œuvre  a  été 
travaillée.  C’est  là  une  chose  plaisante  et  assez  naturelle  en  soi, 
mais  qui  surprend  chez  un  prince  très  «  embesongné  »,  très 
pris  parles  affaires  de  son  temps:  Charles  d'Orléans  se  montra 
soigneux  de  ses  compositions  poétiques,  autant  que  sa  nature 
nonchalante  le  lui  permettait.  Ce  prince  était  d’ailleurs  tenu 
par  tous  pour  un  parfait  «  rhétoriqueur  »  en  son  temps,  ce 
que  nous  devons  traduire  un  excellent  écrivain.  Il  accordait 
ses  faveurs  à  qui  lui  récitait  de  bons  morceaux  ;  il  estimait 
tout  autant  l'œuvre  d'autrui  que  la  sienne  propre.  Hélas  !  la 
plupart  de  ceux  qui  sacrifient  à  la  manie  du  maître  tournent 
un  rondeau  comme  ils  font  sa  partie  de  jacquet.  Ils  ouvrent 
leur  dictionnaire  de  rimes,  qu’en  ce  temps-là  on  nommait 
Art  de  seconde  rhétorique.  Un  Gilles  des  Ormes  a  toutefois 
du  talent,  et  Vaillant  est  un  homme  d'esprit.  Nommer  les 
lettrés  passés  à  Blois,  ce  serait  faire  toute  l'histoire  poétique 
du  quinzième  siècle  :  Fradet,  Clermont,  Robertet,  Vaillant, 
Blosseville,  Olivier  de  la  Marche,  Meschinot,  François  Villon 


4 O  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 

y  brillèrent  tour  à  tour.  Mais  ce  n'est  que  chez  ce  dernier  que 
Charles  d’Orléans  trouva  son  maître. 

C’est  là  une  des  difficultés  que  nous  éprouvons  à  lire  le 
recueil  des  poésies  de  Charles  d’Orléans.  Il  se  présente 
comme  une  œuvre  collective,  un  livre  d’amis,  un  recueil  de 
pièces  de  concours  et  de  tournois  poétiques.  Il  faut  un  véri¬ 
table  effort  pour  nous  retrouver  au  milieu  de  ce  fatras;  il 
faut  quelque  bonne  volonté  pour  lire  tant  de  pièces  qui  ne 
sont  que  des  signatures  d’album,  fleurs  séchées  dans  l’herbier 
du  souvenir.  Enfin,  nous  ne  possédons  encore  aucune  édition 
correcte  du  poète.  Charles  écrivait  lui-même  ou  faisait  écrire 
sur  le  manuscrit  qui  a  servi  de  type  à  tous  les  autres.  Mais 
nombre  de  compositions,  dans  les  dernières  années  de  sa  vie 
qui  furent,  comme  on  l’a  dit,  plus  remplies  de  recueillement, 
des  jeux  divers  de  ses  pensées,  furent  inscrites  dans  le  haut 
des  pages  de  son  livret,  sur  des  parties  de  feuillets  réservées 
pour  la  musique,  les  siennes  comme  celles  de  ses  amis.  Et 
Charles  les  transcrivait  parfois  de  sa  main,  les  corrigeait.  Tout 
cela  n’a  pas  été  compris  par  la  suite.  Tes  scribes  qui  copièrent 
son  propre  manuscrit  transcrivirent  pêle-mêle,  dès  l’origine, 
tous  ces  morceaux  ;  les  éditeurs,  qui  vinrent  après  eux,  agirent 
de  même.  En  sorte  que  les  compositions  du  duc  d’Orléans  nous 
apparaissent  dans  un  désordre  incroyable.  Aujourd’hui, 
quand  je  feuillette  le  manuscrit  français  25  458  de  la  Biblio¬ 
thèque  Nationale,  il  me  semble  ouvrir,  comme  après  un  décès, 
un  tiroir  plein  de  confidences  et  de  vieux  papiers. 


* 

*  * 

Ce  qui  nous  frappe  tout  d’abord  chez  Charles  d’Orléans, 
c’est  le  don  d’une  oreille  juste,  un  sens  musical  qui  ravit,  le 
son  d’une  langue  dont  on  perçoit  jusqu’à  l'accent,  un  peu 
traînard  et  paysan,  le  doux  parler  du  centre  de  la  Francs 
qu’un  sensible  comme  Michelet  a  reconnu  de  suite1. 


i.  «  Mais  les  Anglais  eurent  beau  faire,  il  y  eut  toujours  un  rayon  du  soleil  de 


CHARLES  ü’ORLÉANS 


4l 

Or  nous  savons  que  Charles  d'Orléans  fut,  dès  sa  jeunesse, 
un  beau  parleur  et  un  bon  musicien.  Comme  sa  mère,  il  jouait 
de  la  harpe  et  il  rapporta  de  l’exil  d'Angleterre  un  livre  de 
chansons  notées.  C'est  un  fait  que  bien  des  pièces  de  Charles 
d'Orléans  sont,  pour  l'harmonie,  supérieures  à  tout  ce  qui  a 
été  écrit  dans  son  temps,  qu’elles  sont  rythmées  comme  le 
mouvement  égal  d'un  cœur,  mesurées  comme  une  respira¬ 
tion  : 

J’ay  fait  l’obseque  de  ma  Dame 
Dedens  le  moustier  amoureux, 

Et  le  service  pour  son  ame 
A  chanté  Penser  Doloreux; 

Mains  sierges  de  Soupirs  Piteux 
Ont  esté  en  son  luminaire; 

Aussy  j’ay  fait  la  tombe  faire 
De  Regrez,tous  de  lermes  pains; 

Et  tout  entour,  moult  richement, 

Est  escript  :  Cy  gist  vrayement 
Le  trésor  de  tous  biens  mondains 

Dessus  elle  gist  une  lame 
Faicte  d’or  et  de  saffirs  bleux, 

Car  safflr  est  nommé  la  jame 
De  Loyauté,  et  l’or  eureux; 

Bien  lui  appartiennent  ces  deux  : 

Car  Eur  et  Loyauté  pourtraire 
Voulu,  en  la  très  débonnaire, 

Dieu,  qui  la  list  de  ses  deux  mains 
Et  fourma  merveilleusement; 

C’estoit,  a  parler  plainement, 

Le  trésor  de  tous  biens  mondains  !... 

Ou  vieil  temps  grant  renom  couroit 
De  Criseïde,  Yseud,  Elaine, 

Et  maintes  autres  qu’on  nommoit 
Parfaictes  en  beaulté  haultaine... 


Harmonie,  sentiment  musical,  charmante  facilité,  voilà  ce 
qui  distingue  tout  de  suite  les  compositions  de  Charles  d’Or- 

France  dans  cette  tour  de  Pomfret.  Les  chansons  les  plus  françaises  que  nous  ayons 
y  furent  écrites  par  Charles  d’Orléans.  Notre  Béranger  du  quinzième  siècle,  tenu  si 
longtemps  en  cage,  n’en  chanta  que  mieux.  » 


42 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


léans.  Un  ton,  comme  inimitable,  de  conversation,  de  poli¬ 
tesse  charmante,  et  quelque  chose  d’ailé  aussi  qui  ne  se 
retrouve  guère  que  dans  le  vers  libre  de  La  Fontaine. 

Ce  qui  les  caractérise  ensuite,  c’est  un  sentiment  très 
spécial  de  préciosité  qui  était  la  forme  même  de  l’esprit  du 
duc,  plus  que  la  mode  de  son  temps,  le  goût  des  allégories 
et  des  symboles  l’exigeaient.  Tous  les  mots  que  nous  avons 
retenus  de  sa  conversation  nous  prouvent  que,  dans  sa  vie  de 
chaque  jour,  le  duc  Charles  se  montrait  aussi  raffiné.  Là  son 
originalité  est  grande,  plus  qu’on  ne  le  soupçonne  tout  d’abord. 
Cette  manière  d’être  était  vraiment  la  sienne.  Certes,  dans 
ses  premières  compositions,  le  poète  se  montre  rempli  du 
souvenir  de  Machault  et  de  Christine;  et  il  ne  craint  pas 
d'emprunter  des  vers  entiers  au  chevalier  savoyard,  Olte  de 
Granson,  que  Chaucer  a  nommé  «  la  fleur  de  ceux  qui  font 
des  vers  en  France  ».  11  a  pris  au  Roman  de  la  Rose  un  certain 
nombre  d’allégories.  Mais  surtout  Charles  matérialisera  les 
états  de  son  âme,  de  son  esprit.  Ces  petites  entités  évolue¬ 
ront  dans  le  monde  réel  qu'il  traverse  lui-même.  Ainsi,  à  sa 
façon,  le  poète  fera  œuvre  de  réaliste. 

Charles  parlera  d’  «  Espoir  »  comme  d'un  charlatan  qu’il 
a  pu  rencontrer  sur  sa  route,  «  beau  bailleur  de  paroles  ». 
I  n  regard  allant  çà  et  là  lui  semble  un  enfant  qui  joue  aux 
barres.  «  Soupir  »  est  l'un  de  ces  mendiants  contrefaits,  qui 
sont  la  plaie  de  ce  temps  et  qui  vagabondent  sur  les  routes  en 
<c  coquinant  »;  mais  il  ne  demande  que  l’aumône  de  Regard 
et  de  Douceur.  «  Nonchaloir  »  lui  semble  ce  bon  médecin 
qui  guérit  les  lièvres  d’amour,  vous  tâte  le  pouls,  ordonne 
emplâtres  et  tisanes  de  Heurs.  «  Mélancolie  »  est  la  vieille 
nourrice  qui  poursuit  les  enfants  et  les  hommes  avec  un 
bâton  ou  qui  les  fouette,  verges  en  main.  «Souci»  est  l’habile 
crocheteur  qui  épouvante  en  ces  jours  les  villes  et  qu’il  faut 
faire  bannir  et  fustiger.  La  nature  elle-même  est  amenuisée 
suivant  cette  convention.  Le  soleil  devient  un  porteur  de 
chandelles.  Les  arbres,  les  fleurs,  les  oiseaux  reçoivent 


CHARLES  D’ORLÉANS 


43 


comme  des  domestiques  leur  livrée  du  seigneur  Printemps. 
Et  Charles  lui-même  vit  dans  la  chambre  et  couche  sur  le  lit 
de  Pensée.  Naturellement,  si  l'on  n’admet  pas  cette  conven¬ 
tion,  tout  ce  bel  esprit,  il  n’y  a  plus  qu’à  se  mettre  en  fureur, 
comme  Alceste. 

De  tous  ces  personnages,  le  plus  complet,  celui  qui  res¬ 
semble  au  poète  comme  un  frère,  est  «  Cueur  ». 

Mon  cueur,  Penser  et  moy,  nous  trois, 

dira-t-il,  tandis  qu'ils  contemplaient  ces  vaisseaux  qui  cin¬ 
glaient  sur  la  Loire.  Charles  lui  parlera  comme  on  fait  à  un 
confident;  il  le  surprendra  furetant  parmi  ses  livres,  à  son 
propre  comptoir.  Comme  lui,  «  Cueur  »  préside  le  conseil 
dans  la  «  Chambre  de  sa  pensée  »,  parcourt  les  inventaires 
de  ses  meubles,  ceux-là  mêmes  que  nous  possédons  encore 
et  que  nous  pouvons  lire  aux  Archives  Nationales.  Comme 
lui,  <(  Cueur  »  n’a  guère  été  payé  de  tant  de  travaux.  Avec  ce 
triste  et  noble  compagnon,  Charles  traversait,  désolé,  le 
jardin  de  sa  pensée,  un  matin  de  mai  où  la  gelée  avait  détruit 
tant  de  fleurs! 

Scènes  puériles,  mais  gracieuses  et  vivantes,  qui  animent 
son  livre,  semblables  à  ces  fantaisies  minuscules  qui 
encadrent  les  manuscrits  contemporains.  Elles  nous  font 
penser  à  ces  peintures  à  fresque  décorant  les  maisons  de 
Pompéï  où  les  amours  sont  de  réels  forgerons  et  de  véridiques 
marchands.  Elles  ressemblent,  si  l'on  veut,  à  ces  minuscules 
figurines  de  pâte  de  Saxe  où  des  enfants  joufllus,  qui  sont  des 
amours,  se  montrent  coiffés  du  tricorne  et  portent  la  mous¬ 
tache  des  gardes  françaises. 

LTn  jour  on  s’aperçut  à  Blois  que  l’eau  ne  montait  plus  au 
puits  du  château.  Charles  pense  alors  à  l’installation  d  une 
poulie  qui  ferait  monter  plus  commodément  l’eau.  Son  ima¬ 
gination  travaille  à  ce  propos  :  cette  eau  qui  se  dérobe  devient 
l’image  de  sa  vie  (1457).  Il  écrit  le  premier  vers  du  débat  : 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 
Je  meurs  de  soif  auprès  de  la  fontaine... 


qui  fut  suivi  de  tant  d’autres  vers... 

La  vérité,  c’est  que  toute  sa  vie,  de  son  printemps  à  son 
hiver,  fut  la  matière  de  ses  poésies.  C’est  là  une  des  princi¬ 
pales  difficultés  que  nous  rencontrons  pour  entendre  une 
œuvre  aussi  sincère  qu’artificielle,  aussi  artificielle  que  sin¬ 
cère.  Il  faut  quelque  attention  pour  retrouver  la  trame  de  la 
vérité  sous  des  arabesques  si  fleuries.  Et  quand  on  voit  le  tra¬ 
gique  shakespearien  de  la  première  partie  de  la  vie  de  Charles 
d’Orléans,  la  dureté  générale  de  son  temps,  tout  d'abord  ce 
point  de  vue  nous  déconcerte. 

Charles  est-il  le  prisonnier  des  Anglais  ou  celui  d’ Amour? 
A-t-il  même  souffert  des  malheurs  de  sa  maison  et  de  son 
pays?  Fut-il  le  martyr  ensanglanté  de  Vénus,  comme  le 
montre  Martin  le  Franc?  Tout  cela  est  plus  indiqué  que  pré¬ 
cisé.  On  voit  surtout  sa  propre  nature,  qui  le  mène  :  celte 
nonchalance,  le  goût  de  la  quiétude,  l'absence  d’effort  et  de 
raidissement  qui  caractérisent  Charles  d’Orléans.  Une  connais¬ 
sance  plus  approfondie  de  la  vie  et  des  sentiments  de  Charles 
nous  permet  cependant  de  le  dire  :  sous  cette  allégorie  se  cache 
une  réalité;  sous  cette  absence  de  passion  il  y  a  une  vraie 
souffrance;  sous  ce  fard  est  un  vrai  visage  d’homme,  et  sin¬ 
cère. 

Cette  sincérité,  nous  la  remarquerons  davantage  encore 
dans  son  âge  mûr  et  surtout  dans  sa  vieillesse  : 

Une  povre  ame  tourmentée 
Ou  Purgatoire  de  Soussy 
Est  en  mon  corps... 

En  somme,  une  connaissance  sérieuse  de  la  vie  du  poète 
est  nécessaire  pour  préciser  ce  qu'il  n'a  fait  qu'indiquer. 
Ainsi  nous  verrons,  dans  Charles  d'Orléans,  un  homme  à  la 
fois  très  loin  et  très  proche  de  nous.  Dans  cet  âge  de  fer,  il 
a  chanté  quelques  très  douces  modulations.  Il  a  usé  de  mots 


CHARLES  DORLÉAXS 


simples,  comme  polis  par  l'usage;  de  rythmes  souples, 
comme  dansants.  Mais  il  a  traduit  aussi,  à  sa  manière,  l'in¬ 
quiétude  humaine,  dit  la  vanité  de  l'action,  de  l’activité,  le 
charme  d'une  vie  secrète  et  intérieure.  11  a  aimé  la  paix  et 
détesté  la  guerre.  Par  là,  Charles  d’Orléans  parcourt  les  che¬ 
mins  éternels  de  l’âme.  Et  c’est  pourquoi  il  retient  l’attention 
de  qui  cherche  à  le  pénétrer,  en  dépit  de  ses  puérilités,  et 
parfois  de  son  jeune  et  frais  bavardage  : 

Amoureux  ont  parolles  paintes 

Et  langage  frais  et  joly... 

Par  là  il  mérite  cette  sympathie  que  lui  accordait  si  juste¬ 
ment  R.  L.  Stevenson  et  que  ne  connaîtront  pas  toujours  cer¬ 
tains  héros.  Un  contemporain  a  même  pu  dire  de  ses  poésies 
qu'elles  étaient  morales  :  moralia  vitœl  Oui,  puisqu’elles 
furent  les  filles  de  ses  petites  joies,  de  sa  mélancolie,  de  son 
ennui,  de  son  expérience,  de  ses  douleurs. 

Charles  d’Orléans  a  su  enfin,  d  une  manière  très  artistique 
si  elle  est  artificielle,  dans  de  petits  médaillons,  faire  tenir 
sa  propre  vie  et  peindre  à  nu  son  cœur.  Quand  nous  lisons 
ses  poésies,  il  semble  que  nous  tournions  les  pages  enlu¬ 
minées  du  calendrier  d’un  livre  d’Heures  de  ce  temps,  où  la 
vie  et  les  âges  sont  représentés  dans  de  petites  images.  Son 
recueil  de  poésies,  c’est  le  livre  des  heures  de  Charles  d’Or¬ 
léans.  Un  charmant  poète,  un  être  délicat,  qui  sentait  si  bien 
les  choses  de  France,  Jean-Marc  Bernard,  a  pu  le  dire  :  «  Le 
moindre  de  ses  rondeaux  nous  donne  l’impression  d'un  petit 
animal  vivant  :  cela  est  souple  et  musclé  comme  certains 
corps  féminins,  «  poly,  souef,  si  précieux  ». 


Il  reste  à  indiquer  comment  l’œuvre  de  Charles  d’Orléans, 
qui  avait  été  assez  goûtée  pour  être  imitée  jusqu’au  début  du 
seizième  siècle,  et  plusieurs  fois  absolument  démarquée, 


46 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


tomba  dans  le  plus  profond  oubli'.  C’est  qu’elle  coïncida, 
d’une  part,  avec  la  période  d’engouement  pour  l’antiquité  et 
pour  les  modes  italiennes  de  la  pré-renaissance,  et  de  l’autre 
avec  un  retour  offensif  de  la  littérature  bourguignonne  des 
rhétoriqueurs  qui  fut  si  fatal  à  l’esprit  de  chez  nous. 

Un  exemple  bien  caractéristique  de  [cette  conception  des 
humanistes  se  rencontre  dans  la  maison  même  de  Charles 
d’Orléans  et  mérite  à  ce  titre  d’être  retenu. 

Entre  i45o  et  i453,  les  poésies  de  Charles  d’Orléans  vinrent 
à  tomber  entre  les  mains  d’un  Italien  lettré,  dévoué  à  sa 
cause,  Antonio  Astesano,  plus  connu  sous  le  nom  de  l’Aste- 
san.  Ce  jeune  homme,  que  le  duc  venait  de  ramener  d’Italie, 
dévorait,  en  ce  temps-là,  les  livres  français  qu’il  rencontrait 
pour  se  perfectionner  dans  la  connaissance  de  notre  langue  ; 
il  s’enthousiasma  pour  l’œuvre  de  son  maître.  Il  admirait 
l’œuvre  juvénile  de  Charles,  la  force  dame  qu’il  avait 
montrée  en  composant  dans  sa  prison  d’Angleterre  ses  char¬ 
mantes  poésies  pleines  d’esprit  et  aussi  d’expérience  de  la 
vie  : 

In  quo  sunt  multi  carmina  plena  joci, 

In  quo  præterea  moralia  plurima  vitae. 

L’Astesan  dira  :  «  Les  vers  qu’écrivit  Ovide  dans  la  région 
Pontique  m’ont  souvent  rempli  d'élonnement;  maintenant 
ma  surprise  tombe  en  face  d’un  tel  poète,  quand  je  lis  les 
compositions  du  prince  captif.  »  Nous  ne  partagerons  pas 
l’ébahissement  du  Lombard.  C’est  non  seulement  parce  qu’il 
savait  parfaitement  son  métier  de  poète  que  Charles  a  droit 
à  notre  admiration;  mais  c’est  aussi  parce  qu’il  a  eu  une  vie 
pleine  d’amertume,  de  désillusions,  qu’il  a  subi  les  loisirs 
cruels  de  la  prison  (la  liste  des  poètes  prisonniers  du  quin¬ 
zième  siècle  est  fort  longue)  que  Charles  d’Orléans  devint 
précisément  un  poète. 

Mais  le  rhétoricien,  nourri  de  Virgile,  d’Ovide,  de  Catulle 

i.  P.  Champion,  Du  succès  de  Væuvre  de  Charles  d'Orléans,  dans  les  Mélanges  Picot, 
x  g  1 3  ;  Remarques  sur  un  recueil  de  poésies,  dans  la  Romania,  192a. 


CHARLES  I)’ ORLÉANS 


47 

et  d’Horace,  a  reconnu  chez  Charles  d'Orléans  la  tradition  des 
élégiaques  et  des  lyriques.  D'instinct,  l’Italien  a  senti  la 
beauté,  la  fleur  délicate  de  l’esprit  de  France.  Seulement  il 
regrettait  que  le  bon  Charles  d’Orléans  n’ait  pas  connu  les 
règles  de  l'éloquence  classique,  tandis  que  nous  nous  en  féli¬ 
citons  peut-être.  «  Si,  par  l’art  de  rhétorique,  il  avait  appris 
l’éloquence  et  entendu,  dans  son  enfance,  les  nobles  chants 
des  poètes,  je  pense  qu’il  aurait  égalé  par  la  science  les  poètes 
et  les  orateurs  de  l’antiquité,  qu'il  les  aurait  surpassés  peut- 
être,  puisque  n’ayant  lu,  dans  sa  jeunesse,  ni  un  orateur,  ni 
un  poète,  il  composa  de  telles  pièces.  »  Ici  l'Astesan,  qui 
n’était  pas  renseigné  sur  les  études  assez  sérieuses  de  son 
maître,  est  gagné  par  la  sympathie  qu'il  donne  à  son  œuvre. 
«  Je  considère  pour  moi  comme  un  grand  honneur  de  tra¬ 
duire  en  latin  les  poésies  françaises  du  duc,  un  honneur 
égal  à  celui  acquis  par  ceux  qui  tirent  latins  les  livres 
qu'Aristote  écrivit  en  grec,  les  vers  qu’Homère,  le  prince 
des  poètes,  a  chantés,  et  la  masse  des  ouvrages  grecs  qui 
furent  autrefois  traduits  par  d’autres  en  latin.  » 

C’était  là  une  entreprise  bien  déraisonnable.  Messire  Anto¬ 
nio  s'attaquait  à  l’inimitable.  Tout  chez  le  prince  nonchalant 
résidait  dans  un  mouvement  heureux,  un  esprit  facile,  une 
forme  parfaite  et  comme  naturelle.  Si  la  traduction  de  l’Aste- 
san  n’est  jamais  très  inexacte,  elle  n'est  jamais  plaisante  non 
plus.  L’œuvre  d’un  Charles  d’Orléans  ne  vaut  que  par  les 
mots,  des  façons  de  dire  de  chez  nous.  L’Astesan  la  trahit  en 
voulant  l'anoblir  et  la  rendre  de  portée  générale.  Son 
erreur  est  celle  de  l’humanisme.  Jamais  entreprise  11e  fut 
plus  pédante.  Mais  elle  nous  montre  que  c'était  déjà  une 
nécessité  de  traduire  en  latin  les  œuvres  composées  en 
langue  vulgaire  pour  les  accréditer  auprès  des  lettrés.  Il  y  a 
quelque  chose  de  puéril  et  de  touchant  dans  l’effort  que  fit 
l'Astesan  pour  faire  passer  dans  un  latin  emprunté  à  Virgile 
et  à  Horace  la  grâce  et  l’esprit  de  son  maître.  11  a  eu  l'ambi¬ 
tion  de  le  révéler  au  monde  entier,  supportant  malaisément 


48 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


que  la  France  connût  seule  le  gentil  esprit  du  prince;  et 
l'Astesan  ambitionne  de  lui  donner  pour  auditoire  le  cercle 
du  genre  humain  ! 

Namque  ut  se  totus  terrarum  noverit  orbis 
Exigit  hoc  mirum  principis  ingenium. 

Aujourd'hui  une  telle  entreprise  fait  sourire.  Elle  n'est 
plus  qu'une  calomnie.  Charles  avait  dit  gentiment  : 

Levez  ces  cuevrechiefs  plus  hault 
Qui  trop  cuevrent  ces  beaulx  visages  : 

De  riens  ne  servent  telz  umbrages 
Quant  il  ne  fait  haie  ne  chault... 

Entendons  le  secrétaire  italien  : 

Erigite,  o  nymphe,  magis  hec  velamina  queso 
Qui  pulchros  vultus  occuluisse  soient  : 

Nil  taies  prosunt  umbre  :  exallatio  quando 
Nulla  nec  immensus  régnât  in  ora  calor! 

Charles  avait  dit  encore  : 

En  regardant  vers  le  pais  de  France, 

Un  jour  m’avint,  a  Dovre  sur  la  mer, 

Qu’il  me  souvint  de  la  doulce  plaisance 
Que  souloye  audit  pais  trouver... 

Ce  que  messire  Antonio  traduira  : 

Littore  dum  pelagi  terris  captivus  in  Anglis 
Essem  et  Francorum  perspicerem  patriam, 

Luce  voluptatum  memorhacsum  factusearum 
Quas  michi  jam  pridem  patria  dicta  dabat... 

Ces  grands  mots  vagues,  qui  visent  à  l’expression  du  senti¬ 
ment  universel,  ces  nymphes,  ces  muses,  vont  faire  fureur 
parmi  la  génération  suivante,  après  les  guerres  d'Italie  surtout, 
quand  notre  pays  sera  définitivement  conquis  par  les  modes 
nouvelles,  en  proie  à  la  plus  sombre  fureur  mythologique. 
Une  fois  encore,  Melin  de  Saint-Gelais  essayera  de  rallier  les 
auteurs  de  petits  dizains.  «  Gentille  créature  »,  avait  dit 


CHARLES  D’ORLÉANS 


4o 

Marot  de  l’aumônier  du  roi  Henri  II  ;  galant  poète  qui  faisait, 
«  au  beau  premier  jour  de  mai  »,  présent  de  cerises  aux  jeunes 
filles  : 

Ne  sçay  quand  l’un  a  l’autre  touche, 

Quelle  est  la  cerise  ou  la  bouche, 

Tant  sont  egalement  vermeilles... 

Il  n’aimait  pas  le  grand  Ronsard,  le  nouvel  Apollon  qui 
commençait  de  régner  au  Louvre  païen;  il  riait,  dans  sa 
barbe.de  l’éloquence  de  son  confrère.  Car  Melin  commandait 
l’escadron  des  petits  l  imeurs,  ceux  qui  savaient  d'un  mot  pour 
rire  couronner  un  dizain.  Ils  vont  être  emportés  dans  la  vic¬ 
toire  hautaine,  à  certain  point  regrettable,  des  italianisants. 

Ce  même  temps  connut  une  autre  plaie  :  l'éloquence,  le 
culte  de  la  phrase  pour  la  phrase  (hélas!  nous  n’en  sommes 
pas  encore  délivrés  !),  des  mots  qui  ne  signifient  que  des  mots, 
la  rime  rare  pour  la  rime.  C’est  dans  le  milieu  fastueux  des 
ducs  de  Bourgogne,  dans  la  plantureuse  Flandre,  que  ce 
mal  prit  naissance,  à  peu  près  à  l’époque  de  Chastellain  qui 
demeure  le  meilleur  des  représentants  de  la  théorie  nouvelle. 
11  contamine  Meschinot,  Olivier  de  la  Marche,  Molinet,  Baude, 
Jean  Marot,  Lemaire  de  Belges,  Crétin,  l’absurde  André  de 
La  Vigne,  s'infiltre  de  la  maison  de  Bourgogne  à  la  cour 
des  ducs  de  Bourbon  avec  les  Robertet.  Pendant  des  années 
la  vogue  s’attachera  à  ces  déclamateurs,  à  leurs  grosses 
machines,  à  leurs  ligures  mythologiques  et  allégoriques  qui 
amusent  un  moment,  comme  on  regarde  les  grandes  tapis¬ 
series  et  les  meubles  bizarres  de  ce  temps.  Mais  ces  rhétori- 
queurs  ne  nous  intéressent  plus  que  par  leur  verve  réaliste, 
parfois  assez  bouffonne,  qui  nous  retient  un  moment;  ils  nous 
arrêtent  un  instant,  comme  nous  contemplons  avec  surprise, 
et  parfois  avec  plaisir,  les  monuments  de  cet  âge  où  la  fusion 
de  l'art  gothique  et  de  l'art  romain  est  heureusement  réa¬ 
lisée.  Mais,  dans  l'ensemble,  il  est  difficile  de  trouver  quel¬ 
que  chose  de  plus  odieux  que  les  discours  que  dame  Rhéto¬ 
rique,  la  nouvelle  déesse,  inspire  à  ses  disciples. 


il  -  i 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


5o 

Il  appartenait  au  dix-huitième  siècle  français,  sinon  de 
remettre  en  honneur  les  vers  de  Charles  d’Orléans,  du  moins 
de  les  tirer  de  l'ouhli.  On  le  doit  à  un  homme  de  goût, 
l’abbé  Sallier,  qui  les  fit  connaître  par  extraits  à  ses  confrères 
de  l’Académie  royale  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  en 
i-4o,  avec  une  appréciation  que  l’on  retrouve  chez  l'abbé 
Goujet  (174.Ô)  et  Imbert  (1778G.  Il  ne  semble  pas  d’ailleurs 
que  la  chose  ait  fait  grand  bruit.  La  Curne  de  Sainte-Palaye 
forma  le  dessein  de  donner  une  édition  du  poète,  que  la 
Monnoye  avait  également  fréquenté.  C’est  un  religieux  de 
Grenoble,  del’ordre  de  Saint-François, le  «  bon  père  Morlon», 
esprit  doux  et  poli,  qui  eut  une  grande  influence  sur  Sten¬ 
dhal  en  lui  révélant  Shakespeare,  qui  découvrit  en  quelque 
sorte  notre  poète  ;  il  lit  une  copie  du  manuscrit  de  Grenoble, 
la  passa  à  Vincent  Chalvet,  ce  jeune  pauvre  libertin,  le  pro¬ 
fesseur  d’histoire  de  Henry  Beyle  à  l’École  centrale  de  Gre¬ 
noble,  qui  donna  la  première  édition  des  poésies  de  Charles 
d’Orléans,  en  i8o3. 

Ce  n’était  pas  cette  époque  de  poncifs  qui  était  préparée  à 
entendre  les  vers  de  notre  poète.  Il  est  tout  de  même  déce¬ 
vant  de  penser  que  son  œuvre  a  été  ignorée  du  seul  temps 
qui  en  fit  revivre  l’esprit  et  la  grâce,  cette  gracieuse  et  désin¬ 
volte  Régence,  avec  ses  pèlerins  d’amour,  ses  fêtes  galantes, 
ses  religieux  travestis,  sa  perpétuelle  transposition  des  gestes 
de  la  vie  réelle  dans  des  régions  imaginaires.  Au  fond,  c’est 
un  enfant  du  peuple,  Watteau,  qui  illustra  le  fantasque  rêve 
du  prince-poète  Charles  d’Orléans.  Faut-il  dire  qu’il  ne  s’en 
douta  jamais  ? 

* 

*  * 

Et  ce  n’est,  pas  notre  temps  qui  paraît  bien  préparé  à  le 
comprendre,  en  dépit  de  I  intelligent  essai  d’un  Robert-Louis 
Stevenson.  Notre  romantisme  nous  en  éloigne.  Et  le  pathé¬ 
tique  cri  d’un  Villon  est  autrement  accordé  à  nos  tourments. 


1.  Annales  poétiques,  dont  un  tirage  à  part  a  été  signalé  par  M.  A.  Perreau. 


CHARLES  D  ORLEANS 


01 

Mélancolie,  «  douloureuse  Merencolie  »  du  doux  prince, 
vous  n'avez  rien  à  voir  avec  nous,  ni  avec  la  désespérance 
romantique  : 

Sang  de  moy,  quelle  bourgoise! 

jurera  le  duc  dont  vous  aviez  gouverné  la  vie.  Vous  lui 
apparaissiez  comme  la  rude  gouvernante  qui  fait  fouetter 
les  enfants;  vous  étiez  l’insupportable  compagne  dont  on 
endure  la  présence,  l’irritante  visiteuse  à  qui  il  convient  de 
fermer  la  porte  au  nez.  Dans  les  derniers  jours  de  sa  vie, 
quand  Charles  se  dira  une  fois  de  plus  votre  écolier,  ce  sera 
surtout  pour  nous  conlier  qu'il  n’a  pas  été,  au  demeurant, 
fort  sage  : 

Se  .j’ai  mon  temps  mal  despendu, 

Fay  l’ay  par  conseil  de  folie, 

Je  m’en  sens  et  m’en  suis  sentu 
Es  derreniers  jours  de  ma  vie. 

Un  regret,  une  indication  rapide  sur  la  fuite  du  temps, 
suffisent  à  Charles  d'Orléans  et  les  développements  de  la 
tristesse  d'Olympio  l'excéderaient  : 

Le  temps  passe  comme  le  vent, 

Il  n’est  si  beau  jeu  qui  ne  cesse... 

La  sagesse,  ce  mot  que  Charles  avait  souvent  eu  à  la 
bouche,  mais  qu'il  avait  su  si  mal  mettre  en  pratique,  consiste 
en  dernière  analyse  à  se  taire.  C’est  là  toute  sa  philosophie  : 

Devenons  saiges  désormais 

Mon  cueur,  vous  et  moy,  pour  le  mieulx... 

Il  est  enfin  une  autre  forme  de  cette  sagesse  :  elle  consiste  à 
se  soumettre  simplement  aux  événements  : 

Les  en  voulez  vous  garder 
Ces  rivières  de  courir, 

Et  grues  prendre  et  tenir 
Quant  hault  les  veez  voler?.. 

Laissez  le  temps  tel  passer 
Que  Fortune  veult  souffrir, 

Et  les  choses  avenir 

Que  l’en  ne  scet  destourber... 


52  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

On  le  voit,  cette  «  ennuyeuse  »  mélancolie  ne  va  pas  trop 
loin  pour  lui  : 

C’est  grand  paine  que  de  vivre  en  ce  monde, 

Encores  est  ce  plus  paine  de  mourir... 

Elle  s’accommode  de  la  bonne  chère,  d’une  vie  plantureuse 
et  douce;  elle  se  dissipe  dès  que  le  poète  a  retrouvé  ses  bons 
compagnons.  Au  surplus,  Charles  ne  sait-il  pas  rire  de  ses 
propres  sentiments  affectés  en  amour? 

Sans  ce,  le  demourant  n’est  rien. 

—  Qu’esse?  —  Je  le  vous  ay  a  dire? 

Je  ne  vous  le  dirai  pas  non  plus,  puisque  vous  l’avez 
compris. 

Ce  signe  d'intelligence  et  d’amitié  que  les  artistes  adressent 
aux  autres  hommes,  à  ceux  qui  vivent  avec  eux  et  à  ceux  qui 
vivront  après  nous,  Charles  d’Orléans  l'a  inscrit  dans  le  secret 
du  livre  de  ses  poésies.  11  y  a  traduit  sa  nature  molle  et  incon¬ 
sistante,  la  lamentable  bonté  qui  est  celle  des  égoïstes.  Il  nous 
a  dit  aussi  que  rien  n'avait  beaucoup  d’importance,  que  rien 
ne  comptait  vraiment,  ni  le  raidissement,  ni  l’effort,  ni  la  patrie 
des  hommes,  ni  les  larmes,  ni  la  douleur,  ni  lad  ion,  et  que 
la  vie  est  sur  le  plan  du  songe.  Si  quelque  chose  existe  pour 
lui,  c’est  un  jeu  de  la  pensée,  un  déguisement,  un  monde  ima¬ 
ginaire,  le  vieux  rêve  des  troubadours  que  l'on  est  tout  surpris 
de  voir  revivre,  on  ne  sait  à  la  suite  de  quels  avatars, dans  cet 
homme  vieux  et  lourd,  suranné  et  précieux,  cet  éternel  enfant, 
le  fils  d'un  grand  homme  d’action  et  d’une  mère  passionnée. 
Chez  lui  du  moins  aucun  effort.  Il  ne  chante  même  pas,  il 
chantonne  : 

Puis  ça,  puis  la, 

Et  sus,  et  jus, 

De  plus  en  plus. 

Tout  vient  et  va... 


Et  tout  ce  qui  n'est  pas  son  rêve,  tout  ce  qui  est  en  désaccord 


CHARLES  D’ORLÉANS 


53 


avec  sa  mollesse,  ne  compte  pas  pour  lui,  ou  l'excède  à  ce 
point  : 

Le  monde  est  ennuyé  de  moy, 

Et  moy  pareillement  de  lui... 

Naturellement,  les  choses  ne  sont  jamais  aussi  nettement 
marquées  que  je  l’indique  dans  une  œuvre  ou  dans  une  vie. 
Charles  d’Orléans  était,  certes,  un  homme  de  chair  et  d'os,  un 
homme  du  quinzième  siècle  très  embesogné,  un  prince  fran¬ 
çais  et  un  chrétien.  Tout  cela,  nous  l’avons  montré. 

Mais  que  l'on  veuille  bien  aller  au  fond  des  choses,  rien  n’a 
beaucoup  compté  à  ses  yeux,  ni  la  France,  ni  les  femmes  dont 
il  chanta  les  amours  et  la  mort  d’une  manière  comme  impé¬ 
nétrable.  Ce  prince  du  sang  était  en  somme  méprisé  de  son 
roi;  et  il  avait  horreur  de  tous  les  ennuis  qui  lui  arrivaient  de 
a  Bourges  ».  Il  a  vu  la  plus  grande  merveille  de  son  temps  et 
il  ne  l’a  pas  reconnue,  cette  Jeanne  qui  vint  en  France  pour 
lui.  Sa  bonté,  si  humaine  et  charmante  cependant,  il  semble 
qu'il  Fait  surtout  réservée  à  ses  frères  humains  qui  abondaient 
dans  sa  folie,  qui  était  de  bien  dire,  d’exprimer  les  choses  avec 
délicatesse  et  raffinement.  Le  jeu  de  la  pensée  est  son  jeu  à 
lui,  son  cher  passe-temps,  sa  consolation  dans  le  malheur  ou 
dans  la  déception.  Mais  ce  n’est  qu’un  jeu,  et  il  le  sait  bien, 
comme  le  jeu  de  tables  ou  de  billard,  un  jeu  qui  réclame 
même  des  partenaires.  Et  Charles  d’Orléans  est  cependant 
aussi  loin  des  autres  hommes  que  peut  l'être  un  musicien 
dans  l’expression  de  son  art. 

C’est  bien  de  la  musique  qu’exprime  en  effet  sa  nature 
calme  et  voluptueuse,  musique  qu'il  est  si  décevant  de  ne  pas 
rencontrer  sur  les  réserves  de  son  manuscrit,  là  où  elle 
devrait  être.  Ce  qu'il  nomme  sagesse  est  cette  absence  d'agi¬ 
tation,  ce  repos  harmonieux  de  l’âme,  ce  silence  orné  de 
mots.  Car  Charles  d’Orléans  déteste  l’agitation;  la  guerre,  et 
toute  guerre.  Il  n’aime  que  la  paix,  et  n'importe  quelle  paix. 

Tel  est  le  sens  du  message  qu’il  me  semble  adresser  aux 


54  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

autres  hommes,  à  ceux  qui  n’ont  pas  fait  partie  de  son  petit 
cercle,  sur  les  blancs  et  fins  feuillets  de  parchemin  que  j'ai 
tournés  tant  de  fois.  Je  sais  bien  que  les  choses  que  j’exprime 
pourront  paraître  assez  surprenantes  de  la  part  d'un  vieil 
homme  du  quinzième  siècle,  et  à  coup  sûr  peu  morales, 
encore  qu’elles  soient  le  résultat  de  l’expérience  de  sa  propre 
vie.  Mais  il  faut  se  réjouir  lout  de  même  de  les  voir  fixées  sur 
cette  fragile  et  éternelle  matière,  les  blancs  feuillets  de  fin 
vélin.  Bien  des  monuments,  comme  impérissables,  ont  dis¬ 
paru  depuis  cinq  siècles.  Eux  demeurent  pour  nous  faire 
participer  au  plus  extravagant  des  rêves.  Ils  nous  font  revivre 
la  tragique  histoire  de  Charles  d'Orléans,  l’indifférent  du 
quinzième  siècle. 

Toutefois,  Charles  d’Orléans  sourit  encore  au  plaisir,  à  tant 
de  frais  visages  et  de  jeunes  corps  dont  il  conserve  le  sou¬ 
venir.  Bien  que,  parmi  les  amoureux,  il  se  tienne  maintenant 
entre  ceux  qui  portent  de  la  fourrure,  il  ne  craint  pas  de  le 
demander  encore  aux  dames  : 

Levez  ces  cuevrechiefz  plushault, 

Qui  trop  cuevrent  ces  beaux  visaiges... 

Mais  son  heure  est  passée.  Le  bon  Charles  d’Orléans  n’est 
jamais  de  son  temps,  ni  même  dans  l’action  qu’il  doit  faire. 
Il  est  né  trop  tôt,  comme  il  l'a  dit  à  une  dame  née  trop  tard. 
Il  a  le  menton  blanc  quand  il  le  proclame  : 

Devenons  saiges  désormais. 

Mais  cette  parole,  il  semble  qu'il  l'ait  dite  trop  tard  aussi. 
La  sagesse  arrivait  pour  lui  en  même  temps  que  la  mort.  La 
terre  gelée  allait  faire  mourir  le  vieil  arbre  dans  sa  Heur. 

* 

*  * 

Au  début  de  cette  étude,  comme  je  le  lis  au  temps  de  ma 
jeunesse,  j’ai  ouvert  avec  allégresse  sous  les  yeux  du  lecteur 


CHARLES  D’ORLÉANS 


HO 

le  gros  recueil  des  poésies  du  duc  d'Orléans.  Fermerons-nous 
maintenant  ce  «  saint  livre  »  avec  quelque  appréhension? 
Peut-être.  Décidément,  il  est  trop  secret,  d’un  plaisir  trop 
personnel  et  mince.  Autant  que  le  poète,  c’est  l’homme  d’au¬ 
trefois  qui  nous  retient  encore.  Mais  l’enseignement  que  nous 
pourrons  en  tirer  n’en  sera  pas  moins  fécond. 

De  l’esprit  d’un  Charles  d’Orléans,  nous  retiendrons  aussi 
quelques  traits  essentiels  qui  marquent  ceux  de  notre  art  et 
de  notre  caractère  national.  Nous  nous  attarderons  avec  lui 
devant  les  paysages  modérés  et  les  douces  choses  de  France. 
Horizons  tendres  et  bleutés,  courbe  étincelante  des  rivières, 
ombre  des  forêts  giboyeuses,  lumière  blonde  du  ciel  que  les 
miniaturistes  d’autrefois  traduisaient  par  des  points  d’or, 
grèves  de  la  Loire,  feuillage  argenté  des  saules,  prairies 
mouillées,  jardinets  de  simples  fleurs,  champs  de  blé  et 
d’avoine  que  dessinent  des  haies  vivaces,  douce  vie  de  nos 
campagnes,  civilité  de  ses  bonnes  gens,  alacrité  des  vigne¬ 
rons,  humanité  chrétienne  et  indulgence  des  mœurs,  c’est 
vous,  vraiment,  qui  avez  enfanté  les  vers  du  poète.  Son  art 
n’a  jamais  connu  ni  l’effort,  ni  la  rhétorique  :  une  indication 
rapide  et  plaisante  lui  suffit.  Et  son  œuvre  traduit  encore  les 
aspects  éternels  du  tempérament  français  :  le  sentiment  d'un 
idéalisme  courtois  et  la  douce  moquerie  de  cette  courtoisie, 
une  vision  au  fond  réaliste  et  juste  des  choses,  un  grand 
besoin  de  se  connaître  soi-même,  une  extrême  modération, 
enfin  ce  goût  de  la  société,  où  brille  un  bel  esprit,  qui  est 
celui  d'un  cercle,  et  qui  deviendra  celui  du  salon. 

Tel  nous  apparaît,  bourgeoisement,  ce  prince  des  lis  et  de 
la  poésie,  l’Horace  du  moyen  âge. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV-  SIÈCLE.  II 


pi.  il 


f&pitapÇt  Suôit  %iî(ot) 
ftctts  fyumaiM  qui  ap  iee  no*  fituee 
fitaycj  fee  cueuce  contre  no*  enôurcie 
Car  fe  pttie  5e  no*  ponure^  ctue^: 

„  Cneu  et)  aura  pfuftoft  5e  Soue  mercte 
î>oue  noueSotce  cpatadjcecmq  ftp 
£luât  Ôefa  cf)ar^  ttopauôertounie 
0(efi  niera  Ôcuouree  et  pourrie 
et  no*  ree  oe  5cuen5e  céôice  a  poufSze 
iDenofîeemafperfonnenefeqrie  ’ 
20a  te  pnee^ieu  que  toue  noueSucif 
feaüfoufôze  giit. 


Les  Pendus 

Édition  de  Villon  ;  Paris  chez  Pierre  Levet,  1489 
<Bibl.  Nat..  Réserve  Y"  245) 


LE  PAUVRE  VILLON 


C'esl  ainsi  qu’il  s’est  nommé  clans  l’épître  à  ses  amis,  alors 
qu'il  gisait  dans  la  basse  fosse  de  la  geôle  de  Meung-sur- 
Loire,  «  non  pas  soubz  houx  ne  may  »,  attendant  la  mort; 
c’est  ainsi  qu’il  a  parlé  de  lui  dans  l’invitation  à  son  enter¬ 
rement  qui  termine  le  Testament  : 

Icy  se  clost  le  testament 
Et  finist  du  povre  Villon. 

Certes,  ce  n’est  pas  le  seul  nom  qu’il  se  soit  donné.  Car 
dans  l’œuvre  si  courte  qu’il  nous  a  laissée  (les  Lais  ont 
3ao  vers,  le  Testament  2023,  et  les  autres  pièces  authentiques 
de  François  Villon  ne  comprennent  guère  que  seize  petites 
pièces,  des  ballades  surtout),  nous  relevons  son  nom  à  dix- 
huit  places1. 

C’est  là  un  fait  assez  extraordinaire,  digne  d'être  mis 
immédiatement  en  lumière.  Villon  n'a  parlé  que  de  lui.  11  a 
été  un  farouche  individualiste  et  son  œuvre  nous  présente  un 
singulier  cas  d'égotisme.  Il  y  a  eu  lui  et  quelques  autres.  Les 
autres,  c’est-à-dire  le  petit  monde,  où  il  a  passé  sa  jeunesse, 

i.  Lais,  3 1 4  :  *  le  bien  renommé  Villon»;  en  acrostiche  comme  signature  de  la 
ballade  pour  prier  Notre  Dame;  en  acrostiche  dans  la  ballade  pour  la  Grosse  Margot  ; 
Testament,  1811;  legs  aux  amants  infirmes  pourvu  qu’ils  disent  un  psaume  pour 
«  l’ame  du  povre  Villon  »;  T.,  1997,  fin  du  testament  du  «  povre  Villon  » 

signature  acrostiche  de  la  ballade  de  bon  conseil;  de  la  ballade  des  contre-vérités i 
dans  le  refrain  de  l’épîlre  à  ses  amis  :  «  Le  lesserez  la  le  povre  Villon  »  ;  signature 
acrostiche  du  Débat  du  Cuer  et  du  Corps  de  Villon;  dans  la  ballade  au  nom  de  Fortune. 
11  se  nomme  :  Françoys  Villon, dans  les  Lais,  a;  dans  l’épitaphe;  T.,  1887;  dans  la 
Requeste  a  Mons.  de  Bourbon;  Françoys,  dans  l’acrostiche  de  la  «  ballade  a  s’amye  »  ; 
deux  fois  dans  lu  ballade  au  nom  de  Fortune;  dans  le  quatrain. 


58 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


des  gens  de  Paris,  comme  d’un  quartier,  des  richards  qui  ne 
l’ont  pas  obligé,  lui  le  «  povre  Villon  »,  le  petit  écolier  qui 
n’a  rien,  dont  la  vie  dépend  de  beaucoup  d’autres  vies,  qui  est 
soumis  à  tous  les  hasards,  tire  sa  subsistance  du  savoir-faire 
et  plaire,  du  charme  de  son  esprit  qui  était  grand  en  vérité. 
Et  c’est  là  sans  doute  l’origine  du  malentendu  de  François 
Villon  avec  la  société  de  son  temps,  la  source  des  invectives, 
des  haines,  des  ironies  qui  distinguent  si  particulièrement  sa 
nature  ardente  et  impressionnable.  Villon  est  un  homme  qui 
sent,  malheureusement  pour  lui,  avec  une  vivacité  doulou¬ 
reuse.  Il  voit,  il  juge,  frappe  directement  au  but,  griffe, 
bafoue.  Son  art  n’est  que  l’expression  d’une  sensibilité  aussi 
vive  qu’exquise.  II  est  la  vérité,  la  sincérité  même.  Et  les 
mots  dont  use  Villon  ont  comme  le  goût  de  la  volupté;  ils 
traduisent  le  mouvement  et  la  vie  en  traits  forts  et  simples, 
dans  la  lumière.  Si  Villon  sait  arranger  parfois  les  choses,  il 
ne  sait  pas  se  contenir.  Il  parlera  sans  prudence  comme  sans 
retenue.  La  haine  le  rend  fou  ;  et  la  joie  l’étouffe,  l’éteint 
même.  S’exprimer  a  été  comme  la  défense  de  sa  personnalité 
de  pauvre  qu'il  nous  faut  connaître,  comme  nous  devons 
connaître  l’esprit  d’un  temps  où  elle  put  se  manifester. 


I 

L.4  VIE  DU  «  BIEN  RENOMMÉ  »  MLLON 

François  de  Montcorbier,  dit  des  Loges1,  naquit  à  Paris,  en 
1 43 1 ,  de  parents  pauvres  2  : 

Povre  je  suis  de  ma  jeunesse, 

De  povre  et  de  petite  extrace; 

Mon  pere  n’ot  oncq  grant  richesse, 

Ne  son  ayeul,  nommé  Orace; 

1.  Il  me  faut  bien  citer,  une  fois  pour  toutes,  les  deux  volumes  que  j'ai  consacrés 
à  François  Villon,  sa  vie  et  son  temps,  Paris,  iqi3,où  l’on  trouvera  les  références  qui 
manquent  ici,  ainsi  que  la  documentation  iconographique. 

2.  T.,  27.3-280. 


LE  PAUVRE  VILLON 


5  9 

Povreté  tous  nous  suit  et  trace. 

Sur  les  tombeaulx  de  mes  ancestres, 

Les  âmes  desquelz  Dieu  embrasse, 

On  n’y  voit  couronnes  ne  ceptres. 

Le  nom  de  Montcorbier  nous  permet  de  penser  que  le  père 
de  François  tirait  son  origine  de  l'ancienne  province  du 
Bourbonnais.  Un  grand  nombre  de  Bourbonnais  durent 
venir  s’établir  à  Paris  à  la  suite  du  mariage  de  Charles  V 
avec  Jeanne  de  Bourbon.  La  mère  de  François  habitait  préci¬ 
sément  le  quartier  des  Célestins,  très  aristocratique  alors,  où 
se  trouvait  l’hôtel  Saint-Pol,  la  résidence  royale.  Le  père  de 
François  de  Montcorbier  mourut  de  bonne  heure,  car  l’enfant 
fut  élevé  par  sa  mère,  une  bonne  femme,  pieuse  et  illettrée, 
dévote  à  la  Vierge  qui,  craignant  les  peines  de  l’Enfer  et 
désirant  les  joies  du  Paradis,  vécut  dans  l’espérance  de  bien 
mourir  en  sa  foi.  Elle  priait,  l’humble  chrétienne,  devant  la 
fresque  du  moûtier,  c’est-à-dire  du  monastère  qui  était  sa 
paroisse,  représentant  précisément  une  image  peinte  de  Notre 
Dame  «  de  souveraine  maistrise  »  et  aussi  des  scènes  de 
l’Enfer.  Son  fils  le  rappellera  dans  les  vers  candides  dont  il  lui 
fera  plus  tard  présent1  : 

Femme  je  suis  povrette  et  ancienne, 

Qui  riens  ne  sçay;  oncques  lettre  ne  leus. 

Au  moustier  voy  dont  suis  paroissienne 
Paradis  paint,  ou  sont  harpes  et  lus, 

Et  ung  enfer  ou  dampnez  sont  boullus  : 

L’ung  me  fait  paour,  l’autre  joye  et  liesse... 

En  ceste  foy  je  vueil  vivre  et  mourir. 

Sans  doute  aussi  la  pauvre  femme  lui  faisait  de  petits 
contes,  comme  toutes  les  mères  en  font  aux  enfants  :  car 
à  illon  se  dira  plus  tard  «  extrait  de  fée  »,  capable  de  dispenser 
aux  hommes  le  «  don  d’aimer  ».  François  aimera  tendre¬ 
ment  sa  mère,  comme  tant  d’hommes  passionnés  et  terribles. 
Mainte  fois,  au  cours  de  sa  vie  misérable  et  dangereuse,  il  se 


i.  T.,  v.  893-902.  —  Il  s’agit  certainement  de  l’église  du  couvent  des  Célestins» 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


6  O 

tourna  vers  elle,  l’unique  soutien  de  sa  faiblesse;  et  il  lui 
donna  ce  beau  nom  de  «  château1  »  : 

Qui  pour  moy  ot  douleur  amere, 

Dieu  le  sect,  et  mainte  tristesse  : 

Autre  chastel  n’ay,  ne  fortresse. 

Ou  me  retrave  corps  et  ame, 

Quant  sur  moy  court  malle  destresse, 

Que  ma  mere,  la  povre  femme  ! 

La  mère  de  François  dut  demeurer  veuve  de  bonne  heure; 
car  il  était  encore  bien  jeune  quand  elle  vint  le  porter  à 
maître  Guillaume  de  Villon,  son  parent  sans  doute,  qui  était 
chanoine  d'une  vieille  paroisse  parisienne,  de  fondation 
royale,  ayant  chapitre  sans  dignités  capitulaires,  Saint- 
Benoît-le-Bétourné,  dans  la  grand’rue  Saint-Jacques.  Fran¬ 
çois  de  Montcorbier  prendra  même  le  nom  de  son  protecteur, 
de  son  «plus  que  père»,  qu'il  devait  illustrer  d’une  manière 
bien  inattendue;  et  il  a  parlé  avec  tendresse  des  soins  mater¬ 
nels  dont  l’entoura  le  chapelain  de  Saint-Benoît  -  : 

Qui  esté  m’a  plus  doulx  que  mere, 

A  enfant  levé  de  maillon. 

Ce  Guillaume  de  Villon,  originaire  du  village  de  ce  nom  à 
cinq  lieues  de  Tonnerre,  était  un  clerc  bourguignon  ayant 
alors  entre  trente-cinq  et  quarante  ans,  qui  ne  quitta  guère 
les  écoles  de  Décret  de  la  rue  Saint-Jean-de-Beauvais  où  il 
avait  étudié  en  attendant  d'y  enseigner  comme  professeur. 
Pourvu  de  modiques  bénéfices,  il  demeura  dans  une  maison 
du  cloître,  non  loin  des  charniers,  à  la  Heuze,  puis  à  la  Porte 
Rouge  qui  regardait  le  grand  portail  de  l’église.  C’était  un 
homme  appliqué  et  paisible  que  ce  décrétiste. 

La  maison  tranquille  d’un  chanoine  avec  sa  petite  librairie, 
ses  livres  de  piété  et  de  droit,  ses  coffres,  sa  garde-robe,  son 
pétrin  et  ses  celliers  ;  la  série  des  fêtes  religieuses  ou  de  quar- 

i .  T.,  v.  867-872. 

a.  T.,  v.  85i-85a. 


LE  PAUVRE  VILLON 


6 1 


tiers,  la  Nativité  surtout  où  l’on  chantait,  en  criant  Noël,  de 
si  longs  cantiques;  une  pauvre  et  antique  église;  la  cour  du 
cloître  avec  ses  enseignes  dévotes  et  facétieuses,  très  propres 
à  exciter  l’imagination  d'un  petit  enfant,  né  avec  des  yeux 
bien  ouverts  sur  le  monde,  voilà  évidemment  ce  qui  tout 
d’abord  a  retenu  l’attention  de  François.  Il  grandit  sur  la 
montagne  Sainte-Geneviève,  dans  le  quartier  des  collèges, 
dans  un  milieu  tout  à  fait  ecclésiastique,  entre  le  curé,  les 
six  chanoines  capitulaires  nommés  par  Notre-Dame,  les 
douze  chapelains  élus  par  le  chapitre  de  Saint-Benoît.  C’est 
dans  ce  milieu  loyaliste  que  l’enfant  entendit  la  légende  des 
saints  de  Paris,  les  histoires  ecclésiastiques  de  privilèges,  de 
justice,  de  droits,  d’abus,  de  procès;  les  conversations  de  ces 
pauvres  curés  parisiens,  qui  détestaient  les  riches  réguliers, 
les  ordres  nouveaux  qui  leur  faisaient  concurrence;  et  il 
recueillit  aussi  les  échos  de  la  querelle  particulière  que  les 
genè  de  Saint-Benoît  soutenaient  contre  le  chapitre  de  Notre- 
Dame  dont  leur  église  était  sujette.  Car  le  jour  de  la  fête  de 
saint  Benoît  (n  juillet),  les  doyens  et  chapitre  de  l’Fglise  de 
Paris  venaient  faire  une  station  et  une  procession  dans  leur 
église  sujette,  toucher  une  petite  rente,  du  blé;  et  souvent  ils 
dénonçaient  la  misère  de  la  paroisse  parisienne,  insistant 
sur  le  désordre  qu'ils  y  avaient  remarqué.  Ils  étaient  très 
mal  reçus  par  les  gens  de  Saint-Benoît;  et  c’est  un  fait  que 
ces  derniers,  qui  n’avaient  ni  maîtrise  ni  enfants  de  chœur, 
négligeaient  de  se  faire  représenter  à  Notre-Dame  le  jour  de 
la  fête  de  leur  paroisse,  alléguant  à  ceux  qui  jouissaient  d’une 
maîtrise  renommée  qu’ils  ne  savaient  pas  bien  chanter! 

Paris  était  encore  sous  la  domination  des  Anglais.  En 
1 436 ,  quand  ils  quittèrent  la  capitale,  on  fit  une  notable  pro¬ 
cession  et,  malgré  le  vent  et  la  pluie,  on  remarqua  que  nul 
cierge  ne  s’éteignit;  Charles  Vil  devait  entrer  dans  Paris 
l’année  suivante  au  milieu  des  feux  de  joie.  Mais  c’est  aussi 
un  fait  que  les  courses  des  brigands  ne  cessaient  pas  autour 
de  la  ville  ;  que  peu  de  gens  mangeaient  du  pain  à  leur  saoul  ; 


62 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SlÈCUE 


que  les  pauvres  dévoraient  des  navets  et  des  trognons  de 
choux  cuits  sur  la  braise.  Et,  le  jour  et  la  nuit,  les  petits 
enfants,  les  femmes,  les  hommes  criaient  :  <■  Je  meurs,  hélas! 
las  doux  Jésus:  je  meurs  de  faim  et  de  froid  !  »  Le  pain,  le 
pain  précieux,  demeurait  un  objet  de  convoitise:  c’est  Villon 
qui  dira  des  pauvres  qu'ils  ne  voient  le  pain  qu’aux  fenêtres. 

Une  épidémie  de  petite  vérole  emporta  cinquante  mille 
personnes  ;  beaucoup  de  camarades  de  François  durent 
mourir.  Lui,  il  vit  de  près  la  misère  et,  de  bonne  heure,  il 
connut  la  puissance  de  la  mort.  Les  laboureurs  des  environs 
de  Paris,  inquiétés  par  les  garnisons  anglaises,  rentrèrent 
dans  la  ville  ;  les  loups  les  suivirent  en  longeant  les  berges  de 
la  Seine.  Us  attaquaient  les  chiens  et  mangèrent  même  un 
enfant  derrière  les  Innocents.  En  i43q,  on  les  vit  réappa¬ 
raître,  affamés,  se  jeter  sur  les  femmes  et  les  enfants.  Fin 
loup  sans  queue,  surnommé  de  ce  fait  Courteault,  était 
célèbre  ;  on  en  parlait  comme  d'un  cruel  capitaine.  Et, 
l’année  suivante,  apparurent  des  larrons  qui  volaient  les 
petits  enfants,  les  enfermaient  dans  des  huches  afin  que  leurs 
parents  les  rachetassent.  Tels  étaient  les  événements  capables 
de  frapper  l’imagination  d’un  petit  garçon. 

François  travaillait  alors  aux  côtés  de  maître  Guillaume  de 
Villon.  Il  était  difficile  à  cette  époque  de  trouver,  gratui¬ 
tement  surtout,  la  première  instruction.  Mais  Villon  n’a  cer¬ 
tainement  pas  fréquenté  les  pédagogies  où  les  enfants  demeu¬ 
raient  jusqu’à  leur  douzième  année,  âge  auquel  ils  passaient 
dans  la  Faculté  des  Arts.  La  grande  bête  de  régent  manque  à 
la  collection  des  grotesques  de  son  temps  que  François  Villon 
nous  a  léguée.  Guillaume  de  Villon  lui  enseigna  certainement 
le  latin;  et  il  se  chargea  de  son  instruction,  sans  doute  dans 
ses  propres  livres.  C'est  ce  que  montre  parfaitement  le  legs 
irrévérencieux  que  François  lui  fera  de  sa  «  librairie  ».  Ils 
lurent  ensemble  les  livres  saints  :  et  Guillaume  lui  conta  les 
pieuses  historiettes,  les  légendes  populaires  à  Paris. 


LE  PAUVRE  VILLON 


63 


* 

a  * 

Puis  Page  vint  où  François,  vers  sa  douzième  année,  dut 
suivre  les  leçons  de  la  Faculté  des  Arts  qui  était  comme  le  ves¬ 
tibule  des  autres  Facultés  :  Théologie,  Décret,  Médecine.  Il 
passa  son  baccalauréat  ou  déterminance  au  mois  de 
mars  1 44p ,  ayant  payé  la  bourse  la  plus  minime  qui  était  de 
deux  sous  parisis.  L’écolier  n’était  pas  en  avance,  cet  examen 
pouvant  se  passer  à  partir  de  la  quatorzième  année  et  après 
deux  ans  d’études.  On  était  alors  interrogé  sur  le  Donat  et 
VOrganon  d’Aristote,  la  grammaire  latine  et  la  logique  en  un 
mot.  Le  deuxième  examen  qu’il  subit,  et  qui  était  la  licence, 
portait  surtout  sur  les  sciences  et  la  philosophie.  Le 
4  mai  1 4<3 2 ,  François  de  Montcorbier  était  agréé  comme 
licencié,  sur  sa  vingt-deuxième  année.  Recevant,  rue  du 
Fouarre,  le  bonnet  de  la  maîtrise,  il  obtenait  en  un  mot  cette 
«  licence  d’enseigner  »,  grade  suprême  de  la  Faculté  des 
Arts,  qui  permettait  l'accession  à  tous  les  autres.  Mais  plus 
qu’un  grade,  la  licence  permettait  finalement  la  collation 
d’un  bénéfice,  et  faisait  dans  tous  les  cas  du  jeune  homme 
comme  un  clerc.  Lin  singulier  clerc,  certes,  qui  n’a  pas  pris 
au  sérieux  tout  ce  fatras  qu’on  lui  a  enseigné,  qui  n’aima 
jamais  l’étude,  n’a  nommé  le  Donat  et  l’/lrs  memorativa  que 
dans  des  legs  à  des  vieillards  ou  à  des  imbéciles,  et  qui  fera, 
dans  ses  Lais,  une  satire  très  fine  du  jargon  de  l’école1  : 

Ce  faisant,  je  m’entroublié, 

Non  pas  par  force  de  vin  boire, 

Mon  esperit  comme  lié; 

Lors  je  sentis  dame  Mémoire 
Reprendre  et  mettre  en  son  aumoire 
Ses  especes  collateralles, 

Oppinative  faulce  et  voire, 

Et  autres  intellectualles... 

La  connaissance  que  François  eut  du  monde  antique,  il  a 


1.  L.,  v.  281-288. 


64 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


pu  la  trouver  surtout  dans  les  livres  en  français  du  temps 
de  Charles  V,  gonflés  des  sentences  des  Latins.  Il  est  le  fils 
de  la  misère,  l’écolier  de  la  douleur1  : 

Travail  mes  lubres  sentemens, 

Esguisez  comme  une  pelote, 

M’ouvrit  plus  que  tous  les  Commens 
D’Averroys  sur  Aristote. 

Villon  n’était  pas  l’homme  des  livres,  encore  qu’il  eût  fait 
les  études  de  son  temps  et  frit  aussi  docte  que  tel  autre  maître. 
Ou  plutôt,  il  était  l’homme  d'un  livre,  le  «  noble  Rommant  de 
la  Rose  »,  la  bible  poétique  d’alors,  et  comme  l’encyclopédie 
de  toutes  les  connaissances,  un  trésor  de  courtoisie  et  de 
discussions  que  l’on  trouvait  fréquemment  parmi  les  livres 
des  chanoines  de  ce  temps. 

Il  faut  le  dire  aussi  :  l’époque  n’était  pas  favorable  à 
l'étude.  L’Université  de  Paris,  suspecte  au  roi  Charles  VII 
d’avoir  été  si  longtemps  bourguignonne,  et  même  favorable 
aux  Anglais,  traversait  une  période  de  troubles  ;  elle  boudait 
le  pouvoir  et  marquait  son  mécontentement  par  la  cessation 
officielle  des  cours  lorsqu’elle  se  trouvait  en  conflit  avec 
l’administration.  Ainsi  advint-il  entre  le  4  septembre  1 443  et 
le  i4  mars  1 444 ,  dans  le  cours  de  l’année  1 4 4 5 •  Impatienté, 
Charles  4  11  faisait  juger  les  différends  des  Universitaires  par 
les  gens  du  Parlement  et  il  leur  imposa  la  grande  réforme  de 
1 4 5 2 .  Mais  la  réforme  nedevaitpas  changer  les  habitudes  des 
écoliers,  ni  abaisser  l’orgueil  des  maîtres,  ni  apaiser  les  sen¬ 
timents  de  haine  que  les  bourgeois  de  Paris  portaient  à  ces 
fauteurs  de  troubles,  les  étudiants. 

Au  rapport  du  lieutenant  criminel,  Jean  Bezon,  les  écoliers 
commettaient,  depuis  1 4 4 9 ,  des  excès  sans  nombre.  La  nuit, 
ils  enlevaient,  avec  grand  tumulte,  les  enseignes  penduesaux 
huis  par  de  forts  crampons  de  fer.  Ils  criaient  dans  les  rues: 
<(  Tuez,  tuez!  »  afin  de  jouir  de  l’effroi  des  bonnes  gens  qui 


i.  T.,  v.  93-96. 


LE  PAUVRE  VILLON 


65 


ouvraient  timidement  leurs  fenêtres  pour  voir  ce  qui  se 
passait;  ils  volaient  les  crochets  des  boucheries  à  Sainte- 
Geneviève,  des  poules  à  Saint-Germain-des-Prés.  François 
Villon  dut  suivre  de  près  ces  désordres  :  car  un  des  épisodes 
burlesques  des  troubles  universitaires  forme  le  sujet  de  son 
premier  poème  que  nous  ne  possédons  plus. 

Parmi  les  curiosités  de  Paris  signalées  à  l'attention  des 
étrangers,  il  y  avait,  devant  l'hotel  de  l’Amiral,  près  de  Saint- 
Jean-en-Grève,  une  grosse  pierre  levée  que  l’on  nommait  le 
Pet  au  Diable:  peut-être  une  borne,  en  forme  de  vessie  ou 
de  sac,  car  il  semble  bien  qu’elle  tirât  son  nom  du  grossier 
fabliau  bien  connu  à  Paris  puisque  Rutebeuf  l’a  conté.  Cette 
pierre  avait  donné  son  nom  à  un  grand  hùtel  situé  rue  du 
Martelet-Saint-Jean,  appartenant  à  une  vieille  et  religieuse 
dame,  mademoiselle  de  Bruyères.  Et  sans  doute  devant  elle, 
comme  autour  d’autres  pierres  levées,  les  étudiants  se  livraient 
à  toutes  sortes  de  facéties.  Or,  en  i45j,  les  écoliers  de  Paris 
enlevèrent  la  pierre  du  Pet  au  Diable  et  la  transportèrent 
sur  la  montagne  Sainte-Geneviève,  dans  la  rue  du  Mont- 
Saint-Hilaire,  au  cœur  du  quartier  des  collèges.  Le  i5  no¬ 
vembre,  le  Parlement  commettait  maître  Jean  Bezon,  lieu¬ 
tenant  criminel  du  Châtelet,  pour  faire  une  information  sur 
le  transport  de  cette  pierre  qui  fut  déposée  dans  la  cour  du 
Palais  comme  pièce  à  conviction.  Or,  un  beau  soir,  les 
endiablés  écoliers  livraient  assaut  au  Palais,  en  armes;  aux 
Halles,  ils  décrochaient  l'enseigne  de  la  Truie  qui  file.  Puis 
ils  allaient  chercher  la  pierre  que  mademoiselle  de  Bruyères 
avait  fait  mettre  devant  son  hôtel  pour  remplacer  son  Pet.  Ils 
la  baptisèrent  la  Vesse  et  ils  la  fixaient,  avec  des  chaînes, 
scellée  dans  le  plâtre,  sur  la  montagne  Sainte-Geneviève.  La 
première  pierre  fut  placée  au  Mont-Saint-Hilaire,  couverte 
d’un  chapeau  fleuri  et  de  romarin.  Et  chaque  nuit  les  écoliers 
dansaient  autour  d’elle,  au  son  des  flûtes  et  des  bombardes. 
Ils  contraignaient  les  passants,  jusqu'aux  officiers  du  roi,  à 
prêter  le  serment  d'observer  les  privilèges  de  la  Fesse.  Puis 


il  — 


66 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


les  écoliers,  peut-être  à  l’instigation  de  maître  François, 
s’avisaient  de  plus  hautes  folies.  Ils  entendaient  marier  les 
enseignes,  prises  au  cours  de  leurs  promenades  nocturnes, 
suivant  le  récit  de  vieilles  facéties  que  Villon  ne  devait  pas 
ignorer.  Ainsi  ils  s’étaient  vantés  d’avoir  le  Cerf  pour 
célébrer  le  mariage  de  la  Truie  et  de  l’Ours;  de  prendre  le 
Papegault  pour  le  donner,  sans  doute  comme  suivant,  à  la 
Truie  quand  on  la  marierait. 

Cette  fois,  c’en  était  trop  :  le  prévôt  de  Paris  et  son  lieu¬ 
tenant  résolurent  de  se  rendre  sur  la  montagne  Sainte- 
Geneviève,  d'y  faire  enlever  pierres  et  enseignes,  malgré  les 
écoliers  qui  déclaraient  qu’il  y  aurait  alors  des  têtes  battues. 
Or,  le  jour  de  la  Saint-Nicolas,  fête  des  écoliers,  messire 
Robert  d’Estouteville,  le  prévôt  et  ses  sergents  montèrent 
dans  la  rue  Saint-Hilaire.  La  pierre,  objet  du  délit,  encore 
couronnée  de  romarin,  est  arrachée;  on  la  charge  sur  une 
charrette.  Des  écoliers  s’étaient  réfugiés  dans  la  maison  de 
Saint-Etienne  avec  leurs  dépouilles  :  le  lieutenant  déclare 
que  le  roi  doit  rester  le  maître.  L’entrée  de  la  maison  est 
forcée  ;  on  trouve  les  enseignes,  les  crochets  des  boucheries, 
un  petit  canon  et.  un  grand  nombre  de  couteaux.  On  perqui¬ 
sitionne  dans  la  maison  de  Y  Image-Saint-Nicolas,  dans  l’hôtel 
de  Jean  Coquerel,  prévôt  d’Amiens,  pédagogue  renommé. 
Des  écoliers  sont  arrêtés  ;  un  sergent  ose  se  promener  revêtu 
de  la  robe  d’un  écolier,  les  bafouanttous  ainsi.  Et  les  pierres 
séditieuses  descendaient  sur  une  charrette  le  long  de  la  rue 
Saint-Jacques. 

Tout  humiliée  qu’elle  fût  alors,  l’Université  n’entendait 
pas  supporter,  sans  protestation,  les  «  molestations  atroces  » 
commises  par  le  lieutenant  criminel  du  Châtelet  qui  avait 
fait  emprisonner  quarante  écoliers.  Elle  décidait  que  le  rec¬ 
teur  se  rendrait  vers  le  prévôt,  en  son  hôtel  de  la  rue  de 
Jouy,  pour  obtenir  la  délivrance  des  écoliers  ;  les  étudiants 
devaient  eux-mêmes  y  aller  par  groupes  de  huit,  sans  porter 
de  couteaux.  Jean  Hue,  maître  en  théologie,  prit  la  parole 


LE  PAUVRE  VILLON 


67 

pour  exposer  que  le  prévôt,  ou  sou  lieutenant,  avait  abusé  du 
pouvoir,  sans  bonté  ni  mesure.  Et  le  recteur,  qui  avait  obtenu 
la  délivrance  des  écoliers,  redescendit  dans  la  rue,  acclamé 
par  les  huit  cents  étudiants.  Comme  le  cortège  gagnait,  par 
l’étroite  rue  de  Jouy,  la  grand  rue  Saint- Antoine,  une  bouscu¬ 
lade  se  produisit  et  les  sergents  chargèrent  la  queue  de  la 
colonne.  Les  écoliers  sont  piqués  de  la  dague  ou  de  l’épée. 
Un  doux  bachelier  en  décret,  bien  innocent,  trouve  la  mort, 
tandis  que  les  blessés,  assez  nombreux,  courent  chez  les 
barbiers.  L'affaire  a  été  assez  rude,  en  somme,  et  les  bourgeois 
de  Paris  ont  accueilli  les  écoliers  à  coup  de  pelles  et  de 
bûches,  tandis  qu'ils  cherchaient  à  se  réfugier  dans  leurs 
coffres.  Aussi,  le  12  mai  i453,  l’Université  protestait  devant 
le  Parlement  de  Paris  contre  les  violences  des  gens  du  prévôt. 
Une  solennelle  amende  honorable  est  exigée  et  Jean  Char¬ 
pentier,  sergent,  a  le  poing  coupé  à  la  porte  Baudoyer.  Ainsi 
les  leçons  avaient  été  suspendues  pendant  plus  d'un  an, 
jusqu’au  milieu  de  l’été  de  1 455 . 

Tels  sont  les  jours  troublés  que  vécut  Villon  sur  sa  vingtième 
année.  Telle  nous  apparaît  l'époque  pendant  laquelle  il  pré¬ 
para  ses  examens.  Encore  que  son  nom  ne  se  rencontre  pas 
parmi  les  turbulents  écoliers  mêlés  à  ces  bagarres,  on  peut 
croire  qu’il  y  eut  une  part  assez  active.  Il  en  fut  certainement 
le  chantre,  l’historien,  car  il  célébra  dans  un  «  roman  », 
aujourd’hui  perdu,  intitulé  le  Pet  au  Diable,  les  épisodes 
burlesques  qui  caractérisèrent,  en  1 45 1 ,  les  préliminaires  de 
la  sanglante  échauffourée.  Nous  ne  le  connaissons  plus  que  par 
un  legs,  bien  irrévérencieusement  adressé  au  sage  Guillaume 
de  4  illon  qui,  ayant  introduit  François  aux  lettres,  ne  pouvait 
guère  se  réjouir  de  la  conduite  de  son  enfant  adoptif 1  : 

Je  luy  donne  ma  librairie, 

Et  le  Rommant  du  Pet  au  Deable, 

Lequel  maistre  Guy  Tabarie 
Grossa  qui  est  homs  véritable  ; 


1.  T.,  v.  857-864. 


68 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Par  cayers  est  soubz  une  table. 

Combien  qu’il  soit  rudement  fait, 

La  matière  est  si  très  notable 
Qu’elle  amende  tout  le  mesfait. 

Ce  roman,  c’est-à-dire  un  récit  d'aventures  conçu  à  la 
manière  archaïque,  il  est  aisé  de  l'imaginer.  Sans  doute 
Villon  disait  la  sale  légende  de  la  pierre,  son  enlèvement  par 
les  écoliers,  les  hommages  qu’on  lui  rendait,  sa  reprise  par 
les  gens  du  guet,  son  transport  dans  la  cour  du  Palais  où  les 
écoliers  venaient  la  ravir  à  leur  tour.  On  y  pouvait  trouver 
encore  le  récit  du  baptême  de  la  Vesse,  fille  du  Pet,  des  épi¬ 
sodes  du  mariage  des  enseignes  de  Paris  que  les  étudiants 
célébrèrent  en  ce  temps.  Une  facétie  telle  que  V esbatement  du 
mariaige  des  iiij  filz  Hemon  ou  tes  enseignes  de  pluseurs 
hostels  de  ta  ville  de  Paris  sont  nommez  donne  parfaitement 
l'idée  de  l’esprit  du  Rommant  du  Pet  au  dealtle  auquel  Villon 
n’attachait  aucune  importance. 

Il  est,  par  contre,  beaucoup  plus  intéressant  de  constater 
qu’en  ces  jours  Villon  ne  s’était  pas  contenté  de  faire  des 
études  quelconques,  et  de  s’amuser  à  Paris.  Il  était  devenu  un 
dévoyé  déjà  ;  un  de  ces  clercs,  mauvais  écoliers  fuyant  l’école, 
ravisseurs  de  filles,  jouant  aux  dés,  qui  chantaient  le  soir  dans 
les  rues  des  chansons  moqueuses  ou  d’amour,  portaient  des 
bâtons,  faisaient  des  farces  qui  tournaient  parfois  au  tragique. 
Et  ces  clercs  dévoyés  étaient  très  proches  de  la  classe  des  vaga¬ 
bonds.  D’un  trait  cynique,  Villon  a  dépeint  leur  propre  vie  et 
la  sienne  : 

Tout  aux  tavernes  et  aux  filles. 

Or  Villon  se  montrera  d’une  singulière  érudition  sur  les 
tavernes  de  Paris,  sur  les  vins  qu’on  y  buvait  ;  bien  des 
plaisanteries  de  son  Testament  ne  sont  que  des  traits  de  bu¬ 
veur,  des  bons  mots  classiques  de  chopineur.  Et  la  taverne 
était  alors  le  refuge  des  jeux  de  hasard,  l’abri  des  tricheurs 
qui  savent  corriger  les  erreurs  de  la  destinée. 


LE  PAUVRE  VILLON 


69 


* 

*  * 

De  bonne  heure  aussi,  Villon  avait  aimé  les  femmes  avec 
l’ardeur  d’un  homme  sensible  à  l’excès,  ému  sans  doute  de  se 
sentir  laid,  malheureux  à  coup  sûr  d’être  pauvre,  lui  dont  le 
corps  et  le  cœur  furent  dominés  par  le  désir.  Villon  en  par¬ 
lera  tour  à  tour  comme  un  cynique  et  comme  un  amant 
raffiné,  prenant  le  ton  des  mondains  qui  se  lamentaient  de 
leurs  amours  à  la  façon  d’Alain  Chartier.  11  se  dira  berné  par 
des  coquettes  comme  Catherine  de  Vausselles  qui  le  lit  battre, 
ou  cette  Marthe  qu'il  chérit  délicatement.  On  l'appela  dans 
le  monde  «  l'amant  remys  et  renvé  ».  Il  a  connu  des  filles , 
nommé  parmi  elles  .Marion  l'Idole,  la  grande  Jehanne  de 
Bretagne  ;  il  s’est  même  donné  comme  l'amant  de  cœur  d’une 
grosse  Margot  qui  vivait  en  s'abandonnant  à  tous  : 

En  ce  bordeau  ou  tenons  notre  estât, 

une  de  ces  femmes  qui  consolent  toujours  le  pauvre  et  l’éco¬ 
lier.  Filles  mariées,  la  plupart  du  temps,  habitant  une  maison 
avec  plusieurs  autres,  chez  qui  l’on  vient  s'amuser  et  surtout 
manger  et  boire.  Et  l’ami,  ou  le  mari  de  la  dame,  sait  à 
propos  descendre  à  la  cave,  se  mettre  à  table  en  oubliant  de 
payer  son  écot. 

Et  Villon  a  nommé  aussi  ces  jolies  marchandes  de  Paris  qui 
achalandaient  les  échoppes  de  leur  beauté,  la  belle  Gantière, 
Blanche  la  Savetière,  la  gente  Saulcissière,  Guillemette  la 
Tapissière,  Jehanneton  la  Chaperonnière  et  Catherine  la 
Boursière.  Parmi  les  anciennes  belles  marchandes,  il  a  fait 
parler  la  Belle  Heaulmière,  la  jolie  marchande  d'armes  au 
temps  du  brillant  Paris  de  Charles  V,  celle  que  le  boiteux 
d'Orgemont,  maître  de  la  Chambre  des  Comptes  et  chanoine 
de  Notre-Dame  de  Paris,  avait  installée  au  cloître  dans  la 
maison  de  la  Queue  du  Renard.  Or,  François  la  vit  dans  sa 
décrépitude,  alors  qu'il  était  lui-même  dans  la  fleur  de  son 
âge  : 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


70 

Qu’est  devenu  ce  front  poly, 

Cheveulx  blons,  ces  sourcils  voultiz... 

Avoir  vingt-cinq  ans,  être  très  pauvre  ;  éprouver  qu’on  a 
devant  soi  l'avenir  que  vous  assurent  la  santé,  la  joie  de 
vivre,  de  belles  relations,  un  esprit  vif,  capable  de  désarmer 
1  homme  le  plus  rigide,  de  faire  réfléchir  le  plus  sérieux,  de 
surpasser  en  gaîté  le  plus  joyeux  ;  avoir  le  goût  de  la  volupté 
décuplé  par  la  pensée  de  la  mort  ;  éprouver  qu’il  y  a  un  plaisir 
dans  chaque  chose,  dans  une  chanson,  dans  un  beau  rythme, 
dans  une  rime  étincelante  ;  aimer  l’aspect  et  le  bruit  du 
monde,  le  geste  des  hommes,  comme  on  adore  le  tendre  corps 
de  la  femme,  savoir  traduire  toutes  ces  impressions  avec  le 
sûr  instinct  de  son  oreille  et  de  son  cœur;  se  trouver  dans  la 
mauvaise  fortune  et  dans  ses  amours  semblable  aux  héros 
des  livres  qu’on  vient  de  lire,  à  ceux  de  la  Bible,  de  la  Grèce 
et  de  Rome  ;  rêver  de  posséder  Didon,  la  reine  de  Carthage; 
rire  du  pédantisme  et  du  fatras  de  l  Ecole;  être  jeune  enfin 
en  ayant  déjà  beaucoup  vécu,  observé  toutes  sortes  de  condi¬ 
tions  ;  pouvoir  haïr  de  toutes  les  forces  de  son  âme  ;  se  montrer 
bon  ou  mauvais,  suivant  l’heure  ;  se  sentir  à  la  fois  d’église 
et  séculier;  avoir  jusqu’à  ce  jour  éprouvé  toutes  les  gâteries 
d'un  brave  homme  de  chapelain  et  la  tendresse  d’une  pauvre 
femme  de  mère  :  tel  était  alors  vraisemblablement,  au  moral, 
l’état  de  maître  François  Villon. 

Autant  que  nous  pouvons  le  savoir,  c’était  au  physique  un 
pauvre  petit  écolier,  sec  et  noir,  laid;  hardi  en  paroles,  il  se 
montrait  peut-être  assez  timide  avec  les  femmes  puisqu’elles 
le  rendirent  très  malheureux  et  qu’il  s’accommoda  trop  bien 
des  faciles  caresses  d’une  grosse  Margot.  Car  il  avait  aimé 
cette  Catherine  de  Vausselles,  et  il  avait  cru  en  elle  sur  le 
témoignagede  ses  yeuxetdesa  bouche  menteuse  ;  elle  venait 
s'accouder  près  de  lui  : 

Et  me  souffroit  tout  raconter, 

Mais  ce  n’estoit  qu’en  m’abusant. 


TE  PAUVRE  VILLON 


Il  avait  suivi  l'aventure,  comme  on  suit  la  plume  que  pousse 
le  vent.  Or,  l'aventure  avait  mal  tourné,  car  cette  Catherine 
l’avait  fait  fustiger  tout  nu,  comme  on  bat  le  linge  au  ruisseau, 
et,  à  ce  qu'il  semble,  légalement.  Corrections  courantes  alors 
et  qui  fréquemment  sont  données  à  des  clercs  pour  avoir  chanté 
des  chansons  diffamatoires  par  exemple.  François  avait  alors 
en  tète  une  autre  femme  qu  il  nommera  sa  «  chiere  rose  »  et 
qui  de  son  vrai  nom  s'appelait  Marthe.  Comme  elle  était  belle 
alors,  dans  sa  fleur  épanouie  !  Combien  il  l  avait  aimée, 
puisqu'il  la  maudira  plus  tard,  laissant  à  cette  femme  inté¬ 
ressée  une  bourse  de  soie  et  une  ballade  que  lui  chantera  un 
repoussant  personnage  de  ses  amis  : 

Ung  temps  viendra  qui  fera  dessechier, 

Jaunir,  flestrir  votre  espanye  fleur!... 

Vieil  je  seray;  vous,  laide,  sans  couleur... 

C’est  assis  sur  un  banc,  le  5  juin  1 4 5 ,  près  d  une  femme 
encore,  Isabeau,  un  soir  de  la  Fête-Dieu,  une  belle  fête  de 
quartier  pour  les  gens  de  Saint-Benoît,  après  la  procession, 
que  nous  trouvons  maître  François.  Alors  chacun  devisait 
devant  sa  maison;  et  il  faisait  bon  respirer  l'odeur  de  rose  et 
d'encens  dans  la  nuit  qui  fraîchissait,  sur  le  banc  de  pierre 
situé  sous  l'horloge  de  l'église,  dans  la  grand'rue  Saint- 
Jacques.  Par  crainte  du  serein,  maître  François  portait  un 
petit  manteau.  Il  pouvait  être  neuf  heures  du  soir*  et  l'on 
causait  en  paix,  avec  un  prêtre  nommé  Gilles.  Or,  tout  à  coup 
débouchent  Philippe  Sermoise,  un  autre  prêtre,  et  maître 
Jean  le  Mardi.  Dès  qu  il  a  aperçu  Villon,  Philippe  s’écrie  : 

—  Je  renie  Dieu  !  maître  François,  je  vous  ai  trouvé  :  croyez 
que  je  vous  courroucerai  ! 

—  Vous  tiens-je  tort?  Que  me  voulez-vous?  Je  ne  crois  en 
rien  vous  avoir  méfait.  Beau  frère,  de  quoi  vous  courroucez- 
vous  ? 

Et  François  Villon  de  se  lever  pour  céder  la  place  au  prêtre 
irrité.  Philippe  le  repousse,  déclinantcette  politesse  ;  et  Fran¬ 
çois  se  rassied.  Mais  Philippe,  furieux,  tire  alors  la  dague 


72  .  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

qu’il  portait  sous  sa  robe  et  il  frappe  Villon  en  plein  visage, 
fendant  et  ensanglantant  sa  lèvre,  douloureusement.  La  ren¬ 
contre  s’annonçait  mal;  prudemment,  Gilles  et  Isabeau  leur 
faussent  compagnie.  Restés  seuls,  François  et  le  prêtre  des¬ 
cendent  jusqu’à  la  porte  du  cloître.  François  bat  en  retraite, 
tenant  une  pierre  dans  sa  main  droite  et  dans  l’autre  la  dague 
qu'il  a  tirée  de  dessous  son  petit  manteau.  Sa  blessure  est 
cruelle.  Maître  Jean  le  Mardi  fait  mine  d’intervenir  et  tente  de 
désarmer  François  :  pour  éviter  la  fureur  du  prêtre  qui  le 
poursuit  toujours,  l’injure  et  la  menace  à  la  bouche,  Villon 
lui  plante  profondément  sa  dague  dans  l’aine.  Philippe  Ser- 
moise  roule  à  terre;  et  François  lui  lance  en  outre  au  visage 
la  pierre  qu’il  tenait  à  la  main.  Sur  quoi  Villon  laissa  là  son 
prêtre  et  il  se  rendit  chez  un  barbier,  nommé  Fouquet,  pour 
se  faire  panser.  Il  lui  donna  un  faux  nom,  celui  de  Mouton, 
dénonçant  Philippe  Sermoise  pour  le  faire  arrêter. 

Ce  n’était  guère  la  peine.  Des  voisins  avaient  ramassé  Phi¬ 
lippe  dans  le  cloître  Saint-Benoît,  portant  toujours  sa  dague 
dans  l’aine.  On  le  coucha  dans  la  maison  du  cloître  qui 
servait  de  prison.  Un  examinateur  du  Châtelet  vint  l’inter¬ 
roger.  Cet  homme,  la  veille  furieux,  déclarait  pardonner  à 
son  meurtrier  «  pour  certaines  causes  qui  à  ce  le  mouvaient». 
Le  lendemain  on  transportait  Sermoise  à  l’Ilôtel-Dieu  où  il 
trépassa,  le  samedi  suivant. 

Affaire  peu  claire,  encore  que  Villon  fut  dans  un  cas  de 
légitime  défense  ;  et  la  petite  Isabeau,  qui  causait  sur  le  banc 
près  de  Villon,  la  connaissait  sans  doute  mieux  que  nous. 
Car  Philippe,  si  colérique  et  réservé  tout  ensemble,  nous 
apparaît  comme  un  prêtre  amoureux,  le  rival  sans  doute  de 
maître  François.  Quant  à  Villon,  dans  le  geste  de  planter  sa 
dague  dans  l’aine  d’un  querelleur,  dans  le  fait  de  donner  un 
faux  nom  au  barbier,  un  nom  véritable  au  demeurant,  de 
prendre  le  chemin  de  l’exil  par  crainte  de  la  justice,  il  nous 
apparaît  immédiatement  comme  le  personnage  double  et 
impulsif  qu’il  sera  par  la  suite. 


LE  PAUVRE  VILLON 


73 

Maître  François  devait  quitter  Paris  pendant  sept  mois,  se 
terrer  non  loin  de  la  ville,  sans  doute  à  Bourg-la-Reine,  et 
dans  le  vallon  broussailleux  de  Port-Royal,  vivant  de  franches 
repues  dont  il  prend  à  témoin  l’abbesse  de  Port-Royal, 
Huguette  du  Hamel,  une  abbesse  joyeuse,  demeurant  dans  ce 
pauvre  monastère  avec  une  jeune  novice  et  avec  une  sorte 
d  étonnant  mari,  maître  Bande  le  Maître,  qui  tenait  les  sceaux 
du  couvent,  couchait  dans  la  chambre  de  l’abbesse,  par¬ 
tageait  son  lit,  se  baignait  avec  elle  ;  et  l’abbesse  se  rendait 
aux  fêtes  et  aux  noces,  se  déguisait  avec  les  galants.  Un  beau 
jour,  tous  disparaissent,  emportant  les  titres  et  les  lettres  de 
l’abbaye. 

Voilà  un  joli  monde,  un  singulier  milieu  clérical  où  Villon 
put  trouver  quelque  adoucissement  à  son  exil.  Mais  ce  qui 
est  certain,  c’est  que  ses  parents  et  ses  amis  de  Paris  ne 
l’avaient  pas  abandonné.  Ils  durent  agir  en  sa  faveur  auprès 
de  la  Chancellerie,  car  au  mois  de  janvier  1 456  (n.  st.)  une 
lettre  de  rémission  lui  était  accordée,  comme  cela  avait  lieu 
pour  les  fugitifs.  Nous  en  possédons  même  deux  exemplaires  : 
l’une  au  nom  de  François  des  Loges,  dit  de  Villon,  l’autre  au 
nom  de  François  de  Monterbier  (lisez  Montcorbier)  ;  ce  qui 
n'est  pas  à  l’éloge  de  l’ordre  qui  pouvait  régner  alors  en  la 
Chancellerie.  Enlisant  ces  lettres,  on  a  d’ailleurs  le  sentiment 
que  le  récit  du  meurtre  de  Philippe  Sermoise  a  été  visiblement 
arrangé  par  les  parents  et  amis  de  Villon.  On  y  alléguait 
aussi  que  notre  maître  ès  arts  s’était  «  bien  et  honnorablement 
gouverné,  sans  jamais  avoir  esté  attaint,  reprins,  ne  convaincu 
d'aucun  villain  cas,  blasme  ou  reprouche,  comme  a  homme 
de  bonne  vie  ».  Sur  quoi  on  le  rendait  à  ses  «  bone  famé  et 
renommée  et  a  ses  biens  non  confisquez  ». 

L  nique  certificat  de  bonne  conduite  qu’obtint  jamais  Fran¬ 
çois  Villon  ! 

* 

*  * 

Au  mois  de  décembre  t 456 ,  à  la  Noël  de  l’année  qui  avait 


74  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

vu  son  retour  à  Paris,  François  Villon  produisit  le  premier 
poème  que  nous  ayons  conservé  de  lui,  les  Lais. 

C’est  un  soir  de  décembre;  il  fait  sombre  et  froid.  François 
Villon  demeure  dans  sa  chambre  sans  feu  du  cloître  Saint- 
Benoît,  assis  devant  la  table  sous  laquelle  le  Roman  du  Pet 
au  Diable  est  caché.  Sur  la  tablette,  il  y  a  un  encrier  ;  un 
cierge  près  de  s'éteindre  éclaire  cette  scène  et  l’on  entrevoit 
dans  l’ombre  les  châlits  de  sa  couchette. 

Le  pauvre  écolier  réfléchit,  légèrement  assoupi,  à  moitié 
engourdi  par  le  froid,  saisi  par  la  solitude  et  le  silence.  Il  est 
dans  une  heure  de  grande  lucidité  intérieure,  très  propice  à 
l'inspiration.  Il  se  sent  à  la  fois  recueilli  et  exalté,  comme  un 
voyageur  à  la  veille  de  se  mettre  en  route  :  car  maître  François 
a  résolu  de  quitter  prochainement  Paris,  pour  la  seconde  fois. 
Il  y  a  aimé,  il  y  a  souffert  aussi;  il  a  vécu  dans  de  riches  et 
de  très  pauvres  compagnies  ;  il  a  rencontré  sur  son  chemin 
de  bonnes  et  de  mauvaises  gens;  il  est  devenu  criminel,  puis 
indicateur  de  voleurs  ;  il  n’est  plus  honnête  et  dissimule. 

Et  cependant  François  a  conservé  tout  le  charme  de  la 
jeunesse,  la  fraîcheur  de  son  esprit,  sa  verve  d’écolier 
gouailleur,  si  proche  de  l’école.  11  semble  n’avoir  encore  que 
l’expérience  précoce  et  désabusée  d’un  jeune  enfant  de  Paris. 
C’est  1  écolier  qui  va  nous  parler.  Sa  vie  lui  apparaît  comme 
dans  la  lumière  joyeuse  du  matin.  Des  Figures  d’amis  y  sur¬ 
gissent,  celle  des  bons  et  brillants  compagnons  de  sa  jeunesse  ; 
il  y  distingue  un  visage  de  femme  cruelle  ;  des  mauvais 
riches  ;  des  religieux  pleins  d’orgueil,  ennemis  de  son  cher 
Saint-Benoît.  11  faut  dire  adieu  à  tout  cela,  prendre  congé  de 
toutes  ces  choses! 

Non,  François  n’écrira  pas  un  testament;  il  n’est  pas  à 
l’article  de  la  mort.  Mais  il  saluera  amis  et  ennemis.  C’est  un 
voyage  qu’il  va  entreprendre;  il  n’est  pas  mauvais,  alors,  qu’il 
mette  de  l’ordre  dans  ses  affaires.  François  laissera  donc  des 
cadeaux  à  ses  connaissances.  Et,  dans  la  pensée  juvénile  de 
l’écolier,  voici  déjà  un  calembour  comme  titre  à  l’œuvre  qui 


LE  PAUVRE  VILLON 


75 

se  précise  en  cet  instant  dans  son  esprit:  des  lais,  despoésies  ; 
des  legs,  des  souvenirs,  des  riens  qu’il  va  distribuer  avant 
son  départ.  Le  plus  souvent  maître  François  parlera  comme 
un  jeune  noble,  un  riche  chevalier  qui  a  suivi  les  camps  et  la 
guerre:  lui,  le  pauvre  clerc  long  vêtu,  il  distribuera  des 
épées,  des  huques  de  soie,  des  gants,  des  chiens  de  chasse 
qui  sont  le  privilège  des  nobles  et  des  écuyers,  le  diamant 
qu'il  ne  portait  certainement  pas  à  son  doigt,  son  miroir.  En 
parlant  de  l’amour  et  de  sa  bonne  amie,  il  usera  du  jargon 
courtois,  des  termes  alambiqués  dont  Alain  Chartier  avait 
donné  l’exemple. 

Cette  légère  et  rapide  plaisanterie,  l’écolier  la  datera  gra¬ 
vement,  la  fortifiant  de  l’autorité  des  anciens,  de  Végèce, 
dont  le  Livre  cle  chevalerie,  traduit  du  latin  en  français  par 
Jean  de  Meung,  était  alors  si  répandu  dans  les  cercles  aristo¬ 
cratiques.  Ainsi  débute  cette  facétie,  à  la  manière  des  pré¬ 
faces  solennelles,  qui  toujours  recommandaient  de  suivre  la 
coutume  des  anciens  1  : 

L’an  quatre  cens  cinquante  six, 

Je,  Françoys  Villon,  escollier, 

Considérant,  de  sens  rassis, 

Le  frain  aux  dens,  franc  au  collier, 

Qu’on  doit  ses  œuvres  conseiller, 

Comme  Vegece  le  raconte, 

Sage  Rommain,  grant  conseiller, 

Ou  autrement  on  se  mesconte. 

Et  puisqu’il  est  nécessaire  qu’il  s'éloigne  de  Paris,  lui  si 
malheureux  en  amour,  et  que  le 

Vivre  aux  humains  est  incertain, 

notre  écolier  établira,  en  prévision  de  sa  mort,  des  legs.  Il 
fait  le  signe  de  la  croix. 

Sa  première  pensée  est  pour  son  protecteur,  maître  Guil¬ 
laume  de  Villon.  Et  François  lui  lègue  son  «  bruit  »,  c’est- 


i.  L.,  v.  i-8. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


76 

à-dire  sa  renommée,  ou  plutôt  sa  mauvaise  réputation  qui 
peut  bien  déjà  courir  le  monde  pour  la  confusion  du  bon 
chapelain.  Il  ajoute,  comme  un  illustre  chevalier,  ses  tentes 
et  son  pavillon,  se  souvenant  qu’il  fut  abrité  sous  son  toit. 
Après  son  protecteur,  maître  François  nomme  sa  maîtresser 
celle  qu’il  affirme  l’avoir  si  durement  chassé.  Il  lui  lègue  ce 
précieux  et  irréel  bijou  :  son  cœur  enchâssé.  Sans  doute  la 
pensée  de  cette  demoiselle  est  associée  à  plusieurs  riches  com¬ 
pagnons  de  sa  jeunesse.  Car  voici  Ythier  Marchant,  le  fils 
d’un  riche  conseiller  au  Parlement,  qui  l'a  peut-être  obligé; 
toujours  noble,  François  lui  laissera  une  épée,  son  «  branc 
d’achier  »  tranchant,  risquant  aussi  un  mauvais  calembour, 
traditionnel  parmi  les  écoliers.  11  est  vrai  qu’un  autre  finan¬ 
cier,  Jean  le  Cornu,  pourra  l’obtenir:  que  cet  homme  riche 
acquitte  seulement  l’écot  de  8  sous,  pour  lequel  cette  noble 
épée  fut  laissée  en  gage  par  Villon  à  la  taverne.  Pierre  de 
Saint-Arnaud ,  clerc  du  Trésor,  un  de  ces  officiers  des  finances 
qui  ont  coutume  de  chevaucher  dans  les  rues  de  Paris  sur 
de  gros  chevaux  ou  de  belles  mules,  suivant  son  goût  d’équi- 
voquer  sur  les  enseignes,  sera  gratifié  par  François  Villon  du 
Cheval  blanc  et  de  la  Mule,  deux  enseignes  de  tavernes  bien 
célèbres  à  Paris.  Et  le  changeur  Jean  de  Blarru  aura  son 
diamant  ou  Y  Ane  rayé,  c’est-à-dire  le  zèbre,  une  autre  en¬ 
seigne  parisienne,  au  demeurant  la  monture  rétive  que  l’on 
pense. 

Les  curés  de  Paris  recevront  la  décrétale  qui  dit  que  les 
paroissiens  doivent  se  confesser  à  leur  curé,  décrétale  qui 
était  de  petit  profit  pour  eux,  les  paroissiens  accordant  leur 
clientèle  aux  ordres  monastiques.  Et  maître  Robert  Vallée, 
avocat,  qui  n’est  pas  un  «  pauvre  clerjot  de  Parlement  », 
mais  un  homme  riche,  possédant  beaucoup  de  biens  à  Paris 
et  à  la  campagne,  François  le  dépeintcomme  un  quidam  sans 
ressources  ;  il  lui  laissera  ses  braies,  c'est-à-dire  son  caleçon, 
oubliées  à  l’enseigne  des  Trumelières,  la  taverne  des  Halles 
(les  trumelières  signifient  également  des  chausses).  Qu’en 


LE  PAUVRE  VILLON  77 

fera-t-il  ?  Robert  Vallée  en  coiffera  sa  bonne  amie  ou  sa 
femme,  Madame  Jeanne  de  Milières,  puisqu'elle  exerce  le  com¬ 
mandement  dans  leur  ménage  et  qu’elle  mène  ce  benêt  par 
le  bout  du  nez.  Robert  Vallée  a-t-il  oublié  Villon  P  II  se  peut. 
Car  il  hérite,  lui,  de  Y  Art  cle  mémoire  ;  et  cet  homme  riche  a 
droit  encore  à  la  pauvre  loge  d’écrivain  que  l’on  rencontrait 
le  long  de  Saint-Jacques-la-Roucherie. 

L’ami  Jacques  Cardon,  le  riche  drapier,  recevra  les  gants 
et  la  huque  de  soie  de  maître  François,  un  revenu  aussi  fictif 
que  le  gland  d’une  saussaye.  Et  comme  Jacques  Cardon  doit 
avoir  un  gros  ventre,  Villon  lui  ordonnera  de  manger  tous 
les  jours  une  oie  grasse,  un  chapon  de  haute  graisse,  de 
boire  dix  muids  de  vin  blanc.  Il  lui  léguera  aussi  «  deux 
procès,  que  trop  n’engresse  ».  Noble  homme  Régnier  de 
Montigny,  son  mauvais  conseil,  recevra  trois  chiens  de 
chasse;  Jean  Raguier,  qui  suppute  sans  doute  l'héritage  de 
sa  riche  famille,  pourra,  en  attendant,  recevoir  ioo  francs  sur 
l’héritage  de  Villon.  Le  procédurier  seigneur  de  Grigny, 
Philippe  Brunei,  aura  la  garde  d’une  tour,  comme  ceux  qui 
ont  bien  servi  ;  enfin  il  gardera  les  ruines  de  la  tour  de 
Nigeon,  du  château  et  donjon  de  Ricêtre.  Jacques  Raguier, 
un  bon  buveur,  hérite  de  l'abreuvoir  Popin  où  l’on  menait 
boire  les  chevaux.  Aux  clercs  criminels  du  Châtelet,  Jean 
Mautaint  et  Pierre  Basanier,  maître  François  laisse  la  faveur 
du  prévôt  avec  lequel  ils  sont  en  froid.  Jean  Trouvé,  le 
boucher,  aura  des  enseignes  facétieuses  en  rapport  avec  sa 
profession,  le  Mouton  ;  les  lanières  pour  chasser  les  mouches 
du  Bœuf  couronné  (une  maison  qu’on  allait  mettre  en  vente), 
la  Vache  de  la  rue  Troussevache  qu’un  vilain  emporte  sur  ses 
épaules.  Le  chevalier  du  Guet,  qui  plaide  pour  faire  recon¬ 
naître  sa  noblesse,  aura  le  Heaume  bien  convenable  à  un  vrai 
chevalier;  et  les  sergents  recevront  la  Lanterne  de  la  rue 
Pierre-au-Lait  pour  les  éclairer  dans  leur  ronde  nocturne. 
Jean  le  Loup  et  Cholet,  officiers  au  service  de  la  ville,  chargés 
de  surveiller  les  denrées  du  port  de  grève,  des  personnages 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


78 

indélicats  qui  pouvaient  bien  s’approprier  les  denrées  qu’ils 
étaient  chargés  de  surveiller,  recevaient  un  long  manteau, 
très  commode  pour  cacher  leurs  larcins,  canard  volé  sur  les 
fossés,  bûche,  charbon,  etc. 

Tout  à  coup  la  pensée  du  railleur  se  tourne  vers  «  trois 
petits  enfants  tout  nus  »  : 

Povres  orphelins  impourveus, 

Tous  deschaussiez,  tous  despourveus, 

Et  desnuez  comme  le  ver; 

J'ordonne  qu’ilz  soient  pourveus, 

Au  moins  pour  passer  cest  yver. 

On  a  vu  dans  ces  trois  orphelins  les  compagnons  de  la 
jeunesse  «  un  peu  friande  »  des  repues  franches  de  maître 
François.  Et  ce  legs  faisait  dire  à  Théophile  Gautier  que 
\illon  n’était  pas  né  pour  être  un  coupe-bourse,  qu’il  avait 
une  belle  âme,  accessible  à  tous  les  bons  sentiments,  qu’il 
soutenait  trois  jeunes  orphelins  et  leur  recommandait  de 
travailler.  Mais  il  bafoue  simplement  trois  riches  et  vieux 
usuriers:  Nicolas  Laurens,  Girard  Gossouyn  et  Jean  Marceau. 
Dans  sa  pensée,  ils  sont  associés  également  à  deux  autres 

Povres  clers  de  ceste  cité 

que  le  poète  nous  dépeint  tout  nus,  comme  de  paisibles 
enfants,  deux  gentils  enfançons.  Et  ceux-là  sont  de  très  vieux 
et  riches  chanoines  de  Notre-Dame  à  la  voix  cassée!  Peut-être 
aspiraient-ils  à  devenir  évêques,  puisque  François  leur  lègue 
aussi  1  enseigne  de  la  Crosse,  un  bâton  de  forme  équivoque, 
un  «  billard  »  bien  peu  convenable  pour  de  vieilles  gens  :  et  il 
dira  aussi  qu’ils  chantaient  bien  au  lutrin! 

Non,  \illon  n’était  pas  bon,  ni  pitoyable.  Il  est  sans  pitié, 
comme  la  jeunesse,  la  santé,  la  nature.  Aux  pauvres  prison¬ 
niers,  qui  pouvaient  bien  avoir  sa  faveur,  il  laisse  la  grâce 
de  la  geôlière,  qui  devait  être  plutôt  rare,  son  miroir  bien 
inutile  dans  l’obscurité  où  ils  se  trouvent;  aux  pauvres 
mêmes  qui  couchent  sous  les  auvents  des  boutiques,  François 


LE  PAUVRE  VILLON 


79 


lègue  un  coup  de  poing  sur  l’œil  qui  les  réveillera  en  sur¬ 
saut  ;  aux  morfondus,  qui  tremblent  de  tous  leurs  membres, 
il  laisse  des  chaussettes  et  une  robe  coupée  qui  ne  fera  guère 
leur  affaire  pendant  les  grands  froids  de  l’hiver.  Son  barbier 
aura  la  coupe  de  ses  cheveux;  son  cordonnier  ses  vieux  sou¬ 
liers;  son  tailleur,  ses  vieux  habits  :  une  fortune!  Les  hôpitaux 
auront  son  lit  (et  quel  lit  !);  les  ordres  mendiants,  dont  la 
paillardise  et  la  goinfrerie  sont  proverbiales  à  Paris,  recevront 
chapons  et  poules  grasses.  Et  Villon  s’avise  tout  à  coup  qu’il 
a  oublié  un  riche  valet  de  chambre  et  épicier  de  la  reine, 
Jean  de  la  Garde  :  celui-là  aura  le  Mortier  d’or,  et,  pour  piler 
ses  condiments,  une  potence  de  Saint-Maur,  c’est-à-dire  la 
béquille  des  pèlerins  goutteux.  Et  deux  autres  riches  Pari¬ 
siens,  Pierre  Merbeuf  et  Nicolas  de  bouviers,  recevront 
l’écaille  d’un  œuf  pleine  de  francs  et  d’écus  vieux,  c’est-à-dire 
rien.  Quant  à  Pierre  de  Rousseville,  François  l’instituera  gar¬ 
dien  de  cette  ruine  sans  revenu  qu'est  Gouvieux  près  de 
Chantilly.  Il  est  vrai  que  Villon,  toujours  pitoyable,  y  ajoute 
les  écus  que  le  prince  donne  :  mais  ce  prince  est  le  prince  des 
Sots... 

Il  était  huit  heures  et  la  belle  cloche  sonnait  le  couvre-feu 
universitaire.  Villon  est  tiré  un  moment  de  son  rêve  et 
il  prie 1  : 

Finablement,  en  escripvant, 

Ce  soir,  seulet,  estant  en  bonne, 

Dictant  ces  laiz  et  descripvant, 

J’oïs  la  cloche  de  Serbonne, 

Qui  tousjours  a  neuf  heures  sonne 
Le  salut  que  l’ange  prédit  ; 

Si  suspendis  et  mis  cy  bonne 
Pour  prier  comme  le  cuer  dit. 

Mais  quand  meurent  les  derniers  battements  de  la  cloche, 
quand  ses  ondes  sonores  se  sont  perdues  au  loin,  dans  le  froid 
et  la  nuit,  le  poète  succombe  à  un  nouvel  assoupissement^ 


i.  L.,  v.  273-280. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


8  o 

comme  un  homme  ivre.  Dame  Mémoire  lui  apparaît,  sem¬ 
blable  à  1  une  de  ces  roides  ligures  allégoriques  des  tapisseries 
de  ce  temps  ;  elle  range  dans  son  armoire  à  livres  tout  le 
jargon  de  l'Ecole,  les  espèces,  le  fatras  du  commentaire 
aristotélique 

Et  autres  intellectualles. 

Le  sens  revient  peu  à  peu  à  maître  François.  Mais  l'encre  a 
gelé  dans  son  encrier;  le  cierge  qui  éclairait  faiblement  sa 
chambrette  vient  de  s’éteindre  sous  lèvent:  trop  tard  main¬ 
tenant  pour  aller  chercher  du  feu  chez  un  voisin  et  prolonger 
cette  rêverie!  François  Villon  va  s’endormir.  Il  ne  le  fera  pas 
du  moins  avant  d'avoir  signé  ses  Lais.  Et  de  quelle  magni¬ 
fique  et  brève  empreinte  : 

Fait  au  temps  de  la  dite  date 
Par  le  bien  renommé  Villon, 

Qui  ne  menjue  figue  ne  date. 

Sec  et  noir  comme  escouvillon, 

Il  n’a  tente  ne  pavillon 
Qu’il  n’ait  laissié  a  ses  amis, 

Et  n’a  mais  qu’ung  peu  de  billon 
Qui  sera  tantost  a  fin  mis! 


Une  vie  donnée  de  la  sorte  à  la  paresse,  au  jeu,  à  parcourir 
la  ville  nuitamment,  consacrée  aux  filles  âpres  au  gain  et 
aux  tavernes,  à  ce  luxe  qu’est  la  poésie,  à  la  raillerie  aussi,  a 
toujours  demandé  des  ressources:  Villon  n’en  avait  pas. 

On  lui  connaît,  par  contre,  quelques  relations  très  mau¬ 
vaises:  Guy  Tabary,qui  grossoya  le  Roman  du  Pet  au  Diable  ; 
Régnier  de  Montigny,  le  mauvais  conseil  de  \illon,que  nous 
rencontrons,  en  i45a,  à  une  heure  indue,  à  l'huis  de  l'hostel 
de  la  grosse  Margot  où  les  sergents  cherchaient  à  le  désar¬ 
mer.  Or,  Montigny  poussait  un  cri  d'appel  :  deux  compa¬ 
gnons,  Taillemine  et  Rosay  (nous  retrouverons  plus  tard  le 


LE  PAUVRE  VILLON 


81 


nom  de  ce  dernier  sur  une  liste  de  malfaiteurs,  les  Coquil- 
lards),  surgissent  et  rossent  les  sergents.  Tel  est  l’ami. 

Certes,  Villon  a  toujours  sa  chambre  au  cloître  Saint- 
Benoît,  un  pauvre  logis  d’écolier  où  il  ne  fait  pas  chaud 
l'hiver.  Il  possède  là  quelques  livres,  de  la  chandelle,  un 
encrier,  une  table,  des  tréteaux,  un  lit  fait  d’un  cadre  de  bois 
tendu  de  sangles  qu’on  nommait  alors  «  châssis  »,  quelques 
hardes,  des  vieux  souliers,  des  habits  usagés,  un  long 
manteau,  des  chausses  semelées  de  cuir.  Mais  il  n’y  couche 
pas  trop  souvent,  témoin  le  legs  facétieux  qu’il  fera  aux 
hôpitaux  de  ses  «  châssis  tissus  d’arigniee  ». 

C’est  au  cloître  cependant  que  Villon  a  noué  ses  premières 
relations  ;  dans  cet  honnête  milieu  de  religieux  loyalistes  et 
juristes,  il  a  eu  l’exemple  de  maître  Guillaume,  son  pro¬ 
tecteur,  qui  explique  le  décret  et  professe  dans  les  écoles  du 
Clos-Bruneau.  Maître  Guillaume,  comme  il  est  sage,  louant 
les  maisons  qu’il  possède  à  Paris,  achetant  quelques  vignes 
non  loin  de  la  porte  Saint-Michel,  plus  tard  un  lief  noble 
dans  son  pays  d’origine,  Malay-le-Roi,  une  terre  avec  une 
potence  sur  laquelle  eût  pu  finir  François  Villon!  Et  maître 
Guillaume  de  Villon  était  reçu  à  Paris;  il  fréquentait  chez 
Jacques  Seguin,  prieur  de  Saint-Martin  des  Champs,  un 
religieux  tenant  une  bonne  table  et  recevant  le  tout  Paris 
d’alors;  il  fera  son  obit  à  la  grande  Confrérie  aux  Bourgeois 
de  Paris,  pauvre  confrérie  qui  comprenait  toute  la  société 
parisienne,  et  la  plus  fortunée.  Et  François  Villon,  avec  de 
l’application  et  du  travail,  aurait  pu,  comme  Guillaume, 
réussir  en  suivant  son  bon  exemple,  en  profitant  des  relations 
du  professeur  en  décret  et  du  chanoine  de  Saint-Benoît. 

Et,  sans  doute  autour  de  Saint-Benoît,  François  trouva  un 
emploi,  peut-être  parmi  les  clercs  des  finances  et  du  Trésor, 
qu’il  connaissait  si  bien.  C’est  un  fait  que  François  Villon 
parut  chez  madame  Ambroise  de  Loré,  épouse  du  prévôt  de 
Paris,  Robert  d’Estouteville  :  une  femme  charmante  qui 
recevait  tout  ce  que  Paris  comptait  de  gracieux  et  de  spirituel 


IL  -  6 


82 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


dans  son  hôtel  de  la  rue  de  Jouy.  Ainsi  François  prêta 
galamment  à  son  mari  de  sa  verve,  se  montrant  tout  à  fait  au 
courant  des  détails  du  ménage  et  de  leur  union  :  Robert 
d’Estouteville,  le  juge  de  tous  les  malfaiteurs  de  France  ! 

Mais  de  son  passage  au  cloître  Saint-Benoît,  Villon  épousa 
surtout  les  haines  de  la  petite  communauté  parisienne  contre 
les  chanoines  de  Notre-Dame  de  Paris,  la  jalousie  des  curés  de 
Paris  envers  les  Ordres  mendiants  et  les  Jacobins. 

Hélas!  c'est  peut-être  à  Saint-Benoît  aussi,  parmi  les 
familles  des  chanoines  apparentés  aux  bourgeois  de  Paris 
exerçant  des  charges  dans  le  milieu  des  gens  de  finances, 
que  Villon  connut  celui  qui  dut  avoir  une  si  fâcheuse 
influence  sur  lui,  ce  «  noble  homme  »  René,  ou  mieux 
Régnier  de  Monligny.  Il  était  né  à  Bourges,  en  1426,  d’un 
écuyer  panetier  du  roi,  fidèle  à  son  prince,  élu  de  la  ville  de 
Paris  ;  et  sa  mère  était  une  Canlers,  d’une  famille  de  clercs 
des  Comptes.  Cette  très  honorable  famille  des  Montigny  était 
tout  de  même  plus  riche  d’enfants  que  de  biens,  mais  alliée 
à  des  gens  tout  à  fait  à  leur  aise  et  en  place.  Jean  de  Montigny 
et  Étienne  de  Montigny,  chanoines  à  Saint-Benoît  et  décre- 
tistes  distingués,  étaient  des  amis  de  Guillaume  de  Villon, 
originaires  du  même  pays,  professant  aux  mêmes  écoles. 
Jean,  très  royaliste  et  patriote,  fera  un  mémoire  pour  la  réha¬ 
bilitation  de  Jeanne  d’Are  dont  on  dut  parler  à  Saint-Benoît. 
Et  c'est  là  sans  doute  l’origine  du  souvenir  donné  par  Villon  à 

Jehanne  la  bonne  Lorraine 

Qu’Englois  brûlèrent  a  Rouan. 

Ces  Montigny  paraissent  avoir  été  les  oncles  de  Régnier. 
Sans  doute  Régnier  entendait  mener  grande  vie,  comptant 
sur  l’aide  de  sa  famille  puissante  et  bien  en  place.  Elle  dut 
lui  faire  défaut  et  Régnier  fréquenta  de  mauvaises  com¬ 
pagnies  :  «  Jeunesse  et  pauvreté  »  en  furent  la  cause.  Il 
savait  tricher  au  jeu.  A  dix-neuf  ans,  Monligny  intentait  une 
action  contre  un  sergent  à  verges,  en  raison  de  coups  et  de 


LE  PAUVRE  VILLON 


83 


blessures;  le  21  août  i452,  l'évêque  de  Paris  le  réclamait 
comme  clerc,  ainsi  que  Jean  de  Rosay.  Ils  étaient  accusés 
d’avoir  rossé  deux  sergents  dans  l'exercice  de  leurs  fonctions 
à  l’huis  de  la  grosse  Margot.  Pour  une  chaude  dispute  qu’il 
avait  eue  à  la  fête  de  Saint-Germain-1’ Auxerrois,  Régnier  de 
Montigny  avait  déjà  été  emprisonné  au  Châtelet.  11  se  prit  à 
fréquenter  les  sociétés  les  plus  dangereuses,  trichant  aux 
cartes  et  aux  dés  pour  corriger  l'injustice  de  la  fortune  à  son 
égard.  A  la  fin  de  l'année  i455,  Montigny  était  signalé  à 
Dijon,  comme  un  des  Coquillards,  c’est-à-dire  l'associé  d  une 
bande  de  faux-monnayeurs  et  de  cambrioleurs  usant  entre 
eux  d'un  jargon,  trichant  aux  dés  et  aux  cartes,  et  qui  se 
servaient  de  crochets  pour  ouvrir  les  portes.  Montigny  se 
fit  prendre  à  Paris,  vers  le  milieu  de  l'année  1407, à  la  suite 
du  vol  sacrilège  d'un  calice  dans  l'église  Saint-Jean-en-Grève 
qu'il  avait  crochetée.  Auparavant,  il  avait  été  emprisonné  à 
Tours,  à  Rouen,  à  Bordeaux.  Malgré  la  réclamation  de 
l’évêque  de  Paris,  en  dépit  des  suppliques  de  sa  noble  et 
honnête  famille  d  ofliciers  du  roi,  cet  «  enfant  de  bien,  issu 
de  noble  génération  »,  fut  condamné,  le  g  septembre,  à  être 
«  pendu  et  étranglé  ».  Et  Jean  Rabustel,  le  juge  de  Dijon, 
qui  avait  dressé  la  liste  des  Coquillards  en  ijoô,  sur  une 
information  que  nous  possédons  encore,  put  rayer  son  nom 
de  sa  liste  de  recherches;  et  il  écrivit  dans  la  marge:  pendu. 

Le  nom  de  François  Villon  ne  se  lit  pas  sur  cette  infor¬ 
mation,  commencée  au  mois  de  février  i455  et  révélant  qu’à 
Dijon  un  certain  nombre  d'ouvriers  ne  travaillaient  plus, 
vivaient  comme  des  rulians,  jouaient  aux  dés  et  y  hasardaient 
de  grosses  sommes.  On  les  voyait  disparaître  pendant  une 
semaine  ou  deux,  puis  ils  rapportaient  de  l'argent,  abon¬ 
damment,  pour  jouer  comme  devant.  Ils  vendaient  des 
chaînes  de  cuivre  pour  des  chaînes  d’or,  répandaient  de 
faux  écus.  Dans  la  chambre  de  l'un  d’eux  on  découvrit  tout 
un  matériel  de  faux-monnayeur.  Une  fillette  de  la  maison 
publique  de  Dijon,  qui  était  comme  leur  quartier  général, 


84 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 


parla.  Jean  Rabustel  perquisitionna,  arrêta  de  douteux  com¬ 
pagnons  de  mauvaise  mine  cachés  dans  des  coffres.  Un 
d’entre  eux,  à  qui  l’on  promit  la  liberté,  consentit  à  faire  des 
révélations;  et  le  barbier,  chez  qui  ils  allaient  se  faire  raser, 
compléta  ces  renseignements.  Cette  bande,  qui  usait  d’un 
«  langage  exquis  »,  d'un  jargon  particulier,  comprenait 
soixante-deux  affiliés. 

La  liste  dressée  par  Rabustel  pour  les  rechercher  ressemble 
assez  à  quelque  montre  de  gens  de  guerre  de  ce  temps,  à  en 
juger  par  les  noms  de  ces  malfaiteurs  attestant  une  origine 
assez  souvent  étrangère,  et  qui  étaient  sans  doute  d’anciens 
mercenaires,  enfants  perdus  cassés  aux  gages  lors  de  la  for¬ 
mation  des  compagnies  d’ordonnance.  Mais  on  y  rencontre 
aussi  des  clercs  dévoyés,  des  fils  de  bonne  famille,  un  mar¬ 
chand,  un  orfèvre,  un  mercier.  Ces  gens-là  fabriquaient  sur¬ 
tout  de  la  fausse  monnaie,  décevaient  les  nigauds  dans  les 
foires  avec  des  dés  plombés  ;  ils  excellaient  à  crocheter  les 
portes  des  maisons  et  des  coffres  en  employant  une  tige  de 
fer  recourbée,  un  instrument  qu'ils  nommaient  rossignol,  et 
surtout  daviet  ou  daviot.  ils  s’attaquaient  principalement  aux 
églises  où  ils  trouvaient  des  calices  que  leurs  associés  faisaient 
fondre,  des  bréviaires  recherchés  que  l’on  pouvait  vendre  un 
bon  prix.  11  y  avait  parmi  eux  des  indicateurs,  des  gens  qui 
avaient  la  pratique  des  crochets, de  nombreux  recéleurs.  Cha¬ 
cun  avait  sa  spécialité  :  crocheteurs,  vendengeurs,  envoyeurs, 
bef fleurs,  desrocheurs,  planteurs,  fourbes,  dessarqueurs,  bazis- 
seurs,  desbochilleurs,  blancs  coulons,  baladeurs,  pi  peurs, 
gascatres,  bretons,  esteveurs.  Le  12  juillet,  au  Morimont  de 
Dijon,  deux  Coquillurds  étaient  bouillis  dans  la  chaudière  et 
pendus  ensuite  au  gibet. 

Si  le  nom  de  François  Villon  11e  se  rencontre  pas  sur  cette 
liste,  nous  y  trouvons  par  contre  celui  de  deux  de  ses  amis  : 
Régnier  de  Montigny  et  Colin  de  Cayeux  dont  le  surnom  de 
«  l’Escalier  »  indique  assez  qu’il  fut  affilié  à  cette  bande.  C’est 
un  fait  que  le  jargon  des  Coquillards,  tel  qu  il  a  été  recueilli 


LE  PAUVRE  VILLON 


85 


par  Jean  Rabustel,  a  permis  d’entendre  presque  tous  les  mots 
dont  Villon  usa  dans  les  ballades  qu'il  écrivit  en  jargon, 
documents  qu’en  i53o  déjà  Ma  rot  avait  renoncé  à  interpréter, 
laissant  ce  soin  «  aux  successeurs  de  Villon  en  l’art  de  la  pinse 
et  du  croq  ». 

Villon  était  un  initié: 

Je  congnois  quant  pipeur  jargonne.... 

Je  congnois  tout,  fors  que  moy  mesme. 

Mais  il  ne  l’était  pas  que  pour  entendre  le  jargon  et  chanter 
les  prouesses  des  Coquillards  dans  leur  langue  secrète. 

On  l’a  vu,  Villon  était  rentré  à  Paris,  au  début  de 
l'année  i456,  muni  des  lettres  de  rémission  que  les  siens  et 
des  amis  avaient  obtenues  en  son  nom  après  le  meurtre  de 
Philippe  Sermoise.  Mais  il  y  a  lieu  de  croire  que,  s'il  retrouva 
sa  chambre  du  cloître  Saint-Benoît,  Villon  ne  s’était  pas 
amendé  durant  son  exil.  Quoi  qu’il  en  soit,  il  est  absolument 
certain  qu’il  servit  d’indicateur  dans  un  vol  très  important 
qui  fut  commis  au  collège  de  Navarre,  vers  la  Noël. 

C’était  le  plus  riche  et  le  plus  vaste  des  collèges  parisiens 
rue  de  la  Montagne-Sainte-Geneviève  ;  une  maison  vénérable 
où  les  belles-lettres  et  la  théologie  avaient  été  enseignées 
avec  éclat  au  début  du  siècle.  Déchue  de  sa  gloire,  elle  abritait 
toutefois  un  grand  nombre  de  boursiers  et  d’artiens  qui 
vivaient  dans  un  assez  grand  désordre,  car  beaucoup  de 
portes  nouvelles  avaient  été  percées  pour  les  récents  besoins 
du  service  de  la  maison.  Il  y  avait  quelqu'un  qui  connaissait 
le  désordre  de  cette  vénérable  demeure,  le  secret  de  ces  portes 
ouvertes,  les  passages  praticables  des  maisons  voisines  au 
collège;  qui  savait  que  dans  la  sacristie  de  la  chapelle  se 
trouvait  un  grand  coffre  où  la  communauté  déposait  son 
argent.  Cet  homme,  si  au  courant  des  pratiques  universi¬ 
taires,  c'était  François  Villon.  Il  fréquentait  en  ce  temps-là 
maître  Guy  Tabary,  clerc  comme  lui,  un  compagnon  de  ses 
farces  de  jadis,  qui  avait  copié  en  grosses  lettres  le  Roman  du 


86 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Pet  au  Diable;  un  moine  picard  Damp  Nicolas;  Colin  de 
Cayeux,  fils  d’un  serrurier  parisien,  un  clerc  de  mauvaise  vie, 
un  tricheur  et  un  pipeur  qui,  plusieurs  fois  déjà,  avait  été 
rendu  par  le  Châtelet  à  l’évêque,  en  1 4 5 1 ,  en  j452  et  en  i456  ; 
puis  Petit  Jean .  Ces  deux  derniers  passaient  pour  de  redou¬ 
tables  erocheteurs  ;  et  Petit  Jean  était  encore  plus  habile,  s’il 
se  peut,  que  le  fils  du  serrurier  à  faire  sauter  les  serrures  des 
coffres  et  des  huis  à  l'aide  du  daviet  ou  du  rossignol. 

A  la  Noël  de  1 456 ,  François  Villon  avait  rencontré  l'ami 
Tabary  et  il  l’avait  chargé  d'aller  acheter  ce  qu'il  fallait  pour 
dînera  la  taverne  de  la  Mule  devant  Saint-Mathurin.  Là,  ils 
soupèrent  en  compagnie  de  Colin  de  Cayeux,  de  Damp 
Nicolas  et  de  Petitjean.  Or,  après  le  repas,  maître  François, 
Colin  et  Damp  Nicolas  demandèrent  à  Tabary  de  les  suivre, 
sans  rien  révéler  de  ce  qu'il  pourrait  voir  et  entendre.  Ils 
gagnent  tous  la  maison  où  demeurait  maître  Robert  de  Saint- 
Simon:  l’un  après  l'autre,  ils  y  pénètrent  en  franchissant  un 
petit  mur.  Là  ils  quittent  leurs  vêtements  de  dessus  et  leurs 
robes.  Ils  se  dirigent  ensuite  vers  le  collège  de  Navarre.  En 
appliquant  contre  le  mur  un  râtelier  qu'ils  avaient  pris  dans 
la  maison  où  ils  s’étaient  dévêtus,  ils  franchissent  le  grand 
mur  donnant  sur  la  cour  du  collège.  Tabary  était  resté  dans 
la  maison  pour  garder  les  vêtements  et  faire  le  guet.  11 
pouvait  être  dix  heures  du  soir  quand  les  voleurs  s'introdui¬ 
sirent  dans  le  collège:  ils  firent  retour  dans  la  maison  de 
Saint-Simon  sur  les  minuit  seulement.  Tabary  les  vit  rentrer; 
ils  lui  montrèrent  un  petit  sac  de  grosse  toile  contenant  les 
cinq  cents  écus  d’or  qu’ils  avaient  dérobés.  Mais  ils  lui  dirent 
avoir  gagné  seulement  cent  écus,  le  menaçant  de  le  tuer  s'il 
révélait  jamais  ce  vol;  et,  afin  qu'il  tint  la  chose  plus  secrète, 
ils  lui  donnèrent  dix  écus  d’or.  Les  complices  l’accompa¬ 
gnèrent  alors,  lui  annonçant  que  deux  bons  écus  étaient  mis 
de  coté  pour  dîner  le  lendemain.  Après  quoi  les  voleurs  se 
partagèrent  leur  butin  :  chacun  d'eux  reçut  cent  écus  d'or. 

Ce  méfait  resta  ignoré  pendant  plus  de  deux  mois.  Une 


LE  PAUVRE  VILLON 


«7 

enquête,  qui  ne  devait  pas  donner  de  résultats,  fut  pour¬ 
suivie  entre  le  9  et  le  io  mars  t /[ 5 7  à  la  requête  de  la  Faculté 
de  Théologie  ;  car  cent  écus,  sur  les  cinq  cents  dérobés,  appar¬ 
tenaient  au  doyen  de  cette  Faculté,  et  soixante  à  maître 
Laurens  Poutrel,  grand  bedeau,  chapelain  de  Saint-Benoît 
et  confrère  de  Guillaume  de  Villon.  Les  serruriers  de  Paris 
vinrent  donc  contempler  gravement  le  coffre.  Mais  ils  ne 
purent  que  déclarer  qu'il  avait  été  crocheté,  et  parfaitement 
crocheté.  Or,  au  printemps  de  cette  année-là,  il  arriva  que 
Guy  Tabarv  fit  des  déclarations  imprudentes  à  un  compagnon 
de  rencontre  qui  s’intéressait  à  Part  de  crocheter  et  se  don¬ 
nait  comme  un  complice  éventuel  :  Pierre  Marchand,  curé  de 
Paray,  les  entendit  et  les  rapporta  aux  gens  du  Châtelet.  Ainsi 
Guy  Tabarv  fut  arrêté  et  il  dénonça  à  son  tour  les  clercs  cro- 
cheteurs  parisiens,  dévoilant  le  secret  du  vol  du  collège  de 
Navarre.  Et  Tabarv  avait  également  révélé  à  Pierre  Marchand 
que  maître  François  Villon  s’était  rendu  à  Angers  dans  une 
abbaye  où  il  avait  un  oncle  religieux.  Il  y  était  allé  pour  savoir 
des  nouvelles  d'un  autre  vieux  religieux  d’Angers  qui  pouvait 
posséder  là-bas  de  cinq  à  six  cents  écus.  A  son  retour,  sui¬ 
vant  le  rapport  que  François  Villon  ferait  à  ses  compagnons, 
ceux-ci  se  mettraient  en  route  pour  le  «  débourser  »,  en  sorte 
que  ses  complices  se  partageraient  bientôt  tout  son  avoir. 

Cette  déclaration  était  des  plus  graves.  Elle  signalait  à  la 
justice  l’existence,  à  Paris,  d’une  bande  de  crocheteurs  que 
François  Villon  avait  orientée,  dans  ce  quartier  universitaire 
qu’il  connaissait  si  bien  ;  elle  dénonçait  les  voleurs  du 
collège  de  Navarre  qui  ne  pouvaient  manquer  d’être  arrêtés 
maintenant.  Ainsi  Tabarv  fut  pris  au  mois  d’aoùt  i458. 

Mais  cette  information  nous  fait  aussi  connaître  le  véritable 
motif  du  départ  de  François  Villon  :  un  vol  à  organiser  à 
Angers.  Ce  ne  sont  pas  des  peines  de  cœur  qu’il  cherchait  à 
oublier,  comme  il  l’a  dit  dans  ses  Lais,  qui  le  firent  quitter 
Paris  1  : 

■1.  L.,  v.  4 1-48. 


88 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Pour  obvier  a  ces  dangiers, 

Mon  mieulx  est,  ce  croy,  de  foüir. 

Adieu  !  Je  m’en  vois  a  Angiers  : 

Puisqu’el  ne  me  veult  impartir 
Sa  grâce,  il  me  convient  partir. 

Par  elle  meurs,  les  membres  sains; 

Au  fort,  je  suis  amant  martir 
Du  nombre  des  amoureux  sains! 

* 

*  * 

Le  meurtre  de  Philippe  Sermoise  avait  jeté  François  Villon 
sur  les  routes,  hors  de  Paris,  pendant  sept  mois. 

Le  vol  du  collège  de  Navarre,  dont  les  auteurs  pouvaient 
etre  découverts  d  un  moment  à  l’autre,  interdisait  le  séjour 
de  Paris  à  François  Villon,  qui  devint  une  sorte  de  banni 
volontaire,  de  vagabond  ambigu,  contraint  à  des  déplace¬ 
ments  sur  les  routes  de  France,  à  mener  la  vie  du  jongleur 
et  du  poète  errant, certes,  du  clerc  dévoyé,  mais  certainement 
aussi  celle  du  voleur  et  du  tricheur.  Des  dons  généreux  de 
personnes  lettrées,  de  grands  seigneurs  amateurs  de  bel 
esprit  et  de  poésie  (il  y  en  avait),  des  escroqueries  au  détri¬ 
ment  de  dupes,  d'amis  ou  de  parents,  les  profits  du  jeu  et 
du  vol,  permettront  à  N  i  1 1  ou  de  vivre  sur  les  roules  pendant 
cinq  ans.  Pèlerinage  que  l'on  devine,  plus  qu’on  ne  le  connaît, 
à  travers  une  grande  partie  de  la  France,  dont  \  illon  a  nommé 
pas  mal  de  villes  et  de  provinces,  et  qui  fut  coupé  par  quel¬ 
ques  pénibles  baltes,  des  séjours  dans  des  prisons.  Mais  tout 
cela,  le  plus  souvent,  avec  une  tenue,  un  secret,  qui  permet¬ 
taient  à  ce  jeune  homme,  comblé  de  tous  les  dons  de  l'esprit, 
d  évoluer  avec  aisance  dans  les  milieux  les  plus  divers,  sans 
que  son  âme  fût  en  rien  diminuée.  11  était  à  la  limite  de 
tout.  Assez  prudent,  sans  doute,  pour  rester  le  chantre,  le 
conseiller  des  faux-monnayeurs  et  des  cambrioleurs. 

Nous  avons  dit  que  François  Villon  dirigea  ses  pas  d’abord 
vers  Angers.  François  dut  se  trouver  dans  la  petite  ville 
universitaire  dans  les  derniers  jours  de  l'année  i/|56,  dans 


LE  PAUVRE  VILLON 


§9 

tous  les  cas  au  début  de  l’année  1467,  à  une  époque  où  le 
roi  René  l'animait  de  sa  présence,  où  il  avait  autour  de  lui 
sa  cour  de  Provençaux,  de  Lorrains,  d  Italiens  et  de  sei¬ 
gneurs  angevins,  artistes  ou  lettrés.  René  cultivait  la  poésie 
et  la  peinture  :  tout  aux  amours  de  sa  seconde  femme,  Jeanne 
de  Laval,  il  avait  imaginé,  dans  un  doux  et  fol  transport,  de 
la  célébrer  comme  une  bergère,  tandis  que  lui,  roi  de  Sicile, 
se  donnait  pour  Régnault  le  berger.  Villon  a-t-il  essayé  de 
pénétrer  dans  ce  milieu  raffiné,  parmi  les  poètes  amateurs  de 
la  cour  du  roi  de  Sicile?  C’est  fort  possible.  Dans  tous  les  cas, 
il  n'a  pas  dû  réussir.  C’est  un  fait  que,  plus  tard,  à  maître 
Andry  Couraud,  procureur  à  Paris  du  roi  de  Sicile,  demeu¬ 
rant  rue  Saint-Jacques,  il  adressa  une  vigoureuse  contre-partie 
de  ce  tableau  de  la  vie  champêtre,  une  brutale  et  voluptueuse 
réponse  au  berger  par  excellence  qu’était  alors  Franc  Gontier, 
un  type  de  l'idylle,  le  simple  honnête  homme  des  champs, 
qui  ne  s'est  jamais  incliné  devant  le  tyran,  qui  n’a  pas  fré¬ 
quenté  la  cour,  qui  trouve  dans  le  travail  rustique  toute  sa 
joie,  qui  aime  sa  mie  Hélène,  qui  mange  avec  elle  sur 
l'herbe,  près  du  ruisseau,  du  fromage,  du  lait,  des  fruits  et 
du  pain  bis.  Et  Villon  exposera  à  maître  Andry  Couraud  les 
«  contredits  de  Franc  Gontier  »,  opposant  son  idéal  volup¬ 
tueux  de  citadin  à  la  vie  rustique  du  simple  berger1  : 

Sur  mol  duvet  assis,  ung  gras  chanoine, 

Lez  ung  brasier,  en  chambre  bien  natée, 

A  son  costé  gisant  dame  Sidoine, 

Blanche,  tendre,  polie  et  attintée 
Boire  ypocras,  a  jour  et  a  nuytée, 

Rire,  jouer,  mignonner  et  baisier, 

Et  nu  a  nu,  pour  mieulx  des  corps  s’aisier, 

Les  vy  tous  deux  par  ung  trou  de  mortaise  : 

Lors  je  congneus  que,  pour  dueil  appaisier, 

Il  n’est  trésor  que  de  vivre  a  son  aise. 

Telle  est  la  réponse  de  maître  François  Villon  aux  conseils 


1.  T.,  v.  i4  ?3- 1 482 . 


QO  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECUE 

de  maître  Andry  Gouraud,  tout  autant  qu'à  une  célèbre  pièce 
de  Philippe  de  Vitry  que  Villon  pouvait  bien  savoir  par 
cœur.  Adressée  au  procureur  du  roi  berger,  elle  prend  toute 
sa  valeur  légère  d’ironie. 

Il  est  extrêmement  difficile  de  préciser  l’itinéraire  de 
François  Villon  à  travers  la  France  qu'il  dut  parcourir  en 
partie  entre  iàÙy  et  i/j6i.  Tout  ce  que  nous  savons  à  ce  sujet, 
c’est  le  peu  qu’il  nous  a  dit,  par  la  suite,  dans  son  Testament  ; 
et  l'on  conçoit,  au  surplus,  qu’un  homme  pauvre  comme  il 
était,  vagabond  à  demi,  ne  doive  laisser  que  des  traces  très 
rares  de  son  passage,  et  qui  ne  peuvent  guère  être,  en  prin¬ 
cipe,  que  des  affaires  avec  la  police  ou  la  justice. 

Ce  qui  est  certain,  c’est  que  Villon  savait  bien  qu’il  ne  pou¬ 
vait  pas  rentrer  à  Paris.  Il  dut  donc  exploiter  la  charité  ou  la 
faveur  de  gens  qui  le  connaissaient  moins,  vivant  sans  doute 
de  l’existence  traditionnelle  des  jongleurs  nomades,  entre¬ 
preneurs  de  spectacles,  récitant  leurs  compositions,  qui  mar¬ 
chaient  avec  des  souliers  crevés,  des  robes  déchirées,  hébergés 
par  ceux  qui  ne  fermaient  pas  la  porte  sur  leur  passage  et  les 
écoutaient  chanter  ou  réciter  tandis  que  cuisait  le  dîner.  Le 
pays  où  erra  Villon  s’étend  depuis  Angers,  les  marches  de  la 
Bretagne  et  du  Poitou,  jusqu'en  Dauphiné  probablement.  Car 
il  résulte  de  ses  confidences  qu'il  parcourut  surtout  la  France 
centrale,  en  particulier  le  bassin  de  la  Loire.  Course  indécise, 
comme  l’écheveau  des  eaux  du  fleuve  déployé  autour  de  tant 
dilcs  et  de  grèves  blondes,  parmi  ces  pays  vignobles,  ces 
lentes  ondulations  d'un  grand  et  mouvant  horizon  dont 
Saint-Satur,  avec  son  abbaye,  au  pied  de  la  motte  de  San- 
cerre,  ne  marque  peut-être  pas  le  terme.  Car  Villon  s'est 
donné  pour  un  pauvre  «  mercerot  »  de  Rennes.  Et  peut-être 
a-t-il  porté  la  balle,  comme  colporteur  dans  les  foires,  jus¬ 
qu’en  Bretagne?  Dures  années  pendant  lesquelles  la  Fortune 
l'accable  de  coups  aveugles,  où  il  lutte  contre  la  fatigue,  la 
faim.  Mais  sa  santé  triomphe  de  tant  d'obstacles.  La  lucidité 
et  l’allégresse  de  son  esprit  demeurent ‘les  mêmes.  Il  voit  tant 


LE  PAUVRE  VILLON 


9r 

de  villes,  de  choses,  de  gens  ;  il  entend  combien  de  patois 
et  il  rencontre  des  compagnons  bien  divers  avec  qui  l'on  che¬ 
mine  en  groupe. 

Dans  ce  dur  pèlerinage  de  l’errant,  il  y  a  des  baltes  dont 
les  unes  sont  des  séjours  à  la  cour  de  Blois  et  à  celle  de  Mou¬ 
lins  ;  et  d’autres  des  séjours  dans  quelque  basse-fosse. 

Un  premier  passage  de  François  Villon  à  Blois  se  place  un 
peu  après  la  naissance  de  Marie  d'Orléans  (19  décembre  1 40 7 )  ; 
et  il  semble  qu'au  cours  de  ce  premier  séjour,  François 
fut  même  appointé  par  Charles  d’Orléans,  bonhomme  alors 
tout  grisonnant,  et  qu'il  reçut  aussi  de  lui  des  gages. 
Pourvu  qu'on  eût  de  l’esprit,  on  pouvait  être  apprécié  d’un 
prince  revenu  de  beaucoup  d’illusions,  qui  trouvait  dans  la 
poésie  le  divertissement  qu’il  n’avait  guère  rencontré  dans 
l’existence,  un  raffiné  et  un  précieux  au  demeurant,  mais 
1  homme  de  France  qui  parlait  le  langage  le  plus  frais,  souple 
comme  l’eau  courante  du  ruisseau  à  travers  la  prairie.  Vil¬ 
lon,  sec  et  noir,  vieilli  prématurément,  savait  aussi  se  tenir 
dans  le  monde.  Il  composa  sur  le  thème  de  la  fontaine  tarie  la 
meilleure  des  ballades,  dans  ce  qu’on  a  appelé  assez  impro¬ 
prement  le  «  concours  de  Blois  »,  alors  qu’il  s’agit  plutôt 
d’une  collection  de  pièces  d’album  :  il  trouva  dans  les  con¬ 
tradictions  proposées  par  le  premier  vers  : 

Je  meurs  de  soif  auprès  de  la  fontaine, 

les  mots  qui  le  peignent  mieux  que  tout  portrait  : 

Je  riz  en  pleurs. 

Le  bon  Charles  d’Orléans  avait  trouvé  ce  jour-là  le  maître 
en  poésie  qu'il  n'avait  pas  encore  rencontré.  Villon  sut  entin 
llatter  le  prince  «  clément  »  qui  fit  insérer  cette  composition 
dans  son  cher  livre  de  poésies  où  il  écrivait  de  sa  main.  Ce 
morceau  n’a  pas  été  transcrit  par  Villon,  comme  on  Fa  dit. 
Mais  il  a  été  certainement  copié  sur  ses  propres  papiers.  Et 
]a  pièce  macaronique  qui  suit,  bien  limée  et  spirituelle,. 


92 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


transcrite  de  la  même  petite  écriture  caractéristique,  paraît 
bien  aussi  de  Villon;  elle  nous  le  montre  ayant  feuilleté 
l’album  du  prince  qu’il  nomme  plaisamment  un  <c  saint 
livre  ». 

On  ne  sait  pas  non  plus  très  exactement  à  quel  moment 
on  doit  placer  le  voyage  que  François  Villon  lit  à  Moulins. 
Il  avait  traversé  antérieurement  la  Beauce  quand  il  arriva 
dans  la  gracieuse  cité  des  ducs  de  Bourbon,  la  bonne  ville 
«  d’Espérance  », 

En  cheminant  sans  croix  ne  pille. 

Lejeune  duc  de  Bourbon,  Jean  II,  était  lui-même  un  rimeur 
assez  habile;  et  Moulins,  à  l’instar  de  Blois,  passait  pour  un 
autre  «  séjour  d’honneur  ».  François  Villon  était  en  somme 
originaire  de  ce  pays  par  son  père.  Aussi,  dans  la  charmante 
requête  sous  forme  de  ballade  qu'il  composa  pour  demander 
un  secours,  et  qui  est  restée  un  modèle  du  genre,  du  plus 
espiègle  esprit,  il  ne  manqua  pas  de  rappeler  à  Jean  de 
Bourbon  qu’il  était  «  son  seigneur  »  : 

A  prince  n’a  ung  denier  emprunté, 

Fors  a  vous  seul,  vostre  humble  créature. 

De  six  escus  que  luy  avez  preste, 

Cela  pieça  il  meist  en  nourriture. 

Tout  se  paiera  ensemble,  c’est  droiture, 

Mais  ce  sera  legierement  et  prest; 

Car,  si  du  glan  rencontre  en  la  forest 
D’entour  Patay,  et  chastaignes  ont  vente, 

Paie  serez  sans  delay  ny  arrest  : 

Vous  n’y  perdrez  seulement  que  l’attente... 

Nous  ignorons  pour  quelle  cause  François  Villon  était  dans 
les  prisons  d’Orléans  au  cours  de  l’été  de  i/j6o.  Mais  il  est 
certain  qu’il  en  sortit  à  l’occasion  de  la  première  entrée  de 
Marie  d’Orléans  dans  la  capitale  du  duché.  Et  dans  un  Dit 
étrange,  farci  de  mots  latins,  de  souvenirs  classiques,  il  célébra 
le  port  assuré  de  la  petite  fille  de  trois  ans  qu’il  nommera 
encore  sage  Cassa ndre,  noble  Didon,  belle  Echo,  digne  Judith 


LE  PAUVRE  VILLON 


9^ 

et  chaste  Lucrèce!  Autant  dire  que  Villon  se  battait  les  flancs, 
qu'il  cherchait  surtout  à  montrer  son  érudition  et  ses  lettres, 
qu'il  désirait,  celui-là  qui  signait  déjà  :  «  Yostre  povre  esco- 
lier  Françoys  »,  recouvrer  les  «  gaiges  »  qu’il  avait  eus  jadis 
dans  la  maison  d’Orléans.  Mais  ce  deuxième  séjour  à  Blois  de 
maître  François  devait  être  de  peu  de  durée. 

C'est  encore  dans  une  geôle  que  nous  retrouverons,  l’été 
suivant,  Villon,  dans  la  «  mauvaise  et  dure  »  prison  épisco¬ 
pale  de  Meung-sur-Loire,  sous  la  main  de  Thibaud  d’Auxi- 
gny,  l’évêque  auquel  le  poète  voua  une  haine  atroce.  Non 
loin,  à  Monlpipeau,  Colin  de  Cayeux,  ancien  associé  de  Villon, 
un  Coquillard,  s’était  fait  prendre  ;  les  évêques  d'Orléans  y 
avaient  justice  et  seigneurie.  Et,  vraisemblablement,  Villon 
fut  emprisonné  à  la  suite  de  cette  opération. 

Il  souffrit  terriblement  dans  cette  geôle,  sans  doute  l’étage 
inférieur  de  la  vieille  tour  dite  de  Manassès,  que  dominait  le 
château  de  l’évêque.  Villon  avait  les  dents  bien  longues;  il 
avait  très  faim,  ne  recevant  de  l’évêque  qu’un  peu  d’eau  et 
une  petite  miche  de  pain.  Mais,  sous  le  «  bandeau  de  pierre  » 
que  formaient  les  murs  de  sa  geôle,  Villon  redressait  la  tête, 
aussi  indomptable  qu’incorrigible,  le  dur  et  sec  Villon  :  et, 
si  proche  de  la  mort,  il  trouvait  les  accents  les  plus  âpres,  les 
traits  les  plus  joyeux  pour  demander  à  ses  amis  et  au  nouveau 
prince  des  lettres  de  grâce  qui  le  rendraient  à  la  lumière  du 
jour: 

Aiez  pitié,  aiez  pitié  de  moy, 

A  tout  le  moins,  si  vous  plaist,  mes  amis  ! 

En  fosse  gis,  non  pas  soubz  houx  ne  may, 

En  cest  exil  ouquel  je  suis  transmis 
Par  Fortune,  comme  Dieu  l’a  permis. 

Filles,  amans,  jeunes  gens  et  nouveaulx, 

Danceurs,  saulteurs,  faisans  les  piez  de  veaux, 

Vifz  comme  dars,  agus  comme  aguillon, 

Gousiers  tintans  cler  comme  cascaveaux, 

Le  lesserez  la,  le  povre  Villon  P 


L’évêque  Thibaud  d’Auxigny,  il  le  déchira,  disant  qu’il 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


‘94 

n’était  pas  son  serf,  son  esclave,  pas  plus  qu'il  n’était  sa  biche, 
insinuant  par  là  qu'il  avait  des  mœurs  mauvaises;  s’il  prie 
pour  lui,  c’est  pour  réciter  le  psaume  où  l’on  peut  lire:  «  Que 
ses  jours  soient  peu  nombreux  et  qu’un  autre  reçoive  son 
évêché.  »  Villon  l’insulte,  le  nomme  Tacque  Thibaud,  du 
nom  d’un  favori  du  duc  de  Berry,  un  voleur  détesté  du  peuple, 
et  un  infâme.  Tout  ce  que  nous  savons  de  Thibaud  d’Auxigny 
donne  à  croire  qu’il  fut  surtout  un  rigide  observateur  de  ses 
droits  et  du  droit,  respectant  la  discipline  et  la  faisant  respecter, 
qui  se  montra  particulièrement  âpre  et  avare.  Mais  le  droit  est 
souvent  la  cruauté  même.  Quoi  qu’il  en  soit,  Villon  avait 
poussé  un  cri  joyeux,  comme  prophétique  :  un  prince  nouveau 
venait  de  succéder  au  «  grant  Charles  »  :  c’était  le  roi  Louis  XI. 
Las  des  fêtes  de  Paris,  défiant  de  son  naturel,  il  désirait  gagner 
le  plus  tôt  possible  son  cher  pays  de  Touraine. 

Louis  chemina  avec  le  vieux  duc  d’Orléans;  et  le  roi  de 
France  entra  dans  la  capitale  de  son  duché,  le  3o  sep¬ 
tembre  1 46 1 .  La  route  qui  menait  à  Tours  passait  par  Meung. 
De  droit  les  prisonniers  étaient  délivrés  en  signe  de  joyeux 
avènement.  C’est  ainsi  qu’en  cette  saison  d’automne  François 
Villon  put  revoir  la  lumière  du  jour  et  que  nous  devons  au  roi 
Louis  XI  le  Grant  Testament.  Car,  après  quelques  formalités 
d’usage,  au  terme  de  cinq  ans  d’exil,  Villon  put  rentrer  dans 
Paris. 


* 

*  * 

Villon  revenait  à  Paris  bien  changé,  mûri  par  l’expérience, 
obsédé  par  l'idée  d’une  mort  prochaine  à  laquelle  il  avait 
échappé  plusieurs  fois  comme  par  miracle.  Il  est  dans  sa 
trentième  année,  et  il  a  bu  toutes  ses  hontes.  Il  vient  de  faire, 
tapi  dans  un  coin,  comme  un  chien,  le  plus  pathétique  des 
examens  de  conscience  dans  son  «  Débat  du  Cuer  et  du  Corps  », 
qui  date  de  l'année  1 46 1 .  Là,  il  a  vraiment  mis  son  cœur  à  nu. 
Et  François  a  conclu  sans  espérance  :  chacun  porte  son  far- 


LE  PAUVRE  VILLON  q5 

deau  dans  la  vie  ;  l'iniluence  de  la  planète  de  Saturne,  l'astre 
des  malchanceux,  a  fait  le  mien  plus  lourd  : 

Qu’est  ce  que  j’oy?  —  Ce  suis  je.  —  Qui?  —  Ton  cuer, 

Qui  ne  tient  mais  qu'a  ung  petit  filet  : 

Force  n’ay  plus,  substance  ne  liqueur, 

Quant  je  te  voy  retraict  ainsi  seulet, 

Com  povre  chien  tapy  en  reculet.  — 

Pour  quoy  est  ce?  —  Pour  ta  folle  plaisance.  — 

Que  t’en'chault  il?  —  J’en  ay  la  desplaisance. — 

Laisse  m’en  paix!  —  Pour  quoy?  —  J’y  penseray.  - — 

Quant  sera  ce?  —  Quant  seray  hors  d’enfance.  — 

Plus  ne  t’en  dis.  —  Et  je  m’en  passeray  !...  — 

Veulx  tu  vivre?  —  Dieu  m’en  doint  la  puissance  !  — 

Il  te  fault...  —  Quoy  ?  —  Remors  de  conscience, 

Lire  sans  fin.  —  En  quoy?  —  Lire  en  science, 

Laisser  les  folz  !  —  Bien  j’y  adviseray.  — 

Or  le  retien  !  —  J’en  ay  bien  souvenance.— 

N'  atens  pas  tant  que  tourne  a  desplaisance. 

Plus  ne  t’en  dis.  —  Et  je  m’en  passeray. 


C’est  dans  cette  disposition  d’esprit,  sur  la  voie  de  la  con¬ 
naissance  du  bien  plutôt  que  sur  le  chemin  du  bien  lui-même, 
sceptique  aussi  sur  l'efficacité  des  conseils  de  son  cœur,  que 
Villon  gagna  son  cher  Paris. 

Il  ne  dut  pas  d'ailleurs  s'y  montrer  bien  brillant  ;  nous 
avons  même  lieu  de  croire  qu’il  s'y  cacha  tout  d’abord. 

C’est  à  Paris  qu'il  écrivit  le  Testament  en  1461,  probable¬ 
ment  au  cours  de  l'hiver.  Peut-être  tomba-t-il  malade,  et  de 
cette  situation  a-t-il  tiré  l'idée  de  son  poème.  Villon  était 
dans  tous  les  cas  vieilli  ;  il  toussait,  avait  perdu  cheveux  et 
sourcils,  ressemblait  exactement  à  un  navet  qu’on  vient  de 
peler.  Il  se  cachait,  car,  assurait-il,  celui  qui  aurait  découvert 
son  gîte,  le  lit  sur  lequel  il  était  couché,  se  serait  montré 
plus  fort  que  le  devin  auquel  on  s'adressait  en  ce  temps-là 
pour  retrouver  les  objets  perdus.  Mais  il  avait  beau  voir  clair 
dans  sa  conscience,  déclarer  qu’il  11e  serait  plus  un  voleur, 
comme  il  l  avait  été,  par  faiblesse,  par  «  lâcheté  »,  citer  Paul, 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


96 

parler  gravement  à  ses  compagnons  qu’il  ne  nomme  plus 
de  «  beaux  enfants  »  couronnés  de  chapeaux  de  roses,  mais 
des  fous,  des  malheureux,  on  voit  surtout  que  Villon  s'exhor¬ 
tait  au  bien,  criant  à  tout  propos  :  «  Loué  soit  le  doulx  Jésus- 
Christ  ».  Comme  il  se  sentait  faible,  avec  cette  inconstance 
dans  le  cœur,  comme  un  ver  qui  ronge  le  fruit  : 

Rien  ne  hais  que  perseverance  ! 

Quel  passé  remontait  en  lui,  avec  sa  vieille  vie  mauvaise, 
des  habitudes  déjà  anciennes  qui  tout  à  coup  doivent  emporter 
les  faibles  remparts  dont  il  a  cru  fortifier  sa  conscience!  Ce 
qui  n’était  pas  mal  vu  d'ailleurs.  Car,  après  ces  belles  pro¬ 
testations  d’honnêteté,  nous  retrouvons  François  Villon 
prisonnier  au  Châtelet  «  pour  un  certain  vol  dont  il  était 
chargé»,  le  2  novembre  1/162. 

Sans  doute  l’affaire  n’était  pas  bien  grave,  puisqu’il  est 
question,  presque  immédiatement,  de  sa  mise  en  liberté.  Mais 
cette  arrestation  eut  pour  Villon  une  conséquence  qu’il 
redoutait  sans  doute  et  qui  était,  vraisemblablement,  la  raison 
pour  laquelle  il  se  cachait  :  elle  réveilla  la  vieille  affaire  du 
vol  du  collège  de  Navarre  et  dévoila  sa  présence  à  Paris.  On 
l’ignorait  alors  ;  car  le  bedeau  de  la  Faculté  de  Théologie, 
maître  Laurens  Poutrel,  qui  appartenait  à  la  communauté 
de  Saint-Benoît  et  demeurait  non  loin  du  cloître,  rue  des 
Noyers,  à  l’enseigne  de  Sainte-Marie-Madeleine,- aurait  bien  su 
l’y  découvrir.  Et  si  François  Villon  avait  pris  une  lettre  de 
rémission  après  sa  sortie  de  la  geôle  de  Meiing,  cette  grâce  ne 
le  mettait  pas  à  l’abri  des  restitutions  matérielles  de  son  vol. 
A  la  lin  de  l'année  1 458 ,  quand  fut  arrêté  Guy  Tabary,  la 
Faculté  avait  composé  avec  sa  mère,  pour  la  somme  de  5o  écus 
d’or  payables  en  deux  termes.  La  mère  de  Tabary,  la  pauvre 
mère  de  ce  mauvais  clerc,  paya  l’année  suivante  le  complé¬ 
ment  de  la  somme,  moyennant  promesse  de  laquelle  son  fils 
avait  été  mis  en  liberté.  L’important  pour  la  Faculté  était  de 
rentrer  dans  son  argent.  Ainsi,  au  moment  où  François  Villon 


LE  PAUVRE  VILLON 


97 


allait  être  élargi  du  Châtelet,  la  Faculté  de  Théologie  fit  oppo¬ 
sition  à  la  délivrance  du  voleur  de  ses  écus  ;  elle  délégua 
maître  Laurens  Poutre]  pour  négocier  avec  le  prisonnier  qui 
fut  interrogé  sur  cette  vieille  et  pénible  affaire.  François 
Villon  dut  faire  alors  des  aveux  complets.  Laurens  Poutrel 
n’ignorait  pas  que  François  avait  encore  à  Paris  des  amis 
influents  et  des  parents.  Poutrel  connaissait  bien  Guillaume 
de  Villon  qui  avait  déjà  tiré  maître  François  de  maints  bouil¬ 
lons.  La  mère  du  poète,  la  pauvre  femme,  qui  n’était  pas  plus 
riche  que  la  mère  du  mauvais  clerc  Tabary,  mais  qui  l’aimait 
d'un  si  tendre  et  robuste  amour,  ferait  certainement  quelque 
chose  pour  lui. 

Ce  qui  est  certain,  c’est  qu’avant  le  7  novembre  1462, 
Laurens  Poutrel  obtint  de  François  Villon  la  promesse  que 
celui-ci  rendrait  les  120  écus  d’or  dans  le  délai  de  trois  ans: 
moyennant  quoi  il  fut  élargi. 

Ainsi  le  pauvre  Villon  devait  payer  4o  écus  par  an  à  la 
Faculté  sous  peine  de  se  voir  emprisonné  de  nouveau  !  Sans 
doute,  il  pouvait  arriver  à  trouver  cette  somme,  puisque 
Laurens  Poutrel  lui  faisait  ce  crédit:  le  vieux  bedeau,  qui  le 
connaissait  bien,  n’aurait  pas  été  sa  dupe.  Mais  il  faut  avouer 
que,  pour  un  homme  qui  commençait  à  se  reprendre,  c’était 
là  une  charge  écrasante  qui  pouvait  bien  le  décourager.  Le 
vol  du  collège  de  Navarre  fut  le  plus  grand  malheur  de 
Villon,  comme  il  reste  sa  plus  lourde  faute.  Jamais  il  ne  pourra 
échapper  aux  conséquences  de  cette  lamentable  affaire. 

Le  pauvre  François  retourna  vraisemblablement  demeurer 
dans  sa  chambre  d’écolier,  au  cloître  Saint-Benoît  ;  il  ne 
devait  jouir  que  d’un  mois  de  liberté.  Mais  il  faut  reconnaître 
que  dans  l’affaire  qui  l’amena,  une  fois  de  plus,  devant  le 
Châtelet,  François  Villon  n'avait  joué  presque  aucun  rôle. 
L’astre  de  Saturne  le  poursuivait  de  sa  maléfique  inlluence. 

François  avait,  en  ce  temps-là,  lié  connaissance  avec  un 
certain  Robin  Dogis,  qui  demeurait  rue  de  la  Parcheminerie, 
à  l’enseigne  du  Chariot,  presque  au  coin  de  la  rue  de  La 


11.  -  7 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


98 

Harpe.  Ce  Robin  Dogis  avait  pour  ami  un  nommé  Hutin  du 
Moustier,  qui  n’était  pas  plus  mauvais  qu’un  autre,  et  qui 
sera  même  plus  tard  sergent  à  verge  au  Châtelet.  Mais,  parmi 
les  fréquentations  de  Dogis,  on  remarquait  un  clerc  querel¬ 
leur  et  violent,  Rogier  Pichart,  un  de  ces  hommes  qui  ont 
toujours  l’insulte  à  la  bouche  et  en  viennent  facilement  aux 
coups. 

Or,  un  soir,  François  Villon  gagna  la  rue  de  la  Parchemi- 
nerie  (la  ruelle  étroite  qui  s’étendait  entre  la  rue  du  Petit- 
Pont  et  la  grand’rue  de  La  Harpe,  où  habitaient  les  parche- 
miniers  et  sur  laquelle  ouvraient  des  échoppes  de  scribes  et 
d’écrivains);  et  il  demanda  à  Robin  Dogis  s’il  ne  lui  donne¬ 
rait  pas  à  souper.  Certainement  il  n’avait  pas  de  quoi  manger 
ce  soir-là.  Robin  Dogis  se  montra  disposé  à  satisfaire  à  sa 
demande;  avec  eux  vinrent  souper  Rogier  Pichart  et  Hutin 
du  Moustier.  Quand  le  repas  fut  fini,  il  pouvait  être  sept  ou 
huit  heures  du  soir.  On  quitta  la  maison  de  Dogis  pour  se 
rendre  dans  la  chambre  de  maître  François,  bien  vraisembla¬ 
blement  la  chambre  d’écolier  qu’il  avait  toujours  eue  au 
cloître  Saint-Benoît,  car  Villon  monta  la  rue  Saint-.lacques 
avec  ses  trois  compagnons. 

11  y  avait  là,  à  main  gauche,  touchant  à  la  taverne  de  la 
Mule,  et  presque  en  face  de  l’entrée  du  couvent  des  Mathurins, 
l’écritoire,  c’est-à-dire  la  boutique  de  maître  François  Ferre- 
bouc,  notaire  pontifical,  un  de  ces  nombreux  notaires  qui 
exerçaient  en  France  leur  office  par  privilège  du  pape,  au 
grand  dam  des  notaires  royaux  et  du  Châtelet,  et  qui  authen¬ 
tiquaient  leurs  actes  en  y  dessinant  la  clef  de  saint  Pierre.  Les 
actes  étaient  alors  si  longs  que,  malgré  le  règlement  du 
couvre-feu,  les  notaires  étaient  autorisés  à  travailler  le  soir; 
et  souvent  on  voyait  dans  la  nuit  des  lumières  brillera  leur 
auvent,  éclairant  de  jeunes  clercs  penchés  sur  leurs  rouleaux. 
Vénérable  et  discrète  personne  maître  François  Ferrebouc 
était  un  homme  considérable,  établi  rue  Saint-Jacques  en  i45i, 
qui  pouvait  bien  connaître  Villon.  Étudiant  à  Paris,  licencié 


LE  PAUVRE  VILLON 


99 


en  décret,  prêtre,  jouissant  des  bénéfices  de  plusieurs  chapel¬ 
lenies,  il  possédait  diverses  maisons  dans  la  ville.  Il  figure 
parmi  les  notaires  qui  transcrivirent  le  Procès  de  Réhabilita¬ 
tion  de  Jeanne  d’Arc;  et,  comme  scribe  de  l’official  de  Paris, 
il  avait  assisté  à  l’interrogatoire  de  Guy  Tabary,  le  voleur  du 
collège  de  Navarre.  Au  demeurant,  maître  François  Ferrebouc 
était  un  lettré,  un  homme  «  parfait  »  au  dire  de  l’humaniste 
Gaguin;  un  ami  des  plus  riches  familles  parisiennes  et  des 
gens  du  Châtelet. 

Or,  Rogier  Pichart,  le  clerc  querelleur,  voyant  de  la 
lumière  à  l’auvent  de  l’écritoire  de  Ferrebouc,  s’arrêta  à  la 
fenêtre,  commença  à  se  moquer  des  scribes  qui  travaillaient; 
il  cracha  dans  leur  chambre.  Les  clercs  sortent  dans  la  nuit, 
avec  la  chandelle  allumée,  interrogeant  :  «  Quels  paillards 
sont-ce  là?  »  Mais  Pichart  leur  demanda  s’ils  voulaient 
«  acheter  des  llùtes  »  :  sans  doute,  il  entendait  leur  montrer 
de  quel  bois  ces  flûtes  étaient  faites,  puisqu’il  s’apprêtait  à 
les  battre.  11  y  eut  mêlée  et,  au  cours  de  la  rixe,  les  clercs  de 
Ferrebouc  s’emparèrent  de  Hutin  du  Moustier,  le  traînèrent 
dans  l’hôtel  aux  cris  de  :  «  Au  meurtre!  on  me  tue!  je  suis 
mort!  »  Alors  on  vit  maître  François  Ferrebouc  sortir  de  la 
maison  et  pousser  si  rudement  Robin  Dogis  qu’il  le  fit  rouler 
par  terre;  mais  dès  qu’il  se  fut  relevé,  Dogis  frappa  d’un 
coup  de  dague  la  discrète  et  vénérable  personne  du  notaire. 
Après  quoi  Robin  Dogis  rejoignit  Rogier  Pichart  qui  s’était 
enfui  dans  l’église  Saint-Renoît-le-Rétourné,  où  l’avait  déjà 
sans  doute  précédé  Villon.  Là,  Dogis  lui  fit  de  sanglants 
reproches,  déclarant  au  clerc  querelleur,  cause  de  l’affaire 
dont  il  prévoyait  déjà  toutes  les  funestes  conséquences,  qu’il 
n'était  qu’un  très  mauvais  paillard.  Sur  quoi  Robin  Dogis 
s’en  retourna  coucher  en  sa  maison  de  la  rue  de  la  Parche- 
minerie,  tout  marri  aussi  de  son  aventure. 

François  Villon  et  Hutin  du  Moustier  furent  arrêtés  tout  de 
suite  et  emprisonnés  au  Châtelet  ;  les  autres  s’absentèrent  ou 
se  mirent  en  franchise  dans  des  couvents. 


IOO 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Cette  prison  du  Châtelet  fut  très  rude  pour  François 
Villon.  Ce  n'était  plus  le  Châtelet  dont  il  avait  jadis  connu  le 
personnel.  Tout  avait  changé  avec  le  nouveau  roi.  Le  prévôt 
de  Paris,  Robert  d’Estouteville,  avait  été  «  désappointé  », 
ainsi  que  la  plupart  des  serviteurs  de  Charles  VII.  Jacques 
de  Villiers,  seigneur  de  lTslc-Adam,  avait  été  créé  garde  de 
la  Prévôté  à  sa  place.  Martin  de  Bellefaye,  le  lieutenant  cri¬ 
minel  indulgent  aux  joueurs  de  farces,  avait  été  remplacé  par 
Pierre  de  La  Dehors,  l'un  des  maîtres  jurés  de  la  Grande 
Boucherie,  l’ennemi  né  des  clercs.  Et  Ferrebouc  ne  comptait 
que  des  amis  parmi  ce  personnel.  La  Dehors  y  fit  mettre 
durement  à  la  question  de  l’eau  François  Villon.  Et  Jacques 
de  Villiers,  seigneur  de  Flsle-Adam,  près  Pontoise,  n’avait 
aucun  motif  d'indulgence  pour  un  clerc  protégé  par  son 
prédécesseur. 

Pour  avoir  été  le  témoin  d’une  rixe  où  Ferrebouc  avait  en 
somme  reçu  une  blessure  légère,  François  Villon  fut  condamné 
à  mort,  à  être  «  étranglé  et  pendu  au  gibet  de  Paris  ». 
Allait-il  être  lui-même  un  de  ces  pendus  dont  la  vision 
terrible  a  sans  doute  hanté  son  esprit  depuis  l’enfance?  Telle 
était  la  question.  Certes,  c’était  là  une  injustice,  une  «  tri¬ 
cherie  »  comme  il  dira.  Il  prit  froidement  la  chose  horrible, 
et  même  cyniquement,  à  en  juger  par  le  quatrain,  son  adieu 
au  monde  : 

Je  suis  Françoys,  dont  il  ms  poise, 

Né  de  Paris  emprès  Pontoise, 

Qui  d’une  corde  d’une  toise 
Sçaura  mon  col  que  mon  cul  poise! 

Mais  un  instant  après,  François  était  tout  indigné  à  la 
pensée  de  la  cruauté,  de  1  injustice  de  l’arrêt  du  prévôt.  Il  se 
débattait  comme  une  bête  qui  défend  sa  peau.  Bien  qu’il  y 
eût  certain  risque  à  le  faire  (le  plus  souvent  le  Parlement 
confirmait  les  peines  de  la  Prévôté  en  y  ajoutant  une  amende), 
Villon  appela  de  la  sentencede  Jacques  Villiers  de  l’Isle-Adam 
devant  le  Parlement  de  Paris.  Le  5  janvier  1 463  (n.  st.)  la 


LE  PAUVRE  VILLON 


IOI 


cour  cassait  le  jugement  du  Châtelet  en  ce  qui  concernait  la 
pendaison  ;  mais  elle  maintenait  qu’à  cause  de  sa  «  mauvaise 
vie  »,  en  raison  de  son  passé  chargé  de  condamnations,  Fran¬ 
çois  Villon  devait  être  banni  pour  dix  ans  de  la  ville  et  prévôté 
de  Paris. 

François  exultait;  et  c’est  un  fait  qu'en  apprenant  la  peine 
adoucie  qui  le  frappait,  il  adressa  à  Etienne  Garnier,  clerc  de 
la  geôle,  une  de  ses  plus  joyeuses  ballades  : 

Que  vous  semble  de  mon  appel, 

Garnier?  Feis  je  sens  ou  folie? 

Toute  beste  garde  sapel; 

Qui  la  contraint,  efforce  ou  lie, 

S’  elle  peult,  elle  se  deslie. 

Quant  donc  par  plaisir  voluntaire 
Chantée  me  fust  ceste  omelie, 

Estoit  il  lors  temps  de  moy  taire? 

11  trépignait  comme  un  enfant;  faisant  allusion  à  l’origine 
de  La  Dehors,  il  bafouait  le  boucher  qu’il  était  doublement, 
donnant  un  éloge  bien  senti  à  sa  propre  philosophie  : 

Prince,  se  j’eusse  eu  la  pepie, 

Pieça  je  feusse  ou  est  Clotaire, 

Aux  champs  debout  comme  une  espie.. . 

Et  François  adressait  aussi  à  la  cour  souveraine,  «  mere 
des  bons  et  seur  des  benois  anges  »,avec  tous  ses  remercie¬ 
ments,  une  requête  pour  obtenir  un  délai  de  trois  jours  qui 
lui  semblait  nécessaire  pour  dire  adieu  aux  siens  et  recueillir 
un  peu  d'argent. 

Si  cette  requête  fut  agréée  (il  est  tout  à  fait  vraisemblable 
quelle  l’a  été),  maître  François  dut  quitter  Paris  le 
8  janvier  1 463 ,  muni  d’un  peu  d’argent  que  put  lui  procurer 
par  exemple  Guillaume  de  Villon. 

Il  disparut  dans  le  mystère,  empruntant  sans  doute  la  route 
du  sud,  celle  qu’il  avait  déjà  suivie,  interdit  de  séjour  à  Paris 
et  dans  ses  environs  jusqu’en  1 4y3 ,  toujours  justiciable  du 
roi,  dans  une  sorte  de  prison  tacite. 


102 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Suivant  une  anecdote  rapportée  par  Rabelais  au  Quart  livre 
de  son  Pantagruel  (entre  i545  et  1 552  par  conséquent),  mais 
dont  la  tradition  peut  remonter  un  peu  plus  haut,  au  temps 
où  Rabelais  entra  au  couvent  des  Cordeliers,  à  Fontenay-le- 
Comte  (il  en  sortit  vers  i524),  François  Villon  se  serait  réfugié 
au  couvent  de  Saint-Maixent,  travaillant  à  la  rédaction  d’une 
Passion  en  langage  poitevin  qu’il  aurait  mise  en  scène  à 
l'issue  des  foires  de  Niort.  Mais  il  demeure  bien  étonnant  que 
maître  François  ait  fait  de  vieux  jours  sans  avoir  produit 
quelque  œuvre  nouvelle  où  il  n’aurait  pas,  toujours  et  tou¬ 
jours,  parlé  de  lui-même.  Il  est  à  craindre  que  la  tradition 
recueillie  par  Rabelais  ne  soit  influencée,  comme  tout  ce  que 
nous  savons  alors  sur  Villon,  par  les  Repues  franches,  recueil 
célèbre  de  colportage  qui  circula  vers  i5oo,  un  peu  après  le 
grand  succès  d’imprimerie  que  remportèrent  les  vers  de 
Villon  parus  chez  Pierre  Levet  à  Paris,  en  i4S9,sousle  titre: 
Le  grant  testament  villon  et  le  petit.  Son  codicille.  Le  jargon 
et  ses  balades. 

* 

Voilà  le  peu  que  nous  savons  de  la  vie  de  François  Villon  : 
autant  dire  qu'elle  est  comme  inconnue.  Les  milieux  que 
Villon  a  traversés,  les  personnages  qu’il  a  nommés,  Paris  où 
il  a  beaucoup  erré,  avant  1 456 ,  nbus  sont  par  ailleurs  par¬ 
faitement  connus.  Et  je  me  suis  jadis  donné  à  moi-même  le 
plaisir  secret  de  les  faire  revivre. 

Non  pas  le  Paris  que  Victor  Hugo  a  peint  dans  sa  Notre- 
Dame,  d’après  Sauvai  et  Du  Breul,  et  dont  la  stylisation,  d’un 
pittoresque  lyrique  d'ailleurs  admirable,  m’a  toujours  paru 
beaucoup  plusproche  du  temps  de  Louis  XIII  que  de  l’époque 
de  Louis  XI  ;  mais  un  Paris  fait  d’après  les  miniatures  contem¬ 
poraines,  avec  la  nomenclature  de  ses  rues,  leurs  couloirs  et 
leurs  odeurs,  leurs  enseignes,  leurs  habitants  qui  ont  encore 
l’accent  de  cette  province  qu’était  en  quelque  sorte  le  Paris 
d’alors.  Un  Paris  qui  fait  davantage  penser  à  l'art  parisien 


LE  PAUVRE  VILLON 


io3 


que  distinguent  assez  facilement  ceux  qui  ont  étudié,  par 
exemple,  les  enluminures  ou  les  ivoires  de  ce  temps:  l’article 
de  Paris  du  temps  de  Charles  VI.  Un  Paris  que  les  gens  du 
seizième  siècle  ne  connaissaient  déjà  plus  et  que  Clément  Marot 
prendra  le  sage  parti  d'ignorer,  en  i533  :  «  Quant  a  l’industrie 
des  lays  qu’il  feit  en  ses  testamens  pour  suffisamment  la 
congnoistre  et  entendre,  il  fauldroit  avoir  esté  de  son  temps 
a  Paris,  et  avoir  congneu  les  lieux,  les  choses  et  les  hommes 
dont  il  parle...  »  Car  Villon,  d’origine  provinciale,  est  tout  de 
même  l’irrespectueux  badaud  parisien  à  qui  rien  n’en  impose  : 

Né  de  Paris...  emprès  Pontoise. 

La  ville  si  petite  alors,  mais  qui  paraissait  immense  aux 
hommes  de  son  temps,  a  nourri  son  œuvre  ironique.  Et 
Villon,  que  l’on  connaissait  pendant  sa  vie  dans  un  cercle 
assez  restreint,  y  a  rencontré  la  gloire  posthume.  Les  éditions 
du  Petit  et  du  grant  testament  se  sont  multipliées  sur  les  ponts 
Saint-Michel  et  de  Notre-Dame,  dans  les  rues  de  la  Juiverie 
et  Saint-Jacques,  là  même  où  il  avait  tant  A^agué.  Et  assez  peu 
de  temps  après  la  disparition  mystérieuse  du  poète,  Pathelin 
et  les  Repues  franches  y  répandront  la  légende  parisienne  de 
l’écornilleur. 

Mais  le  Paris  de  François  Villon  n’était  déjà  plus  le  beau 
«  Paris  sans  pair  »  du  temps  de  Charles  VI,  celui  d’Eustache 
Deschamps  et  de  Christine  de  Pisan,  celui-là  que  vit  encore 
Pierre  de  Nesson  autour  du  duc  de  Berry.  C’était  un  Paris 
très  gai,  très  vivant  tout  de  même,  qui  sortait  de  ses  ruines, 
de  ses  misères,  de  l’occupation  étrangère  par  la  garnison 
anglaise  du  Châtelet  qui  était  haïe,  où  rapidement  les  maisons 
ruineuses  avaient  été  relevées,  où  les  grands  bourgeois,  les 
parlementaires,  les  gens  de  finances,  tous  les  petits  «  royeteaux 
de  grandeur  »  habiteront  de  somptueuses  maisons  ou  res¬ 
taureront  leurs  anciennes  demeures.  On  écoute  les  joyeuses 
sonneries  de  cloches  dont  on  a  été  privé  si  longtemps.  On 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


104 

s  amuse  dans  une  ville,  dévastée  jadis  par  la  misère  et  les  épi¬ 
démies,  quand  cinquante  mille  personnes  mouraient  dans  une 
année  (i438).  Les  églises,  celles  des  monastères  à  la  mode,  sont 
fréquentées  par  de  jolies  Parisiennes,  assises  sur  le  «  bas  du 
pli  de  leur  robe  »,  autour  desquelles  tournent  les  galants.  Et 
les  blanches  et  charnues  Parisiennes,  aux  tétons  aigus  et  aux 
belles  fesses,  étaient  proverbialement  célèbres. 

Ce  rythme  de  fête,  si  vif,  qui  anime  le  huitain  de  Villon, 
est  le  rythme  de  ce  Paris,  comme  1  atmosphère  de  la  Loire 
alanguit  et  anoblit  maître  Alain,  comme  le  rellet  doré  de  la 
tapisserie  de  Bourgogne  inspire  et  dessèche  le  pauvre 
Michault. 

Mais  on  était  alors  Parisien  d’un  quartier,  d’une  paroisse. 
Les  femmes  y  avaient  bon  bec.  Chacun  se  connaissait.  Les 
langues  venimeuses  injectaient  leurs  poisons  dans  les  chairs 
vivantes.  Les  commères  des  rues  se  montraient  pareilles  aux 
sangsues.  Les  hommes  sacraient,  échangeaient  des  injures. 
Et  les  gens  de  la  Loire  et  les  Picards,  parlant  des  dialectes 
dans  lesquels  furent  écrites  tant  d'œuvres  littéraires,  recon¬ 
naissaient  à  Paris  un  accent  très  caractérisé  dont  un  strict 
humaniste,  Henry  Estienne,se  moquait  :  «  mon  frere  Piarre, 
mon  frere  Robart,  la  place  Maubart  »  :  «  Et  toutefois  nostre 
Villon,  un  des  plus  éloquents  de  ce  temps  la,  parle  ainsi.  » 
C’est  vrai  qu’il  fera  rimer  Robert  et  poupart,  Montmartre  et 
tertre,  moine  et  Seine,  V alérien  et  an.  Villon  a  parlé  en  effet  le 
langage  de  la  rue,  celui  des  gens  qui  crient  les  denrées.  Il 
nommera  un  «  jacobin  »  un  crachat  blanc.  Delà  ville,  il  sait 
tout,  les  légendes  aussi,  par  exemple  celle  du  rusé  Buridan. 

Et  Paris  nocturne,  comme  François  Villon  l’a  aimé!  De 
nombreux  documents  nous  permettent  d’imaginer  l'aspect  de 
ses  nuits,  si  noires,  silencieuses,  quand  le  couvre-feu  avait 
sonné,  à  Notre-Dame  à  sept  heures,  dans  les  autres  églises  à 
huit;  et  la  cloche  de  Sorbonne,  maître  François  l’entendait  à 
neuf  heures,  dans  sa  chambre  du  cloître,  annonçant  le  couvre- 
feu  à  l’Université.  Alors  les  tavernes  étaient  fermées;  parfois 


LE  PAUVRE  VILLON 


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une  chandelle  brillait  à  l’échopped’un  notaire.  Le  chevalier  du 
guet  fait  sa  ronde  avec  ses  piétons  qui  vont  à  tâtons,  touchant 
de  la  main  les  devantures,  par  les  rues  étroites,  gluantes.il  n’y 
a  plus  que  les  avinés  pour  errer  dans  les  rues;  le  marchand 
d'oublies  qui  porte  dans  son  couffin  les  gaufres  que  l’on 
joue  à  la  taverne  et  qui  pousse  son  cri;  les  amoureux,  les 
voleurs,  les  mauvais  écoliers  qui  errent,  tirent  les  sonnettes, 
décrochent  les  enseignes  qui  s’effondrent  avec  fracas;  les 
pauvres  qui  dorment  sous  les  auvents,  dans  les  bateaux  de 
foin,  avec  tous  les  gens  maigres,  velus  et  morfondus. 

Dans  les  rues,  on  doit  circuler  avec  une  lanterne  de  corne; 
mais  l’on  porte  souvent  un  bâton,  une  dague  ou  une  épée  au 
mépris  des  ordonnances.  On  s’interpelle  de  loin,  craintive¬ 
ment,  la  main  sur  la  dague,  la  pierre  prête  à  voler.  Et  les 
amoureux,  sous  les  fenêtres  de  leur  dame,  claquaient  des 
dents  et  chantaient  des  aubades  dont  on  pouvait  bien  rire 
son  saoul.  Les  clercs,  qui  reprenaient  en  chœur  des  chansons 
ironiques  ou  satiriques  sur  Lune  ou  l’autre,  reçoivent  sur 
la  tête  le  contenu  des  pots  à  uriner.  Et  souvent  aussi  ces 
équipées  se  terminaient  dans  des  maisons  en  ruines  ou  dans 
des  jardins  abandonnés... 

Et  Paris  aussi,  dans  la  lumière  du  jour  et  les  bruits  du 
travail,  avec  ses  odeurs  caractéristiques  d’immondices,  de 
triperies,  de  boucheries,  de  poissons  de  mer  et  d’herbes.  Un 
Paris  où  les  ruelles  de  la  montagne  Sainte-Geneviève  ont 
épousé  la  trace  des  sentiers  de  vignes,  avec  ses  ponts  couverts 
de  maisons  :  la  Cité,  qui  était  une  île  sonnante, avec  la  cathé¬ 
drale,  l’official ité,  le  cloître  et  le  Palais,  ses  petites  paroisses, 
ses  tavernes  ;  la  ville  enfin,  les  geôles  du  Châtelet,  la  Grande 
Boucherie,  les  Halles  et  ses  tavernes,  les  rues  commerçantes, 
et  surtout  le  cimetière  des  Innocents,  cette  Terre  Sainte  de 
de  Paris  qui  est  la  promenade  bruyante  dece  temps-là,  où  l’on 
donnait  des  spectacles,  où  l'on  écoutait  les  prêches  devant 
la  danse  macabre,  où  les  petits  marchands  étalaient  devant 
les  charniers  chargés  d’ossements  et  exposaient  leur  camelote 


ïo6  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

jusque  sur  îes  tombes,  où  les  filles  et  les  galants  se 
donnaient  rendez-voüs,  où  les  chiens  erraient  et  levaient  la 
patte  contre  les  orgueilleux  monuments.  Un  beau  lieu  de 
méditations,  d'agitation  spirituelle  pour  un  homme  comme 
Villon 1  : 

Icy  n’y  a  ne  ris  ne  jeu. 

Que  leur  vault  il  avoir  chevances, 

N’en  grans  lis  de  parement  jeu, 

Engloutir  vins  en  grosses  pances, 

M  ener  joye,  lestes  et  dances, 

Et  de  ce  prest  estre  a  toute  heure  ? 

Toutes  faillent  telles  plaisances, 

Et  la  coulpe  si  en  demeure. 

Quant  je  considéré  ces  testes 
Entassées  en  ces  charniers... 

Car  de  ces  ossements  Villon  fera  un  bon  legs  pour  les 
aveugles  des  Quinze-Vingts,  chargés  par  lui  de  désigner 
parmi  ces  trépassés  les  mauvais  des  bons. 

Mais,  parmi  les  vivants,  quand  il  erre  dans  les  rues  de  Paris 
aux  enseignes  réjouissantes,  et  qui  le  divertiront  comme  le 
grand  enfant  qu’il  est  toujours  demeuré,  Villon  fait  des  juge¬ 
ments. 

Il  juge,  on  peut  le  dire,  sévèrement,  comme  il  a  été  jugé. 
Ces  victimes  sont  les  légataires  dont  les  physionomies,  les 
tics  inoubliables,  nous  apparaissent  comme  dans  l’encadre¬ 
ment  de  leurs  auvents  :  les  besogneux  en  procès,  les  gros 
financiers  chevaucheurs  de  grasses  mules,  les  benêts,  les 
maris  trompés,  les  taverniers  à  qui  il  doit  de  l'argent,  tous 
les  vieux  richards,  les  avares,  les  sympathiques  ivrognes, 
tous  les  nez  rouges  et  les  yeux  pleurants,  les  religieux  titu¬ 
bant  ou  paillards,  ceux  qui  l’ont  aidé  ou  bien  lui  ont  refusé 
un  secours.  Car  ce  fut  là,  semble-t-il,  toute  sa  morale. 


i .  T. ,  v.  1736- 1745. 


LE  PAUVRE  VILLON 


I°7 


Iï 


LE  «  COEUR  ENCHASSE  »  DE  MAÎTRE  FRANÇOIS. 

LE  TESTAMENT  EST  SON  PORTRAIT.  -  l’eSPRIT  DE  FRANÇOIS 

VILLON.  -  LES  PAUVRES  ET  LES  RICHES. 


Item,  a  celle  que  j’ai  dit... 

Je  laisse  mon  cuer  enchassié... 

Lais,  73,  77. 

Le  Testament  est,  on  peut  le  dire,  l’œuvre  unique  de 
Villon  :  une  œuvre  unique  aussi  dans  la  littérature  du 
quinzième  siècle.  C’est  un  assez  long  soliloque,  parodiant  la 
forme  d’un  testament  réel,  dans  lequel  le  poète,  obsédé  par 
l’idée  de  la  mort,  nous  fait  une  sorte  de  confession,  laisse  des 
dons  fictifs  et  ironiques  à  des  gens  qu’il  connaît  en  fait  ou  de 
réputation,  des  dons  poétiques  aussi,  compositions  anté¬ 
rieures  qu'il  enchâsse  dans  son  Testament.  Cette  dernière 
invention,  seulement,  demeure  originale,  car  la  parodie  du 
testament  a  été  fort  commune  au  moyen  âge. 

La  plupart  des  poètes  dont  nous  avons  esquissé  jusqu’à 
présent  la  physionomie  avaient  rédigé  des  testaments.  Eus- 
tache  Deschamps,  le  vrai  maître  de  Villon,  avaitécrit  un  court 
testament  burlesque  dont  l’esprit  est  très  proche  de  celui  du 
Grant  testament.  Ainsi  il  laissait  sa  servante  à  son  curé,  son 
coffre  vide  aux  ordres  mendiants,  ses  vieilles  culottes  aux 
Franciscains,  au  roi  de  France  son  propre  château  du  Louvre  ; 
et,  comme  Villon,  Deschamps  choisira  sa  sépulture  en  l’air. 

Naguère  j’ai  commis  l’impiété  d  écrire  comme  une  version 
en  prose  de  tous  ces  vers.  C’est  que  dans  ma  pensée,  encore 
qu’ils  se  suffisent  en  eux-mêmes  (le  vrai  miracle  des  vers  du 
Testament  est  qu’ils  s’imposent  à  la  mémoire  alors  qu’on 
n’entend  pas  entièrement  leur  sens),  ces  vers  nous  offraient 
le  vrai  portrait  de  Villon,  l'image  de  son  esprit  dans  la  galerie 


io8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 


de  portraits,  ou  plutôt  de  charges  rapides,  qu'il  a  tracée  de 
ses  contemporains. 

Lu  i,  le  voilà  sur  la  trentaine,  ayant  bu  toutes  ses  hontes, 
avec  la  haine  dans  le  cœur,  enfant  de  la  douleur  et  de  la 
dure  expérience,  que  le  «  travail  »,  c’est-à-dire  la  peine,  a 
plus  instruit  que  tous  les  commentaires  sur  Aristote.  Certes, 
il  est  pécheur;  mais  Dieu  ne  veut  pas  la  mort  du  pécheur.  Et 
puis  quelle  importance  cela  pourrait-il  avoir  aux  yeux  de 
Dieu,  la  vie  ou  la  mort  d’un  pauvre  tel  que  lui?  Sans  doute  ce 
qui  lui  a  manqué  dans  l’existence,  c’est  de  n’avoir  pas  ren¬ 
contré  un  homme  pitoyable  et  magnanime,  comme  Alexandre 
le  Grand  dont  la  largesse  était  proverbiale  dans  la  société 
féodale.  Et  Villon  nous  contait  l’historiette  du  pirate  Dio¬ 
mède,  amené  prisonnier  devant  Alexandre,  les  pouccttes  aux 
mains,  et  lui  répondant  : 

Se  comme  toy  me  peusse  armer, 

Comme  toy  empereur  je  feusse. 

Il  le  sait  :  la  loyauté  ne  peut  se  rencontrer  dans  la  misère. 
Et  François  jetait  un  regard  mélancolique  sur  sa  jeunesse 
flétrie  dans  la  pauvreté,  dénonçait  l’abandon  où  ses  parents 
l’avaient  laissé.  Certes,  il  a  trop  aimé  le  plaisir  et,  quand  il 
l’a  pu,  la  bonne  chère.  Enfin  il  a  été  ce  mauvais  enfant  qui 
fuyait  L  école,  l’honnêteté  : 

Hé  !  Dieu,  se  j’eusse  estudié  .. 

C’est  la  nécessité  qui  toujours  a  fait  sortir  le  loup  du  bois. 
Et  tout  ce  que  Dieu  peut  donner  à  un  misérable  comme  lui, 
c’est  la  patience. 

La  parole  du  pauvre  ne  saurait  être  qu’amère.  Et  grande 
sera  l’amertume  des  paroles  de  Villon  que  l’envie  et  la  haine 
inspirent. 

Son  esprit  d’ailleurs  est  plein  de  contradictions.  A  un  acte 
de  foi  répond  une  parole  de  doute;  à  un  mouvement  de 
repentir,  une  plaisanterie  cynique.  Il  rit  au  milieu  de  ses 


LE  PAUVRE  VILLON 


io9 

larmes;  et,  comme  il  l'a  dit,  il  rit  dans  ses  pleurs.  Le  «  cuer 
lui  fend  »  en  pensant  à  ce  qu'il  aurait  pu  devenir, avec  de  la 
conduite.  Mais  c’est  pour  nous  confier  aussitôt  qu’il  n’a  fait 
que  mettre  en  pratique  la  parole  du  Sage 

qui  dit:  «  Esjoys  toy,  mon  filz, 

En  ton  adolescence  »... 

Villon  est  vieux  et  jeune  tout  ensemble.  11  connaît  tout  et 
il  ne  se  connaît  pas,  à  ce  qu'il  affirme. 

Mais  François  Villon  se  connaissait  bien  cependant  :  il 
n’était  ni  un  pauvre  idiot,  ni  un  fou;  seulement,  il  savait  son 
inconstance.  Il  n’était  pas  persévérant,  et  ce  fut  là  son  vrai 
malheur.  Il  n’avait  pas  d’argent  et  il  aimait  trop  le  plaisir. 
Or,  quand  il  commence  à  écrire  son  Testament,  il  n'a  pas  tous 
les  jours  de  quoi  manger  ;  il  vient  de  trimarder  sur  les  routes 
et  il  a  couché  dans  les  carrières,  lui,  l’enfant  adoptif  du  cha¬ 
noine.  Il  est  demeuré  longtemps  en  prison,  au  pain  et  à  l’eau; 
et  le  voici  plus  noir  que  la  mûre  des  haies,  plus  sec  que  la 
chimère.  Quelle  santé,  quel  ressort  lui  ont  permis  de  résister 
à  toutes  ces  peines,  de  supporter  peut-être  de  gros  travaux, 
ceux  où  l’on  embauche  toujours,  au  hasard  !  Cette  santé, 
Villon  peut  bien,  encore  qu  elle  fût  atteinte,  désirer  de  l’enga¬ 
ger  chez  l’usurier  lombard.  Lui-même  est  en  loques.  Au  phy¬ 
sique,  il  porte  le  ton  et  la  voix  d’un  vieux;  il  tousse  et  il 
crache.  Et  vraiment  il  fait  peur  quand  il  demande  qu’on 
trace  son  portrait  à  Sainte-Avoye  et  qu’il  rédige  ainsi  l’épi¬ 
taphe  du  «  bon  follastre  »,  plus  sinistre  que  plaisante  : 

Il  fut  rez,  chief,  barbe  et  sourcil. 

Car  tel  est  le  véridique  et  pitoyable  portrait  de  Villon,  que 
nous  ne  retrouvons  naturellement  sur  aucun  des  vieux  bois 
gravés  qui  ornent  le  Grant  testament  ou  le  Sermon  des 
Repeuz  franches.  Banale  image  d’un  homme  à  cheveux  longs, 
vêtu  d'un  manteau,  portant  bourse,  dague  et  bonnes  chaus¬ 
sures  carrées,  et  que  l'on  retrouve  ailleurs;  quant  au  clerc 


IIO  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

du  Sermon  clés  Repeuz  franches,  il  représentera,  autre  part,. 
Virgile. 

En  somme,  dans  le  Testament,  il  n’y  a  guère  qu'un  por¬ 
trait,  celui  de  Villon.  Les  autres  personnages  ne  sont  qu’indi¬ 
qués,  mais  en  traits  robustes  et  simples.  Nous  y  rencontrons 
les  anciens  légataires  des  Lais,  de  vieilles  connaissances  : 
les  sergents  débauchés  du  Châtelet,  Perrinet  Marchant,  le 
bâtard  de  la  Barre;  Guillaume  de  Villon  qui  se  montre 
aujourd’hui  si  triste  des  aventures  de  son  protégé;  Ythier 
Marchant,  clerc  des  linances,  un  des  compagnons  de  sa  jeu¬ 
nesse  ;  Pierre  de  Saint-Amand,  clerc  du  Trésor,  dont  la 
femme  a  jadis  traité  Villon  comme  un  mendiant;  les  grands 
usuriers,  donnés  comme  de  petits  orphelins  qui  tiennent  tou¬ 
jours  sagement  leurs  pouces  sur  la  ceinture  afin  que  leur 
argent  ne  s’envole  pas;  les  vieux  chanoines  de  Notre-Dame, 
courbés  et  dormeurs.  Et  parmi  les  nouveaux  portraits 
esquissés  on  remarquera  surtout  ceux  de  l’évêque  cruel  qui 
fait  dans  les  rues  le  signe  de  la  croix  ;  de  Louis,  le  bon  roi  de 
France  qui  l’a  délivré;  de  la  pieuse  mère  de  François, 
l’humble  chrétienne  qui  marmotte  des  prières  au  moûtier 
devant  l’image  du  Paradis  et  héritera  de  la  belle  ballade  pour 
prier  Notre  Dame;  de  Marthe,  la  bonne  amie  sans  cœur  et 
sans  foi  du  poète;  de  frère  Baude  de  la  Mare,  le  vieux 
carme,  amoureux  en  diable;  de  la  Belle  Heaulmière,  vieille  et 
blanchie, 

Povre,  seiche,  mègre,  menue; 

du  bon  feu  maître  Jean  Cotart,  promoteur  de  1  ’offîciali té,  le 
joyeux  buveur;  de  la  paillarde  grosse  Margot,  sous  le  poids 
de  laquelle  geint  son  amant,  alors  plus  plat  qu’une  planche. 

De  ces  truculentes  esquisses  se  dégage  ce  que  nous  pou¬ 
vons  appeler  l’esprit  de  François  Villon.  Car  il  faut  recon¬ 
naître  qu’en  dépit  de  son  cynisme,  il  est  la  grâce  brillante, 
l’aisance  même.  Tout  est  à  sa  place  chez  Villon  ;  et  partout  il 
est  lui-même  à  sa  place.  Villon  sait  se  montrer  spirituel  et 


LE  PAUVRE  VILLON 


I  I  I 


charmant;  de  la  façon  la  plus  naturelle  du  monde  il  se  nommera 
à  la  suite  des  légendaires  victimes  du  Dieu  d'Amour  :  Salo¬ 
mon,  Samson,  Narcisse,  Sardanapale,  David,  Ammon,  saint 
Jean-Baptiste.  Les  legs  qu’il  fait  à  ses  amis  ou  à  ses  victimes 
sont  des  dons  toujours  appropriés,  comme  la  ballade  pour 
prier  Notre  Dame  à  sa  mère;  un  charmant  lai  d’amour  à 
Ythier  Marchant;  le  contredit  d’une  pastorale  à  maître  Andry 
Couraud,  le  procureur  du  roi  berger;  la  ballade  au  prévôt  de 
Paris,  dans  laquelle  Villon  raconte  comment  Robert  d’Estou- 
teville  conquit  à  un  pas  d'armes  le  cœur  de  son  épouse  ;  la 
cynique  ballade  à  la  grosse  Margot  et  la  belle  leçon  aux 
enfants  perdus  qui  hantent  chez  Marion  l’Idole. 

Cependant,  dans  les  legs  que  fait  Villon,  il  faut  voir  le  plus 
souvent  des  dons  burlesques,  comiques  parce  qu’ils  sont  tout 
à  fait  inattendus,  étant  donné  le  caractère  des  légataires. 
Ainsi  Villon  laissera  le  Roman  du  Pet  au  diable,  un  récit 
des  frasques  de  sa  jeunesse,  au  grave  Guillaume  de  Villon  ; 
un  jardin  ruineux  à  un  secrétaire  du  roi,  homme  de  finances, 
Jean  le  Cornu  ;  une  jument  amoureuse  est  substituée  à  une 
ancienne  mule  pour  Pierre  de  Saint-Amand,  clerc  du  Trésor, 
parce  que  sa  femme  a  traité  François  comme  un  mendiant  ; 
une  écuelle  est  donnée  à  un  clerc  du  Trésor  qui  Ta  éconduit; 
une  pieuse  demoiselle,  Mlle  de  Bruyères,  devra  en  remontrer 
aux  lingères  des  Halles,  quant  au  bec;  un  élu  de  Paris  reçoit 
le.  vin  que  Villon  doit  chez  Turgis,  le  ta vernier  ;  le  don 
d’aimer  et  un  tripot  en  la  Cité  sont  laissés  à  un  religieux, 
maître  Jean  borner,  chargé  d’enregistrer  à  l'official i té  de 
Paris  les  testaments  des  clercs.  Un  homme  riche,  le  bon 
buveur  Jacques  Raguier,  est  représenté  comme  obligé  de 
vendre  ses  braies  et  sa  chemise  pour  boire  à  la  Pomme  de 
Pin  ;  un  autre  buveur  de  la  même  famille  recevra  la  fontaine 
Maubué  au  coin  de  la  rue  Saint-Denis.  Le  sergent  Jean  le 
Loup  hérite  d’un  petit  chien  de  cliasse  et  d’un  long  manteau 
pour  dissimuler  ses  vols.  Un  fourreur,  Jean  Riou,  qui  com¬ 
mande  les  archers  parisiens,  reçoit  des  hures  de  loup;  le 


ï  I  2 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


fond  d’un  vieux  sac  sera  pour  essuyer  les  yeux,  aussi  pré¬ 
cieux  que  rouges,  de  maître  Jean  Laurens,  le  promoteur. 

Les  calembours  abondent  sur  les  enseignes  (le  Godet  de 
Greve,  la  Mule,  la  Vache,  le  Hutinet  légué  à  un  personnage 
batailleur).  Villon  équivoque  sur  le  nom  des  monnaies 
comme  réau,  ave,  angelots ;  sur  les  cornettes  laissées  aux  ser¬ 
gents  de  la  Prévôté.  11  joue  sur  le  nom  ou  le  titre  des  léga¬ 
taires.  Ainsi  Galerne  reçoit  de  ce  fait  un  glaçon;  le  grand 
sénéchal  de  Normandie,  alors  prisonnier,  Villon  le  fait  maré¬ 
chal,  mais  pour  ferrer  les  oies  ;  il  équivoque  sur  le  nom  de 
Chapelain,  qui  n’est  pas  du  tout  un  religieux.  Et  Villon  fera 
des  plaisanteries  traditionnelles  sur  les  chasseurs  qui  vont 
acheter  du  gibier  chez  la  marchande  de  volailles,  la  Mache- 
cou,  qui  demeurait  près  du  Châtelet. 

11  faut  aussi,  dans  le  Testament,  entendre  presque  toute 
chose  à  contre-sens.  Un  juge  provincial,  Macé  d’Orléans,  très 
bavard,  devient  la  petite  Macée.  Et  lui-même,  le  pauvre  Villon, 
se  donne  comme  un  chevalier,  un  riche  changeur  qui  dispose 
de  tous  les  changes  de  Paris.  Par  contre,  un  fils  de  très 
riches  changeurs,  comme  les  Marie,  sera  dit  son  garçon  ; 
Jean  Marcel,  Gossouyn  et  Nicolas  Laurens,  de  vieux  usuriers, 
seront  présentés  comme  de  pauvres  petits  orphelins,  des  gens 
de  hien,  c’est-à-dire  des  coquins  et  des  voleurs  ;  et  les  pauvres 
u  clergeons  »  de  la  cathédrale,  droits  comme  des  joncs,  sont 
de  très  vieux  chanoines  de  Notre-Dame,  Thibaud  de  Vitry  et 
Guillaume  Gotin,  que  Villon  va  recommander  de  façon  spé¬ 
ciale  alors  qu’ils  sont  chargés  d’honneurs  et  de  bénéfices.  Et 
parce  qu'on  ne  sonnait  pas  les  cloches  à  l’enterrement  des 
pauvres,  Villon  demandera  qu’au  sien  on  sonnât  le  gros  bef¬ 
froi  de  Notre-Dame.  Comme  carillonneurs,  qui  étaient  alors 
les  plus  pauvres  gens,  il  désignera,  leur  assignant  pour  leur 
peine  quelques  miches  de  pain,  les  gens  les  plus  fortunés  de 
Paris  :  Guillaume  Volant,  un  gros  marchand,  Jean  de  la 
Garde,  le  très  riche  épicier.  Comme  exécuteur  de  son  Testa¬ 
ment,  Villon  nommera  trois  puissants  personnages  :  Martin 


LE  PAUVRE  VILLON 


1  I  3 

de  Bellefaye,  lieutenant-criminel  du  Châtelet;  puissant  et 
riche  sire  Guillaume  Colombel,  l'homme  qui  fondera  douze 
mille  messes  par  an;  Michel  Jouvenel,le  receveur  des  aides. 
S’ils  se  récusaient,  qu’ils  ne  pussent  pas  s’exécuter,  en  voici 
trois  autres  pour  les  remplacer  ;  ce  sont  alors  trois  besogneux 
débauchés:  Philippe  Brunei,  Jacques  Raguier,  Jacques  James. 

Évidemment,  c’est  quelque  chose  de  penser  que  nous  avons 
pu  débrouiller  «  l’industrie  des  legs  »  que  Marot  tenait,  en 
1.333,  pour  une  énigme.  Mais  il  faut  aussi  savoir  le  recon¬ 
naître  :  c’est  de  l'esprit  facile,  d’un  mécanisme  toujours 
pareil,  que  montre  ici  Villon. 


* 

*  * 

On  l'a  déjà  indiqué,  Villon  a  dû  trouver  dans  sa  jeunesse 
quelques  travaux  dans  le  monde  des  clercs  de  finances  et  du 
Trésor  qu’il  connaissait  si  bien.  II  a  pu  partager,  sans  argent, 
l'existence  des  gracieux  «  gallans  »  qu’il  a  représentés  : 

Si  biens  chantans,  si  bien  parlans, 

Si  plaisans  en  faiz  et  en  dis. 

Il  connut  leurs  amours  et  ils  connurent  les  siennes.  Il  y 
avait  parmi  eux  des  bourgeois  qui  se  donnaient  l’apparence 
de  nobles  :  Merbeuf,  Nicolas  de  bouviers,  Philippe  Brunei  ; 
quelques-uns  avaient  beaucoup  d’argent,  comme  Jean  Le 
Cornu  ou  bien  Jacques  Cardon,  mais  n’aimaient  pas  à  obliger 
leur  pauvre  et  joyeux  compagnon.  Villon  paraît  en  somme 
avoir  eu  des  fréquentations  bien  au-dessus  de  son  rang  ;  et  il 
maudissait  la  Fortune  qui  l’avait  fait  naître  si  pauvre. 

Mauvais  milieu  pour  lui  que  celui  de  ces  clercs  de  finances, 
où  l’on  s’amusait  et  où  l’on  dépensait  beaucoup.  On  parlait 
trop  d'argent  devant  celui  qui  n’en  avait  pas.  Il  fut  amené, 
comme  Montigny,  peut-être  par  lui,  à  vouloir  corriger  son 
destin.  En  secret,  certes;  et  c’est  là  un  autre  trait  de  la  phy¬ 
sionomie  de  Villon.  Car  l’homme  était  double.  Il  a  pu  dans 
des  travaux  au  Trésor,  à  la  Chancellerie,  au  Châtelet  même, 


II.  —  8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


I  1 4 

trouver  une  occupation.  Ses  ballades  lui  étaient  certainement 
rétribuées.  Villon  n'a  pas  vécu  que  de  franches  repues,  de 
poésie,  pas  plus  que  de  l'air  qu'il  respirait.  Le  métier  de 
poète,  qu’il  exerçait  avec  un  talent  reconnu,  pouvait  bien  lui 
assurer  de  la  considération  et,  à  l’occasion,  quelque  argent  de 
la  part  de  ceux  qui  aimaient  à  entendre  ses  ballades.  Ce  milieu 
des  clercs  de  finances  et  de  la  Chancellerie  pouvait  être,  en 
somme,  favorable  à  la  poésie.  Beaucoup  de  ceux  qui  étaient 
chargés  de  tenir  des  registres  de  comptabilité,  de  transcrire 
des  pièces  de  chancellerie,  ont  été  des  rimeurs.  Que  de 
registres  ont  reçu  les  confidences  lyriques  de  ceux  qui  étaient 
chargés  prosaïquement  de  les  tenir  ! 

Parmi  ces  clercs  de  finances,  Villon  était  de  ceux  qui  ne 
sont  rassasiés  qu’au  tiers,  ne  voient  le  pain  que  par  les  fenêtres 
des  gens  qui  ont  régulièrement  leur  pain  quotidien.  François 
a  vécu  pauvre,  dès  sa  jeunesse, 

De  povre  et  de  petite  extrace. 

II  n’a  jamais  rien  possédé  «  vaillant,  plat  ni  escuelle  ».  Toute 
sa  vie,  il  sera  assailli  par  cette  cruelle  entité  :  «  Faillie  d'ar¬ 
gent.  ».  Et  les  richards  nommés  dans  le  Testament  sont  si 
nombreux  qu'on  a  pu  se  demander  si  François  Villon  n'a 
pas  traduit  la  rancœur  du  populaire  qui  ne  comprenait  pas 
qu’un  monde  nouveau  naissait,  fondé  sur  l’argent,  et  n  en¬ 
durait  pas  cette  bourgeoisie  de  financiers,  groupés  autour 
d’un  roi,  puissant  et  victorieux,  qui  venait  d’établir  cette 
chose  abominable,  et  pour  ainsi  dire  nouvelle:  l'impôt.  En 
fait,  le  populaire  détestait  tous  les  collecteurs,  grenetiers,  élus, 
et  tous  ceux  qu'on  nommait  alors  des  usuriers,  c’est-à-dire  les 
gens  qui  prêtaient  à  intérêt. 

C’est,  dans  tous  les  cas,  au  moment  même  où  le  peuple  de 
Reims  se  soulève  contre  les  élus  sur  le  fait  des  aides,  au 
moment  où  les  «  tricoteurs»  pillent  à  Angers  les  maisons  des 
officiers  du  roi,  que  paraît  le  Testament.  Ainsi  \  illon  a  pu 
bafouer  tant  de  riches  et  de  spéculateurs,  impunément,  sans 


LE  PAUVRE  VILLON 


I  l5 

jamais  avoir  eu  l'idée  d’écrire  un  pamphlet  ayant  quelque 
valeur  sociale.  Il  était  trop  poète  pour  cela;  il  a  surtout 
cherché  à  se  venger  des  gens  qui  ne  l’ont  pas  aidé,  ces  grands 
bourgeois,  les  «roitelets  »  du  temps  qui  menaient  le  train  des 
seigneurs  de  jadis  qui,  eux,  disparaissent  ruinés  :  et  ces  petits 
rois  pouvaient  s’intéresser  à  tout  ce  qui  était  luxe,  art,  et 
par  conséquent,  à  la  rhétorique.  Mais,  par  la  suite,  bien  des 
lecteurs  de  Villon  ont  pu  prendre  plaisir  à  lire  des  traits  sati¬ 
riques  contre  certains  spéculateurs  et  richards  de  Paris.  C’est 
un  fait  que,  pour  orner  une  édition  du  Grant  testament  qui 
parut  entre  i5i5  et  1020,  rue  Neuve-Notre-Dame,  à  YEcu  de 
France,  l’imprimeur  usa  d’un  petit  bois  représentant  l’usu¬ 
rier  ouvrant  son  coffre  et  comptant  ses  pièces  devant  un  per¬ 
sonnage  qui  peut  bien  être  l’emprunteur  h 

11  y  a  même  lieu  de  croire  que  Villon  était  du  nombre  des 
pauvres  résignés,  qu’il  faisait  partie  de  la  «  fraternité  »  des 
misérables,  des  vagabonds,  des  histrions  faméliques  qui,  si 
elle  endure  les  pires  peines,  l’écœurement  et  le  vide,  connaît 
aussi  l’insouciance,  les  réconfortants  bienfaits  de  l’amitié  qui 
font  que  beaucoup  de  ceux  ayant  passé  par  ces  milieux 
pitoyables  en  ont  conservé  souvent  comme  la  nostalgie. 

Par  mon  conseil,  prens  tout  en  gré,  Villon, 

tel  est  le  mot  que  la  Fortune  adressera  plus  tard  à  celui  qui 
l’avait  nommée  meurtrière;  et  elle  déclarait  avoir  fait  tra¬ 
vailler  et  chercher  refuge  dans  les  carrières  à  plâtre  à  de 
meilleurs  que  lui.  Fa  Fortune  mettait  devant  ses  yeux  les 
exemples  passés  des  héros  morts  :  bonne  consolation  pour 
celui  qui  n’était,  auprès  d’eux  qu’un  souillon.  C’était  d’ailleurs 
un  thème  habituel  chez  les  prédicateurs,  une  vérité  morale 
alors  bien  établie  que  l’amour  de  Dieu  se  manifeste,  surtout 
parmi  les  pauvres,  à  ceux  qui  prennent  leurs  maux  en  patience. 
On  les  disait  les  très  chers  amis  de  Dieu,  ceux  qui  attendaient 

1.  J’ai  retrouvé  cette  figure,  un  passe-partout,  dans  le  Roman  de  la  Rose  moralisé 
que  publia  Antoine  Vérard,  fol.  4o  v°. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


I  I  6 

de  posséder  le  ciel  par  le  mérite  d’une  pauvreté  doucement 
supportée.  S’ils  souffraient  la  faim,  la  soif,  le  froid,  les 
mauvais  abris,  une  affreuse  vieillesse,  la  maladie  sans  adoucis¬ 
sement,  le  mépris  du  monde,  comme  s’ils  étaient  une  autre 
espèce  de  gens  et  non  pas  des  chrétiens,  c’était  dans  l’attente 
des  trésors  sans  fin  qui  leur  avaient  été  promis.  Le  pauvre 
était  revêtu  de  la  robe  du  Roi  des  Rois  :  accroupi  sur  un  petit 
fumier,  il  attendait  le  logis  béni  du  Paradis.  Et  quand  les 
théologiens  voulaient  trouver  une  comparaison  à  l’àme 
malade  et  prisonnière  que  nous  portons  en  chacun  de  nous, 
c’est  au  truand,  au  mendiant  qu’ils  la  comparaient,  pèlerinant 
vers  l’Eglise  du  Paradis. 

Car  il  y  a  un  Paradis  ouvert  aux  misères  de  tant  de  pauvres 
hommes.  H  y  a  un  prince  Jésus,  qui  est  notre  Seigneur  à 
tous,  et  qui  peutsauver  aussi  le  pauvre  frère  humain  suspendu 
à  la  potence  : 

Prince  Jhesus,  qui  sur  tous  a  maistrie, 

Garde  qu’Enfer  n’ait  de  nous  seigneurie  : 

A  luy  n’ayons  que  faire  ne  que  souldre. 

Hommes,  icy  n’a  point  de  mocquerie; 

Mais  priez  Dieu  que  tous  nous  vueille  absouldre! 

Mais  qui  aurait  le  cœur  de  se  moquer  ici  ?  C’est  pourquoi 
Villon  se  confessa  si  librement  à  nous.  Un  homme  de  nos 
jours  y  eût  mis  de  l’orgueil,  de  la  vaine  forfanterie;  il  serait 
intolérable.  Le  sentiment  religieux  de  tout  un  temps  avait 
fait  les  hommes  égaux,  ce  qu’ils  n’ont  plus  été  depuis.  Par 
là  le  mauvais  pouvait  toujours  ressusciter  au  bien  :  il  n’était 
pas  l’éternel  failli. 

C’est  ainsi  qu’au  milieu  d’une  vie  mauvaise,  d’une  exis¬ 
tence  si  précaire,  Villon  conserve  une  conscience  possible,, 
un  jugement  lucide,  et  surtout  cette  faculté  de  ressusciter  qui 
est  le  puissant  ressort  de  la  mystique  chrétienne  ;  c’est  par 
ses  remords  qu’il  retient  toujours  notre  sympathie. 

Il  la  mérite  pour  la  sincérité  qu’il  a  apportée  en  toute  chose, 
devant  sa  conscience  comme  devant  son  art. 


LE  PAUVRE  A  ILEON 


1  I  " 


III 

UN  POÈTE  PARMI  LES  RIMEURS.  -  L  ART  DE  FRANÇOIS  VILLON. 


Le  sentiment  du  vrai,  du  détail  réel,  remarquable  déjà 
dans  les  Lais  de  maître  François,  caractérise  au  plus  haut 
point  le  Testament. 

Villon  nous  parle.  Mais  il  est  quelque  part  au  lit.  Il  fait  un 
testament.  Frémin,  son  clerc,  l’écrit  rapidement  sous  sa 
dictée.  Les  invocations,  les  formules  que  le  testateur  va  em¬ 
ployer  sont  bien  celles  que  l'on  eût  trouvées  dans  un  acte 
réel.  Les  choses  dont  il  parle  sont  à  leur  vraie  place.  C'est  là  le 
secret  de  Fart  de  François  Villon  :  les  choses  et  les  gens  à 
leur  place.  Il  voit  et  il  fait  voir.  Et  s'il  rencontre  un  lieu 
commun  (les  lieux  communs  sont  toute  la  poésie),  il  le  pré¬ 
sente  de  telle  sorte  que  nous  croyons  l'entendre  pour  la 
première  fois.  Alors  ce  n’est  qu'un  jeu  stérile  (il  peut  être 
d'ailleurs  plein  d'enseignement)  de  dénombrer  la  généalogie 
de  tous  ces  lieux  communs  rencontrés  chez  François  Villon. 

On  se  fait  des  idées  si  convenues  sur  l'originalité  d’une 
œuvre  qu'il  n’est  pas  mauvais,  à  propos  de  Villon,  de  dire  ce 
que  nous  en  pensons.  Elle  est  la  moindre  des  choses.  L’origi¬ 
nalité  de  chacun  de  nous  est  la  qualité  de  son  âme. 

Certes,  dans  ce  que  l’on  pourrait  appeler  les  morceaux  de 
bravoure  de  François  Villon,  les  ballades  intercalaires  que 
beaucoup  pouvaient  savoir  par  cœur  et  qu’il  récitait  peut-être 
lui-même  en  société,  il  n'y  a  que  des  développements  de 
lieux  communs,  comme  une  mise  au  point  très  artistique  et 
mesurée  de  morceaux  antérieurs,  non  moins  célèbres. 

L'excellent  et  rude  poète  que  fut  Eustache  Deschamps  a 
donné  à  Villon  l’idée  de  l'oraison  pour  Jean  Cotard  avec  le 
portrait  qu'il  a  tracé  du  vieux  prêtre  aux  «  paupières  si 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

rouges»,  ainsi  que  le  modèle  textuel  de  la  ballade  des  langues 
venimeuses.  Le  thème  des  dames  et  des  seigneurs  du  temps 
jadis  est  partout,  chez  les  moralistes  (on  en  a  cité  un  exemple 
emprunté  à  Jacques  Le  Grand)  et  les  sermonnaires  ;  et 
Deschamps  aussi  s’était  demandé,  comme  le  fera  Jean 
Régnier  : 

Ou  est  Artus,  Godefroy  de  Buillon...? 

Tuit  y  mourront,  et  li  fol  et  li  saige. 

Le  pathétique  discours  de  la  Belle  Heaulmière  n'est  qu’un 
rajeunissement  des  regrets  de  la  Vieille,  comme  Villon  a  pu 
les  lire  dans  le  noble  Roman  de  la  Rose.  La  ballade  pour  la 
grosse  Margot  est  rigoureusement  une  imitation  des  ballades 
grotesques  des  pays  du  Nord  que  l'on  nommait  «  sottes 
chansons  »,  une  tradition  que  François  Villon  a  peut-être 
recueillie  en  Flandre,  car  il  a  nommé  deux  fois  Lille,  Sainl- 
Omer  et  Douai. 

Mais  qu’il  s'agisse  de  la  grosse  Margot,  de  la  Belle  Ileaul- 
mière,  de  n’importe  quel  sujet,  Villon  transforme  toute  con¬ 
vention  par  ce  besoin  qu’il  éprouve  de  parler  seulement  de 
lui,  de  ce  qu’il  a  vu.  Ainsi  la  Belle  Heaulmière,  c’est  bien  la 
vieille  du  Roman  de  la  Rose  ;  mais  c’est  certainement  aussi 
une  ancienne  belle  marchande  de  Paris  qu’il  a  pu  connaître 
toute  chenue  ;  la  grosse  Margot,  c’est  la  paillarde  des  sottes 
chansons  du  Nord,  mais  c’est  surtout  la  fille  qu'il  a  aimée. 
Car  tout  est  vrai  chez  Villon;  c’est  pourquoi  chez  lui  tout  est 
passionné,  pathétique,  violent. 

Mais  le  sentiment  est  une  chose  et  l’expression  seulement 
est  tout  1  art.  Dans  le  Testament,  cet  art,  fait  cependant  de 
vives  arêtes,  a  vraiment  la  grâce  souveraine,  la  mesure,  le 
galbe  des  beaux  objets  parisiens.  Et  c'est  par  là  surtout  que 
"Villon  est  Parisien  *,  plus  que  par  le  hasard  de  sa  naissance, 
comme  les  bons  miniaturistes,  les  maîtres  sculpteurs  de  petits 
ivoires  de  ce  temps,  les  habiles  calligraphes,  les  orfèvres  et 


I.  «  Veu  que  c’est  le  meilleur  poete  parisien  qui  se  trouve  »,  écrira  Marot  en  i533_ 


LE  PAUVRE  VILLON 


1  x9 

les  tailleurs  pleins  de  goût  sontde  Paris  ;  comme  est  distingué 
ce  qui  a  fleuri  artificiellement  sur  le  sol  de  la  vieille  et  grande 
cité,  tout  ce  qu’on  a  vendu  et  inventé  le  long  des  rives  de  la 
Seine  et  sur  les  ponts,  tout  ce  qu’achetaient  les  gens  qui  y 
avaient  fait  fortune  dans  l’administration  de  la  justice  ou 
des  finances.  Et  c’est  vrai  qu’avec  ses  rimes  précieuses,  sa 
sobriété,  le  goût  qu’il  a  pour  les  mots  rares  et  justes,  l’absence 
de  fausse  rhétorique,  le  sentiment  musical  qu’il  met  cette 
fois  dans  la  musique  du  vers,  Villon  est  l’unique  poète  du 
quinzième  siècle,  bien  digne  d’être  célébré  par  Marot  qui  a 
proposé  comme  exemple  sa  veine,  «  qui  est  vrayement  belle  et 
beroique  »,  aux  jeunes  poètes  de  son  temps  b 

Aussi,  laissons  à  leurs  vains  commentaires  ceux  qui  n’ont 
voulu  voir  en  Villon  qu’un  habile  metteur  au  point  de  tout 
ce  qui  avait  été  dit  avant  lui,  et  qui  ont  fait  le  catalogue  des 
mots  qu’il  a  employés.  Et  refusons-nous  de  suivre, dans  leur 
jugement  absolu,  ceux  qui  ont  retenu  surtout  quelques  mau¬ 
vais  vers  de  Villon  et  des  morceaux  médiocres  (il  y  en  a, 
pièces  de  circonstances  qui  prouvent  aussi  qu’un  homme 
comme  lui,  quant  il  se  contraint,  ne  trouve  pas  à  jour  fixé  son 
génie).  Villon  est  un  poète  que  nous  ne  connaissons  que  par 
une  œuvre  très  courte  et  inégale,  mais  n’est  pas  un  poète 
surfait. 

Et  puis,  il  y  a  un  rythme  du  temps  qui,  à  distance,  nous 
abuse.  Car  tous  les  écrivains  tendent  inconsciemment  à  trou¬ 
ver  comme  la  forme  où  doit  s’inscrire  leur  époque.  Chaque 
âge  présente  en  quelque  sorte  une  cadence  particulière  qui 
le  caractérise,  et  qui,  parfois,  peut  se  prolonger  assez  long¬ 
temps. 

Le  rythme  de  Villon,  c’est  celui  de  i45o  à  i/j6o  :  rythme 
allègre  des  gens  qui  ont  vu  la  fin  d’une  interminable  guerre, 
l’ennemi  bouté  hors  de  Guyenne  et  de  Normandie,  celui  qui 


i.  Le  courtisan  ajoutera  :  «  Et  ne  fay  double  qu’il  n’eust  emporté  le  chapeau  de 
laurier  devant  tous  les  poetes  de  son  temps,  s’il  eust  esté  nourry  en  la  court  des  Roys 
et  des  Princes,  la  ou  les  jugemens  se  amendent  et  les  langaiges  se  pollissent  ». 


120  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

règle  les  danses  des  citadins  et  des  laboureurs  que  les  chro¬ 
niqueurs  nous  montrent  sortant  alors  dans  les  champs  pour 
rire,  sauter,  banqueter,  aller  et  venir;  le  rythme  des  villes 
qui  mangent  à  leur  faim,  travaillent,  échangent,  où  les  gens 
ont  le  moyen  et  le  loisir  de  donner  divertissement  à  leur  ima¬ 
gination. 

Mais,  dans  ce  rythme  d’un  temps,  notons  la  cadence  parti¬ 
culière  que  marque  en  Villon  la  jeunesse.  Car  elles  sont  très 
rares  les  oeuvres  de  la  jeunesse.  Un  homme  peut  avoir  agi  à 
trente  ans.  11  a  rarement  créé  dans  l’ordre  spirituel.  Le 
chemin  est  trop  long;  l’expérience  humaine  manque.  11  est 
vrai  qu’à  trente  ans  Villon  se  dit  déjà  vieux.  N’empêche  que 
son  œuvre  est  jeune  :  de  la  jeunesse  elle  a  la  cruauté,  l'imper¬ 
tinence,  l’audace  facile,  l’éclat  naturel,  et  aussi  quelque  pré¬ 
tention. 

V  * 

•X-  % 

Pour  l'estimer  à  son  prix,  il  faut  pénétrer,  en  1489,  dans 
l'officine  de  Pierre  Levet,  qui  travaille  avec  Antoine  Vérard, 
et  vient  d'imprimer  Le  grant  et  le  petit  testament  que  vend 
son  associé  sur  le  Pont  Notre-Dame,  ou  chez  quelques  autres 
de  leurs  confrères. 

Parmi  les  livres  en  français  nous  trouverons  un  Boccace, 
De  la  ruyne  des  nobles  hommes,  une  Légende  dorée,  quelques 
livres  d’édification,  des  missels,  la  Mélusine  de  Jean  d’Arras 
(1478),  le  Livre  des  bonnes  meurs  de  Jacques  Le  Grand,  la 
Somme  Rurale,  les  Coutumiers  de  Normandie,  de  Bretagne 
ou  d’Anjou,  Les  histoires  de  Troyes  de  Lefebvre,  la  Destruc¬ 
tion  de  Troyes  de  Milet,  un  Ovide  moralisé,  le  Songe  de  la 
Pucelle,  le  Propriétaire  des  choses,  le  Pèlerinage  de  la  vie 
humaine  de  Guilleville,  un  Valère  le  Grand,  la  Cité  de  Dieu 
d’Augustin,  la  Chronique  de  Saint-Denis,  celle  de  Normandie, 
le  Dit  des  Philosophes,  un  Mandeville,  un  Dictionnaire  latin- 
français,  la  Politique  d’Aristote,  quelques  écrits  d’Alexis,  un 
Vegèce,  la  Mer  clés  histoires,  des  romans  de  chevalerie  remis 


IÆ  PAUVRE  \  ILEON 


I  2  1 


en  prose,  Fierabras,  Lancelot,  Tristan.  Avec  la  Danse 
macabre  (i486)  et  les  Cent  nouvelles  qui  ont  paru  la  même 
année,  le  Grant  testament  est  le  seul  livre  remarquable,  et 
l'unique  livre  de  poésie  imprimé.  Une  deuxième  édition 
paraîtra  en  1490,  en  même  temps  que  le  Mystère  de  la  Passion 
et  la  Farce  de  Pathelin.  Le  Calendrier  des  Bergers  est  de  1491. 

Mais  l’épreuve  la  plus  intéressante  encore,  c'est  d’ouvrir  un 
de  ces  gros  recueils  de  poésies  de  la  lin  du  xve  siècle,  un  de 
ces  registres  pansus  comme  un  dictionnaire,  par  exemple  le 
manuscrit  de  l’Arsenal  3523  qui  contient  précisément  une 
transcription  fort  intéressante  du  «  Petit  testament  »  avec 
son  titre  primitif  :  le  Lais  François  Villon  (p.  721),  le  Grant 
testament  sans  titre  (pp.  647-717),  et  la  ballade  de  Fortune 
(p.  719b 

Représentons-nous  cette  lourde  somme  poétique  de8i8  pages 
dans  le  format  grand  in-quarto,  qui  jadis  appartint  à  Claude 
et  à  Jean  Maciot,  à  Guillaume  Féron,à  Marthe  de  Saint-Bon¬ 
net,  à  Gilbert  Coquille,  et  fut  écrite  au  temps  de  Charles  VIII. 
Tournons  les  feuillets  d’un  fort  papier  à  la  vergure  de  l’écu 
de  France  de  ce  registre,  si  épais  que  les  vers  ont  renoncé  à 
pénétrer  dans  son  centre.  Et,  parmi  tant  de  voix,  entendons 
parler  François  Villon. 

Maître  Alain  expose  doctement  le  Bréviaire  des  Nobles, 
leur  trace  les  devoirs  qu’ils  ont  oubliés;  le  pauvre  Michault 
Taillevent,  à  son  imitation,  fait  parler  d’autres  figures  allé¬ 
goriques  et  il  anime  les  tapisseries  de  son  noble  maître  dans 
le  Psaultier  des  Vilains.  Une  note  moins  solennelle,  plus 
bourgeoise,  est  donnée  par  le  Songe  de  la  Pucelle  :  Ilonte  et 
Amour,  qui  la  conseillent  si  différemment,  parlent  «à  la 
«  blanche,  neufve,  dure  et  reffaicte  »,  à  la  très  belle  et  fraîche 
demoiselle,  ferme  de  tous  membres.  On  entend,  dans  une 
note  analogue,  le  «  Plaidoié  de  la  Damoiselle  »,  gracieuse  et 
de  bon  ton,  à  l’encontre  de  la  Bourgeoise  bruyante,  hardie  en 
langage.  Elles  exposent  comment  elles  sont  aimées.  Un  vieil 
avocat  d’amour  sort  de  son  étui  ses  lunettes,  et  de  sa  tête  un 


122 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


jugement  malicieux;  car  à  qui  porte  chaperon  ou  atour,  la 
grande  affaire  est  le  bonheur  :  accoler,  baiser,  donner  sa 
bouche.  Voici  le  Reveille  Matin  de  maître  Alain  Chartier  et 
ses  dialogues  nocturnes  des  amoureux;  et  voilà  le  «  Nouveau 
marié  »,  si  plaisant  et  sage,  qui  disserte  sur  les  risques  du 
mariage  et  du  cocuage. 

Michault,  dans  son  Passe  temps,  dit  les  joies  disparues  de 
sa  jeunesse,  sa  misère  et  sa  vieillesse  présentes.  Et  Pierre 
Chastellain,  disciple  de  Michault,  prend  la  parole  pour 
exposer  son  Contre  Passe  temps.  Et  l’on  retrouve  encore 
Alain  Chartier  avec  sa  Belle  dame  sa?is  mercy,  toute  la  polé¬ 
mique,  les  imitations  que  fit  naître  le  poème  consacré  à  la 
cruelle  coquette.  Un  Mirouer  des  dames,  qui  est  plutôt  comme 
un  miroir  de  la  mode,  traite  de  cette  grave  question  :  les  jolies 
femmes  devaient-elles  adopter  les  modes  nouvelles,  se  couvrir 
la  tète  de  huit  grandes  cornes  ou  porter  un  habit  honnête, 
un  chaperon  approprié  suivant  les  jours  de  fête  ou  les  jours 
de  travail? 

Et  les  disciples  d’Alain  Chartier  construisent  YOspital 
d’ Amours  avec  sa  salle,  sa  chapelle,  son  jardin,  son  cimetière 
avec  ses  épitaphes,  là  où  reposait  l’auteur  de  la  Belle  dame 
sans  mercy,  dans  le  coin  des  poètes,  des  amants  et  des  amantes. 
Un  Congié  d’amours  suit,  bien  pitoyable  à  tous  égards.  Et 
l’on  trouvait  encore  dans  ce  recueil  une  Confession  d’amours 
(pièce  charmante  dans  l’esprit  du  xvmc  siècle)  que  le  chape¬ 
lain  d’Àmour  recueille  d’une  dame  qui  confesse  ses  torts,  sa 
dureté  par  exemple  envers  de  pauvres  amants,  et  qui  obtient 
une  rémission  conditionnelle;  le  curieux  et  provincial  Grant 
garde  derrière,  et  naturellement  la  célèbre  complainte  de 
Chartier  sur  la  mort  de  sa  dame;  la  bizarre  Supplication  à 
la  Vierge  de  Pierre  de  Nesson;  le  si  célèbre  Lai  de  Paix  de 
Chartier. 

Dans  le  charmant  Bancquet  du  boys,  nous  voyons  la  parodie 
des  somptueux  banquets  dans  les  simples  repas  que  font  les 
bergers  (les  bergers  des  mystères),  Rifilart,  Gombault,  Robin 


LE  PAUVRE  VILLON 


I  2$ 

et.  Marion,  les  bons  joueurs  de  musette  et  de  cornemuse, 
les  simples  danseurs;  Franc  Gontier  tient  là  son  empire,  près 
d'un  bois,  sans  rigueur  et  sans  envie,  entouré  des  honnêtes 
mangeurs  de  pain  bis,  des  buveurs  d'eau  claire  et  de  lait,  des 
amateurs  d’ail,  d’oignons  et  de  pois  pilés.  L  ne  épitaphe  du 
dernier  roi  trépassé  (Charles  à  II),  une  complainte  bien 
ennuyeuse  sur  la  mort  de  Marguerite  d'Ecosse,  femme  du 
dauphin  Louis, avec  une  consolation  en  réponse,  donnent  des 
dates.  Et  voici  encore  l'éternelle  querelle  née  du  succès  de 
maître  Alain  :  un  Jugement  clu  povre  triste  amant  banny, 
avec  défense  d'avocat,  plainte,  réplique,  supplique,  1  arrêt  et 
le  jugement  ;  une  Confession  et  testament  de  l  amant  trespassc 
de  deuil,  qui  nous  rapproche  de  Villon.  Car  1  amant  se 
confesse  au  curé  des  péchés  envers  sa  dame  et  contre  1  amour. 
Et  il  fait,  à  l  imitation  de  Villon,  un  testament  formel  avec 
legs  aux  amoureux  malades,  ardents,  souffreteux,  aux  pri¬ 
sonniers,  aux  indigents,  aux  déconfortés,  aux  amants  pensifs, 
aux  valets  endimanchés,  à  tous  ceux  qui  vivent  d’amourettes 
et  baisent  seulement  les  serrures  des  portes  de  leurs  dames. 
Tout  est  prévu  :  Cri,  semonce,  luminaire,  cierges,  torches, 
suaire,  tombe,  portrait,  fondations.  Le  malade  demande 
qu’on  lui  lise  la  Passion  à  son  agonie.  Quel  tourment  il 
souffre!  On  lui  tient  la  chandelle  dans  la  main.  Et  il  parle  à 
Dieu,  crie  pardon  à  ses  amis. 

Et  voici  un  songe:  V Amant  rendu  cordellier  en  V observance 
d'amours.  Dans  la  sombre  forêt,  où  jamais  ne  paraît  le  soleil, 
le  voyageur  égaré  voit  une  chapelle.  C’est  une  église  magni¬ 
fique  que  des  Cordeliers  ont  édifiée  avec  des  murs  de  cristal 
et  un  clocher  d’or.  Un  pauvre,  vêtu  d’une  robe  noire,  pleure 
à  la  porte,  portant  cheveux  longs  du  temps  des  apôtres;  il 
prie  et  récite  son  chapelet.  Damp  prieur  revient  ;  1  amant  lui 
parle  et  lui  explique  qu'il  veut  entrer  dans  les  ordres.  Damp 
prieur  lui  fait  des  objections,  lui  demande  de  penser  à  sa 
jeunesse.  Et  Damp  prieur  l'observe  dans  sa  dévotion,  consulte 
le  chapitre  qui  l'admet  enfin.  Mais  un  jour  de  printemps,  sur 


Ï24  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 

l'herbette,  Damp  prieur  le  surprend  :  il  a  caché  des  brins  de 
violette  dans  son  livre  pour  marquer  ses  Heures  de  signets; 
un  soir,  chez  lui,  on  l’a  vu  lisant  dévotement  un  livre  rempli 
de  ballades.  On  écrit  cependant  à  ses  parents  que  notre 
homme  est  profès  et  sur  le  point  de  prononcer  ses  vœux. 
Dames,  damoiselles,  parents  et  parentes  se  rendent  à  la  fête. 
Combien  de  dames  pleurent  le  voyant  prendre  les  ordres! 
L’une  d’elles  se  trouve  mal;  et  c’est  notre  cordelier  qui  doit 
la  faire  revenir  à  elle.  Damp  prieur  va  lire  au  profès  le  livre 
des  vœux  donnant  le  catalogue  de  tous  les  yeux  dont  il  faut 
se  garder,  ceux  qui  sont  renversés,  les  doux,  les  clairs,  etc. 
Sur  quoi  l’auteur,  lancé  dans  la  description  de  la  cérémonie, 
tourne  court  et  se  réveille. 

Et  nous  trouvons  encore  le  Débat  du  cueur  et  de  l'ueil  de 
Michault  Taillevent,  le  rimeur  qui,  au  temps  de  Philippe  le 
Bon,  embrouille  l’escrime  des  pas  d'armes  et  la  casuistique 
amoureuse.  Et  voici  Vaillant  qui  apparaît,  le  charmant 
Vaillant  de  Charles  d’Orléans,  un  autre  espion  de  l'amour 
renouvelant  Alain  Chartier,  l'indiscret  qui  écoute  aux  portes 
le  débat  des  deux  sœurs  demoiselles,  l’aînée  qui  endoctrine 
la  jeune  si  joliment.  Car  il  convient  de  faire  à  chacun  la 
même  agréable  figure,  d'avoir  toujours  autour  de  soi  cinq  ou 
six  amants;  en  vérité,  le  vrai,  le  seul  plaisir, n’est-ce  pas  d’être 
entourée?  L’un  vous  embrasse  sur  la  joue,  l’autre  sur  les 
seins  ou  le  cou  ;  l’un  vous  apporte  de  jolis  patins  (les  bottines 
des  élégantes  du  quinzième  siècle),  l’autre  des  étoffes  de 
satin  ou  des  fourrures  de  martre.  Et  tous  viennent  vous  voir 
à  l'église,  vous  accompagnent  à  la  promenade  dans  les 
champs,  cueillent  pour  vous  des  fruits.  La  sagesse  pour  une 
femme  est  de  savoir  nager  entre  deux  eaux,  de  dire  aux 
jeunes  que  les  gens  âgés  lui  déplaisent,  aux  hommes  âgés 
que  les  jeunes  gens  sont  insupportables.  C’est  le  bon  vieux 
roi  René  de  Sicile  qui  sera  juge  de  ce  débat,  à  moins  que  le 
gentil  comte  de  Foix  ne  le  prenne  en  mains... 

Enfin,  pour  terminer  l'interminable  recueil,  voici  la 


LE  PAUVRE  VILLON 


I  20 


conclusion  du  Débat  sans  relacion  qui,  comme  d’autres 
poèmes  de  ce  temps,  nous  présente  la  scène  aristocratique  de 
la  chasse.  Dans  le  décor  de  la  forêt,  au  milieu  d’une  réunion 
mondaine,  un  cerf  débouche  :  tous  le  poursuivent  et  l’amant 
disparaît.  Mais  il  a  entendu  de  sa  dame  ce  mot  : 

J’aime  chacun...  et  vous  aussi... 

L'intérêt  d’un  tel  recueil1  est  de  situer  la  place  où  se  fait 
entendre  Villon,  le  milieu  où  il  s’est  produit,  de  nous  faire 
connaître  qui  l’a  lu  jadis. 

Ici  Villon  nous  parle  entre  Damp  prieur  de  l'Amant  rendu 
cordelier  (poème  qui  a  été  produit  sous  l’inlluence,  sinon  au 
temps  de  Charles  d’Orléans  qui  a  déjà  célébré  les  amoureux 
de  l’Observance  dont  il  avait  jadis  fait  partie)  et  le  Michault 
Taillevent  du  Débat  du  cœur  et  de  l'œil,  exposant  la  querelle 
des  yeux,  thème  traité  également  à  Blois. 

Entre  de  tels  poèmes  les  vers  du  Testament  prennent  vrai¬ 
ment  leur  valeur.  Au  milieu  de  ces  allégories,  de  ces  parodies 
de  jugements,  de  ces  débats,  de  ces  songes,  Villon  ne  rêve  pas 
et  il  ne  dit  pas  de  subtilités.  Il  voit  clair  et  fait  voir.  Dans  ses 
premiers  huitains  de  visionnaire,  il  nous  a  tout  confié  déjà  : 
son  nom,  son  âge,  son  faible  cœur,  l’homme  qu’il  maudit,  le 
geste  qu’il  fait.  Car  Villon  est  soulevé  par  sa  haine;  et  il 
crie,  quand  les  autres  dorment  et  nous  endorment,  ou  font 
sourire  de  leur  finesse.  Et  vraiment  on  arrive  à  se  demander 
si  c’est  bien  le  même  livre  qui  nous  a  conservé  ces  rêvasse¬ 
ries  et  les  vers  de  Villon,  si  c’est  le  même  temps  qui  les  a 
produits  et  goûtés. 

* 

*  * 

C’est  que  Villon  était  un  poète  dans  un  temps  qui  a  surtout 
produit  des  rimeurs,  des  gens  plus  ou  moins  formés  par  les 

i.  Des  observations  analogues  pourraient  être  présentées  à  propos  du  manuscrit  de 
Stockholm  LI1I  ou  du  recueil  de  la  Bibliothèque  Nationale,  ms.  fr.  1 6 6 1  qui  sont 
légèrement  antérieurs. 


I2Ô  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Arts  de  seconde  rhétorique  ou  les  cercles  littéraires  où  ils  ont 
passé.  Il  a  libéré  par  des  mots  et  le  rythme  sa  propre  con¬ 
science,  et  celle  des  autres;  il  s'est  délivré  des  sensations  et 
des  images  où,  trente  ans  après,  la  génération  de  1/189  devait 
se  reconnaître  encore  (celle  des  bons  vieillards  qui  savaient 
ses  compositions  par  cœur  et  pouvaient  aider  Marot,  en  i533, 
à  en  établir  le  texte). 

Car  à  travers  les  incantations  des  mots,  du  rythme  et  des 
rimes,  sans  doute  c'est  cela  le  propre  de  la  poésie.  Le  poète 
est  cet  homme  qui  rêve  pour  les  autres  hommes,  dévoile 
le  miracle  où  nous  vivons,  fait  voir  nos  amours,  nos  plai¬ 
sirs,  nos  tristesses  pour  ce  qu’ils  sont.  Il  est  comme  la  con¬ 
science  des  autres  hommes.  Il  est  un  jugement.  Tandis  que 
le  savant  détermine  et  annonce  les  phénomènes,  le  poète  et 
l’artiste  traduisent  sensiblement  l’énigme  du  monde.  Ils 
voient,  comme  au  jour  du  jugement  de  Dieu,  l'homme  tout 
nu.  De  là  cette  mélancolie  de  tous  les  vrais  poètes,  des  poètes 
modernes,  dont  un  Villon  peut  bien  être  l’ancêtre.  Car  Villon 
n'est  pas  un  «  bon  follastre  »,  comme  il  l’a  dit,  et  tel  que  sa 
joyeuse  légende  d’écornilleur  l’a  illustré.  Il  rit  peu.  Le  Débat 
du  cœur  et  du  corps,  n’est-ce  pas,  déjà,  comme  le  cœur  mis  à 
nu  d’un  Baudelaire  ?  Villon  ne  rit  pas  plus  que  Baudelaire. 
C’est  un  moderne;  et  c’est  sans  doute  pour  cela  que  les  mo¬ 
dernes  les  ont  adoptés  tous  les  deux1. 

Villon  était  encore  poète  par  ce  besoin  qu’il  a  de  parler,  de 
réaliser  par  le  verbe  la  force  obscure  de  la  vie.  Car  il  semble 
écrire  comme  l’arbre  produit  des  fruits  ;  mais  l'arbre  vigou¬ 
reux,  comme  il  est  vite  rabougri,  planté  sur  ce  très  mauvais 
terrain,  secoué  parle  vent  d’une  tempête  qui  ne  finit  qu’avec 
sa  vie  ! 

1.  On  va  toujours  répétant  Villon  et  Verlaine.  Et  l’on  m’a  reproché  jadis  de  n’avoir 
pas  fait  ce  rapprochement.  Si  Ton  veut  dire  que  les  élans  d’une  conscience  faible 
les  apparente,  j’y  consens.  Mais  j’avoue  que  je  n’aime  pas  accoler  leurs  deux  noms. 
L’art  de  Villon  a  quelque  chose  de  si  net  et  de  si  dur,  et  celui  de  Verlaine,  quelque 
■chose  de  si  précieux,  d’effacé  et  de  nuancé. 


LE  PAUVRE  VILLON 


127 


Il  faut  cependant  que  Villon  parle,  et  qu'il  parle  de  lui, 
toujours,  comme  il  éprouve  le  besoin  de  mettre  son  nom 
partout.  11  parlera  sans  prudence,  nommant  jusqu’aux  débi¬ 
teurs  qui  le  recherchaient,  consolant  les  enfants  perdus,  faisant 
allusion  à  de  fâcheuses  aventures  que  nous  ne  connaîtrions 
pas  sans  lui,  en  colorant  d’autres,  disant  même  certaines 
choses  qui  11e  pouvaient  être  comprises  que  de  lui-même1;  et 
d’autres  encore  dont  il  n'avait  pas  à  se  vanter,  comme  de 
révéler  que  Guy  Tabarv  était  un  homme  véridique,  alors 
qu'il  venait  de  découvrir  les  voleurs  du  collège  de  Navarre. 
Et  Villon  s’exprimera  même  jusque  dans  le  jargon  des 
voleurs.  C’est  là,  il  faut  l'avouer,  un  cas  assez  monstrueux;  et 
aussi,  peut-être,  la  seule  raison  du  passage  du  poète  dans 
notre  monde.  Villon  sécrète  la  vérité,  la  dure  vérité. 

Sera-t-il  du  moins  indulgent  à  l’amour,  lui  qui  affirme 
avoir  tant  aimé?  Non,  toujours  des  sarcasmes.  Les  femmes 
qu’il  a  connues  n’en  ont  voulu  qu’à  son  argent  :  toute  foi 
est  violée  en  amour,  et,  comme  le  disait  la  vieille  chanson  : 

Pour  ung  plaisir  mille  doulours! 

Comme  un  moderne  encore,  Villon  amplifie  la  traduction 
de  la  volupté  par  l'idée  de  la  mort,  la  peinture  des  déchéances 
qui  attendent  le  tendre  corps  de  la  femme  en  sa  vieillesse. 
Dans  la  description  de  la  beauté,  Villon  se  souviendra  de 
l’aristocratique  poupée  célébrée  par  les  vieux  poètes  et  qu'il 
transposa  du  Roman  de  la  Rose  :  la  dame  blanche  et  tendre, 
au  clair  visage,  au  menton  fourchu,  avec  des  lèvres  vermeilles 
et  des  sourcils  arqués,  aux  longs  bras  et  aux  épaules  menues. 
Mais  Villon  fera  dire  autre  chose  à  ces  mots,  à  ces  banalités, 
par  la  place  qu'il  leur  donnera,  par  le  rythme  qu’il  leur 
imposera. 

1.  La  remarque  de  Marot  a  toujours  sa  valeur,  oc  Pour  ceste  cause,  qui  vouldra 
faire  une  œuvre  de  longue  durée  ne  preigue  son  soubgect  sur  telles  choses  basses  et 
particulières.  Le  reste  des  œuvres  de  nostre  Villon  (hors  cela)  est  de  tel  artifice,  tant 
plain  de  bonne  doctrine,  et  tellement  painct  de  mille  belles  couleurs,  que  le  temps, 
qui  tout  efface,  jusques  ici  ne  l’a  sceu  effacer...  » 


I  28 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SlÈCUE 


Blanche,  tendre,  polie  et  atlintée... 

Rire,  jouer,  mignonner  et  baisier... 

Car  ce  ne  sont  là  ni  des  répétitions,  ni  des  épithètes  accu¬ 
mulées  au  hasard.  Et  nul  n'a  parlé  avec  autant  d’ardeur  et  de 
mélancolie  du  corps  féminin  que  Villon,  hanté  par  1  idée  de 
la  mort  : 

Corps  femenin,  qui  tant  est  tendre, 

Poly,  souef,  si  précieux, 

Te  fauldra  il  ces  maux  attendre? 

Oy,  ou  tout  vif  aller  es  cieulx. 

Pierre  de  Nesson  nous  a  déjà  conduits  au  cimetière  du 
quinzième  siècle  et  nous  avons  vu  à  quel  point  la  figure  de  la 
mort  était  familière  aux  gens  de  ce  temps,  illustrant  les 
prières  de  chaque  jour.  Cette  vision  banale,  ou  qui  soulève 
le  cœur  par  sa  brutalité,  Villon  la  transforme  par  son  génie; 
et  les  quelques  vers  qu'il  consacre  à  la  mort  font  oublier  ceux 
de  tous  ses  prédécesseurs  et  de  ses  contemporains.  Son  pro¬ 
cédé  est  toujours  le  même.  Il  va  droit  au  but, nous  parlera  de 
nous-mêmes  et  de  lui,  dans  le  vrai  cadre  des  charniers,  de  la 
façon  la  plus  sobre.  Car  ce  qui  fait  la  beauté  de  sa  triste 
vision,  c’estqu’elle  est  toute  réelle,  mais  d’une  vérité  cependant 
si  générale  que  chacun  de  nous  peut  la  vérifier.  Ainsi  Villon 
donnera  un  souvenir  aux  camarades  disparus  (et  nous  avons 
tous  pleuré  de  jeunes  amis)  : 

Ou  sont  les  gracieux  gallans 
Que  je  suivoye  ou  temps  jadis, 

Si  bien  chantans,  si  bien  parians, 

Si  plaisans  en  faiz  et  en  dis? 

Les  aucuns  sont  morts  et  roidis, 

D’eulx  n’est  il  plus  riens  maintenant... 


Nous  l’avions  entendu  trop  de  fois,  ce  développement  banal 
sur  la  mort  inéluctable  :  mais  Villon  nous  montrera  le  fils 
suivant  le  père  ;  et  la  mère  bien-aimée  aussi  y  passera, 
tendant  le  bras  à  son  enfant  : 


LE  PAUVRE  VILLON 


1  29 

Et  le  scet  bien  la  povre  femme, 

Et  le  filz  pas  ne  demourra!... 

On  avait  abusé  du  cadavre,  de  la  pauvre  momie  dévorée 
par  les  vers.  Là  n'est  pas  pour  Villon  le  drame  de  la  mort. 
Avec  un  sûr  instinct,  un  sentiment  juste  que  nous  retrouvons 
dans  l'admirable  livret  populaire  de  1.4 rs  moriendi,  illustré 
de  si  pathétiques  figures,  Villon  nous  conduit  au  lit  de  l'ago¬ 
nisant;  et  le  trait  réaliste,  qu'on  a  prodigué  avant  lui  et 
après,  Villon  le  réserve  à  ce  qu'il  avait  le  plus  aimé,  pour  ce 
qu'il  trouve  de  plus  aimable  dans  ce  monde,  au  tendre  corps 
de  la  femme  1  : 

Et  meure  Paris  eu  Helaine, 

Quiconques  meurt,  meurt  a  douleur 
Telle  qu’il  pert  vent  etalaine; 

Son  fiel  se  creve  sur  son  cuer, 

Puis  sue,  Dieu  scet  quelle  sueur! 

Et  n’est  qui  de  ses  maux  l’alege  : 

Car  enfant  n’a,  frere  ne  seur, 

Qui  lors  voulsist  estre  son  plege. 

La  mort  le  fait  frémir,  pallir, 

Le  nez  courber,  les  vaines  tendre, 

Le  col  enfler,  la  chair  mollir, 

Jointes  et  nerfs  croistre  et.  estendre. 

Corps  femenin,  qui  tant  es  tendre, 

Poly,  souef,  si  précieux, 

Te  fauldra  il  ces  maux  attendre? 

S’il  peint  lui  aussi,  comme  dans  tous  les  livres  d'IIeures, 
la  scène  du  cimetière,  c’est  au  charnier  des  Innocents  que 
Villon  nous  mène.  Il  va  considérer  les  têtes  qui  chargent  le 
grenier,  trouvant  là  l’assouvissement  de  sa  rancune  de 
pauvre  contre  les  riches;  car  cela  ne  leur  a  servi  à  rien  de 
s’amuser  dans  de  grands  lits  parés,  de  faire  la  fête  et  de 
mener  la  danse.  Ici  on  ne  distingue  plus  personne.  Quel 
est-il,  celui-là,  maître  des  requêtes  ou  porte-panier?  Qui  le 
sait!  De  ces  têtes,  aujourd’hui  pêle-mêle,  en  tas,  les  unes 

1 .  T.,  y.  3i3-328. 


IL  —  9 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


i3o 

s’inclinaient  devant  les  autres;  quelques-unes  ont  régné,  les 
autres  ont  servi  : 

Seigneuries  leur  sont  ravies; 

Clerc  ne  maistre  ne  s’y  appelle... 

Oue  Dieu  du  moins  ait  leurs  âmes,  puisque  leurs  corps  sont 
pourris  : 

Aient  esté  seigneurs  ou  dames, 

Souef  et  tendrement  nourris, 

De  cresme,  fromentee  ou  riz, 

Leurs  os  sont  déclinez  en  pouldre... 

Et  la  pensée  de  Villon  s’apaise  puisque  tant  de  rois,  de 
papes,  de  seigneurs  ont  disparu  avant  lui.  Mais  elle  ne  s’apaise 
que  là.  Car  Villon  est  dur,  comme  son  art;  il  est  sans  pitié, 
comme  la  nature  et  la  jeunesse.  Dans  sa  misère,  aux  pauvres 
des  hôpitaux  il  a  légué  son  mauvais  lit;  à  ceux  qui  dorment 
dans  la  rue,  un  coup  de  poing. 

Du  voyage  qu’il  a  accompli  sur  la  terre,  de  l’enfer  au  ciel 
qu’il  a  parcouru  en  imagination,  Villon  rapporte  comme  un 
goût  de  rien.  11  raisonne,  avec  cette  fausse  lucidité  des 
joueurs1  ; 

Ce  n’est  pas  ung  jeu  de  trois  mailles, 

Ou  va  corps,  et  peut  estre  l’ame. 

Qui  pert,  rien  n’y  sont  repentailles. 

Qu’on  n’en  meure  a  honte  et  diffame  ; 

Et  qui  gaigne  n’a  pas  a  femme 
Dido  la  royne  de  Cartage. 

L’homme  est  donc  fol  et  infâme 
Qui,  pour  si  peu,  couche  tel  gage... 

Mais  là  enfin,  devant  ce  charnier  des  Innocents  où  les 
aveugles  des  Quinze-Vingts  pourront  bien  chausser  ses 
lunettes  pour  distinguer  les  mauvais  des  bons,  devant  tant 
de  têtes  enchâssées  dans  les  galetas,  devant  tant  de  morts 
qui  tombent  en  poussière,  Villon  demandera  cependant  que 
Dieu  les  absolve  tous. 


i .  T.,  y.  1676-1 683. 


LE  PAUVRE  VILLON 


1 3 1 

La  mort,  qui  tout  «  apaise  et  assouvit  »,  vient  enfin  de  l’apai¬ 
ser  :  la  mort  égale  pour  tous;  la  mort  qui  est  la  vengeance 
du  pauvre;  la  mort  de  tous;  la  mort  de  sa  mère;  sa  mort  à 
lui;  l’étonnant  et  archaïque  cortège  des  morts,  de  ceux  de 
jadis,  des  hommes  et  des  femmes,  des  héros  et  des  princesses 
de  légende;  la  mort  des  jolies  filles.  Et  c’est  à  «  notre  grant 
mere,  la  terre  »,que  Villon  laissera  son  corps  où  les  vers  ne 
trouveront  pas  beaucoup  de  graisse  : 

De  terre  vint,  en  terre  tourne! 

Ce  néant,  si  un  individu  a  pu  le  traduire  aussi  tragiquement, 
c'est  qu’un  monde  aussi  mourait,  le  vieux  monde  du  moyen 
âge,  fondé  sur  les  valeurs  spirituelles,  sur  les  besoins  vrais 
de  l’existence. 

Ce  monde  était  celui  de  la  courtoisie,  de  la  féodalité,  de 
l'honneur.  Et  celui  qui  naissait,  au  milieu  de  craquements 
précurseurs,  c’était  le  monde  de  l’argent,  de  la  société  bour¬ 
geoise  servant  désormais  un  roi  absolu.  Le  populaire  le 
voyait  naître  avec  quelque  appréhension. 

Le  vrai  Villon  ferait  aujourd'hui  trop  peur.  Le  bagne 
l'attend  demain.  La  société  moderne  s’en  débarasse,  et  ron¬ 
dement.  C’est  le  privilège  de  la  société  d’autrefois,  le  miracle 
de  la  vie  chrétienne  de  rendre  ce  type  possible,  de  classer 
ce  déclassé.  Le  dur  Villon  nous  le  dit  de  pathétique  façon 
dans  son  épitaphe,  comme  celui  qui  va  se  noyer  voit  clai¬ 
rement  toute  sa  vie  : 

Freres  humains  qui  après  nous  vivez, 

N’ayez  les  cuers  contre  nous  endurcis, 

Car,  se  pitié  de  nous  povres  avez, 

Dieu  en  aura  plus  tost  de  vous  mercis. 

Vous  nous  voiez  cy  attachez,  cinq,  six  : 

Quant  de  la  chair,  que  trop  avons  nourrie, 

Elle  est  pieça  devorée  et  pourrie, 

Et  nous,  les  os,  devenons  cendre  et  pouldre. 

De  nostre  mal  personne  ne  s’en  rie; 

Mais  priez  Dieu  que  tous  nous  vueille  absouldre  ! 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


PI.  Ili 


Copie  de  la  Passion  de  0 reban  1508 

L'auteur  entouré  des  protagonistes  do  drame  La  scène  de  la  désespérance 
(Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  81 5 > 


ARNOUL  GRE B AN 

L’AUTEUR  DU 

«  MYSTÈRE  DE  LA  PASSION  » 


Le  grand  monument  poétique  du  quinzième  siècle,  ana¬ 
logue  à  une  cathédrale,  naquit  dans  une  cathédrale,  à  Notre- 
Dame  de  Paris.  Cet  immense  poème1,  pareil  aux  porches 
historiés  de  la  majestueuse  église  dont  la  beauté  puissante 
avait  quelque  chose  d'accablant  déjà  pour  les  anciens  hommes 
qui  la  contemplèrent2,  est  un  drame,  un  mystère,  comme  on 
disait  en  ce  temps-là  3. 

Avec  ses  nombreux  personnages,  il  évoque  les  petites  et  les 
grandes  ligures  qui  animent  la  cathédrale  ;  ses  morceaux  à 
forme  lyrique,  la  musique,  les  costumes  des  acteurs  et  des 
figurants  le  parent  comme  les  images  et  les  verrières  ornent 
l’église;  et  le  drame  chrétien  est,  comme  l'église,  une  œuvre 
logique,  charpentée  solidement,  construite  de  probes  maté¬ 
riaux.  Ainsi  que  la  cathédrale,  le  mystère  est  un  livre,  un 
livre  ouvert  sur  la  place  publique  pour  l’instruction  et  l’édi¬ 
fication  de  tous  4  : 

Ouvrez  vos  yeulx  et  regardez, 

Devotes  gens  qui  attendez 
A  oyr  chose  salutaire  : 

Veillez  pour  vo  salut  taire 
Par  une  amoureuse  silence  ! 

i.  34  574  vers. 

a.  Ilia  terribilissima  glorioeissime  Virginis  Dei  genilricis  Marie  ecclesie  (Jean  de 
Jandun,  dans  Leroux  de  Lincy,  Paris  et  ses  historiens,  p.  44). 

3.  Le  Mystère  de  la  Passion  d'Arnoul  Greban  publié  d’après  les  manuscrits  de  Paris 
avec  une  introduction  et  un  glossaire  par  G.  Paris  et  G.  Raynaud,  1878. 

4.  Prologue,  p.  5. 


T  34 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Le  mystère  d’Arnoul  Greban  est  bien  ce  livre  approuvé  et 
orthodoxe;  un  livre  d’église,  soumis  modestement  à  l’Eglise 
par  son  auteur,  mais  sur  lequel  elle  n'aura  pas  à  exercer  son 
office  de  censure  1  : 

Se  riens  avons  dit  ou  escript, 

Ou  mal  fait  ou  ordonné, 

Pour  Dieu  qu'il  nous  soit  pardonné  : 

Le  vray  sentier  voulons  tenir 
Sans  faulte  ou  erreur  soustenir  ; 

S’erreur  disons  ou  expliquons 
Des  maintenant  la  révoquons, 

Soubmetlans  nos  fais  et  nos  signes 
A  vos  corrections  bénignes, 

Ou  a  ceulx  qui  parceu  l’aront, 

Ou  qui  mieulx  faire  le  sçaront  : 

Nous  contendons  cliascun  en  soy 
Tenir  chemin  de  vraye  foy... 

Un  livre  d'images,  conforme  à  l’Écriture,  aux  récits  évan¬ 
géliques2,  tout  à  fait  propre  à  édifier  les  coeurs  dévots,  tel 
est  encore  le  Mystère  de  la  Passion.  Et  le  drame  chrétien, 
comme  le  drame  grec,  nous  offre  la  fusion  de  différents  arts. 

Cette  conception,  très  artistique,  a  été  réalisée  de  la  façon 
la  plus  attachante  dans  le  Mystère  de  la  Passion  d'Arnoul 
Greban:  une  personnalité,  haute  et  curieuse,  qu'on  voudrait 
bien  voir  sortir  de  l'ombre,  tant  on  la  devine  riche  et  probe. 

* 

*  * 

Les  documents  découverts  jusqu’à  ce  jour  sur  maître  Ar- 
noul  Greban  ne  le  permettent  guère3. 

Au  témoignage  de  Clément  Marot4,  Arnoul  Greban  et 
Simon,  son  frère,  étaient  Manceaux  : 

i.  Prologue  final,  p.  45i.  —  2.  P.  2. 

3.  L’origine  de  l’information  reproduite  par  les  frères  Parfaict  ( Histoire  du  Théâtre 
jrançois,  t.  II,  1745,  p.  234-236)  et  par  tous  ceux  qui  ont  parlé  de  Greban  remonte 

à  François  Grudé,  surnommé  La  Croix  du  Maine,  né  au  Mans  en  1602. 

4.  Épigramme  à  Salel.  —  Cf.  Estienne  Pasquier,  Œuvres,  Amsterdam,  1723, 
col.  699  (1.  VII,  ch.  5). 


ARNOUL  GREBAN 


1 35 


De  Jean  de  Meun  s’enile  le  cours  de  Loire  ; 

En  maistre  Alain  Normandie  prend  gloire, 
Et  plainct  encore  mon  arbre  paternel  ; 
Octavian  rend  Cognac  eternel  ; 

De  Moulinet,  de  Jean  le  Maire  et  Georges, 
Ceulx  de  Uaynault  chantent  a  pleines  gorges  ; 
Villon,  Crétin,  ont  Paris  décoré  ; 

Les  deux  Grebans  ont  le  Mans  honoré... 


Et  Joachim  du  Bellay,  s’adressant  à  la  ville  du  Mans,  l’invi¬ 
tait  à  renoncer  à  se  glorifier  d’avoir  produit  seulement  les 
Greban,  quand  elle  pouvait  prendre  encore  pour  champion, 
Jacques  Peletier,  son  ami  : 

Cesse,  le  Mans,  cesse  de  prendre  gloire 
En  tes  Grebans,  ces  deux  divins  espritz1... 

Rien,  jusqu'à  présent,  n’autorise  à  mettre  en  doute  le  ren¬ 
seignement  donné  par  Clément  Marot,  nourri  par  son  père 
dans  la  tradition  littéraire  du  quinzième  siècle,  et  que 
confirme  Joachim  du  Bellay2. 

Mais  ce  qui  est  certain,  c’est  qu’Arnoul  Greban,  né  au 
Mans,  vécut  longtemps  à  Paris  et  qu’il  y  poursuivit  ses 
études  de  lettres.  11  a  dû  être  reçu  maître  avant  1 444 •  Car 
son  nom  ne  se  rencontre  pas  sur  le  registre  de  la  Nation  de 
France  pour  la  Faculté  des  Arts  que  nous  avons  conservé 
( 1 444- t 456)  3.  Comme  pour  être  admis  à  la  maîtrise  il  fallait 
avoir  vingt  et  un  ans  accomplis,  on  peut  croire  qu’Arnoul 
Greban  n'a  pas  dû  naître  après  l’an  1420. 


1.  Œuvres  poétiques  de  Jacques  Peletier  du  Mans,  Paris,  i547  fol.  io3  (Cité  par 
G.  Paris  et  G.  Raynaud,  op.  cit.,  p.  6-7). 

2.  On  doit  à  La  Croix  du  Maine,  l’auteur  de  la  Bibliothèque  françoise  publiée  en 
i5S4,  la  confusion  inexplicable  de  Simon  Greban  avec  Simon  de  Compiègne,  et  le 
renseignement,  erroné  et  tant  de  fois  reproduit,  qui  fait  naître  les  Greban  à  Com¬ 
piègne.  Tout  ce  que  dit  dom  Piolin  dans  son  Histoire  de  l'Église  du  Mans,  t.  V  ; 
dans  les  Recherches  sur  les  mystères  qui  ont  été  représentés  dans  le  Maine  ( Revue  d 3 
l'Anjou  et  du  Maine,  t.  III  et  IV)  est  sans  aucune  exactitude.  Ces  erreurs  déparent 
P Histoire  littéraire  du  Maine  d’IIauréau,  t.  III. 

3.  Bibliothèque  de  la  Sorbonne. 


1 3  6 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Le  registre  de  la  Faculté  de  théologie  de  Paris1,  au  mois 
d’août  i456,  donne  encore  à  Arnoul  Greban  le  titre  de  maître, 
ce  qui  indique  qu'il  était  toujours  maître  ès  arts.  On  voit 
qu’il  commença  de  suivre  son  premier  cours  en  théologie, 
le  28  septembre,  sous  maître  Thomas  de  Courcelles;  à  cette 
occasion,  il  paya  20  s.  p. 

Ce  Thomas  de  Courcelles,  homme  scientifique  et  très  élo¬ 
quent,  originaire  d’Amiens,  chanoine  de  Notre-Dame  depuis 
i447,  chargé  de  tant  de  missions  auprès  du  pape  et  l’un  des 
zélés  défenseurs  de  l’Eglise  gallicane,  n’est  autre  que  l’homme 
de  confiance  de  Pierre  Cauchon,  celui  qui  avait  traduit  en 
latin  le  procès  de  Jeanne  d’Arc,  l’orateur  qui  prononcera 
l’oraison  funèbre  de  Charles  VII  à  Saint-Denis,  le  doyen  qui 
reposera  dans  une  chapelle  de  Notre-Dame  2. 

Ainsi  fut  nourri  de  belles-lettres,  d’éloquence  et  de  science 
théologique,  maître  Arnoul  Greban,  sur  la  montagne  Sainte- 
Geneviève,  au  temps  où  François  Villon  et  ses  compagnons, 
profitant  des  troubles  universitaires,  décrochaient  les 
enseignes  de  Paris  et  les  mariaient,  déplaçaient  les  bornes. 
Il  y  eut  toujours  des  écoliers  sages  et  d’autres  fous.  Maître 
Arnoul,  sous  Thomas  de  Courcelles,  grandit  en  science  et  en 
éloquence. 

Mais  du  Paris  turbulent  et  dissipé  de  la  montagne  Sainte- 
Geneviève,  nous  pourrions  bien  trouver  dans  son  œuvre 
quelques  souvenirs.  C’est  un  fait  que,  dans  la  partie  familière 
et  comique  du  Mystère  de  la  Passion,  celle  qui  divertissait 
peut-être  le  plus  ses  auditeurs  du  peuple,  l’auteur  a  prouvé 
qu’il  connaissait  à  fond  les  mœurs  et  la  langue  de  la  rue,  le 
jargon  des  tavernes  et  même  celui  des  brelans  et  des  prisons. 
Tout  comme  François  Villon,  Arnoul  Greban  a  bien  observé 
la  ville3;  il  y  a  écouté  les  gens  parler.  Comme  les  Lais  et  le 

1 .  Bibl.  Nat.,  ms.  1  at . ,  5657e  fol.  32ro  (G.  Pariset  G.  Raynaud.,  op.  cil.,  p.  1 1  i). 

2.  Voir  la  pierre  tombale  que  j’ai  publiée  en  tête  du  Procès  de  condamnation  de 
Jeanne  d'Arc,  I,  texte  latin,  et  la  note  6g,  II. 

3.  Cette  remarque  a  déjà  été  faite  par  Gaston  Paris,  p.  8. 


ARNOUL  GREBAN 


i37 

Testament,  le  Mystère  de  la  Passion  est  une  œuvre  parisienne 
par  excellence.  Car  le  maître  ès  arts  qui  la  composa,  «  a  la 
requeste  d’aucuns  de  Paris1  »,  répondait  aux  vœux  d'une 
population  qui  a  toujours  été  avide  de  spectacles;  et  son 
œuvre  n'a  pu  naître  que  dans  un  grand  centre,  capable  de 
lui  fournir  les  220  personnages  qui  remplissaient  les  épi¬ 
sodes  de  son  drame,  une  population  nombreuse  qui  devait 
en  écouter  les  quatre  journées  si  pleines  d’événements. 
Comme  Villon,  c’est  à  Paris  que  Greban  connut  ce  qu’on 
peut  appeler  le  succès.  Car,  avant  1 4v3 ,  «  ceulx  de  Paris  » 
avaient  déjà  joué  sa  Passion  à  trois  reprises  2. 

Entre  i45o  et  1 4 3 5 ,  maître  Arnoul  Greban  devait  demeurer 
attaché  à  Notre-Dame,  comme  organiste,  et  diriger  la  maî¬ 
trise  des  enfants  de  chœur3.  Au  cours  de  l’année  1 455 ,  il  se 
rendit  vers  Charles  d’Anjou,  comte  du  Maine,  frère  de  René, 
roi  de  Sicile,  et  beau-frère  du  roi  Charles  VII,  dans  bien  des 
circonstances,  un  vice-roi  V 

Charles,  comte  du  Maine,  dut  réserver  à  Arnoul  Greban  un 
accueil  que  lui  méritaient  son  grand  talent  et  aussi  son 
origine.  Car  nous  savons  que  ce  seigneur  aimait  beaucoup 
les  livres,  qu’il  appréciait  les  «  belles  doctrines,  et  mist  grant 
peine  a  les  acquérir5  ».  Après  le  roi,  au  dire  de  Chastellain, 
c'était  l'homme  qui  «  volait  de  la  plus  haute  esle  ».  Il  se  gou¬ 
vernait  avec  sagesse  et  l’on  vantait  son  éloquence,  sa  généro¬ 
sité.  Le  comte  du  Maine  se  montrait  épris  de  nouveautés  ; 
ainsi  on  le  vit,  aux  fêtes  de  Nancy,  organiser,  pour  la  pre¬ 
mière  fois  à  la  cour  de  France,  des  joutes  et  des  réjouis¬ 
sances  à  l'instar  de  la  maison  de  Bourgogne.  Le  roi  René, 
vers  1 45 1 ,  lui  avait  dédié  son  Livre  des  tournois  «  pour  le 
plaisir,  disait-il,  que  je  congnois  de  pieça  que  prenez  a  veoir 

1.  P.  2. 

2.  Note  du  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  8 1 6  (éd.  G.  Paris  et  G.  Raynaud, 

P.  39). 

3.  Nous  reviendrons  sur  ces  documents. 

4.  Du  Fresne  de  Beaucourt,  Hist.  de  Charles  VII,  t.  III,  p.  421*422  ;  t,  IV,  p.  97. 

5.  Chastellain,  t.  II,  p.  162. 


i38 


HISTOIRE  POÉTIQUE  Dl  XVe  SIECLE 


hystoires  nouvelles  et  dittiez  nouveaulx  ».  Et  Guillaume 
Fichet,  en  1470,  ne  manquera  pas  de  lui  adresser  un  exem¬ 
plaire  de  cette  autre  nouveauté  :  sa  Rhétorique,  imprimée  sur 
les  presses  de  la  Sorbonne,  qui  est  le  premier  livre  imprimé  à 
Paris.  Charles  devait  mourir  en  1 4y3 .  Son  tombeau,  à  la 
cathédrale  du  Mans,  est  une  œuvre  italienne  parfaite,  l  une 
des  plus  anciennes  exécutées  en  France,  sans  doute  un  beau 
travail  de  ce  «  François  Laurens  »,  imagier,  attaché  à  la  cour 
du  roi  de  Sicile, qui  n'est  autre  que  Francesco  Faurana1.  Non 
loin  du  chœur  solennel,  il  dort  le  beau  chevalier,  la  tète  ceinte 
d'une  couronne,  vêtu  du  camail  lleurdelisé,  armé  de  plates  ;  il 
dort  sur  le  sarcophage  à  l'antique,  orné  de  godions,  la  lourde 
cuve  que  portent  des  griffes  de  lion  taillées  dans  le  marbre 
noir.  Et  de  gracieux  amours,  tout  nus,  soutiennent  l’élégant 
cartouche  où  se  lit  la  sobre  inscription  :  me  carolus  comes 

CE  N  OMAN  IE  ORIIT  DIE  X  APRILIS  CCCCLXXIJ  2. 

Fe  comte  du  Maine,  homme  d’un  goût  nouveau  et,  on  peut 
le  dire,  raffiné,  ne  pouvait  manquer  d'être  un  protecteur 
pour  ce  Greban  qui  venait  de  produire  une  œuvre  comme 
le  Mystère  de  la  Passion 3,  d'une  conception  si  artistique,  et 
par  là  nouvelle. 

Encore  qu’il  n’eût  que  de  lointains  rapports  avec  sa  pro¬ 
vince,  avec  son  comté  du  Maine,  longtemps  d’ailleurs  entre 
les  mains  des  Anglais,  qu'il  n’ait  fait  que  passer  au  Mans4, 


1.  H.  Chardon,  Le  tombeau  de  Charles  d'Anjou,  comte  du  Maine,  à  la  cathédrale  du 
Mans,  Paris,  s.  d. — L'identification  repose  sur  le  rapprochement  fait  entre  la  médaille 
et  le  gisant.  Francesco  Laurana  était,  par  ailleurs,  l'artiste  attitré  de  la  maison 
d’Anjou.  On  lui  doit  les  médailles  de  Jeanne  de  Laval,  de  Triboulet,  un  des  fous  du 
roi  René,  de  René  et  de  Jeanne,  de  Jean  de  Calabre  et  de  Charles  d'Anjou. 

2.  Abbé  A.  Ledru,  La  cathédrale  Saint- Julien  du  Mans,  ses  évêques,  son  architec¬ 
ture,  son  mobilier.  Mamers,  1900,  in- fol.,  p.  35a. 

3.  La  Bibliothèque  du  Mans  (ms.  n°  6)  conserve  un  manuscrit  important  du 
mystère  de  la  Passion  dont  il  sera  parlé  plus  loin. 

4.  Le  Maine  était  libre  depuis  i45o  seulement.  Charles  du  Maine  fit  sa  première 
entrée  au  Mans  en  1471.  On  ne  connaît  pas  de  représentations  dramatiques  contem¬ 
poraines  au  Mans.  En  1470  seulement,  lors  de  l’arrivée  de  son  fils  Jean  II,  il  y  eut 
des  jeux  de  personnages  et,  l’année  suivante,  eut  lieu  la  représentation  d'un  mystère 
de  saint  Jean  l'Évangéliste  (H.  Chardon,  Les  Greban  et  les  Mystères  dans  le  Maine,  1879). 


ARNOUL  GRE BAN 


ï39 

Charles  devait  demeurer  un  puissant  protecteur  et  patron 
auprès  de  l’évêque  du  Mans,  Martin  Berruyer1.  Mais  nous 
ignorons  absolument  ce  qu'il  fit  pour  Arnoul  Greban  qui 
s’était  rendu  auprès  de  lui. 

On  peut  croire  d’ailleurs  que  le  milieu  du  Mans  pouvait 
bien  être  favorable  aux  travaux  des  deux  frères  Greban.  Le 
comte  Charles  du  Maine  avait  retrouvé  sa  ville  qui  avait  été 
l  apanage  du  roi  René,  grand  amateur  de  mystères  et  de 
bonnes  lettres  2.  Les  officiers  du  comte  du  Maine,  comme 
ceux  de  l’évêque  d’ailleurs,  semblent  avoir  été  des  hommes 
avides  de  distractions,  et  de  tout  ordre3.  A  Martin  Berruyer 
succéda  Thibault  de  Luxembourg,  d’une  famille  illustre  en 
Europe,  très  mondain  en  sa  jeunesse4,  et  qui  était  entré  dans 
les  ordres  après  son  veuvage.  Le  comte  Charles  du  Maine 
épousera  la  sœur  de  ce  magnifique  et  noble  prélat.  Le  con¬ 
nétable  de  Luxembourg,*  celui  qui  fut  décapité  en  place  de 
grève  en  1470,  après  avoir  joui  d’une  grande  faveur  auprès 
de  Louis  XI,  était  le  frère  de  l’évêque  du  Mans.  Il  est  bien 
intéressant  alors  de  noter  que  le  plus  beau  des  manuscrits  de 
la  Passion  d’Arnoul  Greban  que  nous  conservions  soit  à  ses 
armes5.  D’autre  part,  le  plus  personnel  des  manuscrits 
d’Arnoul  Greban,  copie  contemporaine  delà  première  journée 
de  la  Passion,  un  manuscrit  qui  a  pu  être  préparé  par  l’au¬ 
teur,  contenant  non  seulement  des  jeux  de  scène  pour  les 
acteurs,  mais  encore  l’indication  des  parties  chantées  par  les 
enfants  de  chœur,  les  anges,  des  endroits  où  l’orgue  devait  se 

1.  Evêque  eutre  1 44g  et  i465,  cet  ancien  chanoine  du  Mans,  qui  va  rédiger  un 
mémoire  en  faveur  de  Jeanne  d’Arc,  était  un  homme  débile  et  crédule,  mais  tout  à 
fait  dévoué  au  roi  et  à  son  beau  frère.  Jacques  d’Argouges,  chanoine,  son  exécuteur 
testamentaire  et  son  garde  des  sceaux,  parait  avoir  administré  en  son  lieu. 

2.  A.  Lecoy  de  la  Marche,  Le  roi  René,  II,  p.  1 4 4 ,  174. 

3.  Voir  à  ce  sujet  le  très  curieux  procès  de  cette  jeune  fille,  la  Férone,  que  le 
diable  tourmentait,  mais  dont  les  officiers  du  comte  et  de  l’évêque  faisaient  «  tout  ce 
que  bon  leur  sembloit  ».  L’évêque  fut  même  accusé  par  elle  (Jean  de  Roye,  ad. 
a.  i46o). 

4.  Monstrelet. 

5.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  816.  (Cette  belle  copie  fut  terminée  le  22  février  i473, 
n.  st.) 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


I/4O 

faire  entendre,  n’a  jamais  dû  quitter  la  capitale  du  Maine'. 

Cet  ensemble  de  faits,  en  l’absence  de  tous  autres  docu¬ 
ments2,  montre  assez  les  liens  d’Arnoul  Greban  avec  sa  pro¬ 
vince.  Tout  ce  que  nous  savons,  c’est  que  Simon,  frère  d’Ar¬ 
noul,  qui  figure  en  1 468  parmi  les  officiers  de  Charles,  comte 
du  Maine  3,  occupa  au  Mans  une  maison  canoniale  en  1471 4  et 
qu’il  mourut  peu  de  temps  après5. 

Ce  Simon  Greban,  qui  a  pu  être  le  collaborateur  de  son 
frère,  fut  du  moins  son  émule1’.  Le  prologue  d’un  immense 
mystère,  les  Actes  des  Apostres,  nous  fait  connaître  son 
œuvre,  et  aussi  en  quelle  estime  elle  était  tenue  7: 

1.  Bibl.  du  Mans,  ms.  n°  6.  — Ce  manuscrit  provient  de  l’abbaye  de  Saint-Vincent 
du  Mans  où  il  était  déjà  en  1718. —  a.  Lesdocuments  capitulaires  font  défaut  pour 
cette  époque.  Le  nom  de  Greban  ne  se  rencontre  pas  dans  le  nécrologue  du  chapitre. 

3.  «  M.  Simon  Greben  a  LX  1.  »  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  7855,  p.  708). 

4.  II.  Chardon  a  publié  un  document  péremptoire  tiré  du  compte  de  l’srgenterie 
du  chapitre  (1471-1472,  fol.  35)  à  l’article  des  maisons  canoniales  :  «  Maistre  Simon 
Greben  pour  la  maison  dans  laquelle  il  demeure...  X  livres.  »  Dans  le  compte  de  la 
bourse  pour  l’année  1472-1  473,  fol.  26,  il  est  question  du  gros  de  la  prébende 
<t  maistre  Simon  Greben  »  affermé  à  Jean  Cotté  pour  110  s.  Simon  était  donc 
décédé  alors  —  Simon  paraît  être  l’auteur  de  la  complainte  faisant  l’éloge  de 
Jacques  Milet,  mort  à  Paris  en  1  466,  qui  avait  écrit  un  grand  mystère  sur  la  destruc¬ 
tion  de  Troie  (Arthur  Piaget,  Simon  Greban  et  Jacques  Milet  dans  la  Romania, 
t.  XXII,  p.  23o).  On  a  également  de  lui  des  vers  sur  la  mort  de  Charles  VII,  i46i. 
(Bibl.  de  l’Arsenal,  ms.  3523.) 

5 .  Dom  Piolin ,  Histoire  de  l'Église  du  Mans,  t.  V,  p.  180,  dit  que  Si  mon  fut  enseveli 
dans  la  cathédrale  du  Mans  devant  l’autel  de  saint  Michel  où  on  lui  érigea  un  «  beau 
monument  »  que  détruisirent  les  Huguenots  en  i56î.  Dom  Piolin  renvoie  aux  pièces 
justificatives  du  pillage  de  Saint-Julien  où  il  n’est  absolument  rien  dit  de  ce  tom¬ 
beau.  Dom  Piolin  reproduit  simplement  un  renseignement  emprunté  à  La  Croix  du 
Maine.  ( Bibliothèques  françaises ,  éd.  Rigoley  de  Juvigny,  1772,  t.  II,  p.  4oq,  article 
Simon  Greban.)  H.  Chardon  a  fait  observer  que  la  construction  du  jubé  par  Philippe 
du  Luxembourg  aurait  troublé  cette  tombe  bien  avant  le  pillage  des  protestants. 

6.  Le  titre  du  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  1528  :  Les  actes  des  apostres  en  neuf 
volumes  composes  par  deffunct  maistre  Symon  de  Greban  en  son  vivant  preslre  chanoine 
de  l'eglise  du  Mans  par  le  commandement  du  feu  roy  René  de  Cecille,  duc  d'Anjou  et 
comte  du  Maine,  est  bien  intéressant. 

7.  Le  premier  volume  du  triumphant  mystère  des  Actes  des  Apostres.. .  Paris,  1  5 3 7 , 
fol.  iij.  —  Les  Actes  des  Apostres  ont  été  achevés  d’imprimer  à  Paris  pour  Guillaume 
Albalat,  bourgeois  et  marchand  de  Bourges,  par  Nicolas  Cousteau,  le  i5  mars  t53j 
avant  Pâques.  (Bibl.  Nat.,  Rés.  Y.  F.  19-20.)  Une  autre  édition  a  été  donnée  en 
i54o,  à  Paris,  par  Arnoul  et  Charles,  les  Angeliers.  (Bibl.  Nat.,  Rés.  Y.  F.  111-112.) 
En  1 5 4 1  une  nouvelle  édition  est  publiée,  avec  les  Gestes  des  Césars.  (Bibl.  Nat.  Rés. 
Y.  F.  21-22,  23-24.)  Les  4  volumes  manuscrits  de  l’Arsenal  nos  336o-3363  sont  datés 
de  i538. 


ARNOUL  GREBAN 


1 4 1 


Symon  Greban,  bon  poete  estimé, 

Mesme  en  son  temps  print  peine  de  l’escripre, 

Comme  le  voys,  moult  doulcement  rhythmé, 

Ung  frere  il  eut,  Arnoul  Greban  nommé, 

Gentil  ouvrier  en  pareille  science, 

Et  inventeur  de  grande  vehemence. 

Or  l’ung  et  l’autre  est  digne  d’estre  aymé, 

Se  on  doit  aymer  les  choses  d’excellence . 

On  ne  sait  quand  mourut  Arnoul  Greban,  sans  doute  avant 
1471,  et  même  s'il  décéda  au  Mans  revêtu  de  la  dignité  de 
chanoine  de  Saint-Julien  b  On  ne  connaît  de  lui  pas  d’autre 
œuvre  importante  que  le  Mystère  cle  la  Passion'2.  On  ne  sait 
pas  la  part  de  collaboration  qu’il  prit  dans  la  rédaction  des 
Actes  des  Apôtres 3. 

* 

*  * 

On  le  voit,  la  biographie  d’Arnoul  Greban  se  réduit  à 
quelques  linéaments.  Les  documents  qui  le  concernent  au 
chapitre  de  Notre-Dame  sont  heureusement  plus  nombreux; 

1.  Comme  le  répète  M.  Henri  Stein  ( Arnoul  Greban,  poêle  et  musicien,  dans  la 
Bibl.  de  l'École  des  Charles,  LXXIX,  1918,  p.  i4a).  Un  seul  registre  capitulaire  du 
Mans  existe  pour  le  quinzième  siècle,  de  i4i8  à  1429  (G.  18).  Il  y  a  lacune  dans  les 
archives  du  chapitre  jusqu’aux  premières  années  du  seizième  siècle.  —  La  Croix  du 
Maine  et  Duverdier,  Bibliothèques  françaises,  éd.  R.  de  Juvigny,  1772,  t.  I,  p.  i4q, 
paraît  être  la  source  de  celle  information  :  «  Chanoine  du  Mans,  l’an  i45o  ou  envi¬ 
ron.  »  On  le  verra,  la  date  de  i45o  n’est  pas  possible. 

2.  Une  oraison  à  la  Vierge,  signalée  dans  le  Champ  Fleury  de  Geoffroy  Tory,  a  été 
retrouvée  par  M.  Ernest  Picot  dans  un  manuscrit  du  catalogue  Didot,  vente  de  1881, 
n°  27.  C’est  un  lai  portant  sa  signature  acrostiche  (Remania,  t.  XIX,  p.  5g5). 

3.  «  Il  a  continué  le  Livre  des  Actes  des  Apôtres  commencé  par  son  frère  Arnoul  »,dit 
La  Croix  du  Maine,  ad  art.  Simon  Greban.  Mais  il  n’est  même  pas  assuré  qu’il  y  ait 
quelque  chose  de  lui.  Dans  la  glose  qui  accompagne  ce  mystère,  où  sont  indiquées 
soigneusement  les  sources  et  quelques  jeux  de  scène,  on  ne  trouve  pas  d’indication  de 
jeux  d’orgue.  —  Arnoul  Greban  ayant  fait  précéder  son  grand  drame  d’une  Creacion 
abregee,  G.  Paris  a  cru  devoir  comprendre  qu’il  avait  abrégé  un  ouvrage  plus  déve¬ 
loppé  sur  ce  sujet  dont  il  aurait  été  l’auteur.  Ces  premiers  chapitres  se  retrouvent  en 
tête  du  Viel  Testament,  et  aussi  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  Troyes  qui 
donne  le  mystère  remanié  de  la  Passion  de  Greban.  De  là  l’hypothèse  qu’Arnou! 
pourrait  être  l’auteur  d’une  partie  du  Mystère  du  Viel  Testament.  Le  Procès  du  Paradis 
qui  se  retrouve  aus«i  chez  Greban,  comme  chez  Mercadé,  semble  fortifier  ce  point  de 
vue.  Mais  ce  n’est  là  qu’une  hypothèse.  Cf.  Le  Mistere  du  Viel  Testament  publié  par  le 
baron  James  de  Rothschild,  I,  p.  xliu. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


i4a 

et  surtout  ils  nous  permettent  d’imaginer  l’existence  de 
maître  Arnoul  à  l’époque  où  il  composa  le  grand  Mystère  de 
la  Passion  ' . 

C’est  le  19  octobre  i45o  qu’Arnoul  Greban  devint  l’auxi¬ 
liaire  du  vieux  Raoul  le  Fourbeur,  maître  des  enfants  de 
chœur  de  Notre-Dame  depuis  le  10  décembre  1426.  Alors 
Raoul  le  Fourbeur,  maître  de  musique,  s’était  engagé  à  faire 
l’instruction  musicale  des  enfants  et  à  les  nourrir.  Il  recevait 
pour  cela  un  habit  d’église  et,  pour  chaque  enfant,  20  écus  ; 
le  maître  de  grammaire  était  payé  100  s.  par  an  et  il  avait 
l’étrenne  d’un  capuchon  quand  les  enfants  touchaient  des 
vêtements  neufs.  Maître  Raoul  le  Fourbeur  réclamait  alors 
pour  lui  une  servante  et  un  domestique1 2.  Suivant  la  conven¬ 
tion  de  i45o,  maître  Raoul  le  Fourbeur  devait  s'occuper  d’in¬ 
struire  les  enfants  de  chœur  pour  le  chant  et  les  répons,  les 
conduire  à  matines  et  aux  autres  heures,  tandis  qu’Arnoul 
Greban  leur  enseignerait  la  grammaire  et  la  musique.  Car 
Arnoul  Greban,  organiste  de  Notre-Dame,  s’était  présenté 
pour  le  faire. 

Ces  enfants  étaient  au  nombre  de  huit  ou  de  neuf3.  Sans 
doute,  ils  n’étaient  pas  faciles  à  mener  suivant  leurs  règle¬ 
ments  rigides.  En  i44S,  par  exemple,  Raoul  le  Fourbeur  avait 
cédé  sa  place  à  l’un  de  ses  élèves,  Germain  Watrée,  prêtre, 
clerc  des  matines  :  mais  les  enfants  lui  manquèrent  tout  à 
fait  de  respect  et  le  chapitre  avait  du  demander  à  le  Four¬ 
beur  de  reprendre  leur  direction  :  ce  qu’il  accepta,  à  la  con¬ 
dition  d’être  secondé  par  Arnoul  Greban4. 

1.  Ces  documents  ont  été  signalées  par  Marcel  Schwob  dans  une  communication 
à  l’Académie  des  Inscriptions  et  Belles-lettres  (1899),  et  certains  ont  été  utilisés  par 
M.  Henri  Stein,  Arnoul  Greban,  poêle  et  musicien,  dans  la  Bibliothèque  de  l'École  des 
Chartes,  t.  LXXIX  (19 18),  p.  i42-i46. 

2.  Arch.  Nat.,  LL.  297. 

3.  Ils  étaient  huit  en  1 4 3 7 ,  y  compris  le  spé,  c’est-à-dire  le  plus  ancien  des 
enfants  qui  suivait  immédiatement  le  plus  jeune  des  chanoines,  et  qui  était  comme 
un  délégué  du  maitre.  En  i46g,  nous  trouvons  encore  ce  chiffre  de  huit.  Au  dix- 
septième  siècle,  Notre-Dame  aura  douze  enfants  de  chœur. 

4.  On  le  verra,  Watrée  ne  fut  pas  plus  heureux  entre  1 4 5 5  et  i457.  On  ne  trouva 


ARNOUL  GREBAN 


l43: 

Le  travail  en  collaboration  du  vieux  Raoul  le  Fourbeur  et 
de  maître  Arnoul  Greban  ne  devait  pas  durer  bien  long¬ 
temps.  Le  2 4  septembre  i45i,  Arnoul  Greban  remplaça 
Raoul  le  Fourbeur  comme  maître  des  enfants  de  chœur  à 
Notre-Dame.  A  ce  titre,  il  habitait  avec  eux  une  maison  du 
cloître  et  il  s'occupait  de  l’administration  de  leurs  intérêts. 
Il  assumait  en  somme  cette  double  instruction,  la  charge  de 
la  direction  avec  toutes  les  obligations  qu'elle  comportait, 
tandis  que  Raoul  le  Fourbeur  allait  se  retirer  comme  cha¬ 
noine  semi-prébendé  de  Saint-Aignan. 

On  ne  peut  le  nier  :  c'était  un  honneur  de  tenir  l’orgue 
de  Notre-Dame,  dont  la  maîtrise  était  par  ailleurs  renommée1. 
C’est  à  Notre-Dame  que  maître  Léonin,  organiste,  avait  écrit, 
au  xne  siècle,  le  premier  «  livre  d’orgue  »  ;  et  maître  Pérotin 
y  avait  créé  la  musique  polyphonique.  Les  prédécesseurs 
immédiats  d’Arnoul  Greban  avaient  été  maître  Régnault  de 
Reims  en  1 4 1 6,  qui  paraît  avoir  apporté  de  la  négligence 
dans  ses  fonctions,  car  c’est  l’organiste  du  duc  de  Berry  qui 
était  appelé  alors  pour  réparer  les  orgues;  maître  Henri  de 
Saxe,  bachelier  en  médecine,  qui,  lui,  savait  réparer  les 
orgues;  Jacques  le  Mol,  en  i44o.  A  l’occasion  de  ces  nomina¬ 
tions,  un  contrat  était  passé  entre  le  chapitre  et  l’organiste 
qui  recevait  un  forfait  de  26  1.  par  an  pour  jouer  aux  vingt- 
trois  fêtes  à  lui  déclarées,  à  prime,  à  vêpres,  à  la  messe,  le 
Kyrie,  le  Gloria  in  excelsis,  les  séquences,  le  Sanctus,  VAgnus ; 
et  il  s'engageait  aussi  à  faire  les  petites  réparations  des 
orgues.  L’organiste  prêtait  serment  d’observer  fidèlement  son 
devoir  et  de  respecter  les  chanoines.  Il  recevait  6  s.  en  plus 
quand  il  jouait  extraordinairement.  En  i425,  les  vieilles 

même  plus  de  maître  par  la  suite;  c’est  un  chanoine,  Jean  Laloier,  qui  dut  reprendre, 
en  1 4 6 5 ,  la  charge  des  enfants. 

1.  L’orgue,  le  «  roi  des  instruments»,  avait  déjà  dit  Guillaume  de  Macliault 
(Cf.  Amédée  Gastoué,  Les  Primitifs  de  la  musique  française,  1922,  p.  111).  Au  qua¬ 
torzième  siècle,  les  églises  importantes  ont  déjà  un  orgue  de  chœur  et  un  grand 
orgue  de  tribune  (Chartres,  Rouen,  Reims).  L’ancien  grand  orgue  de  la  cathédrale 
d’Amiens,  construit  de  i4aa  à  iêsg,  comptait  a5oo  tuyaux,  des  bourdons,  un  cla¬ 
vier  de  4  octaves . 


1 44 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


orgues  de  Notre-Dame  avaient  été  vendues  au  profit  de 
l’église  :  le  poids  de  l’étain  se  monta  à  800  EL  C’est  sans 
doute  l’orgue  de  chœur  que  devait  tenir  Arnoul  Greban.  Or 
il  semble  que  c'était  là  une  grosse  charge  pour  un  homme 
comme  lui,  qui  avait  encore  des  examens  théologiques  à 
préparer,  d'assumer  au  surplus  l’instruction  et  la  direction 
des  huit  petits  enfants  de  chœur  de  Notre-Dame. 

Ainsi  maître  Arnoul  Greban  vécut  très  embesogné,  dans 
le  cloître  de  la  cité,  surveillant  les  enfants,  les  instruisant, 
les  faisant  chanter,  touchant  son  orgue,  piochant  sa  théo¬ 
logie,  levé  avec  le  soleil,  et  trouvant  le  moyen  d’écrire  les 
34  574  vers  du  Mystère  de  la  Passion,  la  musique  qui  l'accom¬ 
pagnait,  les  rondeaux  chantés.  Mais,  il  faut  le  dire,  maître 
Arnoul  Greban  vivait  dans  le  calme  du  cloître  qui,  dans 
l’active  et  bruyante  cité  d’alors,  la  cité  des  plaideurs  et  des 
juges,  des  tavernes,  des  rues  commerçantes  reliée  à  la  ville 
et  à  l’Université  par  les  ponts  chargés  de  boutiques,  formait 
autour  de  la  cathédrale  un  quartier  spécial,  un  lieu  tran¬ 
quille,  isolé  du  monde  par  une  muraille  percée  de  quatre 
portes  où  une  barrière  empêchait  le  passage  des  voitures. 

Et  de  bonne  heure,  le  soir,  les  portes  du  cloître  étaient 
fermées.  Là  on  ne  voyait  ni  tavernes,  ni  boutiques.  Mais,  à 
l’ombre  de  la  cathédrale,  dans  un  grand  espace  qui  compre¬ 
nait  le  tiers  de  l’ile,  on  apercevait,  par  contre,  trois  petites 
églises  :  Saint-Aignan,  Saint-Jean-le-Kond,  l’ancien  baptis¬ 
tère,  et  Saint-Denis-du-Pas.  On  y  comptait  trente-sept  mai¬ 
sons  canoniales,  toujours  très  recherchées  et  adjugées  au 
dernier  enchérisseur,  un  terrain  libre,  la  motte  aux  pape¬ 
lards,  où  l’on  déposait  sous  les  arbres,  malgré  les  ordon¬ 
nances,  immondices  et  fumiers.  Et  dans  le  cloître  on  rencon¬ 
trait  encore  un  puits,  le  vaste  bâtiment  du  Chapitre  et 
l’Évêché.  C’est  un  fait  qu’aucune  femme  ne  pouvait  demeurer 
au  cloître,  sauf  les  matrones  d’âge  qui  venaient  faire  le 
ménage  ou  la  cuisine  des  chanoines. 

1.  Tous  ces  renseignements  sont  tirés  des  copies  de  Sarrasin  (Arch.  Nat.,  LL.  294). 


ARNOUL  GREBAN 


1 45 


Dans  cette  enceinte  recueillie,  dans  cette  quiète  prison  de 
la  pointe  orientale  de  la  cité,  Greban  vécut  avec  ses  enfants  de 
chœur.  Et  parfois  ils  allaient  se  promener  dans  Elle  Notre- 
Dame  où  l’on  étendait  les  lessives  et  où  les  archers  s’exer¬ 
çaient  contre  les  buttes. 

La  maîtrise  était  alors  installée  dans  une  grande  maison 
proche  le  terrain,  devant  la  salle  du  Chapitre,  entre  la 
maison  du  chanoine  Despars  et  celle  de  Robert  Cybole;  en 
1 455 ,  elle  se  transporta  dans  la  maison  de  Robert  de  Gaillon, 
ancien  supérieur  du  collège  d’IIarcourt  et  bienfaiteur  de 
communautés  d’écoliers,  située  en  face  du  puits1. 

Cette  maison  des  enfants  était  comme  conventuelle.  Suivant 
la  coutume  antique,  une  lanterne  y  restait  allumée  toute  la 
nuit  devant  l’image  de  Notre  Dame,  à  cause  de  la  dévotion 
due  à  leur  patronne  :  bonne  précaution  également  si  l’on 
considère  les  besoins  naturels  que  les  enfants  sont  impuis¬ 
sants  à  retenir;  et  souvent  aussi  ils  se  levaient  dans  la  nuit, 
à  matines,  et  tout,  dans  cette  sainte  maison,  devait  se  passer 
comme  au  grand  jour.  Une  demeure  où  aucun  étranger  ne 
pouvait  habiter  ;  où  les  domestiques  ne  devaient  pas  se 
montrer  familiers  ;  où  les  enfants  ne  pouvaient  nourrir 
aucune  bète  ni  aucun  oiseau  nuisibles.  Car  telle  était  la  cage 
des  petits  angelots  chanteurs  de  Notre-Dame,  des  petits 
oiseaux  blancs  de  la  Vierge  Marie  qui  ne  devaient  chanter 
que  pour  elle,  et  jamais  hors  du  cloître;  le  chapitre,  en 
quelque  sorte,  des  petits  clercs  lettrés  parlant  toujours  latin, 
qui  ne  devaient  copier  aucune  missive  ou  cantilène,  qui  ne 
possédaient  rien,  ni  argent,  ni  joyaux,  ni  Heures,  ni  écri- 
toires,  qui  ne  pouvaient  recevoir  des  fruits  et  des  comestibles 
de  leurs  parents  sans  l’agrément  du  maître2. 

1.  Arch.  Nat.  LL.  297.  —  En  i4oi  la  maîtrise  est  dans  la  maison  de  Jacques  de 
Villejuif  ;  le  20  septembre  1/120,  il  est  question  de  la  vieille  maison  des  enfants  de 
chœur  proche  le  terrain  ;  en  1 4 3  r ,  on  voit  qu’une  maison  leur  est  baillée  nouvelle¬ 
ment  et  ils  abandonnaient  celle  de  M'  H.  Grimault  à  cause  du  décès  des  enfants  par 
suite  d’une  épidémie.  Pasquier  de  Vaux  fait  alors  vider  la  fosse  de  cette  maison. 

2.  Règlement  des  enfants  de  i435. 


II.  —  10 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


I46 

Pendant  cinq  ans,  Greban  endoctrina,  accompagna  les 
enfants  de  la  maison  de  la  maîtrise  à  Notre-Dame,  longeant 
les  murs  du  Chapitre,  passant  devant  le  puits,  entrant  dans 
la  cathédrale  par  la  porte  rouge. 

De  curieux  règlements,  dont  l’un,  dû  au  célèbre  Gerson1, 
forme  un  véritable  traité  d'éducation  résumant  des  coutumes 
antérieures,  nous  font  connaître  la  vie  de  ces  petits  cha¬ 
noines,  les  obligations  qui  incombaient  aux  maîtres  des 
enfants.  Il  faut  le  reconnaître,  cette  discipline  était  très 
rigoureuse.  Le  maître  naturellement  devait  se  montrer  sans 
tache,  donneren  tout  l’exemple,  neprononcerdevantlesenfants 
aucune  parole  contraire  à  l’honnêteté,  ni,  à  plus  forte  raison, 
obscène.  Il  ne  devait  user  envers  eux  d’aucune  familiarité, 
tant  à  la  maison  que  dans  la  rue,  au  chœur,  à  la  sacristie 
comme  à  l’autel.  Et  si  les  enfants  ne  s’amendaient  pas,  il  avait 
le  devoir  de  les  contraindre  par  des  coups.  Souvent  il  devait 
leur  rappeler  ce  qu’est  l’amour  de  Dieu,  les  obligations  du 
service  divin,  afin  qu'ils  parviennent  au  Paradis  et  qu'ils  11e 
tombent  pas  dans  l’Enfer  et  dans  ses  tourments.  Car  Aristote 
l’a  dit:  on  peut  faire  de  l’enfant  ce  que  l'on  veut,  le  rendre  tel 
ou  tel.  Ainsi  le  maître  devait  les  prêcher,  les  exhorter  à  éviter 
le  péché,  les  battre  de  verges  s'il  les  voyait  faire  certains 
actes,  leur  dire  que  Dieu  voit  tout,  qu'ils  ont  tous  un  bon 
ange  gardien,  que  le  diable  pourrait  bien  les  étrangler  sur-le- 
champ,  quand  ils  sont  en  péché  mortel,  si  Dieu  et  leur  ange 
n’attendaient  pas  d’eux  une  bonne  pénitence.  Et  surtout  les 
enfants  devaient  être  endoctrinés  de  façon  à  conserver  leur 
chasteté,  à  éviter  toute  impudicité  de  cœur,  de  pensée,  de 
paroles.  Plusieurs  fois  par  an,  aux  fêtes  solennelles,  ils  étaient 
tenus  de  se  confesser.  Ver?  douze  ou  treize  ans,  on  les  admet¬ 
tait  à  communier.  Alors,  suivant  la  coutume  antique,  ils 

1.  Gerson,  Opéra ,  éd.  Ellies  Dupin,  1706,  t.  IV,  col.  717-720  :  doctrina  pro 
paeris  ecclesie  parisiensis  ;  deux  autres  règlements,  plus  précis  et  non  moins  sévères, 
l’un  de  i4io,  l’autre  de  i435,  ont  été  publiés  par  l’abbé  F.-L.  Chartier,  L'ancien 
chapitre  de  Notre-Dame  de  Paris  et  sa  maîtrise  d'après  les  documents  capitulaires  (1390- 
1790).  Paris,  1897,  in-8,  p.  65,  71,  73. 


ARNOUL  GRE  B  AN 


U? 


étaient  obligés  de  réciter  les  Heures  de  Notre  Dame  et  les 
sept  Psaumes  de  la  pénitence,  deux  par  deux  ou  à  part,  aux 
heures  fixées  par  le  maître.  Ce  qu'ils  pouvaient  faire  d’ail¬ 
leurs  en  allant  à  l’église  ou  en  retournant  dans  leur  maison, 
afin  que  ceux  qui  les  rencontraient  soient  édifiés. 

Le  maître  de  grammaire,  qui  était  tenu  de  leur  apprendre 
aussi  la  logique,  devait  se  montrer  exemplaire.  Il  avait  le 
devoir  de  suivre  partout  les  enfants,  aussi  bien  dans  la  maison 
que  dehors;  il  ne  pouvait  avoir  aucun  office  ni  aucune  autre 
occupation  à  l'église.  Quant  au  maître  de  chant,  il  enseignait 
aux  enfants  surtout  le  plain-chant,  le  contrepoint,  les  autres 
honnêtes  déchants,  et  non  les  chansons  dissolues  et  impu¬ 
diques.  Il  ne  devait  pas  les  retenir  tellement  que  cela  portât 
préjudice  à  l’enseignement  de  la  grammaire.  Le  déchant 
n'était  d’ailleurs  pas  en  usage  à  la  cathédrale,  et  même 
il  était  interdit  par  les  statuts  jusqu’à  la  mue  des  voix.  Le 
maître  de  grammaire  devait  aussi  enseigner  aux  enfants,  pen¬ 
dant  un  temps  suffisant,  la  logique,  donner  une  explication 
en  français  des  épîtres  et  des  évangiles;  car  ce  qui  n’a  pas  été 
compris  ne  saurait  être  prononcé  distinctement. 

Les  heures  d’exercice  étaient  depuis  le  matin  jusqu’au 
déjeuner,  du  retour  des  vêpres  jusqu'au  dîner.  Interdiction 
complète  de  lire  des  auteurs  contraires  aux  mœurs,  même 
s’ils  doivent  orner  l’esprit.  Pendant  les  repas,  pris  en  silence, 
un  enfant  faisait  la  lecture.  Un  règlement  et  un  emploi  du 
temps  devaient  être  remis  à  chaque  enfant.  Les  dénonciations 
étaient  obligatoires  si  un  enfant  entendait  son  camarade 
parler  en  français,  dire  des  injures  ou  des  mensonges,  parler 
de  façon  déshonnête,  s  il  le  voyait  frapper  un  camarade;  il 
en  était  de  même  si  un  enfant  s’était  levé  en  retard,  avait 
omis  de  dire  ses  Heures,  ou  s’il  avait  ri  à  l’église.  S’il  ne 
dénonçait  pas  son  camarade,  il  devait  être  puni  avec  lui  et 
comme  lui.  Ces  défauts  étaient  notés  sur  un  rôle  présenté  au 
maître  à  la  fin  de  la  semaine.  Si  un  enfant  frappait  un  clerc, 
il  était  remis  au  pénitencier.  Tous  les  jeux  accompagnés  de 


1 48 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


cris,  ou  ceux  qui  poussent  à  l’avarice,  à  l’impudeur  ou  à  la 
rancœur,  étaient  interdits,  entre  autres  le  jeu  de  dés.  On 
tolérait  seulement  aux  enfants  le  jeu  de  dames  avec  des  jetons 
de  plomb  ou  de  cuivre.  De  fréquentes  et  de  brèves  récréations 
devaient  être  données,  en  particulier  après  le  déjeuner  et  le 
dîner,  quand  les  enfants  sont  moins  bien  disposés  aux  occu¬ 
pations  sérieuses.  Le  maître  devait  toujours  y  assister.  Les 
enfants  ne  pouvaient  aller  à  l’église  ou  à  la  maison  s’ils 
n’étaient  autorisés  par  leur  supérieur.  Le  maître  ne  devait 
pas  les  abandonner  un  instant;  et  il  était  obligé  d’assister  à 
leurs  repas,  de  les  surveiller  partout. 

Les  enfants  de  chœur  étaient  donc  comme  séparés  du 
monde  :  car  les  clercs,  les  serviteurs,  les  chapelains  n’étaient 
pas  autorisés  à  leur  parler,  sinon  en  présence  de  leur  maître. 
Ils  prenaient  un  repas  du  matin  léger,  afin  de  pouvoir  con¬ 
server  toute  leur  voix  :  une  nourriture  suffisante,  des  mets 
sains  leur  étaient  par  ailleurs  accordés.  Ils  devaient  être  tenus 
proprement  dans  leur  chambre,  soignés  quand  ils  étaient 
malades.  Au  chœur,  les  enfants  devaient  s’asseoir  à  une 
bonne  distance  l’un  de  l’autre,  ne  pas  répondre  à  l’appel  de 
quiconque,  si  ce  n’est  pour  les  nécessités  de  l’oflice  et  au 
commandement  du  doyen  et  des  seigneurs  ayant  dignités. 
Autour  de  l’autel,  ils  devaient  observer  le  plus  grand  silence, 
tandis  que  se  célébraient  les  saints  mystères  de  la  messe,  ne 
pas  rire,  ni  élever  la  voix,  y  assister  comme  des  anges  de 
Dieu,  afin  que  chaque  personne  qui  les  vit  pût  dire  d’eux  : 

«  Voilà  vraiment  d’angéliques  enfants,  comme  en  doit  avoir 
la  Vierge  sans  tache  dans  son  église,  la  plus  célèbre  du 
monde  entier  !  » 

Telle  était  la  règle  sévère  desangelots  de  Notre-Dame.  Règle 
qui  semble  avoir  été  très  correctement  appliquée. 

Ces  enfants  avaient  bien  leur  petit  bénéfice  qu'ils  mettaient 
dans  leur  tire-lire,  à  l’occasion  de  l’eau  bénitequ’ils  portaient 
à  travers  le  cloître;  la  commodité  aussi  d'un  barbier  spécial, 
celui-là  même  qui  fut  un  des  légataires  de  François  Villon, 


ARNOUL  GREBAN 


149 

maître  Colin  Galerne.  Ils  avaient  encore  leurs  fêtes  parti¬ 
culières,  la  Saint-Nicolas  et  la  Sainte-Catherine;  leurs  réjouis¬ 
sances  dans  le  cloître  à  la  Mi-Carême  où  ils  élisaient  un  roi 
et  organisaient  une  sorte  de  cavalcade,  des  jeux  équestres.  Et 
parfois,  dans  les  beaux  jours  de  l’été,  on  les  changeait  d'air; 
alors  ils  allaient  se  promener  à  Arcueil,  à  Gentilly,  à  Saint- 
Marcel,  chez  l’évêque  à  Conflans,  à  Yincennes,  à  Saint-Maur- 
des-Fossés.  Mais  leur  vie  était  bien  celle  que  décrit  le  règle¬ 
ment.  A  l'aube,  ils  se  levaient  pour  aller  à  matines,  ayant 
pris  le  soin  de  mettre  leurs  bottes,  et  à  partir  de  1 43 2 ,  pendant 
la  période  des  grands  froids,  le  bonnet  qui  leur  fut  accordé  : 
car  auparavant  ils  allaient  toujours  tête  nue. 

Quand  il  y  avait  deux  maîtres,  le  maître  de  musique  don¬ 
nait  ses  leçons  depuis  la  grand  messe  jusqu'à  vêpres,  et  depuis 
l’heure  du  souper  jusqu’à  l'heure  du  coucher.  Le  maître  de 
grammaire  enseignait  depuis  le  lever  jusqu’à  prime  et  depuis 
vêpres  jusqu'au  coucher.  Et  partout  il  portait  des  verges, 
jusque  dans  l’église  et  aux  processions.  Les  maîtres  assistaient 
aux  heures  et  aux  repas  L  Le  dîner  avait  lieu  à  onze  heures  et 
le  souper  à  six  heures;  le  coucher  à  huit  heures  quand  les 
enfants  devaient  aller  le  lendemain  à  matines.  En  somme, 
pour  le  maître  jamais  de  repos,  une  présence  constante.  Car 
les  congés  étaient  très  difficiles  à  obtenir.  Tout  cela  pour  des 
appointements  médiocres,  des  droits  plus  modiques  encore 
attachés  au  port  de  l’habit2. 

A  tant  d'occupations,  maître  Arnoul  Greban  devait  ajouter 
celles  que  lui  imposaient  ses  propres  travaux  poétiques  et  la 
préparation  de  ses  examens  en  théologie.  Le  11  février  i452, 
on  voit  qu'il  demanda  au  chapitre  qu'une  clé  de  la  biblio¬ 
thèque  lui  fût  remise  afin  de  pouvoir  y  travailler.  Et  le  cha¬ 
pitre  décidait  qu'il  pourrait  s’en  faire  faire  une  à  ses  dépens. 
Alors  Arnoul  Greban  cherchait  à  s’isoler,  dans  la  solitude 
même  du  cloître.  C’était  pour  travailler  dans  la  mystérieuse 

1.  Cet  emploi  du  temps  est  au  moins  celui  de  1617. 

a.  J’ai  tiré  ces  détails  des  extraits  de  Sarrasin  (Arch.  Nat.,  LL.  397). 


i5o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\e  SIECLE 


bibliothèque  de  la  cathédrale,  installée  sur  les  voûtes,  là  où 
jadis,  au  temps  des  révolutions,  Gerson  avait  trouvé  une 
cachette.  Et  maître  Greban  y  montait  par  l’escalier  de  la  tour 
gauche1 2. 

Mais  ses  travaux  personnels  devaient  devenir  de  plus  en 
plus  absorbants,  car  le  20  février  1 453 ,  Arnoul  Greban 
demandait  la  liberté  d’un  certain  nombre  d’heures  par  jour, 
faveur  qui  lui  fut  accordée.  On  peut  penser  qu’il  travaillait 
à  quelque  poème  considérable  qu’il  avait  entrepris.  Un  chan¬ 
gement  dut  se  faire  alors  dans  son  esprit.  Le  travail  régulier 
qu’il  assurait  à  Notre-Dame  l'excédait.  Il  voudrait  bien  n’être 
pas  obligé  d’assister  aux  heures  interminables,  comme  le 
règlement  l’y  contraignait  :  il  réclamait  l’argent  qui  lui 
était  du  pour  la  nourriture  des  enfants  -.  De  son  côté,  le 
chapitre  se  plaignait  des  gensqu’il  recevait  et  qui  vivaient  dans 
sa  maison  aux  dépens  de  la  table  des  enfants3.  Un  soir,  il  les 
a  conduits  se  promener  dans  1  île  Notre-Dame  au  lieu  de 
remonter  la  châsse  de  saint  Marcel4!  Et  Greban  était  las5. 

C’est  un  fait  que  maître  Arnoul  Greban  se  tourna  alors 
vers  Charles  d’Anjou,  comte  du  Maine,  le  puissant  seigneur 
épris  de  nouveautés  et  de  poésie.  Le  2  avril  1 455 ,  Greban 
demandait  un  mois  de  congé  au  chapitre  pour  se  rendre 
auprès  de  Charles  d’Anjou6.  A  la  suite  de  cette  visite,  un 
changement  se  produisit  dans  la  situation  du  poète.  En  effet, 


1.  Arch.  Nat.,  LL.  288,  fol.  2iV0,  ad.  a.  i4ia. 

2.  Arch.  Nat.,  LL.  117,  p.  3io. 

3.  «  De  magistro  puerorum  chori  de  quo  hic  conqueritur  qui  tenet  pedagogium, 
videlicet  plures  personas  in  domo  et  mensa  puerorum  chori...  »  (Arch.  Nat.  LL.  117, 
p.  448). 

4.  «  Quia  conqueritur  hic,  de  magistro  puerorum  chori  qui  duxit  heri  de  sero 
pueros  chori  ad  insulam  hora  qua  debebet  reascendi  capsam  sancti  Marcelli.  Depu- 
tantur  domini  cantor  et  Le  Herpeur  ad  loquendum  cum  ipso  et  ad  sibi  demons- 
trandum  defectum  commissum  circa  liée.  »  (Arch.  Nat.,  LL.  117,  p.  5oi.) 

5.  Arch.  Nat. ,  LL.  117,  p.  1  4a ,  3io,  488,  5oi  ;  LL.  118,  p.  467,493  ;  LL.  1 1 9 , 
p.  6 4 9 ,  io3o. 

6.  «  Ad  requestam  M.  Arnulphi,  magistri  puerorum  chori,  data  est  sibi  I  cen- 
cia  pro  uno  mense  pro  eundo  erga  dominum  du  Maine  proviso  quod  providerelur 
inter  »  (Arch.  Nat.,  LL.  118,  p.  467.) 


ARNOUL  GREBAN 


10  r 


le  3i  du  meme  mois,  Arnoul  Greban  demanda  à  quitter  les 
fonctions  de  maître  des  enfants  de  chœur  à  Notre-Dame  et  il 
adressait  des  remerciements  au  chapitre  pour  les  biens  qu’il 
en  avaient  eus1.  Le  19  mai,  il  réclama  la  clôture  définitive  de 
ses  comptes  et  le  reliquat  de  tout  ce  qui  lui  était  dû2. 

C’est  Germain  Watrée,  chanoine  de  Saint-Denis-du-Pas, 
qui  prit  sa  place  comme  maître  de  chant  ;  mais  Germain 
Watrée  ne  donna  pas  satisfaction  et  s’il  obtenait,  le 
20  août  i456,  de  conserver  l’administration  des  enfants  de 
chœur,  il  n’en  est  pas  moins  vrai  qu'il  recevait  un  avertis¬ 
sement.  On  lui  recommandait  d’être  de  bonne  conduite, 
autrement,  on  le  remplacerait  :  ce  qui  arriva  en  1457.  Maître 
Jean  Bailli,  retenu  comme  organiste  à  la  place  d’Arnoul  Gre¬ 
ban,  et  de  son  consentement,  fut  son  véritable  successeur. 

Ainsi,  à  la  lin  de  l'année  1 4 5 5 ,  Arnoul  Greban  avait  aban¬ 
donné  définitivement  sa  fonction  à  Notre-Dame.  Il  prit  son 
grade  en  théologie  en  r 4 •  > 6  et  dut  quitter  Paris  peu  après 
pour  se  fixer,  croit-on,  au  Mans  où  l’appela  sans  doute  un 
bénéfice  obtenu  par  la  faveur  de  Charles  d'Anjou,  dans  tous 
les  cas  lassé  de  Notre-Dame  où  son  immense  poème  humain 
et  pathétique  avait  germé  dans  l'ombre  et  l’ennui  de  la 
cathédrale. 

* 

*  * 

Car,  avant  cette  époque,  maître  Arnoul  Greban  avait  cer¬ 
tainement  écrit  les  34  5y4  vers  du  Mystère  de  la  Passion:  et 
peut-être, quand  il  quitta  Notre-Dame, avait-il  d'autres  grands 
projets  en  tête?  Mais  c'est  un  fait  que  le  Mystère  de  la  Pas- 
sion,  ou,  comme  l’on  disait,  le  jeu  de  la  Passion,  fut  composé 
avant  le  3i  décembre  i4Ô2.  Car  on  voit  qu’à  cette  date  les 
échevins  d’Abbeville  délibéraient  de  rembourser  ioécus  dora 
Guillaume  de  Boneuil  qui  s’était  rendu  à  Paris,  auprès  de 
maître  Arnoul  Greban,  pour  se  procurer  une  copie  du  mystère 

1.  Arch.  Nat.,  LL.  118,  p.  484. 

2.  Arch.  Nat.,  LL.  118,  p.  4g3. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


T  52 

qui  venait  certainement  de  remporter  un  grand  succès  dont 
le  retentissement  se  faisait  alors  entendre  comme  un  écho  dans 
la  province.  Alors  la  précieuse  copie  de  la  Passion  fut  déposée 
comme  un  trésor,  dans  le  coffre  de  l’échevinage  d’Abbeville 
et  scellée  des  sceaux  des  quatre  échevins  jusqu’au  jour  où  l’on 
voudrait  la  jouer.  Les  droits  d’auteurd’Arnoul  Greban  avaient 
même  été  prévus;  car  cette  somme  de  io  écus  devait  venir  en 
déduction  de  ce  que  «  messieurs  »  voudront  donner  «  quant 
on  jouera  les  dits  jeux1  ». 

Tout  cela  indique  la  célébrité,  un  véritable  succès  rem¬ 
porté  à  Paris  :  interprétation  que  confirme  la  rubrique  d’un 
manuscrit  de  la  Passion  ;  «  Et  devez  savoir  quemaistre  Arnoul 
Gresban,  notable  bachelier  en  théologie,  lequel  composa  ce 
présent  livre  a  la  requeste  d’aucuns  de  Paris2...  »  Par  la 
même  note  nous  apprendrons  qu’avant  le  22  février  1473 
(n.  st.)  la  Passion  avait  déjà  été  jouée  trois  fois  à  Paris. 

C’est  là  un  renseignement  du  plus  haut  prix.  Les  Parisiens 
voulaient  avoir  leur  Passion  et  des  amis  avaient  dû  pour  cela 
s’adresser  à  l’organiste  et  au  maître  des  enfants  de  chœur 
de  Notre-Dame  de  Paris,  un  musicien  et  un  poète  qui  prépa¬ 
rait  alors  ses  examens  en  théologie. 

Monter  un  beau  mystère  (le  plus  noble  et  le  plus  profitable 
de  tous  était  la  Passion  de  Jésus-Christ)  paraissait  alors  à  une 
cité  un  acte  de  la  plus  haute  magnificence  et  de  la  plus  insigne 
piété.  Les  villes  cherchaient  à  se  surpasser  les  unes  les  autres 
dans  l’appareil  d’une  somptueuse  mise  en  scène,  par  le 
nombre  des  personnages  produits,  dans  la  longueur  même 
des  journées  du  drame  sacré.  Les  mesures  de  police  (garde  des 
remparts,  modification  dans  1  horaire  des  services  religieux, 
interdiction  des  sonneries  de  cloches,  éclairage  des  cités), 

1.  D’après  une  copie  de  dom  Grenier  (t.  XIV,  fol.  99)  publiée  pour  la  première 
fois  par  Paulin  ParD  (G.  Paris  et  Raynaud,  op.  cit.,  p.  11).  —  Document  signalé  par 
Louandre,  Hist.  d'Abbeville,  i883,p.  277. —  2.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  8 1  6 ,  exécuté  pour 
le  connétable  de  Saint-Pol  et  transcrit  par  un  prêtre,  Jacques  Richer,qui  le  termina 
le  22  février  1 4  7  3  (n.  st.)  (G.  Paris  et  Raynaud,  op.  cil.,  p.  2). 


ARNOUL  G REBAN 


i53 


prises  par  les  municipalités  montrent  assez  que  la  population 
tout  entière,  parfois  celle  des  environs,  se  pressait  à  ces  spec¬ 
tacles  qui  duraient  plusieurs  jours,  et  pendant  lesquels,  à  la 
fin  du  quinzième  siècle,  le  peuple  était  récréé  de  musique. 
Alors  les  mystères,  dont  quelques-uns  pouvaient  bien  être 
classiques,  étaient  continuellement  remaniés,  rajeunis,  renou¬ 
velés.  Car  toujours  la  nouveauté  et  le  luxe  plurent  aux 
hommes. 

Dans  les  premières  années  du  quinzième  siècle,  on  vit  les 
célèbres  confrères  de  la  Passion  donner  des  représentations  à 
Paris.  Un  mystère  de  la  Passion  fut  joué  à  Amiens  en  1 4 1 3  ; 
un  autre  à  Rennes  en  i43o;  à  Draguignan  en  1 434  ;  à  Metz, 
en  1 43 7,  quand  le  duc  René  fut  délivré  de  prison,  une 
mémorable  représentation  eut  lieu  sur  la  place  du  Change  et 
le  curé  de  Saint-Victor,  qui  représentait  le  Christ,  joua  avec 
une  telle  conviction  qu’il  pensa  mourir  sur  l’arbre  de  la 
croix  et  qu’il  convint  de  le  remplacer  sur-le-champ.  La 
Passion  est  encore  représentée  à  Draguignan  en  1 43g ,  à  Rodez 
en  i44o,  à  Amiens  et  à  Rouen  en  1 44 51  - 

On  voit  que  le  sujet  imposé  par  les  Parisiens  à  Arnoul  Gre- 
ban  n’avait  rien  de  bien  nouveau.  Et  l’organiste  et  le  maître 
des  enfants  de  chœur  de  Notre-Dame  venait  même  d’avoir  un 
devancier  :  il  est  d’autant  plus  nécessaire  de  rappeler  son  nom 
que  maître  Arnoul  n’a  guère  fait  que  remanier  sa  Passion2. 

Il  s'agit  d’Eustache  Mercadé,  official  de  Corbie,  mort  en 
j44o,  auteur  du  Mystère  de  la  Vengeance  (une  suite  de  la 
Passion  où  l’on  voit  Vespasien  se  venger  des  Juifs  qui  cruci¬ 
fièrent  Jésus),  ettrès  certainement  aussi  l’auteur  d’une  grande 
Passion  en  quatre  journées,  qu’il  n’a  pas  signée,  et  qu’un 
même  manuscrit  nous  a  conservée3. 

1.  Petit  de  Julleville,  les  Mystères,  t.  II,  p.  1-25.  Le  Mystère  de  la  Résurrection 
(Ms.  de  Chantilly  n°  6 1 4)  fait  allusion  à  un  mystère  de  la  Passion  représenté  à 
Angers  en  i  4 4 6  ( Catalogue ,  II,  p.  363). 

2.  C’est  là  un  point  que  n’a  pas  voulu  traiter  G.  Paris,  mais  qui  est  assuré. 

3.  Le  Mystère  de  la  Passion,  texte  du  manuscrit  697  de  la  Bibliothèque  d’Arras  publié 
par  Jules-Marie  Richard.  Arras,  i8g3. 


1 54 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Mercadé  était  un  homme  d’un  génie  singulier  d’invention, 
mais  assez  pauvre  de  moyens  poétiques,  un  véritable  pré¬ 
curseur,  un  créateur.  C’est  lui,  le  premier,  qui  a  conçu  les 
amples  déroulements  du  grand  mystère  (24  q43  vers),  qui  a 
situé  le  vrai  drame  de  la  Passion  dans  la  rédemption  des 
hommes,  qui  a  composé,  d'une  manière  définitive,  les  quatre 
journées  s’ouvrant  et  se  fermant  par  le  procès  du  Paradis 
entre  Justice  et  Miséricorde1.  Et  sans  doute  ce  drame,  fruste 
et  mouvementé,  est  celui  que  nous  voyons  mentionné  dans 
les  représentations  de  la  Passion,  entre  1 4 1 3  et  i45o.  Car 
Eustache  Mercadé,  théologien  et  décrétiste,  par  ailleurs 
homme  courageux  et  énergique2,  savait  parler  au  peuple  et 
l’édifier.  Esprit  religieux,  il  ouvrait  devant  le  peuple  des 
illettrés  le  livre  de  ses  pieuses  images 

A  plusieurs  gens  ont  moult  valu 
Qui  n’entendent  les  escriptures, 

Exemples,  histoires,  peintures 
Faictes  es  moustiers  et  palais, 

Ce  sont  les  livres  des  gens  lais. 

En  especial  l'exemplaire 

Des  personnages  leur  doit  plaire 

Qui  sont  des  fais  de  Jhesuscris, 

Selon  que  mettent  les  escrips 
Et  les  livres  de  saincte  église. 


Et  pour  la  première  fois  aussi,  nous  voyons  un  poète  déve¬ 
lopper  abondamment  les  diableries,  les  bergeries,  les  scènes 
de  la  vie  populaire,  les  plaisanteries  des  bourreaux,  les  inter¬ 
minables  tortures  du  Christ.  En  soi,  le  drame  de  Mercadé 

x.  Le  prototype  pourrait  être  représenté  par  la  Passion  du  Palatinus  (commence¬ 
ment  du  xive  siècle)  et  la  Passion  Didot  dont  le  ms.  est  daté  de  1 3 4 5  (Bibl.  Nat.,  n. 
acq.  fr.  4a3a). 

a.  Prévôt  de  Dampierre,  official  de  Corbie  entre  1 4 1 S  et  1 4?g ,  il  fut  dénoncé 
comme  criminel  de  lèse-majesté  aux  Anglais  pour  avoir  communiqué  avec  l’ennemi  ; 
emprisonné  dans  le  beffroy  d'Amiens,  on  le  voit  condamné, en  1427,  à  une  amende  de 
200  1.  Le  8  septembre  1  437,  une  sentence  du  Châtelet  le  remet  en  possession  de  l’offi- 
cialité  de  Corbie  :  elle  fut  confirmée  par  le  Parlement,  le  1  mai  1 4 3 9 .  Le  rouleau  des 
morts  de  Marmoutiers  le  porte  décédé,  le  16  janvier  i44o  (J.-M.  Richard,  op.  cit. , 
p.  yiii).  —  3.  Sermon  du  prêcheur  à  la  fin  de  la  première  journée  de  la  Vengeance. 


ARNOUL  GRE BAN 


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n'est  qu'une  assez  prosaïque  paraphrase  des  évangiles  cano¬ 
niques,  des  apocryphes  surtout,  faisant  une  large  part  aussi 
aux  légendes  populaires1.  Mais  il  n'est  pas  diflicile  d’y  trouver 
de  grandes  et  de  fortes  choses,  comme  la  scène  dramatique 
de  la  lamentation  des  mères  dont  les  enfants  viennent  d’être 
massacrés  ;  la  scène,  si  fraîche,  de  V  «  eshattement  des  ber¬ 
gers  »  ;  celle  des  adieux  de  Notre  Dame  à  la  terre  de  Judée2  : 

Adieu,  la  terre  de  Judée 
Ou  j’ay  esté  mainte  saison, 

Adieu,  la  terre  ou  je  suis  née, 

Je  t’ay  trop  cruelle  trouvée... 

Et  l’on  peut  encore  citer  le  beau  dialogue  de  Marie  et  de 
Jean  au  pied  de  la  croix;  le  rôle  charmant  de  la  Madeleine, 
la  fille  d’amour  pleine  de  chansons,  qui  n’aime  que  son 
plaisir  pour  le  plaisir,  et  nous  le  dit  si  franchement3  : 

J’ay  la  char  tendre  que  rousée 
Et  aussv  blanche  qu’une  fée, 

Je  suis  en  droit  point  et  en  fleur. 

A  tous  je  suis  habandonnée. 

Yiengne  chascun,  n’aye  point  peur  : 

Ve  cy  mon  corps  que  je  présente 
A  chascun  qui  le  veult  avoir. 

Livrer  ne  le  voldray  par  vente, 

Je  n’en  quier  or  n’argent  avoir, 

Chascun  en  face  son  voloir... 


Tout  cela  constitue  pour  Mercadé  un  titre  assez  haut  à  la 
renommée4.  C’est,  un  fait  qu'il  a  été  apprécié  de  son  temps, 
qu'il  fut  considéré  comme  «  un  grand  facteur5  ».  Et  ce  per- 


1.  Une  appréciation  très  juste  de  tout  ceci  a  été  donnée  par  M.  Émile  Roy,  le  Mys¬ 
tère  de  la  Passion  en  France  du  quatorzième  au  seizième  siècle  (2e  partie,  p.  265-273, 
igo4,  t.  XIV  de  la  Revue  Bourguignonne ). 

2.  On  songe  au  beau  mouvement  des  adieux  de  la  Jeanne  d’Arc  de  Péguy. 

3.  V.  9976-9985. 

4.  Le  mérite  de  Mercadé  a  été  très  justement  reconnu  par  M.  Jeanroy,  Le  Mys¬ 
tère  de  la  Passion  en  France  dans  le  Journal  des  Savants,  septembre  1906. 

5.  Il  est  nommé  parmi  les  bons  «  rhetoriciens  »  par  Martin  Le  Franc  dans  le 
Champion  des  Dames,  donc  avant  i442. 


1 56 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


sonnage  ne  fut  pas  seulement,  comme  on  l  avait  cru,  un 
théologien  poète,  official  de  Corbie  et  de  Ham,  dont  l’in- 
lluence  demeura  locale  ;  son  oeuvre  était  certainement  connue 
à  Paris  où  Mercadé  mourut  doyen  de  la  Faculté  de  Décret,  en 
I4401.  C'est  donc  à  Paris  que  Greban  a  pu  retrouver  le  vaste 
poème  dont  il  fit,  d'ailleurs,  une  œuvre  très  personnelle;  et 
la  requête  des  Parisiens  prouve  qu'ils  pouvaient  bien  se  sou¬ 
venir  encore  de  la  Passion  de  Mercadé2. 


* 

*  * 

Gaston  Paris  a  comparé  le  Mystère  de  la  Passion  à  quelque 
vieux  tableau  llamand  représentant  le  même  sujet3. 

«  Sur  ces  antiques  panneaux,  travaillés  d’un  bout  à  l’autre 
avec  un  soin  minutieux,  Jérusalem,  vue  du  haut  de  la  colline 
du  Calvaire,  ressemble  à  Paris  ou  à  Bruges  :  le  Christ,  entre 
ses  bourreaux  grotesques  qu'un  rire  hideux  fait  grimacer, 
s’avance,  figure  plate  et  sans  expression,  parce  qu'elle  ne 
doit  pas  marquer  de  douleur  humaine,  autour  de  laquelle 
est  plaquée  une  auréole  d'or  cru;  les  bourgeois  de  la  ville 
regardent  défiler  le  cortège  d’un  air  béat  ;  les  soldats  romains, 
habillés  en  chevaliers,  s'arrêtent  un  instant  pour  boire;  les 
voleurs  déjà  crucifiés  se  distinguent  par  la  laideur  et  les 
convulsions  de  l’un,  le  calme  relatif  de  l’autre  ;  les  croix  bien 
propres  se  dessinent  nettement  sur  un  ciel  d'un  bleu  mono¬ 
chrome;  seule  peut-être,  dans  un  coin,  la  mère  habillée  en 
nonne  qui  se  pâme  dans  les  bras  de  ses  amies  à  la  vue  du 
cortège,  fait  passer  une  sympathie  poignante  dans  le  cœur; 


1.  Ce  point  a  été  mis  en  lumière  par  M.  Roy,  La  Comédie  sans  titre.  Mercadé  fut 
doyen  entre  février  1 4 3 9  et  janvier  i44o  (M.  Fournier  et  Léon  Dorez,  la  Faculté  de 
Décret,  t.  Il,  p.  44-53).  11  succéda  à  Jean  de  Courcelles,  en  1 437,  avec  le  titre  de  prieur 
d’OEuf-en-Ternois  (Pas-de-Calais)  ;  il  est  mentionné  dans  les  registres  de  la  Faculté 
comme  venant  d’obtenir  le  grade  de  docteur  (ibid.,  p.  27). 

2.  Il  se  peut  que  Greban  ait  même  connu  Mercadé  sur  la  montagne  Sainte-Gene¬ 
viève.  Dans  tous  les  cas,  Greban  fut  le  disciple  de  Thomas  de  Courcelles,  dont  le  frère 
Jean,  professeur  en  décret,  a  succédé  dans  un  bénéfice  à  Mercadé. 

3.  Op.  cit.,  p.  xvin-xix. 


ARN  OUL  GREBAN 


i57 

mais  en  regardant  en  haut,  on  voit  le  ciel  ouvert,  où  Dieu  le 
Père,  en  habit  de  pape,  une  colombe  sous  ses  pieds,  attend 
paisiblement  le  retour  de  son  fils,  entouré  de  ses  anges  symé¬ 
triques.  C’est  ainsi  que  l’imagination  d’alors  se  représentait 
le  drame  du  Golgotba  ;  c’est  ainsi  qu’avec  une  jouissance  et 
une  édification  sans  bornes,  le  public  de  Paris  d’abord,  puis 
de  presque  toutes  les  grandes  villes  de  France,  le  contempla 
sur  la  scène,  grâce  à  maître  Arnoul  Greban.  » 

La  première  journée  est  celle  de  la  Rédemption.  Dans  les 
limbes,  Adam  attend  toujours  de  sortir  de  cet  Enfer.  Il 
disait  :  Quand  viendras-tu,  doux  Messie  P  Et  l’on  entendait 
aussi  la  touchante  prière  d’Eve.  Les  prophètes,  tour  à  tour, 
annonçaient  le  temps  du  rachat  des  premiers  parents.  Puis, 
dans  le  Paradis,  on  assistait  à  la  longue  discussion  entre 
Miséricorde  et  Dieu  le  Père.  Et  Justice  et  Vérité  avaient  leur 
mot  à  dire  dans  cette  argumentation  d’apparat  qui  peut  bien 
rappeler  les  sermons  et  les  disputes  dont  retentissaient  les 
rues  du  pays  latin  au  temps  où  Greban  étudiait1.  Paix, 
Vérité  et  Sagesse  intervenaient.  Dieu  le  Père  se  soumettra  à 
la  sentence  de  Justice.  Car  déjà  il  médite  son  incarnation  et 
il  a  fait  choix  de  la  noble  Vierge  du  sang  de  David.  Gabriel 
allait  partir  à  Nazareth  ;  et  les  séraphins  chantaient  la  bonne 
chanson  : 

Quand  humanité  sera 
mise  en  vertu  primeraine... 2. 

Alors  on  voyait  le  joli  ménage  de  la  Vierge,  la  chambrette 
belle  et  gente  où  Marie  lisait  son  psautier;  et  Gabriel  venait 
la  saluer.  Puis,  avait  lieu  la  rencontre  de  Marie  et  d'Elisa¬ 
beth.  Marie,  qui  sait  inspirer  aux  anges  les  doux  chants  qui 
la  célèbrent3,  met  au  cœur  des  démons  la  rage  et  le  déses- 

1.  Cette  argumentation  avait  sans  doute  plus  de  prix  pour  les  lettrés  d’autrefois, 
tous  plus  ou  moins  décrétistes,  sinon  théologiens.  Les  articles  en  ont  été  soigneuse¬ 
ment  numérotés  dans  le  manuscrit  du  Mans,  n°  6.  La  source  indiquée  est  saint 
Thomas. 

2.  V.  3379-33q4.  —  3.  Ces  scènes  sont  toujours  coupées  de  silete. 


i58 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


poir.  Les  voici  convoqués  au  son  de  la  trompette  et  chantant, 
eux,  la  chanson  des  damnés1.  El  nous  voyons  Marie  enceinte; 
Joseph,  le  bon  prud’homme  qui  se  repent  de  son  doute;  le 
massacre  des  enfants;  la  fuite  en  Égypte;  l’adoration  des 
pasteurs.  On  entend  les  discours  cocasses  des  bergers,  la 
chanson  des  anges2  et  le  Gloria  in  excelsis 3.  Puis  nous  assis¬ 
tons  au  défilé  et  à  l'adoration  des  rois  mages.  Et  voici  le 
vieux  Siméon;  llérode  qui  se  tue;  Jésus  parmi  les  docteurs, 
avec  l’épisode  de  l’enfant  perdu,  si  angoissant  pour  le  cœur 
des  mères  en  un  temps  où,  à  Paris,  les  enfants  disparaissaient 
ravis  par  des  pillards  qui  faisaient,  parla  suite,  chanter  leurs 
parents. 

Sur  quoi  hauteur  convoquait  le  peuple  pour  le  lendemain. 
11  est  vrai  qu’il  venait  d’entendre  8  a36  vers. 

La  deuxième  journée,  plus  longue  encore  (qgôSvers),  ne 
concerne  toujours  pas  la  mort  de  Jésus,  mais  bien  sa  vie. 
^  oici  d’abord  Jean-Baptiste  l’annonçant  dans  le  désert;  le 
baptême,  la  tentation  de  Jésus.  Le  Christ  est  au  milieu  des 
apôtres  qu  il  convertit  :  scène  familière,  où  le  peuple  des 
métiers  les  reconnaissait  dans  leur  travail  journalier,  comme 
il  reconnaissait,  parmi  les  marchands  du  Temple,  les  ven¬ 
deurs  d'oiseaux,  les  merciers  et  les  changeurs  des  ponts  de 
Paris.  On  voit  ensuite  la  Samaritaine,  Hérodiade,  la  Chana- 
néenne  démoniaque,  tout  à  fait  contemporaine  des  auditeurs 
et  «  que  bûchent  les  Yaudois4  »  ;  les  Pharisiens,  la  Made¬ 
leine,  1  aveugle-né,  Lazare,  avec  son  suaire,  et  enfin  la  cène. 
Le  drame  est  à  peine  annoncé  encore  :  Justice  et  Miséricorde 
en  parlent  à  Dieu  le  Père5.  Voici  Judas  le  traître,  Pierre  et 
Malchus,  enfin  tout  le  commentaire  des  évangélistes. 

La  Passion  remplit  seulement  la  troisième  journée0.  Il  suf- 

i.  V.  3852.  —  2.  V.  49i5  ;  autre  chanson  v.  5oo4.  —  3.  V.  Ô2o5. 

4-  V.  12243.  —  5.  V.  1 883S. 

<1.  A  propos  du  rôle  de  Marie  nous  reviendrons  sur  les  scènes  de  la  Passion  pro¬ 
prement  dite. 


ARNOUL  GREBAN 


i59 

fira  d'en  indiquer  les  scènes  caractéristiques  :  Jésus  devant  le 
prétoire;  Judas  et  Désespérance,  une  des  plus  belles  inven¬ 
tions  de  Greban;  la  joie  des  diables;  les  bourreaux  qui 
battent  Jésus.  Et  l’esprit  de  Jésus  remontait  aux  limbes  avec 
sa  croix,  délivrait  Adam.  Puis,  on  mettait  Jésus  au  «  monu¬ 
ment  ». 

Et  l'auteur  annonçait,  pour  le  dimanche  suivant,  la  Résur¬ 
rection  '. 

La  Résurrection  forme  le  sujet  de  la  quatrième  journée. 
Satan,  Dieu  le  Père,  les  Saintes  femmes,  défilent  tour  à  tour 
autour  du  tombeau2.  Les  chevaliers  s'endorment,  les  anges 
ôtent  la  pierre  du  monument.  Et  Jésus  ressuscitait  portant 
une  croix  vermeille.  Plus  que  les  autres  journées,  la  qua¬ 
trième  est  remplie  de  mouvement,  d’apparitions  de  Jésus, 
de  l'agitation  des  diables  qui  ont  à  se  venger  de  Jésus,  puis¬ 
qu'il  vient  de  faire  sortir  des  limbes  les  prophètes  et  les 
patriarches.  Et  Jésus  apparaissait  à  sa  mère  ;  sous  les  traits 
d'un  jardinier,  à  la  Madeleine  et  aux  Maries,  à  Pierre,  aux 
apôtres;  à  Joseph  d'Arimathie  ;  sous  la  forme  d'un  pèlerin, 
à  Luc  et  à  Cléophas;  sur  la  nef,  à  Thomas;  à  Jean,  à  Notre 
Dame.  Adam,  Eve,  Isaïe,  Jérémie,  David,  le  bon  Larron,  le 
célébraient  dans  un  motet.  Et  Jésus  montait  au  ciel  avec  les 
anges  tandis  que  le  Saint-Esprit  descendait  sur  l’assemblée 
(miracle  qui  était  réalisé  au  moyen  d’étoupes  enflammées). 

Une  moralité  finale3,  épilogue  correspondant  au  prologue 
de  la  première  journée,  mettait  en  scène  Dieu  le  Père,  Michel, 
Sapience,  Justice,  Miséricorde,  Vérité.  Miséricorde,  Vérité, 
Justice  s'embrassaient,  et  Dieu  le  Père  le  déclarait*  : 


r.  Cette  indication  est  intéressante.  Elle  nous  montre  que  le  mystère  devait  être 
joué  le  jour  même  de  la  Passion,  la  Résurrection  coïncidant  toujours  avec  le 
dimanche  de  Pâques. 

a.  Cette  quatrième  journée  paraît  avoir  été  particulièrement  goûtée.  Elle  a 
encore  été  publiée  à  part,  en  1 54 1,  chez  Alain  Lotrian  sous  le  titre  :  S'ensuit  la  Résur¬ 
rection  de  Nostre  Seigneur  Jesuchrist,  puis  chez  la  veuve  de  Jean  Trepperel. 

3.  P.  446. 

4.  V.  34  535. 


i6o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECUE 


Or  est  faicte  par  haulte  voye 
La  redempcion  des  humains  ; 

Or  sont  par  moyens  très  haultains 
Les  quatre  dames  en  accord, 

Ou  jamès  n’y  ara  discord, 

Tant  est  l’accord  seurement  fait. 

Angles,  pour  conclurre  le  fait, 

Mettez  vous  en  belle  ordonnance  : 

Chantez  par  doulce  concordance, 

Menez  joie  parfaicte  et  plaine 
Tant  que  la  région  haultaine 
En  l’armonye  de  vos  sons 
Resonne  par  doulces  chansons. 

Enfin  l’auteur  soumettait  ses  faits  à  la  bénigne  correction 
des  écoutants,  protestant  de  la  pureté  de  ses  intentions,  décla¬ 
rant  qu’il  avait  tenu  le  chemin  de  la  vraie  foi.  Il  rendait 
grâces  à  Dieu  le  Père  et  invitait  le  peuple  à  chanter  avec  lui 
le  Te  Deum  laudamus. 

Dans  la  page  brillante  que  nous  rappelions  tout  à  l’heure, 
Gaston  Paris  comparait  le  grand  mystère  de  la  Passion  à 
quelque  panneau  d’un  primitif  flamand.  Cette  comparaison 
n’est  vraie,  on  le  voit,  que  pour  une  très  petite  partie  du 
mystère,  pour  quelques  milliers  de  vers  rapportant  le  sup¬ 
plice  et  la  mort  du  Sauveur.  L’idée  fondamentale  du  drame 
de  Greban,  comme  celle  de  la  Passion  d’Arras,  est  le  rachat 
des  hommes.  Le  drame  véritable,  dont  la  Passion  n’est  que 
l’épisode  principal,  demeure  la  délivrance  d’Adam  et  de  sa 
postérité.  Ce  drame,  indiqué  nettement  dans  le  prologue  et 
l’épilogue,  n’a  pas  toujours  été  bien  compris.  Gaston  Paris 
ne  paraît  pas  y  avoir  été  sensible  et  il  déclarait  ne  voir  dans 
l’œuvre  de  Greban  aucun  ressort  dramatique1. 

Mais  le  drame  n  est  pas  que  dans  le  cœur  de  Jésus;  il  est 
surtout  dans  le  cœur  de  Dieu,  le  père,  et  aussi  dans  celui  de 

i.  Cela  est  vrai  si  l’on  prend  pour  type  du  drame  la  tragédie  à  la  Corneille,  où 
le  héro3  surmonte  son  destin.  Mais  la  soumission  à  son  destin  (ici  à  l’accomplissement 
de  l’Écriture)  a  sa  grandeur.  C’est  la  Fatalité  qui  mène  un  peu  partout  le  drame 
antique. 


ISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


PI.  IV 


Copie  de  la  Passion  de  Greban 

Transcrite  pour  te  connétable  de  Saint-Pot  14-73 
(Bibl.  Nat.,  ms.  f r  816) 


ARXOUL  GREBAN 


161 


la  Vierge,  la  mère.  On  peut  y  trouver,  au  contraire,  une  vue 
pleine  de  sens  et  d'un  vrai  caractère  dramatique  que  Greban 
a  marquée  assez  fortement.  Pour  le  reste,  ce  n’est  pas  un 
tableau  de  primitif  flamand  que  le  mystère  de  la  Passion  nous 
met  sous  les  yeux,  mais  bien  plutôt  l'illustration  complète 
d'un  beau  livre  d 'Heures  ;  et,  mieux  encore,  à  considérer  les 
proportions  magistrales  du  drame,  on  pense  au  portail 
historié  d’une  cathédrale  conçu  sur  le  programme  de  quelque 
théologien. 

La  Passion  est  un  livre  complet,  très  long,  trop  long  d’ail¬ 
leurs,  très  suhtil  aussi  et  raffiné,  le  livre  d'un  savant  et  d'un 
musicien,  le  livre  où  Notre-Dame  de  Paris  se  reflète,  dans 
ses  proportions,  dans  la  musique  de  son  chœur,  dans  ses 
grandioses  cérémonies,  dans  toute  la  mise  en  scène  de  sa  vie 
religieuse  en  un  mot. 

* 

*  * 

11  est  une  figure  qui  rattache  étroitement  la  Passion 
d’Arnoul  Greban  à  Notre-Dame  de  Paris  ;  c’est  celle  de  la 
Vierge,  sa  patronne,  à  laquelle  il  a  donné  un  rôle  si  impor¬ 
tant. 

On  a  tout  oublié  du  Mystère  de  la  Passio?i  :  mais  on  se 
souvient  toujours  de  la  scène  fameuse,  récrite  d’ailleurs  si 
joliment  par  Jean  Michel  dans  la  Passion  d'Angers,  jouée 
Pan  i486  L 

Le  rôle  donné  à  la  Vierge  dans  la  Passion  de  Mercadé  est 
déjà  considérable.  La  douleur  de  Marie  quand  elle  a  perdu 
son  enfant  à  Jérusalem,  le  dialogue  de  saint  Jean  et  de  Marie 
après  l'arrestation  du  Christ,  les  lamentations  de  Notre  Dame, 
où  l’on  trouve  les  mots  si  beaux  et  si  simples 1  2  : 

Helas  !  mon  filz,  mon  doulz  seigneur, 

Je  sui  vo  fille  et  vo  ancelle. 

1.  On  voit  que  le  succès  de  l’œuvre  de  Greban  dura  jusqu’à  cette  date.  La  Résur¬ 
rection  de  Greban,  imprimée  en  1607  dans  la  compilation  due  aux  confrères  pari¬ 
siens,  a  pu  être  représentée  jusqu'en  i548. 

2.  V.  i5a55. 


II.  —  11 


IÔ2 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Je  sui  ta  mere  qui  t’appelle 
Pour  my  donner  aulcun  confort, 

Fay  moy  morir  sans  nul  déport... 

Le  geste  de  cette  mère  qui  veut  donner  un  linge  pour 
couvrir  «  l'humanité  »  de  son  fils,  et  qui,  dans  sa  pâmoison 
au  pied  de  la  croix,  crie  : 

Prendez  moy,  mort,  et  char  et  cuyr... 

Hé!  dure  mort,  que  t’es  amere 
Quant  je  pers  cy  le  nom  de  mere  !.. 

Doulz  fils,  je  suis  vo  chiere  mere 
Qui  vous  portay  dedans  mes  flans... 

Neuf  mois  tous  plains,  je  t’alaitay 
Tant  doulcement  et  te  nourry... 

Mort,  doulce  amie,  sans  refus, 

Preng  moy  bien  tos,  et  je  t’en  prie...  *. 

Voilà  autant  de  traits,  magnifiques  et  simples,  qui  font  le 
plus  grand  honneur  à  hauteur  de  la  Passion  d’Arras. 

Gomme  Notre  Dame  défaille,  et  si  naturellement,  exhalant 
toute  la  douleur  humaine  en  cris,  en  exclamations,  en  répé¬ 
titions  d’un  mouvement,  il  faut  le  reconnaître,  tout  à  fait 
émouvant,  quand  elle  réclame  le  corps  de  son  enfant2: 

Pour  Dieu,  seigneurs  et  bonne  gent, 

Bailliez  moi  ça  mon  très  doulz  fiiz, 

Bailliez  moy  ça  mon  doulz  amis, 

Bailliez  moy  ça  mon  doulz  sauveur, 

Bailliez  moi  ça  mon  doulz  seigneur, 

Bailliez  moi  ça,  bailliez  moi  ça. 

Bailliez  moi  ça,  nulz  de  l’ara!... 

Piien  n’est  plus  intéressant  que  de  voir  comment  Greban  a 
traité  et  a  développé  ces  scènes  de  Mercadé.  Il  faut  le  recon¬ 
naître,  Greban  a  introduit  partout  je  ne  sais  quelle  grâce 
raffinée,  quelle  tendresse,  et  pour  tout  dire,  de  la  beauté. 
Alors  que  Mercadé  fait  surtout  des  monologues,  Greban 
compose  des  scènes. 

1.  P.  196-197. 

2.  V.  18472-18477. 


ARNOUL  GRE BAN  l63 

Comme  elle  est  humaine  la  mère  qui  a  perdu  son  enfant 
et  dont  les  premiers  mots  1  : 

O  tendre  bouche  et  riant  viz, 

font  penser  au  monologue  de  la  Chantelleurie  !  Et  quand 
Marie  le  retrouve  chez  les  docteurs,  elle  s’écrie  2  : 

Oy  certes, 

C’est  Jhesus,  mon  filz  débonnaire  : 

Je  recongnois  son  doulx  viaire, 

Sa  bouchete  et  ses  rians  yeulx... 

Soient  docteurs  ou  sénateurs, 

Il  n’est  qui  reffraindre  m’en  sache 
Que  prestement  je  ne  l’embrasse, 

Et  l’iray  baisier  devant  eux  ! 

Et  voici  encore  un  joli  trait,  de  si  grande  fierté,  dans  la 
réponse  de  Notre  Dame  au  savant  Zorobabel  : 

Chere  dame,  je  vous  supplie, 

Est  il  vostre  enflant  ce  beau  fieulx  ? 

NOSTRE  DAME 

Oy,  mon  seigneur  :  ce  scet  Dieux 
Que  je  l’ay  porté  en  mon  ventre. 

Dans  des  scènes,  pleines  d’émotion  et  de  charme,  Notre 
Dame  salue  humblement  Jésus  qui  lui  annonce  sa  fin3  : 

Filz,  le  cueur  me  fend  de  pitié 
Quand  j’os  ceste  parole  amere  : 

Regardez  la  petite  mere 
Qui  en  ses  flans  vous  a  porté... 

La  dolente,  la  simple  mère  de  cet  aimable  enfant,  elle  lui 
exposera  les  autres  requêtes  qu’il  ne  peut  exaucer4  et,  finale¬ 
ment,  lui  demandera  un  baiser5. 

Ce  n’est  pas  seulement  du  pathétique  que  Greban  ajoutera 
à  Mercadé  :  c’est  du  lyrisme.  Un  lyrisme  abondant,  maniéré 

i.  V.  9187.  —  2.  V.  9866,  9873. 

3.  V.  i54o4.  —  4.  v.  1 5 3 7 4 -  —  5.  V.  17867. 


1 64  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

aussi  ;  et  dans  la  troisième  journée,  celle  de  la  Passion, 
Marie  psalmodie  un  chant  autant  qu’elle  récite  un  rôle1  :  un 
chant  qui  s’enlle  peu  à  peu,  dans  lequel  des  vers,  de  plus  en 
plus  longs,  rendent  très  curieusement  le  mouvement  intérieur 
qui  inspire  son  discours.  Quand  la  Vierge,  au  monument, 
prend  son  fils  sur  son  giron,  c’est  encore  pour  le  bercer 
comme  d’une  mélodie2  : 

Jhesus,  mon  cher  enffant  Jhesus, 

M’amour,  de  mon  bien  le  seurplus 
Et  rien  plus, 

Qui  tant  plus 

Vivant  a  ta  mere  très  chiere... 

Une  célèbre  version  française  de  la  Passion,  composée 
pour  la  reine  Isabeau  en  1 3  g  S 3 ,  attribuée  parfois  à  Jean 
Gerson,  mais  en  réalité  anonyme,  a  inspiré  la  scène  la  plus 
fameuse  peut-être  du  théâtre  religieux  au  moyen  âge,  la  plus 
célèbre  du  moins  de  la  Passion  de  Greban.  Ce  récit,  qui 
n’est  souvent  lui-même  qu’une  traduction  des  Meditationes 
Vitœ  Chrisii,  a  été  certainement  sous  les  yeux  de  Greban.  En 
dépit  de  la  défiance  qu'il  montrait  à  l’égard  des  textes  apo¬ 
cryphes,  ému  sans  doute,  en  dramaturge,  du  pathétique  des 
entretiens  de  Jésus  avec  sa  mère,  maître  Arnoul  Greban  n’a 
pas  hésité  à  reproduire  ce  dialogue4.  Il  s’agit  des  quatre 
requêtes  de  Notre  Dame  à  Jésus. 

C’est  la  mère  qui  parlait  au  lils.  Et,  bien  qu’elle  sût  qu’il 
avait  pris  chair  en  elle  pour  racheter  la  race  humaine,  qu’elle 
n’y  fit  pas  obstacle,  elle  lui  montrait  cependant  le  ventre 
qui  l’avait  porté,  la  poitrine  qui  l’avait  allaité.  Celle  qui, 
durant  le  voyage  en  Egypte  entrepris  pour  fuir  la  fureur 
d’IIérode,  avait  souffert  pour  lui  tant  de  peines,  de  ter- 

i.  Voyez,  notamment,  p.  33o-33a. 

a.  V.  37068. 

3.  Elle  commence  ainsi  «  A  la  loenge  de  Dieu  et  de  la  Vierge  souveraine...  »  Les 
manuscrits  en  sont  nombreux  (E.  Roy,  op.  cit.,  ae  partie,  p.  262)  :  Bibl.  Nat.,  ms. 
l'r.  966,  978,  1917,  1918,  etc.;  Bibl.  de  l’Arsenal,  ms.  2o38. 

4.  On  en  trouvera  le  texte  dans  E.  Roy,  op.  cil.,  2'  partie,  p.  269-260. 


ARNOUL  GBEBAN 


1 65 


reurs,  de  douleurs,  sa  mère  enfin,  lui  demandait  d’éluder  la 
mort,  si  c’était  possible;  du  moins,  que  cette  mort  fût  pour 
lui  sans  douleur,  et  qu  elle  pût  l’assister.  «  La  quarte  si  est, 
se  tout  ce  ne  me  veulx  octroyer,  ne  aucune  des  choses  dessus 
dictes,  a  tout  le  moins  fay  que  pour  celui  temps  que  je  soye 
insensible  comme  une  pierre,  et  que  je  n’aye  connaissance 
ne  aucun  sentiment  de  ta  mort  et  passion.  lié  !  mon  très 
doulx  enffant,  je  n’ay  pas  desservi,  s’il  te  plest,  que  au 
moings  je  n’aye,  par  ta  bonne  grâce  et  pitié,  l'une  de  ces 
quatre  choses  ou  demandes,  qui  toutes  te  sont  possibles.  » 
Mais  son  doux  fils,  Jésus,  lui  avait  répondu  :  «  Ma  doulce 
mere,  tu  scés  bien  que  toutes  les  escriptures  escriptes  parlans 
de  la  mort  de  l’Aignel  et  de  autres  choses  qui  ont  esté  dictes 
de  moi,  que  il  fault  qu’elles  soient  en  moy  acomplies...  » 

Ce  que  maître  Arnoul  Greban  a  traduit  précieusement  en 
faisant  parler  Notre  Dame  1  : 

Pour  oster  ceste  mort  dotante 
Qui  deux  cueurs  pour  ung  occiroit, 

Il  m’est  advis  que  bon  seroit 
Que  sans  vostre  mort  et  souffrance 
Se  fist  l’humaine  délivrance... 

Ou  s’il  fault  que  mourir  vous  voye, 

Comme  pierre  insensible  soie... 

Mais  ce  n’est  pas  le  seul  passage  de  la  Passion  de  t 3gS 
qu’Arnoul  Greban  ait  paraphrasé.  L’auteur  de  ce  sermon 
avait  rapporté  la  vision  que  saint  Augustin  avait  eue  des 
douleurs  de  la  Vierge.  Car  il  avait  recueilli  ses  confidences. 
Or  elle  était  venue,  en  pleurant,  vers  son  fils,  quand  elle  le 
vit  recevoir  des  gi lies ,  frappé,  tandis  qu’on  s’amusait  de  lui 
comme  on  le  fait  d’un  fou,  quand  on  cracha  sur  son  précieux 
visage  et  que  son  chef  fut  couronné  d’épines.  Alors  son 
esprit  défaillit  en  elle;  et  Marie  avait  perdu  la  voix  et  le 
sens.  Et  ses  sœurs,  et  d’autres  femmes,  étaient  avec  elle  qui 
pleuraient,  elles  aussi,  comme  sur  leur  propre  enfant.  Là  se 


i.  P.  2i3-2i5.  V.  i6523-i6533. 


t  66 


HISTOIRE  TOÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


tenait  la  Madeleine,  qui  menait  presque  aussi  grand  deuil 
que  Marie.  Et  quand  on  l'avait  conduit  au  tourment  de  la 
croix,  elle  était  là,  la  triste  mère,  dans  la  foule,  avec  les 
autres  femmes  qui  la  soutenaient  comme  une  morte.  Quand 
ils  le  crucifièrent,  elle  le  regardait  ;  et  il  la  regardait,  comme 
une  triste  mère,  douloureuse.  Il  ne  disait  pas  un  mot;  et,  pas 
plus  qu’un  agneau,  oncques  n’ouvrit  la  bouche.  «  Je,chetive, 
lasse,  dollente,  regardoye  mon  enfant  pendant  en  la  croix  qui 
mouroit  de  si  villaine  mort  ;  et  je  avoye  si  grant  dueil  en 
mon  cuer  que  je  ne  le  povoie  dire.  Ce  n’estoit  pas  mer¬ 
veilles,  car  le  sanc  lui  yssoit  de  toutes  pars  du  corps  ;  son 
visaige  avoit  la  couleur  perdue,  lui  qui  estoit  le  plus  beau 
que  tous  les  filz  des  hommes...  L’amour  seullement  me  faisoit 
parler,  car  l’angoisse  de  mon  cuer  me  tolloit  de  droit  parler.  Je 
veoie  celui  mourir  qui  m’aimoit...  Si  fondoye  comme  neyfve 
de  douleurs  et  de  tristesse  ;  et  il  me  regardait  débonnairement, 
moy  sa  mere  plourant  et  me  confortoit  par  parole.  Maiz  je  ne 
povoie  estre  confortée.  Je  disoye  en  plourant  :  «  Mon  filz, 
lasse, moy,  qui  me  donra  que  je  meure  pour  lui?  Lasse,  dol¬ 
lente,  que  feray  je?  Quant  le  filz  meurt,  pour  quoy  ne  meurt 
avec  lui  sa  triste  et  dolente  mere?  Mon  filz,  mon  filz,  m’amour 
entière,  mon  filz,  ne  me  laisse  mie!  Trais  moy  après  toy!  Tu 
ne  mourras  mie  seul  selon  ma  voulenté!  liée!  mort,  ne 
m’espargne  mie!  Prens  moy,  je  te  desire  plus  que  nulle  riens, 
et  si  t’efforce  et  occis  la  mere  aveeques  l’enfant!  Beau  filz, 
ma  doulceur,  ma  jove,  ma  vie  de  corps  et  d’ame,  et  tous  mes 
confors,  fais  que  je  meure  maintenant,  qui  te  portay!  Or  te 
voy  mourir  !  Fav  ce  que  je  te  prie,  car  le  filz  doit  bien  faire 
et  oyr  la  priere  de  sa  mere.  Beau  filz,  fay  ce  que  je  te  requier 
et  me  laisse  mourir  avant  toy  si  que  noz  corps  soient  en¬ 
semble!  Hée!  chétifs  juifz,  félons  juifs,  ne  m’espargnez  mie: 
puisque  vous  cruxifiez  mon  enfant,  cruxifiez  moy,  qui  suis  sa 
mere,  ou  me  occisez  d’aucune  autre  chetive  mort,  mais  que  je 
meure  aveeques  luy  !  Pourquoy  meurt  il  seul? Hée  !  félons  juifz, 
vous  me  tollez  mon  enfant  et  au  monde  sa  jove,  sa  clarté,  sa 


ARNOUL  GREBAN 


l6? 

doulceur.  Ma  vie  meurt,  et  mon  fîlz  seul  est  occis,  qui  estoit 
toute  mon  esperance  sur  terre.  Et  pourquoy  vit  la  mere  a  la 
mort  de  son  très  chier  enfant?  liée!  mort,  ne  prenez  pas  mon 
enfant;  maiz  vous,  juifz,  prenez  la  mere!  Car  moult  aroie 
grant  joye  si  je  mouroye  avecques  mon  enfant...  Reçoy  moy 
en  la  croix  avant  que  toy...  Or  suis  je  vesve  et  orpheline  de 
tout  ce;  quant  j'ay  perdu  mon  enfant,  j'ay  tout  perdu  dores- 
navanl...  »  Et  Jésus  lui  avait  répondu  :  Laisse  ton  pleur;  c’est 
pour  cela  que  je  suis  venu  ;  un  seul  homme  meurt  pour  la 
vie  de  tout  le  monde.  Chère  mère,  comment  te  déplaît  ce  qui 
plaît  à  mon  Père?  Ne  veux-tu  pas  que  je  boive  au  calice 
qu'il  me  donna  ?  Je  suis  et  serai  toujours  avec  vous  !  — Or  Jésus 
avait  remis  sa  mère  à  Jean,  son  neveu1. 

Et  c'est  encore  du  sermon2  de  i3q8  que  Greban  a  tiré  la 
scène  de  la  Vierge  prenant  Jésus  mort  sur  son  giron3:  «  Mais 
la  conclusion  de  tous  mes  maulx  et  de  toutes  mes  douleurs 
fut  quant  je  te  tenove  tout  mort  et  tout  estandu  dessus  mon 
giron.  Si  dis  a  ceulx  qui  vouloient  oster  ton  corps:  —  Mes 
amis,  ayez  mercy  de  moy  ;  laissiez  moy  encores  voirungpou 
tout  a  plain  et  a  descouvrir  le  visaige  de  mon  enfant  :  si 
auray  ung  peu  de  confort.  Pour  Dieu!  ne  l'ensevelissez  pas  si 
tost  ;  donnez  a  sa  chetifve  mere  qu’elle  le  puisse  au  moins 
veoir  mort  puisqu'elle  ne  le  puist  plus  veoir  vif...  Ilz  te 
vouloient  ensevelir,  et  je  te  vouloye  a  moy  retenir...  »  Et 
elle  criait  :  Jésus  !  Jésus  !  Jésus  !  se  tournant  tour  à  tour  vers 
Jean,  vers  la  Madeleine,  vers  ses  sœurs.  Et  Jean  lui  faisait 
manger  un  peu  de  pain  qu  elle  arrosait  de  ses  larmes. 

Sans  qu'on  puisse  dire  qu'il  ait  été  imité  par  Greban4,  il  est 
un  autre  sermon  sur  la  Passion  très  célèbre5,  très  beau,  que 


1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  97S,  fol.  5i-54. 

2.  Fol.  70ro.  —  3.  V.  27044-27048. 

4.  Il  l’a  été  certainement  par  Jean  Michel  (E.  Roy,  op.  cit.,  2e  partie,  p.  296). 

5.  Les  manuscrits  en  sont  très  nombreux  (Bibl.  Nat.,  fr.  448, 977,  990,  2453,  etc.). 

Abrégé  en  1507  par  Anthoine  Vérard  :  les  Contemplacions  hysloriez  sur  la  Passion 


i68 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


prononça  Jean  Gerson1,  et  qui  pourrait  bien  avoir  eu  une 
influence  véritable  sur  les  dramaturges.  Car  il  est  lui-même 
un  drame.  Texte  aussi  important  que  la  translation  de  la  Pas¬ 
sion  pour  la  reine  Isabeau. 

Or  ces  sermons,  que  nous  lisons  aujourd’hui  dans  des 
manuscrits  ou  dans  des  livres  que  personne  n'ouvre  plus,  ont 
fait  passer  le  frisson  sur  des  foules  considérables,  dans  l’église 
ou  sur  la  place  publique2.  Ils  étaient  tout  action,  traduisaient 
la  vie  même  et  son  drame,  comme  le  mystère  le  fera.  Ils 
étaient  coupés  de  prières,  de  lectures  de  textes,  enrichis  d’une 
glose,  d  un  commentaire  souvent  plein  d'imagination  et  de 
pathétique.  Et,  comme  les  mystères  se  terminaient  parfois 
par  un  chant,  ces  sermons  se  terminaient  par  une  oraison  en 
commun. 

Voici,  à  titre  d’exemple,  quelques  passages  du  célèbre  ser¬ 
mon  de  Jean  Gerson  : 

A  Dieu  s’en  va,  par  mort  amere, 

Jésus,  voyant  sa  doulce  mere; 

Si  devons  bien,  par  penitence, 

De  ce  deul  avoir  remembrance... 


C'est  par  ces  vers  que  maître  Jean  Gerson  commençait  son 
prêche  aux  dévotes  gens,  le  Vendredi  saint.  Et  le  premier 
regard  qu'il  donnait,  c’était  à  la  Vierge  :  <c  O  doulce  mere,  je 
eslieve  a  présent  les  yeulx  de  ma  pensée  et  regarde  mainte¬ 
nant  en  la  lumière  de  vraye  foy  et  ou  livre  des  Euvangiles  en 
l’ombrage  de  conjecture  probable  et  de  devote  estimacion.  O 
quelle  fust  la  départie  de  vostre  benoist  filz  Jliesus  quant  il 
ala  a  Dieu  par  mort  amere,  et  premièrement  quant  il  se  partit 
dernièrement,  le  grant  jeudv  de  la  cene  ou  il  estoit  herbergé  en 

A ’oslre  Seigneur  composées  par  Maistre  Jehan  Gerson,  docteur  en  théologie  (Bibl.  Nat., 
Réserve  Vélins  g4g).  Mes  citations  sont  empruntées  à  ce  texte  corrigé  sur  le  ms. 
fr.  448,  car  il  ne  faut  pas  songer  à  établir  le  texte  de  ces  sermons  populaires. 

1.  Traduction  latine  dans  les  Opéra,  éd.  Eli ies  Dupin, t.  III,  col.  1 1 5 3  ;  D.  Hobart 
Carnahan,  The  ad  Deum  va  dit  0/  Jean  Gerson  (Univ.  of  Illinois,  1917).  —  Jean  Gerson 
a  prêché  devant  la  cour  à  partir  de  i3go.  C’était  l’orateur  du  duc  de  Berry  (R.  Tho- 
masy,  Jean  Gerson,  a®  éd.,  1S52).  Mais  ce  sermon  est  daté  de  1402. 

2.  Voir,  par  exemple,  l’image  du  prêcheur.  (Bibl.  Nat.,  ms.fr.  448,  fol.  2V0.) 


ARNOLÏL  GREBÂN 


169 

l’hostel  de  Lazaron  et  de  Marie  Magdaleine,  et  vous  ensemble, 
feist  son  demain  voyage  en  Jherusalem,  le  voyage  a  sa  dou¬ 
loureuse  mort.  Helas!  quelle  fut  la  despartie  de  vous  deux, 
quant  vous  disiez  :  «  Adieu,  beau  filz,  adieu  mon  confort  et 
ma  seulle  joye;  or  ne  vous  verray  je  jamais,  icy  mon  très  doulz 
filz  !  »  Et  il  vous  peut  respondre  :  «  Adieu,  ma  très  doulce 
mere!  Adieu  ma  très  bien  aymée  !  Dieu  vous  veuille  confor¬ 
ter  :  car  ce  pour  quoy  je  suis  venu,  je  vois  acomplir1  ».  Ou 
peult  estre  que  ainsi  disoient  ilzen  silence,  en  seulz  gemisse- 
mens,  en  souspirs,  en  sangloutz  et  en  plaintes  langoureuses, 
pour  ce  que  la  douleur  empeschoitle  parler.  Vous,  belle  mere 
piteuse,  comme  je  puis  diligemment  penser,  embrassiez  et 
accoliez  vostre  filz,  le  plus  bel  de  tous  autres,  le  doulx  aignel 
innocent,  sans  fiel  et  sans  amer,  qui  s’en  va  a  occision!  Non 
pourtant  fut  il  celluy  qui  est  Dieu,  benoist  en  éternité!  Vous 
l’embrassiez  tendrement,  piteuse  mere,  et  incliniez  vostre 
piteuse  face  esplourée  sur  ses  espaulles  ou  sur  son  pis;  puis 
repreniez  vigueur  et  disiez  :  «Adieu,  beau  filz,  adieu!  Helas! 
mon  chier  filz,  mon  pere,  mon  seigneur  et  mon  Dieu  glo¬ 
rieux,  toutes  choses  sont  en  vostre  puissance.  Je  vous  supplie, 
je,  vostre  mere  desolée,  vostre  petite  ancelle  que  vous  avez 
daigné  tant  aymer  et  honorer  de  votre  seule  grâce  sans  mérités, 
je  vous  supplie,  ayez  pitié  de  cette  mere,  et  demourez  par 
celle  feste  de  Pasques  céans,  avec  nous  ici,  en  Bethanie,  et 
pour  eschever  la  fureur  de  ces  félons  traistres  juifz  qui  vous 
quierent  pour  vous  livrer  a  mort,  et  desja  vous  ont  voulu 
lapider  ou  temple,  comme  vous  sçavez...  Toutes  voyes,  Sire, 
vostre  voulenté  soict  faicte,  non  mie  comme  je  vueil,  mais 
selon  vostre  plaisir  et  ordonnance.  Combien  que  ce  me  soit 
une  moult  douloureuse  despartie,  ung  trop  dur  adieu,  et 
bonnement  je  ne  vous  pourroyez  délaisser,  car  partout  ou 
vous  yrez,  je  irav,  a  tous  vos  perilz  me  habandonneray  !  »  — 
Devotes  gens,  si  il  y  a  ici  cueur  piteux,  et  qui  sceut  oncques  que 


i .  Cf.  v.  17  85g. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SlÈCUE 


I70 

c’est  d’amour,  par  especial  d’amour  de  mere  a  son  très  bon  filz, 
pensez  a  celle  douleur  quant  (va)  de  Bethanie  en  Jérusalem... 

A  Dieu  s’en  va,  a  mort  amere, 

Jésus  voyant  sa  doulce  mere...  » 

Et  les  comparses  du  grand  mystère  sont  là  :  la  Madeleine  et 
Marthe  :  «  Mais  aussi  que  povoit  dire  la  bien  aymée  de  Jesu- 
crist,  la  bien  repentant  Marie  Magdalene,  voyant  ces  choses 
dessus  dictes  et  les  considérant?  Que  povoit  dire  sa  seur,  la 
bonne  Marthe,  hostcsse  de  Jesucrist,  et  vierge  très  honno- 
rable,  serviable  et  charitable?  Ce  est  bon  assavoir  que  ce 
n'estoit  mie  sans  grant  pleur,  et  sans  regretz,  et  sans  dire 
adieu  souvent,  tant,  a  leur  seigneur  et  hoste  Jesucrist,  comme 
a  tous  ses  apostres  et  disciples  qui  le  complaignoient  a  grant 
tristesse...  »  Et  Jean  Gerson  se  tournait  alors  vers  le  très 
déloyal  Judas  :  «  Osas  tu  lui  dire  adieu...  l'osas  tu  bien 
regarder?...  »  Et  voici  Jésus  marchant  vers  Béthanie,  comme 
franc  et  hardi,  pour  batailler  contre  l'ennemi  d’Enfer.  La 
cène  se  déroule  dans  laquelle  il  annonça  sa  mort. 

Enfin  Gerson  passait  au  récit  même  de  la  Passion.  11  ne 
parlera  pas  de  Judas,  de  Pilate,  de  la  croix,  des  trois  deniers, 
du  bon  larron,  de  Hérode,  de  choses  enfin  qui  sont  incertaines 
ou  de  petit  profit  :  «  Mais  en  brief  declaireray  ce  qui  plus 
nous  est  prouffi  table  a  esmouvoir  par  devant  Dieu  noz  cueurs 
a  humilité  et  pitié,  affin  que  puissions  acquérir  sa  grâce  et 
pardon  de  noz  pechez.  » 

Et  Gerson  disait  la  sueur  du  Gethsémani,  la  bataille  contre 
la  mort  si  pleine  d’angoisse,  celle-là  que  nous  devrons  livrer 
un  jour.  11  montrait  Jésus  marchant  vers  la  mort.  La  pensée 
de  Gerson  se  tournait  une  fois  de  plus  vers  la  Vierge  :  «  Hé 
doulce  Vierge,  doulloureuse  mere,  ou  estiez  vous  lors?  Que 
faisiez  vous  ?  » 

Le  tableau  du  Christ,  entre  les  bourreaux  et  les  sergents, 
est  comme  une  véritable  scène  de  mystère  :  «  Or,  te  tenons 
bien,  dis  tu  a  Jhesus.  A  ce  cop  ne  nous  échapperas  tu  pas?  Or 


ARNOUL  G RE BAN 


T7T 

sus,  or  sus,  haste  toy,  delivre  toy,  avances  toy  !  »  —  Les  autres 
le  frappoient  du  pié  ;  les  autres  des  genoulx;  les  autres  le 
tiroient  par  les  cheveulx  ou  par  le  menton...  »  Et  voici  enfin, 
au  pied  de  la  croix,  la  Vierge  qui  avait  tant  pleuré  et  gémi  que 
«  son  tendre  cueur  de  mere  piteuse  et  amoureuse  est  tout 
playe,  et  percé  comme  de  glaives  de  la  très  honteuse  et  doul- 
loureuse  passion  de  son  chier  filz.  Neantmoins,  elle  estoit 
toute  droicte,  ainsi  que  dict  l’Euvangile.  Les  painctres  qui  la 
montrent  aultrement  ne  sont  mve  a  croire.  Et  Nostre  Dame 
estoit  devant  la  croix,  non  mye  de  costé,  et  regardoit  la  face 
et  toutes  les  contenances  de  son  benoist  filz  en  la  croix  cru¬ 
cifié...  »  Pale  comme  une  morte,  elle  disait  :  «  Helas!  beau 
doulx  fils...  que  avez  vous  fait  que  je  vous  voy  en  telle  confu¬ 
sion?  Qui  vous  contrainct  a  prendre  chair  humaine  en  vostre 
petite  ancelle  pour  soutenir  une  telle  mort?  Oui  vous  y  con¬ 
trainct?  Lasse,  dolente,  vous  a  nourry  celle  très  angoisseuse 
mere  si  tendrement  et  doulcement,  et  pour  venir  a  une  telle 
dampnaeion  horrible,  voire  en  la  fleur  de  votre  jeunesse  !...  Si 
vous  supplie,  mon  très  chier  filz,  mais  mon  Dieu  et  mon 
Seigneur,  escoutez  moi:  joingnez  moi  en  celle  mort.  Ne  souf¬ 
frez  pas  que  je  vive  apres  vous...  Escoutez  l’oraison  de  vostre 
mere  desconfortée.  Donnez  moy  un  don.  Dictes  a  celle  povre 
mere,  desolée  et  enlangourée,  dites  le  mot  que  vous  avez 
maintenant  dit  au  larron  dextre,  dictes  moy  :  —  Tu  seras 
aujourd’huy  avec  moy  en  Paradis...»  Et  la  Vierge  souhaitait 
d’être  suspendue  à  la  croix  à  la  place  du  larron. 

Voilà  les  mots,  les  textes  qui  avaient,  en  quelque  sorte, 
préparé  les  belles  scènes  de  Mereadé  et  de  Greban.  Ces  grandes 
scènes,  un  bon  peuple  dévot  les  avait  entendues  d’abord  dans 
la  chaire  des  prédicateurs*  Le  théâtre  dramatique  a  connu, 
en  somme,  la  même  évolution  que  le  théâtre  comique.  Le 
monologue  a  précédé  la  farce.  Le  sermon  a  précédé  et  préparé 
le  drame1. 

i.  Ce  qui  ne  veut  pas  dire  que  certains  sermons  n’aient  pas  été  influencés  par  des 
scènes  dramatiques. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


172 

Dans  ce  livre  du  peuple  que  fut  le  mystère,  nous  retrouvons 
les  mots  du  peuple,  ceux  des  gens  de  la  rue  qui  se  battent  et 
se  querellent,  qui  appellent  déjà  les  coups  des  «  prunes  »  et  la 
prison  «  la  boîte1  »,  qui  ont  toujours  usé  d’un  riche  vocabu¬ 
laire  d'injures,  qui  entendent  l’argot  des  bourreaux  et  des 
tortionnaires.  Et  les  scènes  de  supplice  (comme  les  coups 
donnés  à  Guignol  font  trépigner  les  enfants)  étaient  bien 
faites  pour  plaire  à  la  foule,  qui  11e  s’est  jamais  détournée  des 
sanglants  spectacles,  au  contraire.  Griffon,  Oreillard,  Cla- 
quedent,  Brayait,  les  bourreaux  du  Christ,  devaient  être 
appréciés  des  connaisseurs  de  leurs  gestes  quand  ils  distri¬ 
buaient  <(  torchons  »,  «  buffes  »,  «  prunes  »,  «  poires  »,  coups 
de  verges  qui  réveillaient  l’attention  d’un  peuple  rude  encore. 

Il  est  enfin  un  autre  personnage,  très  populaire,  qui  va, 
lui  aussi,  jouer  un  rôle  prépondérant  dans  le  mystère.  C’est 
le  diable,  que  nous  voyons  si  souvent  figuré  au  portail  de 
la  cathédrale,  dans  la  scène  du  jugement  des  âmes.  Lucifer, 
le  capitaine  reluisant,  Satan  et  ses  suppôts  rempliront  de 
leurs  cris,  de  leurs  conciliabules,  le  drame  chrétien.  Car 
enfin  c’est  Satan,  précipité  dans  la  fournaise  horrible,  la 
puante  prison  d’Enfer,  qui  mène  l’action  et  cherche  sa  ven¬ 
geance  :  c’est  lui  le  tentateur.  Quel  vacarme  il  fait  avec  sa 
bande,  au  milieu  de  ses  fourneaux,  agitant  chaînes  et  cro¬ 
chets,  soulevant  la  tempête,  chantant  la  chanson  des 
damnés  2  : 

La  dure  mort  éternelle 

C’est  la  chanson  des  dampnés!... 

Vous  orrez  belle  chanterie3 
Tantost  et  ung  motet  d’onneur  : 

Sathan,  tu  feras  la  teneur 
Et  j’asserray  la  contre  sus; 

Belzebuth  dira  le  dessus 
Avec  Berich  a  haulte  double, 

Et  Cerberus  fera  un  trouble 
Continué,  Dieu  scet  comment! 


1.  La  boite  a  caillouz  v.  a8344.  —  2.  V.  3852.  —  3.  V.  3834. 


ARNOUL  GREBAN 


i73 

Quand  Satan  apparaît,  au  milieu  de  ses  fumées,  c'est  un 
personnage  véritable  et  redouté  que  le  peuple  a  sous  les  yeux. 
Car  il  n’aime  pas  le  voir,  même  en  image,  tant  il  le  craint1 

Enfin,  au  bon  peuple  des  citadins  (et  le  mystère  a  surtout 
été  représenté  dans  de  grands  centres)  la  Passion  offrait  un 
tableau  qui  a  toujours  été  fort  apprécié  des  gens  des  villes. 
C’est  celui  d'une  vie  rustique  idéale,  la  peinture  des  bergers 
de  convention  et  d’idylle. 

Mercadé,  déjà,  avait  traité  la  scène  que  les  mystères  de  la 
Nativité  développaient;  il  avait  présenté,  dans  les  dialogues 
de  Gonthier,  de  Roberchon  et  de  Gombault,  non  seulement 
le  tableau,  mais  encore  l’éloge  de  la  vie  pastorale2  : 

Car  pastouriaux,  grands  et  petis, 

Ontmieulx  le  temps  que  n’ont  les  rois... 

La  scène  reçut  un  développement  beaucoup  plus  considé¬ 
rable  chez  Greban3.  Et  la  pastorale  d’Aloris,  d’Ysambert,  de 
Pellion,  de  Rifflart  demeure  toujours  charmante.  Ils  chantent 
la  douce  saison,  les  agréments  de  la  vie  rustique.  Car  le  ber¬ 
ger,  qui  n’a  que  son  pain,  peut  bien  le  crier  : 

Fi  de  richesse  et  de  soucy  ! 

Or,  Greban  qui,  au  temps  où  il  écrivait  son  mystère,  ne 
voyait  peut-être  de  la  campagne  que  l’île  Notre-Dame,  les 
environs  de  Paris  où  il  menait  parfois  les  enfants  de  chœur 
se  promener  dans  les  propriétés  de  l’évêque  ou  de  l'église,  le 
disait  par  la  voix  d’Ysambert  : 

Est  il  liesse  plus  sérié 

Que  de  regarder  ces  beaux  champs 

Et  ces  doulx  aignelès  paissans, 

Saultans  en  la  belle  praerie  P 


1.  Sur  les  manuscrits  qui  le  représentent,  l’image  du  diable  est  très  souvent 
brouillée  ou  effacée. 

2.  V.  1624  et  S.  —  3.  V.  4637  et  s. 


174  niSTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Et  Rifflart  de  répliquer  : 

Quand  ma  pennetiere  est  fournie 
De  bons  gros  aux  et  nourrissans, 

De  ma  flûte  vous  fais  ung  chans, 

Qu’il  n’est  point  de  tel  symphonie. 

Mais,  en  vérité,  rien  de  plus  charmant  que  les  petits  vers 
chantants,  d'un  rythme  balancé,  en  fait  des  chansons1,  par 
lesquels  les  bergers  disaient  le  bonheur  de  leur  simple  vie2  : 

Bergier  qui  ha  pennetiere 
Bien  cloant,  ferme  et  entière, 

C’est  ung  petit  roy; 

Bergier  qui  ha  pennetiere 
A  bons  cloans  par  derrière 
Fermant  par  bonne  maniéré, 

Que  lui  fault?  Quoy? 

Il  a  son  chappeau  d’osiere, 

Son  poinsson,  son  alleniere, 

Son  croc,  sa  houllette  chere, 

Sa  boite  au  terquoy, 

Beau  gippon  sur  soy, 

Et  par  esbanoy, 

Sa  grosse  lleute  pleniere, 

Soulliers  de  courroy 
A  beaux  tacons  par  derrière  ; 

Face  feste  et  bonne  chere  : 

C’est  ung  petit  roy  ! 

* 

*  * 

11  faut  l’avouer  :  une  grande  partie  de  l'intérêt  et  de  la 
beauté  du  mystère  de  la  Passion  devait  résider  dans  sa  mise 
en  scène,  dans  ses  cortèges,  dans  l’accompagnement  musical 
qui  en  faisait  comme  un  oratorio  ou  un  opéra3.  Entre  beau¬ 
coup  de  mystères,  tel  est  le  caractère  de  la  Passion  de  maître 
Arnoul  Greban. 

1.  V.  4737  :  Nous  chantons  cy  nos  serventois.  —  2.  V.  4702. 

3.  V.  647.  Les  «  angeles  qui  rendent  grant  clarité  et  font  grant  mélodie  »  sont 
d’ailleurs  de  style  dans  la  Passion  d'Arras,  p.  22.  On  y  trouve  un  chant  des  prophètes- 
et  des  anges,  p.  242,  243. 


ARNOUL  G RE BAN 


r7^ 

A  cet  égard,  rien  de  plus  intéressant  que  de  constater 
qu’Arnoul  Greban  était  organiste,  qu’il  dirigeait  la  plus 
célèbre  maîtrise  de  France  quand  il  composa  son  drame.  Dans 
le  Mystère  de  la  Passion  les  anges  chantent,  comme  les  enfants 
au  chœur  de  la  cathédrale,  des  morceaux  que  l’orgue  accom¬ 
pagne. 

Ces  intermèdes  musicaux,  ces  silete  cum  organis,  sont 
marqués  d'une  façon  particulière  dans  le  précieux  manu¬ 
scrit1  du  Mans  qui  nous  conserve  la  première  journée  du 
mystère,  comme  elle  a  pu  être  préparée,  sans  doute,  par 
Fauteur  lui-même2,  pour  une  représentation. 

L'orgue  se  faisait  entendre  quand  Miséricorde  et  Dieu  le 
Père  dialoguaient  au  Paradis3.  Et  les  anges  chantaient  quand 
Paix  avait  parlé4.  Ils  chantaient  encore  avant  la  descente  de 
Gabriel5.  Un  intermède  musical  précédait  la  scène  de  l’annon- 
ciation  et  la  clôturait6.  Lm  morceau  d'orgue  annonçait  le 
dialogue  entre  Gabriel  et  Dieu  le  Père7;  les  petits  vers  des 
chérubins  n'étaient  qu’un  chant8. 

C’est  une  loi  de  l’effet  musical  que  les  oppositions  de  dou¬ 
ceur  et  de  violence  :  aux  fraîches  voix  des  anges  succèdent  celles 
desdémons.  L’Enfer  commence9 :  lediscours  de  Lucifer  est pré- 

1.  Signalé  par  H.  Chardon,  les  Greban  et  les  Mystères  dans  le  Maine,  1879,  5-iS; 
par  H.  Stein,  dans  la  Bibl.  de  l’École  des  Chartes,  t.  LXXIX,  p.  i45.  Ce  manuscrit  de 
format  in-4,  ii3  ff.  sur  papier,  provient  de  l’abbaye  bénédictine  de  Saint-Vincent  du 
Mans,  et  date  de  la  seconde  partie  du  quinzième  siècle  (décrit  par  M.  C.  Couderc, 
t.  XX  du  Catalogue  général  des  Bibliothèques  publiques).  11  était  déjà,  en  1718,  à  l’abbave 
de  Saint-Vincent.  —  Ce  ms.  n’a  pas  été  employé  par  Gaston  Paris  et  de  G.  Raynaud. 

2.  C’est  ce  que  l’on  peut  induire  de  nombreux  jeux  de  scène,  des  indications  de 
pauses  ou  de  petites  pauses  ( pausa ,  pausula)  et  surtout  de  la  rubrique,  fol.  3g yo:Hic 
poterit  pro  prima  die  suffîcere.  —  Par  l’écriture,  le  manuscrit  du  Mans  n°  6  peut  dater 
de  la  fin  du  règne  de  Charles  VII  ou  du  règne  de  Louis  XI.  Ce  manuscrit  a  été  relu 
soigneusement  et  corrigé  d’une  très  petite  écriture,  plus  noire  que  celle  du  texte  cou¬ 
rant  :  fol.  iSV0,  26r0,  2yr0,  33vo,75to.  On  trouvera  ci-après  les  rubriques  musicales. 

3.  V.  2071.  Silete  cum  organis.  —  4-  V.  2875.  Silete  per  angelos. 

5.  V.  3374.  Hic  cantabunt  angeli  in  Paradiso  finito  que  cantu  descendei  Gabriel _ 
Chanson.  V.  33g4,  Pausa.  Silete. 

6.  V.  33g4.  Silete.  V.  36o4-  Pausa  per  angelos. 

7.  V.  3644.  Pausa.  Silete  cum  organis. 

8.  V.  3663-3704.  Gantant  angeli. 

9-  V.  37o4. 


l 'y 6  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

cédé  d’un  silete  de  canons  et  de  tonnerres.  Astaroth  joue  de 
la  trompette1;  et  la  chanson  des  damnés  est  un  chœur  à  cinq 
voix2. 

L’orgue  joue  quand  Marie  demande  à  Dieu  le  Père  protec¬ 
tion  pour  le  cher  fils  qui  reposait  dans  ses  lianes3.  De  nou¬ 
veau  on  l’entend  quand  Joseph,  perplexe,  tombait  dans  le 
sommeil  et  que  Dieu  le  Père  envoyait  Gabriel  vers  lui  pour 
le  rassurer4.  Car  déjà  la  musique  est  le  vêtement  irréel  du 
mystérieux.  Quand  Ligeret  a  terminé  sa  proclamation, 
l’orgue  joue  encore5.  Un  intermède,  chanté  par  les  enfants 
de  chœur,  annonçait  la  scène  des  pastoureaux 6  qui  pouvait 
bien,  en  partie,  être  chantée  et  qui  se  terminait  par  un  mor¬ 
ceau  d’orgue7.  L’adoration  du  Nouveau-né  par  les  anges  et 
les  trois  rois  n’est  guère  qu’un  intermède  musical,  un  doux 
et  plaisant  Gloria8,  rempli  par  l’éclat  des  lumières9,  et  que 
pare  la  danse  des  mimes.  C’est  un  ballet  qui  annonce,  en 
effet,  l’arrivée  des  trois  rois 10,  et  mime  la  marche  vers 
l’étoile11;  le  chœur  des  enfants  se  fait  encore  entendre  à  la 
fin  de  l’adoration  des  bergers12  ainsi  que  l’orgue13.  Les  mimes, 
au  son  de  l’orgue,  accompagnent  les  rois14.  Un  intermède 
musical  nous  ramène  au  Paradis10.  Un  autre  termine  le 
discours  du  prophète  Siméon.  Un  chant  des  enfants  de  chœur 
annonce  le  dialogue  des  prêtres  des  idoles  d’Egypte  )6,  accom¬ 
pagne  la  venue  de  Gabriel  chez  Joseph  17,  l’arrivée  de  Notre 
Dame  et  de  Joseph  à  Jérusalem  18. 

i.  V.  3754.  Cy  trompille  Aslaroth.  —  2.  Chaulant  ensemble. 

3.  V.  4 1 1 5 .  Pausa  cum  organis. 

4.  V.  420S.  Silete  cum  organis  quousque  angélus  fuerit  ad  cellam  Joseph. 

5.  V.  4374.  Pausa  cum  organis.  —  6,  V.  4637.  Pausa  cum  pueris. 

7.  V.  4854.  Pausa  cum  organis. 

8.  V.  49i5.  Istametra  pro  pueris.  V.  5oo4.  Chanson  ensemble. 

9.  V.  4966.  ley  descendent  torches  et  cierges  ardens,  et  vont  ou  lieu  ou  gist  hlostre 
Dame.  ■ —  10.  V.  525i.  Pausa  cum  mimis.  —  n.  Pausa  cum  mimis,v.  5429,  5475. 

12.  V.  5655.  Pausa  cum  angelis.  - —  i3.  V.  5736.  Pausa  cum  organis. 

14.  V.  5q3i.  Pausa  cum  mimis;v.  5977.  Pausa  cum  organis. 

15.  Pausa  cum  silete  V.  6797.  —  16.  V.  7473.  Silete  per  angelos. 

17.  V.  8oo3.  Hic  descendit  Gabriel  et  angeli  cantabunl  usque  dum  venerit  ad  Joseph. 

18.  V.  9S01.  Pausa  per  angelos. 


ARNOUL  GREBAN 


Telles  sont  les  indications  musicales  que  nous  recueillons 
pour  la  première  journée  du  mystère  dans  le  manuscrit  du 
Mans. 

Mais  le  lyrisme  n'est  pas  seulement  musical  chez  Arnoul 
Greban,  organiste.  11  est  partout. 

Chez  Greban,  en  effet,  l’art  est  maniéré  et  raffiné.  Ballades, 
rondeaux,  stances,  complaintes  comme  celle  de  Judas,  ronde 
des  démons,  pastourelle  des  bergers  de  Bethléem,  lamenta¬ 
tions  de  la  Vierge,  prière  de  Jésus  au  jardin  des  Oliviers  sont 
autant  de  pièces,  comme  intercalaires,  comportant  parfois  un 
accompagnement  de  musique  et  de  chant  que  nous  ne  possé¬ 
dons  plus,  mais  qui  pouvait  bien  avoir  son  importance. 

L’œuvre  de  Greban  était  une  œuvre  littéraire  et  musicale  à 
la  fois.  On  y  entendait  tour  à  tour  Jérémie  et  David  chanter 
un  motet1.  Quand  Jésus  est  en  croix,  les  anges  chantent  le 
début  du  Kyrie  eleison  des  ténèbres-.  Lors  de  la  résurrec¬ 
tion,  pour  montrer  leur  joie,  les  prophètes  icy  doivent  chan¬ 
ter  quelque  motet  ou  chose  joyeuse 3.  Au  Paradis,  les  anges 
saluaient  la  venue  du  Seigneur  en  chantant4.  Et  c'est  par  le 
chœur  final  de  la  foule,  entonnant  le  Te  Deum5,  que  se  termi¬ 
nait  le  grand  mystère  de  Greban,  pour  saluer  notre  rédemp¬ 
tion,  la  réconciliation  de  Miséricorde  et  de  Vérité  qui  tom¬ 
baient  dans  les  bras  l'une  de  l'autre6  : 

Dieu  le  Père  disait  : 

Angles,  pour  conclurre  le  fait, 

Mettez  vous  en  belle  ordonnance  ; 

Chantez  par  doulce  concordance, 

Menez  joie  parfaite  et  plaine 
Tant  que  la  région  haultaine 
En  l’armonye  de  vos  sons 
Resonne  par  doulces  chansons  ! 

(Musique7) 

Et  l’acteur,  au  Prologue  final  et  total,  demandait  à  la  foule 
un  chant  : 

i.  P.  3o5.  —  2.  P.  3 4 1 •  —  3.  P.  432.  —  4.  P.  435.  —  5.  P.  4 5 1 . 

6.  V.  3454t.  —  7.  Silele  suivant  la  formule  ancienne. 

II.  —  12 


i78 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Seigneurs,  qui  demontracion 
Avez  eu  de  la  Passion... 

Et  pour  finer  nostre  mistere 
Joieusement  d’honneur  promus, 

Et  que  la  fin  meileur  appere, 

Rendons  grâces  a  Dieu  le  Pere, 

Chantans  :  Te  Deum  laudamus! 

*  * 

Il  faut  dire  aussi  quelque  chose  de  la  mise  en  scène  et  du 
costume  des  acteurs  de  la  Passion1 *.  Car  les  mystères,  qui 
nous  paraissent  si  longs  el  si  lents,  comportaient,  en  somme, 
beaucoup  de  mouvement,  de  bruits  de  tonnerre,  de  chants, 
de  détonations,  de  chutes  dans  des  trappes,  d’apparitions, 
de  lumières  et  de  feux,  de  trucs". 

Cette  mise  en  scène  était,  comme  on  le  sait,  simultanée, 
c’est-à-dire  que  toutes  les  «  mansions  »,  fermant  par  des 
rideaux,  étaient  établies,  une  fois  pour  toutes,  sur  des  écha¬ 
fauds  qui  pouvaient  avoir  jusqu’à  3o  mètres  de  long.  Elles 
étaient  disposées  sur  un  plan  unique  ou  par  étages.  Ainsi 
avait-on  toujours  sous  les  yeux  le  même  décor  représentant, 
par  exemple,  l’Enfer,  une  grande  gueule  s’ouvrant  et  se  fer¬ 
mant,  lançant  des  flammes  et  de  la  fumée;  une  cuve  d’eau  qui 
était  la  mer  ou  le  lac  de  Tibériade  ;  des  portiques  représen¬ 
tant  Jérusa  lem,  le  Palais,  le  Temple,  Nazareth  ;  le  Paradis,  une 
sorte  de  loge  surmontée  d’un  brillant  soleil3. 

Tous  les  personnages  du  drame,  même  ceux  qui  ne  pre¬ 
naient  pas  part  à  l'action  actuelle,  demeuraient  à  leur  place, 
formant  comme  autant  de  tableaux  vivants  pour  les  yeux  du 
spectateur.  En  somme,  quatre  cents  personnes  pouvaient  par- 

i.  Tout  ceci  a  été  exposé  avec  beaucoup  de  talent  et  d’érudition  par  M.  Gustave 
Cohen,  Histoire  de  la  mise  en  scène  dans  le  théâtre  français  du  moyen  âge.  (Mém.  de 

l’Académie  Royale  de  Bruxelles,  nouv.  série  in-8,  1906.)  M.  Gustave  Cohen,  dans  les 
Mélanges  Lanson  (19 a 2),  vient  de  résumer  un  document  capital  :  le  compte  de  la 
représentation  de  la  Passion  à  Mons,  en  1 5o  1 .  —  2 .  C’est  ce  que  1  on  appelait  les  secrez. 

3.  Voir  par  exemple  le  décor  simultané  de  la  Passion  de  Valenciennes  de  i547> 
une  miniature  de  Fouquet  représentant  le  martyre  de  sainte  Apolline  donne  exactement 
une  mise  en  scène  contemporaine  de  Greban. 


ARNOUL  GREBAN 


r79 


fois  demeurer  dans  ou  devant  leurs  mansions,  qui  leur 
faisaient  comme  autant  de  niches,  semblables  aux  centaines 
de  figures  qui  sont  dans  les  alvéoles  des  porches  des  cathé¬ 
drales  gothiques.  Et  l’on  peut  dire  que  tout  un  peuple,  ravi 
dans  sa  foi,  priait  et  chantait  unanimement,  qu’il  contemplait 
comme  un  autre  peuple,  celui  des  acteurs1. 

Nous  possédons  plusieurs  manuscrits  de  la  Passion  datant 
du  quinzième  siècle  qui,  par  leurs  illustrations,  peuvent 
nous  aider  à  imaginer  sa  mise  en  scène  et  nous  donnent 
comme  le  costume  des  acteurs  qui  la  représentaient. 

Le  plus  artistique,  le  manuscrit  697  de  la  Bibliothèque 
d’Arras,  contenant  la  Passion  de  Mercadé  et  la  Vengeance,  est 
illustré  d’une  suite  de  petits  dessins  qui  sont  des  chefs- 
d’œuvre,  datant  du  règne  de  Louis  XI  :  il  nous  donne  une 
série  d’extraordinaires  petits  dessins  à  la  plume  rehaussés  de 
lavis2,  pleins  de  mouvement,  dus  à  plusieurs  artistes  peut- 
être,  dont  l’un  fait  penser  à  un  précurseur  de  Durer  ou  de 
Lucas  de  Levde. 

Le  plus  ancien  des  manuscrits  de  la  Passion  de  Greban, 
le  plus  somptueux,  celui  qui  fut  terminé  par  Jacques  Richer, 
prêtre,  en  i4v3,  et  qui  porte  les  armes  de  l’infortuné  conné¬ 
table  de  Saint-Pol3,  est  illustré  d’une  curieuse  et  assez  belle 
miniature  en  quatre  parties  représentant  le  Seigneur  et  les 
anges,  la  création  du  monde,  la  création  d’Adam  et  d’Eve, 
saint  Michel  pesant  les  âmes  à  la  gueule  de  l’Enfer  (Bibl. 
Nat.,  manuscrit  français  816). 

Mais  au  point  de  vue  du  costume,  ces  manuscrits  sont 
moins  précieux,  à  mon  sens,  que  le  manuscrit  français  8i5  de 
la  Bibliothèque  Nationale,  terminé  en  i5o84,  et  illustré  d’une 

1.  On  voit  par  exemple  que  dans  la  Vengeance  de  Mercadé,  où  intervenaient  cent 
neuf  personnages  a  tous  parlans  »,  une  rubrique  précise  :  «  Et  si  en  fault  bien  deux 
cens  qui  ne  parlent  point  pour  faire  les  armées  et  peupler  les  villes.  » 

a.  Deux  reproductions  ont  été  données  par  Z.  Caron,  Catalogue  des  manuscrits  de 
la  Bibliothèque  d'Arras,  1860,  p.  33 r-34 1 .  —  Sur  la  cotte  d’armes  des  hérauts  on 
remarque  l’aigle  impériale.  —  3.  Celui-là  qui  fut  exécuté  sur  la  place  de  Grève  en  1476. 

4.  Le  7  janvier  i5o7,  vieux  style  (fol.  277)  :  Marie  de  Malingre,  famé  de  noble 
homme  Hector  de  M[oy]  a  fest  jere  siele  Passion  (note  du  dernier  feuillet  de  garde). 


l8o  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

suite  de  petites  images  sur  lesquelles  il  convient  d’attirer 
l’attention. 

Car  on  est  surpris  de  les  trouver  dans  un  manuscrit  de 
cette  date.  Bien  qu’elles  soient  très  sommairement  indi¬ 
quées,  coloriées  plus  simplement  encore,  on  voit  assez 
qu  elles  ne  reproduisent  pas  du  tout  le  costume  de  ce  temps. 
Et  l'on  arrive  à  se  demander  si  les  images  de  ce  manuscrit 
ne  rappelleraient  pas,  traditionnellement,  les  images  plus 
anciennes  d’un  manuscrit  contemporain,  tout  à  fait  proche, 
dans  ce  cas,  de  la  mise  en  scène  du  temps  de  Greban  i. 

On  y  voit  l’auteur,  parlant  aux  dévotes  gens2 *,  le  clerc  ton¬ 
suré  et  long  vêtu,  assis  sur  sa  haute  chaire  de  bois,  devant  sa 
petite  table  ronde  chargée  de  volumes.  Et  Dieu  le  Père,  avec 
sa  longue  barbe,  portant  la  tiare  en  tête  et  dans  sa  main  le 
monde,  nous  apparaît  vêtu  comme  un  pape  ou  un  évêque. 
Quant  aux  anges  et  aux  séraphins,  ils  portent  le  costume 
des  enfants  de  chœur,  et,  à  ce  qu’il  semble,  celui-là  même 
qui  a  toujours  été  porté  à  Notre-Dame,  la  longue  robe  blanche 
à  col  montant2.  Les  diables  sont  tous  velus,  avec  de  longues 
queues  et  de  petites  ailes  de  chauves-souris;  ils  tiennent  des 
crochets  à  la  main 4 . 

Adam  est  nu,  comme  Dieu  vient  de  le  créer5.  Abel  et 
Caïn  sont  des  bourgeois  du  temps,  avec  le  chaperon  en  tête, 
la  robe  courte  serrée  par  une  ceinture  de  cuir6.  Et  voici  les 
prophètes  dans  la  robe  des  rois,  David  avec  sa  harpe7.  Misé¬ 
ricorde,  dans  sa  robe  blanche,  est  drapée  dans  un  manteau 
rouge,  comme  une  sainte  femme;  Justice  porte  sa  balance; 
Vérité  est  couverte  d’un  manteau  fleurdelisé  aux  couleurs  de 
la  France8;  Joseph,  tout  barbu,  va,  long  vêtu,  comme  un 


1.  Des  observations  analogues  ne  sauraient  être  faites  à  propos  du  manuscrit  de 
l'Arsenal  643 1.  Ce  manuscrit,  qui  date  de  l’extrême  fin  du  quinzième  siècle,  nous 
présente  -plutôt,  avec  ses  trois  cent  huit  miniatures,  un  essai  d’illustration  du  mystère,, 
d’ailleurs  plein  d’intérêt.  C’est  le  cas  du  Ms.  697  d’Arras. 

2.  Fol.  1.  —  3.  Fol.  ivo.  —  4.  Fol.  2ro. 

5.  Fol.  3V0.  Voir  Adam  et  Eve,  fol.  i5. 

6.  Fol.  7V0.  —  7.  Fol.  i5  et  i5T0.  —  8.  Fol.  17™  et  i9ro. 


ARN  OUL  GREBAN 


18 1 


citadin,  avec  son  aumônière  et  son  bâton;  et  Notre  Dame 
nous  apparaît  comme  une  douce  bourgeoise 1  ;  Berith, 
Belzebus  et  Cerberus  sont  des  diables  tout  noirs2.  Ligeret,  le 
messager,  avec  son  paletot  court,  son  chapeau  velu,  tient 
une  chope  à  la  main  et,. sur  l’épaule,  une  petite  lance  ornée 
d’un  linge  blanc3.  L'hôtelier  Sadoth  se  montre  tout  encha- 
peronné4.  Le  pastoureau  Aloris  a  vraiment  le  costume  des 
bergers;  il  s’avance,  court  vêtu,  mollets  nus,  avec  sa  houlette 
et  sa  cornemuse  dont  il  joue5.  Quant  à  Gaspard,  qui  marche 
vers  l’étoile  dorée,  couronne  en  tête,  sceptre  en  main,  il 
porte  paletot  rouge  et  chausses  noires6.  On  distingue  les 
juifs  à  leurs  bonnets  pointus".  Mais  les  prêtres  païens  qui 
adorent  les  idoles  (la  statuette  d'or  qui  est  sur  un  autel 
décoré  de  nappes)  sont  vêtus  comme  des  diacres8.  Les  tyrans 
ont  de  grands  sabres  courbes  :  Agrippait  et  ses  compagnons 
sont  vêtus  comme  des  hommes  d’armes9.  Jean-Baptiste, 
hirsute  et  nimbé  d’or,  revêtu  d'une  peau  de  bête,  tient  le 
livre  qu'il  enseigne.  Voici  Jésus  avec  sa  longue  robe  bleue 
et  son  nimbe,  qui  prêche  d'un  air  bonasse10.  La  «(femme  Héro- 
diade»  dans  sa  chaste  robe  bleue  qui  la  couvre  jusqu'au  cou  : 
un  blanc  turban  entoure  ses  longs  cheveux  d'or11.  Quant  au 
seigneur  des  noces  d’Architriclin,  c’est  un  huissier  de  salle 
de  ce  temps-là  et  portant,  comme  lui,  la  verge  12.  Rabanus,  le 
changeur,  est  sagement  assis  devant  des  rouleaux  de  mon¬ 
naie13.  Et  la  «  fille  Hérodiade»  semble  une  gamine  comme  on 
peut  en  voir  dans  la  rue  :  petite  enfant  à  la  robe  bleue,  au 
manteau  rouge,  avec  de  longs  cheveux  sur  le  dos14.  Le  para¬ 
lytique  est  couché  nu  dans  son  grand  lit  bordé15.  La  Made¬ 
leine,  la  pénitente  long  vêtue  dont  on  ne  voit  pas  même  les 
cheveux,  semble  quelque  sainte16.  Lazaron  est  un  bourgeois, 
portant  une  robe  longue  au  col  de  velours  noir,  serrée  à  la 

i.  Fol.  26™.  —  2.  Fol.  29vo. —  3.  Fol.  33v0. 

4.  Fol.  35.  —  5.  Fol.  36.  —6.  Fol.  4i.  —  7.  Fol.ôo,  56T°  etc.  —  8.  Fol.  5gv°. 

9.  Fol.  59'0.  —  10.  Fol.  8oV0.  —  11.  Fol.  82ro. —  12.  Fol.  86T0. 

i3.  Fol.  90.  —  i4.  Fol.  9,6t0.  —  i5.  Fol.  99. —  16.  Fol.  110. 


182 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


ceinture4.  Et,  comme  on  peut  le  voir  encore  dans  la  cité  du 
patron  des  aveugles,  à  Marrakech,  l’aveugle  né  est  un  men¬ 
diant  qui  a  déployé  un  linge  à  terre  pour  recevoir  les  pièces 
qu  on  lui  jettera2.  Trottemenu,  c’est  le  coureur,  le  pauvre 
poursuivant,  court  vêtu,  assoiffé,  qui  transporte,  précaution¬ 
neux,  un  petit  baril  à  la  pointe  de  sa  lance  3.  Non  moins  pré¬ 
voyant  se  montre  le  portier  Malabrin  dont  le  trousseau  de 
clés  est  attaché  à  la  verge  qu'il  porte  sur  son  épaule4. 
Roillart,  le  premier  sergent  d’armes  chez  Anne,  dont  la 
livrée  fourrée  est  mi-partie  rouge  et  bleue,  porte  le  sceptre 
de  justice  à  la  main5.  Pilate  est  l’homme  à  la  robe  rouge  et 
au  bonnet  pointu6.  Désespérance,  une  noire  figure,  de  noir 
vêtue,  des  pieds  à  la  tête,  avec  un  bonnet  à  cornes7.  Et  Judas, 
dans  sa  robe  rouge,  pend  à  la  fourche  de  l’arbre  séché  : 
Berich,  le  noir  démon,  l’assiste  cruellement,  s’apprêtant  à 
lui  ouvrir  le  ventre8.  Brutamont,  le  geôlier,  porte  les  clés  de 
sa  geôle  dans  un  sac  accroché  à  un  bâton.  Les  bourreaux,  on 
pourrait  les  reconnaître  :  tel  Broyfort9,  dont  le  gros  ventre  est 
ceint  du  tablier  de  cuir,  celui-là  qui  forgera  les  clous  de  la 
Passion  sur  son  enclume. 

Voici  le  trompette  de  Pilate  soufflant  dans  sa  longue 
trompe10.  El  le  centurion,  serré  dans  son  jacque,  s’appuie  sur 
sa  haute  et  large  épée11.  Ruben,  l’homme  d’armes,  se  montre 
dans  sa  cuirasse  de  plates,  tenant  sa  hallebarde12.  Véronique 
déploie  le  linge  où  apparaît  la  face  nimbée  du  Sauveur43. 
Joseph  d’Arimathie  est  l’homme  au  chapeau  pointu  et  à  la 
longue  robe  rouge  14.  Quel  étrange  et  sauvage  petit  tableau 
que  celui  de  la  Passion  où  le  Sauveur  est  fiché  tout  nu  à  la 
Croix  en  T,  entre  sa  mère  vêtue  de  bleu  et  Jean  vêtu  de 
rouge,  avec  son  fond  d’outremer  et  sa  prairie  cruellement 
verte  15  ! 

i.  Fol.  112.  —  i.  Fol.  1 1  avo.  —  3.  Fol.  1 1 4V0.  —  4.  Fol.  122'°. 

5.  Fol.  ia4ro.  —  6.  Fol.  171 vo. —  7.  Fol.  1 7 5 vo.  —  8.  Fol.  1 7 7r0. 

9.  Fol.  i8aro,  192.  —  10.  Fol.  1 9 3 vo. —  11.  Fol.  i93vo. —  12.  Fol.  1 9 3 v0. 

i3.  Fol.  ig4ro.  —  1 4.  Fol.  igô1"0. —  i5.  Fol.  ao5ro. 


ARNOUL  GREBAN 


1 83 


Saint  Denis  d’Athènes  semble  quelque  évêque,  mitre,  la 
crosse  en  main1  ;  Empédocle,  qui  argumente  avec  lui,  porte 
le  costume  d’un  diacre2.  Et  quand  l'esprit  de  Jésus  descen¬ 
dait  vers  les  urnes,  on  voyait  la  grande  gueule  du  Cerbère 
qui  s’ouvrait  et  les  âmes,  sous  la  forme  de  figures  nues, 
apparaissaient  entre  ses  crocs3.  Joseph  marchandait  à  la 
vendeuse,  devant  la  table  chargée  de  rouleaux  d’étoffe,  une 
pièce  de  soie  ;  et  Nicodème  achetait  des  aromates  à  l’épicier 
devant  son  comptoir,  dans  le  costume  des  marchands  bour¬ 
geois  de  la  rue4  d’alors,  parcourant  du  regard  les  étaux 
chargés  de  pièces  d’étoffes  ou  de  barillets. 

* 

*  * 

Une  question  aujourd’hui  hors  de  doute  est  celle  des 
rapports  de  la  Passion  d’Arras  avec  la  Passion  parisienne  de 
Greban5.  Cette  notion  importante  ne  résulte  pas  des  rappro¬ 
chements  que  l'on  a  pu  faire  entre  quelques  passages  où  des 
expressions  identiques  se  rencontrent6,  ni  même  de  la  simili¬ 
tude  du  mouvement  dramatique  des  scènes  et  du  plan  des 
deux  Passions.  Car  l’identité  des  sujets,  des  sources  com¬ 
munes,  aurait  pu,  à  la  rigueur,  produire  des  résultats  ana¬ 
logues.  Mais  pour  des  rôles  nettement  déterminés,  on  a 
établi  que  Greban  avait  usé  des  mêmes  noms  que  son  prédé¬ 
cesseur  ;  coïncidence  qui,  elle,  ne  peut  pas  être  fortuite7. 

Clerc,  universitaire,  théologien,  il  faut  reconnaître  que 
maître  Arnoul  Greban  a  entendu  faire  de  son  mystère  un 
enseignement8  : 

Ouvrez  vos  yeulx  et  regardez, 

Devotes  gens  qui  attendez 
A  oyr  chose  salutaire... 


i.  Foi.  aioro. —  2.  Fol.  2ior0. —  3.  Fol.  aiiv0. —  4.  Fo).  ii6V0. 

5.  Émile  Roy,  op.  cit.,  a”  partie,  p.  273-281. 

6.  Cf.  J.  M.  Richard,  op.  cil.,  p.  xu.xm, 

7.  Émile  Roy,  op.  cit.,  2e  partie,  p.  27a. 

8.  V.  223-225. 


i84 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


L’Évangile  sera  sa  source  principale1  : 

Poursuyvans  sans  prolixité 
L’Euvangile  a  notre  sçavoir, 

Sans  apocriphe  recevoir. 

C’est  par  là,  surtout,  que  Greban  se  distinguera  de  l’auteur 
de  la  Passion  d’Arras,  qui  admettra  beaucoup  d’autres  sources 
moins  pures.  Les  évangiles,  le  commentaire  de  Nicolas  de 
Lire  sur  les  évangiles,  un  récit  de  la  Passion  en  prose  com¬ 
posé  en  i3g8  pour  la  reine  Isabeau,  tels  sont  les  éléments 
principaux  dont  Greban  s’est  servi  pour  récrire  la  Passion 
d’Arras2,  pour  l’émonder  aussi.  Et  l’on  a  pu  dire  que  les 
célèbres  Postilles  donnent  toutes,  ou  presque  toutes,  l'expli¬ 
cation  de  la  nouvelle  Passion3. 

Mais  il  faut  bien  avouer  que  ce  qui  ressort  surtout  de  la 
comparaison  entre  les  deux  Passions,  celle  d’Arras  et  celle  de 
Paris,  c’est  le  mérite  particulièrement  littéraire  de  l'œuvre 
de  maître  Arnoul  Greban,  tandis  que  la  Passion  d'Arras  a 
quelque  chose  de  plus  direct  et  de  plus  pathétique.  Mais  qui 
a  lu  et  comparé  les  deux  Passions  comprendra  la  beauté  rare 
et  spéciale  du  grand  mystère  de  Greban. 

Son  originalité  n'est  pas  dans  l’invention  qui  appartient 
en  somme  à  la  Passion  d'Arras.  Elle  est  dans  l'entente 
générale  de  la  composition,  dans  la  manière  de  filer  les 
scènes,  dans  le  développement  donné  aux  caractères,  et 
surtout  dans  je  ne  sais  quel  sentiment  artistique  que  décèle, 
un  peu  partout,  le  mystère4.  Sentiment  n’allant  pas  sans 
un  certain  maniérisme  peut-être,  qui  amène  Greban  à  répé- 

1 .  V.  209-2  1 1 . 

2.  Émile  Roy,  op.  cil.,  2e  partie,  p.  207-237  §.  La  Passion  d’Arnoul  Greban  et  les 
Postilles  de  Nicolas  de  Lire.  — On  peut  y  ajouter  la  Légende  dorée,  la  Somme  de  saint 
Thomas,  l'Histoire  scolastique.  11  y  a  lieu  de  remarquer  que  c’est  exclusivement  à  saint 
Thomas  que  renvoie  la  glose  du  manuscrit  du  Mans  dans  l'énumération  des  arguments 
de  Miséricorde  et  de  Pitié. 

3.  Émile  Roy,  op.  cit.,  p.  277. 

4.  Jean  Bouchet,  dans  sa  61e  r  pitre  familière,  a  parlé  de  la  «  grande  douceur  »  du 
style  des  deux  Greban. 


ARNOUL  GRE BAN 


i85 


ter  si  souvent,  et  à  dessein,  les  mêmes  vers.  Une  ligne,  comme 
sinueuse,  caractérise  principalement  ce  mystère;  de  la  grâce 
aussi,  en  particulier  dans  les  rondeaux  qui  sont  assez  nom¬ 
breux.  La  Passion  d’Arnoul  Greban  est  vraiment  une  œuvre 
parisienne,  comme  parisiennes  sont  les  vierges  maniérées  de 
Notre-Dame.  Et  si  cette  grâce  n’apparaît  pas  tout  d’abord 
très  sensible,  c’est  qu’elle  est  noyée  dans  une  prolixité  un 
peu  effrayante  que  les  gens  d’autrefois,  privés  de  spectacles, 
toléraient,  comme  nous  n’aimons  pas  finir  la  lecture  d’un 
livre  plaisant.  Cette  grâce  m’a  toujours  frappé,  surtout  après 
la  lecture  de  la  Passion,  plus  provinciale  et  plus  âpre,  de 
Mercadé. 

Tout  cela,  nous  croyons  bien  l’avoir  montré,  comme  nous 
pensons  avoir  établi  que  la  Passion  est  une  œuvre  écrite  à 
Paris  entre  i45o  et  i455.  Mais  il  n’est  pas  facile  de  dire 
exactement  oùet  quand  la  Passion  de  Greban  a  été  représentée 
dans  la  capitale. 

Tout  ce  que  nous  savons,  c’est  qu’avant  ce  drame 

avait  été  donné  trois  fois  à  Paris.  D’autre  part,  il  est  certain 
que  l’œuvre  fut  représentée  un  peu  avant  1 4 5 5  1 .  Est-ce  sur 
le  parvis  Notre-Dame  ou  sur  telle  autre  place  publique?  dans 
l’église  même  ?  dans  la  salle  des  confrères  de  la  Passion  ?  On 
n’en  sait  rien 

Mais  on  voit  qu’en  1 4 2 3 ,  les  compagnons  du  cloître,  fami¬ 
liers  ou  domestiques  des  chanoines,  étaient  autorisés  à 
représenter  un  Miracle  de  Notre  Dame,  pourvu  qu'ils  n’ajou¬ 
tassent  aucun  intermède,  ni  rien  d’indécent3.  Et  l’on  sait 

i.  Avant  cette  date,  qui  est  celle  de  la  copie  faite  pour  les  gens  d'Abbeville,  c’est  la 
Passion  de  Mercadé  que  l’on  représentait  certainement. 

a.  Le  lieu  de  la  scène  avait  été  primitivement  l’église  et  le  parvis.  Puis  on  voit  les 
mystères  joués  sur  les  places,  la  grand’place,  le  grand  pavé,  sur  les  fossés,  et  même 
dans  les  arènes  ou  les  théâtres  antiques.  La  salle  des  confrères  de  la  Passion  était  la 
grande  salle  de  l’hôpital  de  la  Trinité. 

3.  Dum  modo  non  infermiscant  aliqua  indecenlia.  (Arch.  Nat.,  LL.  288,  fol.  ig4.) 
Cette  défense  peut  viser  un  intermède  ou  des  farcissures.  Dans  le  cloître  même,  tous 
les  jeux  étaient  interdits  sous  peine  de  prison.  En  1 3 S 6 ,  le  chapitre  réprouvait  les 
dissolutions  que  les  clercs  de  matines  avaient  accoutumé  de  faire  à  l'occasion  de  la 
Saint-Augustin,  leur  fêle. 


1 86 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


encore  qu’en  153g,  ]e  18  août,  les  chanoines  autorisaient 
ceux  qui  représentèrent  le  mystère  delà  Passion,  et  qui  le  de¬ 
mandaient,  à  venir  le  lendemain  rendre  grâces  à  Dieu,  ainsi 
qu’à  sa  mère,  la  Vierge  Marie  :  car  ils  avaient,  cette  année-là, 
bien  heureusement  accompli  leur  œuvre.  A  cause  de  cette 
action  de  grâces,  le  service  à  l’église  fut  avancé. 

D  aulre  part,  il  est  certain  que  le  fait  de  monter  un  mystère 
ne  pouvait  être  entrepris  que  par  une  communauté  impor¬ 
tante  d’habitants  ;  et  parfois  c’est  l’évêque,  comme  à  Metz  en 
1 437 ,  qui  prend  l’initiative  d’une  représentation  delà  Passion. 
Les  centaines  de  personnages  religieux,  curés,  enfants  de 
chœur,  qui  figureront  toujours  les  anges  et  les  enfants,  11e 
pouvaient  se  trouver  que  dans  un  grand  centre.  Paris,  et  la 
cathédrale  de  Paris,  étaient  des  centres  désignés  pour  pro¬ 
duire  au  jour  l’édifiant  Mystère  de  la  Passion. 

Il  est  d’ailleurs  assuré  que  la  Passion  a  été  conçue  pour 
être  donnée  devant  une  grande  foule.  De  là  ces  fréquents 
appels  au  silence1,  cette  «  amoureuse  silence2  »  recom¬ 
mandée  aux  auditeurs,  cette  habile  flatterie  que  l'auteur  ne 
ménage  jamais  que  dans  un  but  intéressé3: 

Seigneurs  et  notable  commun, 

Qui  vous  estes  tenus  comme  ung 
Peuple  de  rassize  prudence... 

ou  encore  4  : 

La  matière  est  bien  joyeuse, 

Bien  proffitable  et  fructueuse, 

Seigneurs,  pour  Dieu  or  l’entendez, 

Quois  et  paisibles  vous  rendez... 


Aujourd'hui  encore,  si  nous  voulons  nous  donner  une 
idée  du  cadre  et  de  l’atmosphère  qui  virent  naître  le  grand 
mystère  de  Greban,  c’est  à  Notre-Dame  qu’il  nous  faut  suivre 
les  évolutions  du  chœur,  entendre  les  chants  de  la  maîtrise 
et  de  l'orgue,  aux  fêtes  solennelles. 

Le  nombre  des  enfants  a  doublé  depuis  le  quinzième  siècle. 

1.  V.  204,  p.  261,  263.—  2.  P.  5.  —  3.  P.  358.  —  4.  P.  363. 


ARNOUL  GREBAN 


i87 

Ils  sont  aujourd’hui  une  vingtaine,  vêtus  de  la  longue  robe 
blanche  plissée  qui  emprisonne  le  cou,  groupés  non  loin  du 
petit  orgue,  face  aux  chantres;  et  le  maître  de  la  maîtrise, 
qui  a  l’œil  à  tout,  stimule  toujours  ce  monde  du  geste  et  de 
la  main,  chante  avec  eux,  lance  et  retient,  déchaîne  et  arrête 
victorieusement  le  galop  des  voix.  Et  telle  était  la  place  que 
maître  Greban  devait  occuper  à  Notre-Dame. 

Au-dessus  de  lui  est  l’autel  où  se  déroulent  encore  comme 
les  scènes  d'un  mystère,  où  l’évêque  officie  comme  un  saint 
Denis,  semblable  au  Père  éternel  dans  sa  gloire,  mitré,  dressé 
dans  le  scintillement  des  lumières,  de  l'or  et  des  volutes  d’en¬ 
cens.  Et  c’est  vrai  que  chanoines  et  acolytes,  en  chapes,  font 
devant  lui  comme  des  figures  de  danse,  l'encensent,  le  con¬ 
duisent,  le  coiffent,  lui  font  cortège,  le  ramènent  sous  le  dais. 

Des  processions  se  forment;  la  lourde  croix  vacille  entre 
les  deux  grands  cierges  dont  les  hauts  candélabres  sont  portés 
sur  la  hanche  par  les  clercs,  comme  des  lances  de  feu.  On  pro¬ 
mène  les  statues  d'argent,  tandis  que  sont  énumérés  tant  de 
titres  de  la  Vierge  et  que,  sans  fin,  le  chœur  répond  à  ceux 
qui  marchent  :  ora  pro  nobis  !  Et  s’avance  le  chapitre  précédé 
de  sa  croix  particulière.  Le  Saint  Sacrement  fait  son  entrée 
sous  le  parasol  oriental.  Et  voici  le  clergé,  agenouillé  en 
actions  de  grâces,  suivant  la  figure  d’un  demi-cercle,  l’évêque 
au  centre,  les  enfants  derrière  lui. 

Le  peuple  de  Paris  n’arrive  toujours  pas  à  emplir  la  nef 
de  l'immense  vaisseau  :  car  c’est  la  voix  du  grand  orgue  qui 
la  remplit  de  ses  cadences  vastes  et  puissantes,  de  ses  mugis¬ 
sements,  rythmant  tour  à  tour  la  marche  solennelle,  la  danse, 
la  pastorale  de  son  immense  flutiau  de  géant;  et  la  lumière 
des  vitraux  promène  sous  les  vaisseaux  d’ombre  ses  pinceaux, 
y  jette  ses  bouquets  de  violettes  et  de  roses  ;  et  le  soleil  y 
trace  ses  couronnes  de  lumière. 

Entendons  les  enfants  chanter  à  l'unisson  les  chants,  si 
doux  et  charmants,  que  répète  le  grand  orgue  de  sa  grosse 
voix.  Et  parfois  une  voix  grêle  ondule,  incertaine,  comme  un 


i88 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


oiseau  qui  cherche  à  se  poser  ;  et  parfois,  argentines,  les 
voix  coulent  comme  le  clair  ruisseau.  Ou  ce  sont  des  chants 
alternés,  étagés,  qui  se  poursuivent,  se  rejoignent,  se  fondent, 
comme  les  motets  du  temps  de  Greban. 

Il  est  toujours  là,  au  milieu  de  ses  deux  groupes  de  petits 
chanteurs  encadrés  par  les  plus  grands,  qui  ont  remplacé  les 
anciens  «  spés  »,  le  maître,  tenant  un  papier  à  la  main.  Or,  il 
semble  bien  que  toute  une  tradition,  encore  vivante,  demeure 
a  la  maîtrise  de  Notre-Dame,  telle  manière  de  moduler  si 
doucement,  d’entraîner  le  chœur,  plus  lourd,  des  chantres 
quand  1  hostie  apparaît  dans  le  cercle  de  perles  et  de  rayons  ; 
tel  secret,  quand  tout  le  monde  est  déchaîné,  grand  orgue  et 
chœur,  d  arrêter,  dans  les  péroraisons,  le  roulement  du  ton¬ 
nerre,  de  calmer  l’orage  où  les  voix  d’enfants  ont  sombré. 
Car,  ap  rès  la  tempête,  c’est  tout  à  coup  le  calme,  la  caresse 
d  une  voix  unique,  de  la  douceur,  une  prière. 

Mais  nous  voici  à  la  lin  de  la  cérémonie,  de  la  représen¬ 
tation  dirions-nous,  du  mystère.  Le  peuple,  après  s’être 
incliné  devant  son  ancien  seigneur  et  protecteur,  qui  l’a  béni, 
s’est  retiré.  Les  chantres  psalmodient.  On  éteint  les  cierges. 
On  décharge  l’autel  des  reliques.  On  range  les  chasses.  Un 
monde  affairé  se  presse  à  la  distribution  des  indemnités,  les 
méreaux  de  jadis.  Déjà  les  enfants  sont  rentrés  à  la  sacristie; 
et,  naguère,  ils  regagnaient  la  maison  de  leur  maîtrise,  à  la 
pointe  de  l’île,  lisant  leurs  Heures  pour  édifier  les  passants  à 
travers  le  cloître.  Et  là,  maître  Arnoul,  leur  directeur  et  leur 
surveillant,  les  accompagnait,  dans  leur  petit  couvent. 

Mais  nous  savons  aujourd’hui,  Jui  qui  fut  réprimandé  pour 
n’avoir  pas  rangé  la  châsse  de  saint  Marcel,  et  qui  demanda 
à  quitter  Notre-Dame,  à  quoi  il  pensait  durant  les  intermi¬ 
nables  offices,  ces  répons  qui  oscillent  comme  le  mouvement 
de  la  marée,  battent  le  temps  de  leur  llux  et  reflux...  Sicut 
erat  in  principio  et  nunc  et  sèmper...  Maître  Arnoul  Greban 
faisait  dialoguer  les  deux  cents  personnages  du  grand  mys¬ 
tère  de  la  Passion. 


histoire  poétique 


DU  XV'  SIECLE.  Il 


pi.  v 


JEAN  MESCHINOT 

«  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


Il  manquerait  tout  de  même  une  figure  dans  cette  galerie, 
celle  du  loyal  serviteur  des  ducs  de  Bretagne  et  du  soldat 
plein  d’honneur  ;  il  manquerait  aussi  une  voix,  celle  de  la 
pitié  pour  les  pauvres  gens,  si  nous  n’introduisions  pas  dans 
cette  série  le  Breton  Jean  Meschinot.  Le  brave  homme, 
loyal,  fidèle,  dévot,  un  vrai  Breton  à  tous  égards,  hanté,  lui 
aussi,  par  l’idée  de  la  mort,  le  pauvre  gentilhomme  qui  mora¬ 
lisera  comme  un  curé  de  paroisse!  Au  surplus,  si  son  œuvre 
est  d’intérêt  fort  inégal,  fort  inégal  aussi  son  talent,  on  ne 
peut  passer  sous  silence  l’auteur  des  Lunettes  des  princes , 
dont  la  première  édition,  parue  à  Nantes  en  i4q3,  fut  constam¬ 
ment  réimprimée  jusque  dans  la  première  moitié  du  seizième 
siècle,  et  dont  dix  éditions  peut-être  sont  antérieures  à  l’an 
i5oo.  Car  les  Lunettes  des  princes  sont  le  plus  grand  succès 
d’imprimerie  de  l’époque  avec  les  Testaments  de  Villon1.  Et 


i.  Les  vers  de  Meschinot  ont  été  réédités  par  Olivier  de  Gourcul'f  :  Les  Lunettes  des 
princes,  publiées  avec  préface,  notes,  glossaire,  etc.  Paris,  Libr.  des  Bibliophiles, 
1890,  in-8.  —  Le  texte  suivi  par  l’auteur  est  celui  donné  par  Galiot  du  Pré  en  i5a8, 
donc  un  rajeunissement.  Les  citations  de  M.  A.  de  La  Borderie  sont  faites  d’après 
l’édition  de  1622  qu'il  possédait,  et  à  laquelle  il  avait  joint  deux  quittances  signées 
par  Meschinot.  L’édition  la  plus  ancienne  a  été  publiée  à  Nantes,  le  i5  avril  1490, 
par  Étienne  Larcher,  imprimeur  :  Cy  commence  le  livre  appelle  les  lunettes  des  princes 
avecques  autcunes  balades  de  plusieurs  matières  composées  par  feu  Jehan  Meschinot 
seigneur  de  Mortiers  escuyer  en  son  vivant  principal  maistre  d'hostel  de  la  duchesse 
de  Bretaigne  a  présent  royne  de  France  (Eibl.  Nat.,  Vélins  2232-2233  ;  un  autre  exem¬ 
plaire,  incomplet,  sur  papier,  à  la  Réserve  Ye  281-282).  Cette  édition  est  en  général 
assez  correcte  et  présente  quelques  formes  dialectales.  — La  deuxième  édition,  publiée 
à  Nantes,  le  8  juin  1 4 9 A  par  Étienne  Larcher,  a  été  signalée  par  Mlle  Pellechet  à 
M.  A.  Claudin.  Elle  est  plus  complète  que  la  précédente,  dans  un  ordre  différent,  et 


igo 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


les  vers  de  Meschinot  ont  été  lus  et  cités  jusqu’au  temps  où 
parurent  les  Contes  cl’ Eutrapel  de  Noël  du  Fail  (i585). 

Jean  Meschinot  était  d’extraction  bretonne,  sorti  de  la 
terre  nantaise,  du  manoir  de  la  petite  seigneurie  des  Mor¬ 
tiers,  paroisse  de  Monnières,  que  son  père  Guillaume  tenait 
en  1 4 5 1 ,  et  qui  relevait  de  la  baronnie  de  Clisson  h  Jean  Mes- 


contient  trois  ballades  qui  ne  se  rencontrent  pas  ailleurs  (Exemplaire  unique  à  la 
Bibliothèque  de  Chambéry,  inc. ,  n°  9 ,  dont  je  dois  la  communication  à  M.  Polain  que 
je  remercie  vivement).  —  J’ai  suivi  le  texte  de  l’édition  princeps.  Pour  les  pièces 
additionnelles,  le  texte  de  l'édition  donnée  à  Nantes  en  1 4 9 4  par  Étienne  Larcher  et  de 
celle  publiée  par  Philippe  Pigouchet  en  i4g5,  à  Paris  (Bibl.  Nat.,  Bés.  Ye  i3i3).  — 
L  épitaphe  donnant  la  date  de  la  mort  de  Meschinot  se  rencontre  seulement  dans  l’édi¬ 
tion  donnée  à  Paris  par  Pierre  le  Caron,  s.  d.  Les  autres  éditions,  très  nombreuses, 
publiées  à  Paris  et  à  Lyon,  jusqu’au  milieu  du  seizième  siècle,  ne  sont  intéressantes 
que  pour  l’illustration,  ou  comme  témoignage  du  succès  de  l’œuvre.  (Cf.  la  notice 
assez  complète  de  G.  Brunet,  Manuel  du  libraire,  t.  III;  la  France  littéraire  au 
XVe  siècle,  p.  i33-i34;  l'Imprimerie  en  Bretagne  au  XVe  siècle...  publiée  par  la 
Société  des  Bibliophiles  bretons.  Nantes,  1S7S,  p.  io3-io8;  Hain,  Reperlorium,  II,  et 
le  Supplément  de  YV.  A.  Copinger,  part.  II,  vol.  I.)  —  Le  très  beau  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  Nationale,  fr.  243i4,  de  l'extrême  fin  du  quinzième  siècle,  et  à  mon 
sentiment  plutôt  des  premières  années  du  seizième  siècle,  offre  au  fol.  sro  une  minia¬ 
ture  au  bas  de  laquelle  on  voit  les  armes  de  l’amiral  de  France,  Louis  Malet  de 
Graville,  le  grand  bibliophile,  mort  en  i5i6.  Elle  représente  l’auteur  devant  son 
pupitre  de  travail  à  qui  parlent  langueur,  fureur  et  courrous.  Au  premier  plan, 
le  four  1ER  désigne  du  doigt  désespoir,  peine,  sousy.  La  composition  du  volume  est 
exactement  la  même  que  celle  que  donnent  les  imprimés  assez  tardivement.  Mais  le 
texte  est  en  général  plus  correct  et  présente  une  révision  intelligente,  sinon  une 
source  plus  pure.  Louis  Malet,  sire  de  Graville,  amiral  de  France  en  i486,  assista  à  la 
journée  de  Saint-Aubin -du-Cormier  ;  il  lut  capitaine  de  Saint-Malo  entre  1489  et  1 4g  1 
(Père  Anselme,  Histoire  généalogique,  t.  VII,  p.  865).  Le  ms.  485  de  Nantes,  des  pre¬ 
mières  années  du  seizième  siècle,  ne  contient  que  les  Lunettes  (fol.  1  -5 4 vo)  et  les 
Princes  (sans  titre,  fol.  ôôro-7i).  Ce  texte  reproduit  celui  de  la  seconde  édition  de 
Larcher. 

Les  sources  de  Meschinot  ne  sont  donc  pas  divergentes.  Il  y  a  une  impression  unique, 
légèrement  augmentée  et  interpolée  dans  les  éditions  plus  récentes  de  quelques 
poésies  pieuses,  dont  certaines  sont  d’Olivier  Maillard. 

1.  La  biographie  de  Jean  Meschinot  a  été  admirablement  tracée- par  M.  Arthur  de 
La  Borderie  dans  son  étude  très  documentée  :  Jean  Meschinot,  sa  vie  et  ses  œuvres,  ses 
satires  contre  Louis  XI.  Paris,  H.  Champion,  1896,  in-8  de  12S  p.  (Extrait  de  la 
Bibliothèque  de  l  École  des  Chartes ,  t.  XVI,  i8g5).  L’ouvrage  de  M.  E.  L.  de  Kerdaniel, 
Un  soldat  poète  du  quinzième  siècle,  Jehan  Meschinot,  Paris,  s.  d.,  est  une  réplique 
trop  fidèle  de  l’ouvrage  précédent.  —  Il  s’en  faut  que  M.  de  La  Borderie  ait  été  aussi 
heureux  dans  la  chronologie  qu’il  a  donnée  des  poésies  et  aussi  dans  l’interprétation 
historique  des  pièces  de  Meschinot.  Tout  ce  qu’il  dit  notamment  des  satires  cêntre 
Louis  XI  est  un  pur  roman.  Rien  de  tel  n’apparaît  d’ailleurs  à  un  lecteur  non  pré¬ 
venu.  M.  Arthur  Piaget  a  fait  la  lumière  complète  sur  ce  sujet,  dans  un  article  où 


JEAN  ME  S  GUI  N  OT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  »  I9I 

chinot  naquit  vers  1420.  Son  père,  Guillaume,  est  donc  sei¬ 
gneur  de  la  terre  des  Mortiers  et  il  rend  hommage  au  sire 
de  Clisson.  Il  y  a  là  une  petite  gentilhommière  avec  hôtel, 
manoir,  hébergement  de  Guibort,  avec  ses  appartenances, 
tant  maison  que  courlils,  vignes,  prés,  bois,  garenne,  mé¬ 
tairie,  saussaye,  pâtures,  clôtures,  terres  arables  et  non 
arables,  sise  entre  les  bois  et  domaines  de  la  Cormeraye,  que 
mouille  un  ruisseau  entre  deux,  venant  des  tieulières  de 
Coursay;  elle  touche  aux  landes  de  Maidon  et  aux  hois  de 
Michau  Macé.  Et  Guillaume  doit,  chaque  année,  payer  au  sire 
de  Glisson  et  aux  différents  voisins,  12  1.  i4  s.  3  d.  Les  rentes 
dues  au  seigneur  des  Mortiers,  par  cinq  petits  fiefs,  montent 
à  3  1.  16  s.,  plus  quatre  oies,  onze  chapons,  neuf  setiers  de 
seigle  et  une  mine  d’avoine.  Les  rentes  actives  absorbent 
les  rentes  passives  ;  le  seigneur  des  Mortiers  vit,  non  de  ces 
revenus,  mais  d’une  pauvre  métairie,  du  petit  manoir  où  il 
loge,  des  prés  où  l’on  mène  ses  bêtes  au  pacage,  des  terres  sur 
lesquelles  il  trouve  du  bois  de  chauffage,  des  cercles  pour  ses 
barriques  et  l’avantage  apprécié  d'un  terrain  de  chasse.  Car 
c’est  cela  la  petite  et  la  moyenne  noblesse;  une  misère,  cette 
terre  des  Mortiers  !  Aujourd'hui  encore,  c’est  un  pays  comme 
il  y  en  a  beaucoup  d’autres,  touchant  presque  à  la  banlieue  de 
Nantes,  sans  horizon,  une  terre  travaillée,  propre  à  toute  cul¬ 
ture,  où  l'on  voit  surtout  d'assez  nombreux  pieds  de  vigne, 
de  petits  champs,  clos  de  haies  et  de  genêts,  où  paît  un  bétail 
de  très  petite  taille;  le  ruisseau,  on  le  devine  plutôt  qu’on  ne 
le  voit,  imbibant  une  herbe  drue  et  courte,  formant  une 
mare  où  les  lavandières  battent  la  lessive.  Et,  sur  cet  horizon 
embroussaillé,  se  détachent  un  moulin  à  vent  et  un  haut 
clocher  de  pierre  grise,  comme  les  signes  visibles  du  travail 
et  de  la  foi. 

l’on  ne  saurait  rien  ajouter  (Les  Princes,  de  Georges  Chastelain,  dans  la  Homania, 
1921,  p.  161-206).  L’admirable  est  que  les  vingt-cinq  ballades  se  rapportant  soi- 
disant  à  la  Ligue  du  Bien  Public  ont  assuré  la  réputation  de  Meschinot  parmi  les 
modernes  ! 


1Q2 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Mais  dans  cette  basse  Bretagne  des  bois  et  des  terres 
arables,  sur  cette  terre  des  paysans,  parmi  cette  misère  fleu¬ 
rissent  les  vertus  du  bon  serviteur,  le  sérieux,  la  fidélité,  le 
courage,  1  amour  profond  du  pays,  et  bientôt  aussi  celui  de 
la  France.  On  est  loyal,  on  sert  courageusement  et,  à  ce  qu’il 
semble,  de  père  en  fils.  Car  on  peut  croire  que  le  Jean  Mes- 
chinot,  nommé  entre  i4o5  et  1420  «  escuier  de  cors  et  de  la 
chambre  »  du  duc  Jean  Y,  est  le  grand-père  de  notre  Jean 
Meschinot.  Jean  Meschinot,  le  poète,  pour  la  première  fois, 
en  1442,  est  désigné  parmi  les  écuyers  du  duc  Jean  V;  sous 
François  1er,  en  1 4 4 6 ,  on  voit  qu'à  l’occasion  des  étrennes,  il 
reçoit  un  gobelet  d  argent  du  poids  de  deux  marcs.  Un  pré¬ 
sent  lui  est  fait  en  14/18,  toujours  à  l’occasion  du  premier 
janvier.  Alors  on  comprend  pourquoi  Meschinot  célébrera 
dans  ses  vers  la  vaillance  et  la  générosité  de  ce  prince. 

Quant  au  duc  Pierre  II,  il  semble  avoir  témoigné  à  Mes¬ 
chinot  beaucoup  de  confiance.  Car  il  l'emmena  dans  ses  deux 
voyages  à  la  cour  de  France,  lepremierà  Tours,  en  février  i452, 
le  second  à  Bourges,  en  juillet  1 4 0 5 ,  entrevues  où  le  duc  allait 
s  occuper  avec  le  roi  des  meilleures  mesures  à  prendre  pour 
la  succession  du  duché  de  Bretagne.  Alors  Pierre  II  était 
accompagné  d’une  suite  brillante;  et  le  roi  de  France  lui  avait 
donné  de  belles  fêtes.  En  1 4 5 3 ,  tandis  que  l’armée  bretonne, 
lancée  en  Guyenne,  gagnait  la  bataille  de  Castillon  (17  juil¬ 
let),  Meschinot  est  à  un  poste  d’honneur  pour  un  soldat. 
Il  demeure  près  de  son  maître,  parmi  les  quelques  fortes 
troupes  qui  devaient  s'opposer  à  une  descente  éventuelle  des 
Anglais;  et,  l’année  suivante,  il  est  toujours  dans  les  com¬ 
pagnies  d’élite  de  3o  lances,  au  poste  le  plus  avancé,  à  Saint- 
Malo,  dans  la  compagnie  du  sire  de  Derval  ;  troisans  plus  tard, 
on  le  trouve  dans  celle  de  Le  Galois  de  Bougé.  Sous  le  règne 
du  connétable  de  Richemont,  devenu  Arthur  III  de  Bretagne, 

la  faveur  est  continuée  à  Meschinot.  En  décembre  i457  et 

'  * 

au  mois  de  janvier  i458,  le  duc  se  rend  à  Tours,  avec  un  cor¬ 
tège  brillant,  pour  prendre  part  aux  fêtes  que  le  roi  de  France 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 


PI.  VI 


Jean  Meschinot  à  son  pupitre 

Copie  des  Lunettes  des  Princes,  écrite  pour  l  amiral  Louis  Malet  de  Gravilte 
(Sibl  Nat.,  ms.  fr.  24314,  loi.  2) 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  ))  I  g3 

devait  y  donner  à  l'occasion  de  l'hommage  breton.  Riche- 
mont  a  soin  de  Meschinot.  Ses  vers  lui  sont  payés  géné¬ 
reusement.  Et  le  trésorier  de  Bretagne  enregistre  sur  son 
compte  :  «  A  Meschinot,  pour  un  rondeau,  cinq  escuz1...  » 

Ce  fut,  pour  Meschinot,  une  époque  brillante  qu’il  rappel¬ 
lera  plus  tard  ainsi  : 

J’ay  eu  robes  de  martres  et  de  bievre  2, 

Oyseaulx  et  chiens  a  perdriz  et  a  lievre; 

Mais  de  mon  cas  c’est  piteuse  besoigne  : 

S’en  celluy  temps  je  fu  jenne  et  enrievre, 

Servant  dames  a  Tours,  a  Meun  sur  Yevre, 

Tout  ce  qu’en  ay  rapporté,  c’est  vergongne. 

Il  nous  dira  encore  qu'en  ce  temps-là,  il  couchait  dans  des 
lits  tendus,  qu’il  savait  jouer  aux  dés,  aux  cartes  et  à  la 
paume. 

Meschinot  passa  certainement  à  Blois  et  il  y  séjourna.  Car 
ses  compositions  remplissent  les  derniers  feuillets  du  manu¬ 
scrit  de  Charles  d'Orléans3,  où  elles  ont  été  transcrites  par 
une  même  main,  mais  sans  le  nom  de  l’auteur4  :  pièces  d  une 
rare  insignifiance  d’ailleurs,  d'un  écuyer  breton  qui  fait  des 
grâces,  où  l’on  peut  remarquer  un  rondeau  d’un  joli  mouve¬ 
ment  : 

M’amerez  vous  bien  ? 

une  bonne  indication,  juste,  du  désespoir,  feint  ou  réel,  du 
poète  amoureux  qui  dit  à  sa  dame  : 

Souvent  m’a  veu  pleurant  par  vaus  et  plains... 


1.  Nous  ne  renvoyons  pas  aux  documents  allégués  par  dom  Lobineau  et  dom 
Morice,  mis  à  contribution  par  M.  de  La  Borderie,  op.  cit. 

2.  Ms.  Oyseaulx,  chiens  a  perdris  et  lievres. 

3.  Bibl.  Nat  ,  ms.  fr.  a5458,  p.  522-524. 

4.  Pierre  Champion,  Vie  de  Charles  d'Orléans,  p.  633-634-  Un  seul  de  ces  rondeaux 
se  rencontre  dans  les  Lunelles  des  princes  (M’amerez-vous  bien?);  le  rondeau  :  C’est  par 
vous  que  tant  fort  souspire,  se  retrouve  également  sous  le  nom  de  Meschinot  dans  le 
ms.  fr.  9323  ( Rondeaux ,  éd.  G.  Raynaud,  p.  28).  La  lourde  ballade  :  Plus  ne  voy 
rien  qui  reconfort  me  donne  doit  être  également  restituée  à  Meschinot  sur  l'autorité 
du  ms.  de  Carpentras  375,  fol.  /4T0. 


II.  —  13 


ï<)6  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Et,  gentiment,  il  disait  à  François  dans  l’envoi  de  sa 
ballade  : 

Prince  parfait,  metez  sens,  temps  et  cure 
A  la  chérir,  tant  qu’elle  nous  procure 
Le  plus  grant  bien  qui  soit  dessoubz  la  nue: 

C’est  ung  beau  filz;  lors  dirons,  sans  mesure  : 

Benoiste  soit  sa  joyeuse  venue! 

Tandis  que  la  fortune  lui  sourit,  Meschinot  pense  aux 
siens.  Cette  année-là,  comme  on  redoute  une  prise  d’armes 
entre  Louis  XI  et  le  duc  de  Bretagne,  les  châteaux  ruineux 
sont  mis  en  défense.  C'est  son  fils,  Jean  Meschinot,  qui  sera 
nommé  capitaine  du  château  de  Marcillé,  dont  il  fait  termi¬ 
ner  les  tours  et  réparer  les  mâchicoulis.  Et  si  notre  Meschinot 
doit  souffrir,  maintenant,  c’est  plutôt  des  ennuis  attachés  à 
la  fortune  que  de  l'infortune.  Car  son  fils  vient  d’avoir  des 
discussions  avec  un  petit  seigneur  du  pays  de  Ploërmel,  Jean 
de  Boisbrassu.  Il  y  a  eu  procès,  à  la  suite  «  d'injures  ver- 
balles  »,  demande  de  réparations  devant  le  conseil  du  duc, 
production  de  témoins  jurant  sur  les  reliques  de  «  Monsr 
saint  Hervé  »  dans  la  cathédrale  de  Nantes,  intervention  sans 
doute  de  Jean  Meschinot  sous  forme  d’une  <(  supplication1  ». 

Etrange  factum  en  prose,  comme  la  parodie  d'un  acte  réel, 
si  conforme  à  l’esprit  de  ce  temps,  dans  lequel  le  «  pauvre 
vassal,  loyal  subjet  et  obéissant  serviteur,  nommé  le  banni 
de  Liesse  »,  déclarait  à  son  souverain  seigneur  qu’il  logeait 
alors  au  diocèse  d  Infortune,  paroisse  d'Aflliction,  rappelant 
les  services  qu’il  avait  rendus,  dès  son  jeune  âge,  à  ses  prédé¬ 
cesseurs,  les  ducs  Jean,  François,  Pierre  et  Arthur.  Il  se 
disait  guerroyé  par  ce  larron  public,  appelé  Malheur,  et  par 
cette  «  vieille  maigre  dessirée  »  qui  est  Pauvreté  (ce  qui 
paraît  au  moins  exagéré).  Il  décrivait  l’étonnant  et  pesant 
harnois,  fait  d’acier  de  Mélancolie,  que  ces  puissances  enne¬ 
mies  lui  forgeaient.  Enfin,  il  allait  être  écrasé  sous  la  meule 

i.  Rubrique  du  ms  :  Sensuit  une  supplication  que  fist  ledit  Meschinot  au  duc  de  Bre- 
laiyne  son  souverain  seigneur .  Même  texte  chez  Larcher  et  Pigouchet. 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  »  I97 

mise  en  mouvement  par  Scandale,  Ruine  et  Confusion  !  Tout 
cela,  tandis  qu’il  venait  de  dépasser  la  cinquantaine.  Car  ses 
ennemis  ne  tendaient  à  rien  moins  qu’à  lui  ôter  la  puissance 
de  servir  un  maître  dont  il  réclamait  la  protection,  «  attendu 
que  ces  exceis  luy  ont  esté  fais  sous  vostre  sauvegarde  et  en 
vostre  service  ».  Qu’il  veuille  imposer  silence  à  ses  adversaires  : 
ainsi  le  Banni  de  Liesse  pourra  «  le  sourplus  de  ses  briefs 
jours  joyeusement  acomplir  ».  Sur  quoi  il  priait  pour  son 
prince,  lui  souhaitant  tout  ce  que  son  cœur  pouvait  désirer. 

C’est  un  fait  que  le  9  février  1 4y3  (n.  st.)  François,  duc  de 
Bretagne,  sur  l’accord  des  parties,  éteignait  la  poursuite 
pour  injures  verbales  intentée  par  Meschinot,  père  et  fils, 
contre  Jean  et  Pierre  de  Boisbrassu. 

Ce  n'est  qu'au  temps  de  la  fille  de  François  II,  la  duchesse 
Anne,  que  Meschinot  est  nommé  le  premier  parmi  les  maistres 
d’hostel,  ayant  le  pas  sur  les  autres,  dans  un  document  qui 
justifie  pleinement  le  titre  de  l’édition  princeps  de  ses  œuvres 
données  par  Etienne  Larcher  en  1 49^  :  «  principal  maistre 
d’hostel  de  la  duchesse  de  Bretaigne,  a  présent  royne  de 
France  ».  Jean  Meschinot  est  alors  le  gentilhomme  à  son 
aise,  bien  renté,  fort  occupé,  qui  joint  à  ses  émoluments  les 
revenus  de  sa  terre  noble;  très  affairé  aussi,  par  son  office 
curial,  par  tant  de  revues  militaires  qu’il  doit  passer.  Mais  ce 
service  absorbant,  il  11e  le  remplit  pas  longtemps.  Jean  Mes¬ 
chinot  devait  mourir  le  12  septembre  1491,  ainsi  que  nous 
l’apprend  sa  curieuse  épitaphe  L 


t-  * 

Ce  n’est  pas  ce  Meschinot,  grand  maître  d’hôtel,  qui  nous 
retiendra  longtemps.  Ce  majordome  11‘est  pas  l’auteur  des 
poèmes  que  nous  allons  examiner.  C’est  en  quelque  sorte  un 
autre  Meschinot,  plus  jeune  et  plus  pauvre,  Fauteur  des  nom¬ 
breuses  pièces  recueillies  après  sa  mort  sous  le  titre  des 


1.  Édition  parisienne  de  Pierre  Le  Caron  (A.  de  La  Borderie,  op.  cil.,  p.  5-6). 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


I  C)8 

Lunettes  des  princes,  titre  qui  a  été  forgé  après  coup  et  qui 
ne  désigne  qu’une  partie  de  son  bagage  littéraire. 

Voilà  l’homme  qu’il  importe  de  connaître. 

Car  le  jeune  et  ardent  compagnon,  celui  que  nous  avons 
vu  cheminer  vers  Tours  avec  Arthur  de  Richemont,  celui 
que  Ton  fêtait,  celui-là  qui  a  fait  le  bel  esprit  et  le  galant, 
et  dont  les  compositions  ont  été  précieusement  recueillies  par 
Charles  d  Orléans  dans  le  livret  de  ses  poésies  où  I  on  n’a 
pas  su  les  reconnaître  encore,  il  est  bien  changé. 

Mais  ce  Jean  Meschinot  force  tout  de  même  l'admiration, 
quand  il  écrit  une  sorte  de  soliloque1,  âpre  et  beau,  formant, 
on  ne  sait  trop  comment,  comme  le  prologue  des  Lunettes  : 
car,  ce  jour-là,  Jean  Meschinot  fut  vraiment  poète. 

C  est  après  la  mort  d’Arthur  III  (26  décembre  1 458)  et 
avant  l’entrée  de  Meschinot  au  service  de  François  II,  c’est-à- 
dire  en  i45g  ou  i46o,  que  la  première  partie  du  poème,  la 
seule  absolument  intéressante,  a  été  composée.  Jean  Meschi¬ 
not  va  sur  la  quarantaine.  Mais  il  parle  plutôt  comme  un 
vieillard,  à  coup  sûr  comme  un  homme  qui  vient  de  subir 
un  choc  physique  et  moral  terrible,  une  maladie  effroyable 
qui  Ta  mené  au  désespoir,  lui  le  fringant  Meschinot  de  Tours; 
et  il  a  vu  mourir  ses  bons  maîtres,  ceux-là  qui  aimaient 
son  esprit,  lui  qui  fut  leur  compagnon  de  voyage,  Riche- 
mont  surtout.  Meschinot  est  pauvre,  il  est  triste  comme 
Villon;  mais  il  est  pitoyable.  Et,  comme  celle  de  Villon 
encore,  sa  pensée  est  hantée  par  Ridée  de  la  mort.  Alors  le 
pauvre  soldat  moralise,  comme  plus  tard  il  sermonnera. 

C’est  la  mort  successive  de  trois  de  ces  princes  qui  a  été 
comme  l’occasion  pour  Meschinot  de  ce  retour  sur  lui-même 
et  sur  sa  propre  misère.  Voyons-les  vivre  et  mourir:  Jean  Ven 
i442,  François  Ier  en  i45o,  Pierre  lien  1 4 T> 7 ,  Arthur  en  i45S. 
Quatre  princes  en  seize  ans! 

1.  M.  de  La  Borderie  (op.  ci/.,  p.  47)  limite  arbitrairement  cette  première  partie 
à  la  86e  strophe,  ce  qu’il  appelle  l’autobiographie  poétique  :  il  réserve  le  nom  de 
Lunelies  des  princes  au  poème  allégorique  qui  suit. 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  »  IQQ 

Ces  princes,  Meschinot  les  idéalisa  dans  la  mort,  comme 
les  figures  des  gisants  des  tombeaux.  Ils  sont  tous  bons  et 
beaux,  jusqu'au  duc  François  Ier  qui  avait  fait  ou  laissé  assas¬ 
siner  son  frère,  jusqu’à  Richemont,  «  qui  tant  fut  bel  et  fort  », 
mais  que  nous  savons  bien  avoir  été  extrêmement  laid  et 
tout  lippu. 

C’est  vrai,  cependant,  que  Jean  V  avait  été  un  bon  admi¬ 
nistrateur,  familier  et  très  simple  avec  ses  serviteurs  et  ses 
sujets,  que  nous  lui  devons  ce  chef-d’œuvre  de  pierre  qu’est 
le  Folgoet,  l'immense  cathédrale  de  Nantes  aux  fines  sculp¬ 
tures  et  le  tombeau  de  saint  Yves.  Pieux  et  dévot,  il  se  montra 
aussi  passionné  de  musique;  et  il  fit  donner  des  gratifications 
aux  compagnons  qui  jouèrent  le  Mystère  de  la  Passion,  à 
Rennes,  encore  qu’il  n'appréciât  pas  les  femmes  savantes. 

Quant  à  François  Ier,  époux  d’Isabelle  d’Ecosse,  le  bon 
soldat,  c’est  un  fait  qu’il  laissa  empoisonner,  dans  sa  prison, 
son  frère,  un  traître  d’ailleurs,  qu’il  se  montra  un  ami  de  la 
France,  qu’il  fut  très  aimé  de  sa  Rretagne.  Voici  comment 
Jean  de  Saint-Paul,  qui  fit,  comme  Meschinot,  partie  de  sa 
maison,  en  parle1;  petit  texte  qui  illustre  tant  de  vers  de 
notre  poète  ;  «  Après  Jean  régna  Francoys,  son  filz  aisné,  qui 
se  conduisit  selon  qu’avoict  faict  son  pere,  et  racueillit  tous 
ses  serviteurs  en  l’estât  qu’ilz  estoient  a  son  pere.  Il  honnora 
Dieu  et  saincte  Eglise,  et  aloit  tous  jours  aux  sermons;  et 
traicta  la  justice,  la  noblesse  de  son  pays  et  le  peuple  aussi 
bien  ou  mieulx  que  son  pere.  11  disoit  ses  heures  canoniales 
chascun  jour,  et  jamais  ne  se  coucha  qu’il  n’eust,  dit  vigiles 
des  mortz ;  et  croy  que  Dieu  luy  rendict  a  sa  fin,  ainsi  que  vous 
oirez.  Ce  fut  un  des  plus  beaux  hommes  de  sa  duché,  et  le 
plus  humble  et  honneste  prince  qui  fut  jamais.  Il  honora  et 
ayma  les  dames  sur  toutes  choses,  et  danses  et  joustes,  et 
ouïr  chanter,  et  tout  ce  que  noble  cœur  de  prince  doit  aimer. 
En  son  temps,  il  n’estoit  parlé  que  de  toute  joye.  Il  rece- 

i.  Chronique  de  Bretagne ,  p.  par  A.  de  La  Borderie,  1881  ( Société  des  Bibliophiles 
bretons y. 


200  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

voit,  a  l’exemple  de  son  pere,  son  Sauveur  es  testes  de  l’an, 
et  y  tenoit  estât  royal...  »  Les  beaux  mots  que  le  même  Jean 
de  Saint-Paul  recueille  à  son  lit  de  mort,  ceux-là  qu’il  adres¬ 
sait  à  son  frère,  Pierre  :  «  Beau  frere,  je  vous  recommande 
ma  femme,  mes  filles  et  mes  serviteurs,  dont  plusieurs  ont 
aultres  fois  servi  notre  pere,  et  leur  estes  plus  tenu  qu’a 
d’aultres.  Et  prenez,  sur  la  mort  que  je  vais  recevoir,  que  je 
ne  trouve  en  eulx  que  toute  loiaulté.  Beau  frere,  traictez  vos 
subjectz  amiablement,  et  par  doulceur  vous  aurez  le  cœur  de 
leur  ventre  et  tout  ce  qu’ilz  ont  ;  et  par  rigueur,  a  grand  peine 
en  aurez-vous  chose  qui  bien  vous  face.  Et  ne  vous  cutez1 
pas,  comme  vostre  naturel  vous  incline,  car  i  1  z 2  veulent 
voir  leur  prince,  et  est  le  plus  grand  plaisir  qu’ilz  aient. 
Vous  avez  veu  comme  ilz  m’ont  servi  en  ceste  guerre. 
Jamais  ne  fut  une  si  loiale  nation  et,  si  j’eusse  vescu,  je  les 
eusse  recongneuz  ;  mais  je  vous  prie  que  pour  moi  le  faciez.  » 
Alors  il  fit  ses  adieux  à  la  duchesse  sa  femme;  il  rentra  dans  sa 
chambre  et  son  Sauveur  lui  futapporté.  «Incontinent  que  le 
veid  s’agenoilla,  et  s’acouda  tout  seul  sur  la  cherre  qui  pour 
ce  avoict  esté  dressée,  et  List  son  oraison  devant  son  Sauveur; 
et  puix  se  leva  en  estant  et  veiz  ses  serviteurs  de  toutz  estatz 
tout  plein  celle  chambre.  Lors  a  tous  requist  pardon  et  leur 
dit  qu’il  n’avoict  regrect  en  sa  mort,  sinon  qu’il  ne  les  avoict 
pas  assez  recongneuz  des  services  qu’ilz  luy  avoient  faictz. 
Incontinent  se  mist  a  genoux  et  receut  son  Sauveur;  et  après 
se  leva  et  requist  encore  a  toutz  pardon  et  leurdist  :  «Je  vous 
prye  que  vous  toutz  preniez  patron  a  moy,  qui  ay  esté  vostre 
prince,  et  [maintenant]  n’est  plus  rien  de  moy!  »  Lors  fut 
dépouillé  et  mi  ns  en  son  lict. . .  ;  fut  mis  en  onction  et  aida  tout 
au  long  a  soy  y  mettre.  Et  incontinent  ce,  print  a  tirer  3  ;  et 
print  sa  croix  en  sa  main  dextre,  le  cierge  en  l’aultre,  et 
tira  du  jeudi  au  soirjusques  au  samedi,  et  oncques  ne  varia. 
Ou  il  avoit  les  ieux  mortz,  il  boujoit  les  levres  et  disoit 


I.  Cachez.  —  2.  Les  Bretons.  —  3.  A  entrer  en  agonie. 


1ISTOIRE  POETIQUE  DU  XV-  SIÈCLE.  II 


pi.  v 


P?f0  (îfau  tempé  ^tetttfa  pfuyeettempefïe 
fjfatn^e:pfcme:foitfpive^ûicnenf  ap;ee  puf  fefte 
■£ a  i  bc  part tr  be  pfatfance  fott  piefu e 
f  £1 pice  efre  p:ofcta6fe  et  ftonnefte 

^vji  î’ncr  0}  bcup  fioibuvejwuü  app;efïe 
fp  noue  aiiom  Cteffe  et Ce  efï  Bien  6;iefue 

n^  iUpw  tempe  cty  te  Bien  pant  Sent  fe  Cime 
U^YÙuenee  be6at;  ^trnncnt  ap;tra  (a  tvicne 
'B.me&Xante  Sitent  maCcrt  toipe  et  fefte 
Un  Quant  f un  ùrjVenb  tantoft  fautrr  fefCteue 
?  pourra  fuymee  fi  bien  ne  noua  refteue 
£ut  a  tout  maf  nofht  nature  efï  ppfîc  ; 


U 


Les  Lunettes  des  Princes 

Édition  de  Nantes,  1493 
(Bibl.  Nat.,  Vélins  2232) 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


201 


Jésus.  Ainsi  finit  le  bon  duc  François,  le  plus  grant  cheva¬ 
lier  qui  oncques  ceignit  espée...  le  jour  Sainct  Arnol,  le  xvn9 
de  juillet,  l'an  i45of  » 

Grand  tableau,  en  vérité,  où  tous  les  traits  sont  admirables, 
et  qui  nous  fait  comprendre  un  Meschinot  mieux  que  tout 
commentaire. 

Et  sous  Pierre  II  (i45o-i457),  puisque  la  victoire  de  For- 
migny  a  enlevé  la  Normandie  aux  Anglais,  voici  en  Guyenne 
les  bons  soldats  Bretons;  ils  donnent  à  Castillon  «  et  firent 
tant,  a  l’aide  de  Dieu  et  par  leur  prouesse,  que  les  Anglois 
tournèrent  enfin  le  dos...  »  Au  milieu  d  une  belle  tempête 
de  coulevrines  et  de  ribaudequins,  Talbot  a  sa  haquenée 
abattue  sous  lui,  et  lui-même  est  tué  par  les  archers.  La 
flotte  bretonne  est  devant  Bordeaux.  Pierre  II  peut  descendre 
à  Tours,  en  1 455 ,  vers  le  roi;  il  sera  bien  fêté.  Prince  de 
moindre  entendement,  esclave  souvent  des  gens  de  sa  mai¬ 
son,  Pierre  aussi  est  un  Breton  dévot,  observateur  des  jeunes, 
un  homme  rude,  aimant  la  mer  et  les  exercices  physiques, 
amateur  de  ballades,  de  ménestrels,  des  sonneries  de  clai¬ 
rons  et  de  la  musique  de  sa  chapelle,  un  brutal  parfois  qui 
lève  la  main  sur  sa  sainte  épouse,  la  noble  et  raffinée  prin¬ 
cesse,  Françoise  d’Amboise,  qui  jouait  si  bien  du  luth  et 
chantait  doucement  dans  la  haute  salle  du  château  de  Guin- 
gamp,  celle-là  qui  semblait  plutôt  mère  que  maîtresse  du 
peuple  breton. 

11  est  vieux,  monseigneur  Arthur,  quand  il  succède  à  son 
neveu,  le  22  septembre  1 4D7 ,  à  soixante-quatre  ans  :  il 
demeure  le  dur  connétable,  un  vieil  homme  d’armes,  ambi¬ 
tieux  et  énergique  Breton  qui  a  le  goût  de  l’autorité  et  de 
l’ordre,  le  justicier  qui  a  fait  brancher  tant  de  routiers  deve¬ 
nus  brigands  et  qui  a  bousculé  les  Anglais  à  Formigny.  Un 
petit  homme,  laid  et  lippu.  Et  lui  aussi,  qui  a  cependant  tant 
aimé  les  honneurs  et  la  richesse,  est  un  pieux  et  austère  Breton, 


1.  Jean  de  Saint-Paul,  op.  cil.,  p.  6 1 - 6 3 . 


202  HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 

observateur  du  jeûne,  ennemi  des  blasphémateurs  ;  et  il 
porte  sur  lui  un  gros  reliquaire.  Meschinot  a  du  le  voir  usé, 
affaibli,  malade.  Il  cherche  à  le  distraire  :  et  quand  Meschinot 
lui  récite  ses  ballades,  Arthur  lui  donne  des  sommes  assez 
importantes,  variant  de  5  écus  à  io  écus.  Mais  rien  ne 
l'amuse  plus.  On  essaye  de  grosses  plaisanteries.  Dago,  le  fou, 
reçoit  un  écu  pour  une  volée  de  soufflets  qui  lui  sont  admi¬ 
nistrés  en  présence  de  monseigneur.  Arthur  fait  détrousser 
son  barbier,  près  de  Cliinon,  par  trois  valets  de  son  neveu, 
pour  jouir  de  sa  mine  déconfite;  alors  il  le  récompense  gras¬ 
sement.  Mais  Arthur  languit.  Il  veut  cependant  demeurer 
debout,  le  rude  connétable.  Il  refuse  de  se  coucher. 

Encore  une  fois,  la  camarde  rode  dans  le  palais  ducal.  Et 
voici  comment  Arthur  l’accueille1  :  «  Depuis  la  feste  de 
la  Conception  Nostre  Dame  fut  le  duc  malade  jusques  a  la 
Nativité  Nostre  Seigneur  ;  et  tousjours  luy  aggravoit  sa 
doleur,  combien  qu’il  se  portast,  et  jeûna  les  Quatre  Temps 
de  l’Advent  :  ledit  jour  de  la  Nativité,  il  se  confessa  moult 
dévotement  et  receul  nostre  Créateur,  et  fut  a  matines,  a  la 
messe  de  my  nuict,  a  celle  du  jour  et  a  vespres.  Le  lande- 
main,  jour  Saincl  Estienne,  il  se  reconcilia  derechef,  oyt  la 
messe  et  dist  ses  heures  a  genoux  :  puis  au  soir,  environ  six 
heures  d'iceluy  jour,  en  Lan  i458,  rendit  l’esprit.  »  Alors 
sainte  Françoise  d'Amboise,  sa  nièce,  l’ensevelit  de  ses  mains, 
tandis  que  sonnaient  les  cloches  de  Nantes;  et  il  fut  inhumé 
dans  cette  chapelle  des  Chartreux  qu'il  avait  fondée. 

*  * 

Nous  en  savons  assez  maintenant  pour  entendre  les  vers  de 
Meschinot;  et  nous  savons  pour  quel  milieu  il  parle  :  les  suc¬ 
cesseurs  de  ceux  qui  veulent  mourir  debout  : 

Après  beau  temps  vient  la  pluye  et  tempeste, 

Plaings,  pleurs,  souspirs  viennent  après  grant  feste... 

i.  Chronique  de  Pierre  Le  Baud  ( Histoire  de  Bretagne,  1 6 3 8 ,  p.  537). 


JEAN  MESCH1NOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


203 


Guerres,  debatz  viennent  après  la  trieve, 

Apres  santé  vient  mal  en  corps  et  teste. 

Quant  l’ung  descend,  tantost  l’autre  s’eslieve. 

Povres  suymes,  si  Dieu  ne  nous  relieve, 

Car  a  tout  mal  nostre  nature  est  preste. 

C'est  de  suite  la  mélancolie,  la  mélancolie  de  cette  époque, 
où  passe  aussi  comme  la  nuée  de  la  tristesse  bretonne  ; 

Boyre,  menger  et  dormir  nous  convient  : 

Noz  jours  passent,  jamais  ung  n’en1  revient. 

Nostre  doulx  est  tout  confit  en  amer; 

Contre  ung  plaisir  ou  ung  seul  bien  qui  vient, 

Le  plus  eureux  cent  fois  triste  devient... 

Du  temps  passé  peu  nous  esjoyssons, 

Et  du  présent  en  dangier  joyssons  ; 

Las  !  au  futur  avons  petit  esgard  : 

Tant  que  povons  a  la  mort  fuyssons2... 

Point  n’avisons  nostre  piteux  départ, 

Et  comme  après  en  terre  pourrissons. 

O  misérable  et  très  dolente  vie, 

Qui  en  nul  temps  ne  peult  estre  assouvye... 

Car  nous  n’emportons  rien  dans  l’autre  monde.  Aussi,  il 
n'est  pas  sage  celui-là  qui  n’a  pas  mis  sa  pensée  en  Dieu  [; 

Sans  luy  suymes  de  mort  le  vray  ymage. 

Et  toujours  la  grande  figure  de  la  Mort  triomphe,  celle-là 
qui  nous  rend  «  trespuans  et  horribles  »,  et  qui,  dans  un  seul 
jour,  tire  à  soi  les  hommes,  «  a  milliers  et  cens».  La  mort  sans 
pitié  qui  détruit  tout  : 

La  guerre  avons,  mortalité,  famine, 

Le  froit,  le  chault,  le  jour,  la  nuyt  nous  mine, 

Quov  que  façons,  tousjours  nostre  temps  court  : 

Pulces,  cyrons  et  tant  d’aultre  vermine 
Nous  guerroient!  Brief,  misere  domine 
Noz  meschans  corps  dont  le  vivre  est  trescourt. 

Ung  grant  mondain  ou  bien  homme  de  court, 


i.  Ms.  nul  ne.  —  2.  Ms.  fuyons. 


3o4 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Remply  d’orgueil,  sur  ung  beau  cheval  court, 

Qui  a  jeunesse  et  d’or  toute  une  mine, 

Dyroit  tantost  que  mort  n’a  sur  luy  cour(t)  : 

Croy  que  si  a  et  que  bien  tost  accourt. 

Epoque  tragique,  où  le  peuple  laboure  en  vain.  Car,  ce  qu’il 
a  amassé  à  grand’peine,  argent  ou  blé,  il  le  perd  dans  un 
instant  : 

Voyant  cecv  ay  je  tort  si  je  pleure? 

Les  grans  pillent  leurs  moyens  et  plus  bas, 

Les  moyens  font  aux  maindres  maints  cabas, 

Et  les  petis  s’entre  veulent  destruyre  : 

Telz  qui  n’ont  pas  vaillant  deux  meschans  bas 
Voyt  on  souvent  avoir  mille  debas, 

Aulcunesfois  se  navrer  et  occire.... 

Devant  ce  spectacle  de  l'universelle  destruction,  de  cette 
poursuite  que  nous  donne  la  Mort,  le  poète  disait  : 

Je  voys  pleurant  par  chemins,  boys  et  près, 

Et  me  convient  dire  par  motz  exprès, 

J’ay  beau  pleurer,  aultre  chose  n’y  puis! 

Comme  \  illon,  Meschinot  donnait  alors  une  pensée  attristée 
aux  héros  du  temps  jadis  : 

Quant  bien  au  fait  d’Alixandre  je  pense, 

Si  grant  seigneur  et  de  telle  despense, 

Qui  du  monde  fut  gouverneur  unique, 

C’est  a  bon  droit  si  ma  joye  suspense; 

Mon  mestier  est  que  je  pense  et  despense, 

Chargé  de  doeul  comme  homme  fatastique. 

O  roy  David,  prophète  pacifique, 

Sanson  le  fort,  qui  tant  feuz  auctentique, 

X  avez  vous  sceu  faire  a  mort  recompense? 

O  Salomon,  sage  dit  en  publicque, 

Puis  que  la  mort  contre  telz  gens  s’applique 
Qui  me  vauldroit  en1  demander  dispence? 

Il  pensait  surtout  à  ses  maîtres  immédiats  qui  venaient  de 
mourir  : 

Et  en  noz  jours,  ce  prince  de  sagesse, 
i .  Leçon  du  ms.  de  Paris.  —  Ms.  de  Nantes  :  que  vouldroit  il  —  I  que  vauldroit  en  _ 


JEAN  MESCHINOT  ((  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


205 


Le  bon  duc  Jehan,  nonpareil  en  largesse, 

Ne  le  print  Mort  par  son  cruel  oultrageP... 

Amère  leçon,  confirmée  par  les  «  chroniques  anciennes  » 
que  Meschinot  lisait  alors  :  une  voix  intérieure  lui  disait 
encore  : 

Mort  de  nouveau  a  fait  bien  grant  effort  : 

Le  duc  Francoys  et  conte  de  Montfort 
Et  Richemont,  qui  tant  fut  bel  et  fort, 

Est  décédé,  Dieu  le  prenne  a  mercy  ! 

Sa  pensée  se  fixait  sur  le  bon  duc  Jean,  si  bien  «  morigéné  », 
plein  d’honneur,  qui  donnait  gages  et  pensions  à  «  gens 
vaillants  »  : 

Que  des  Anglois  la  grant  contention 
Ravala  bas... 

Quelle  douleur  fut  la  sienne,  quand  il  le  perdit  !  Mais  son 
frère  lui  succède  et  il  choisit  Meschinot  pour  le  servir.  Et  la 
mort  le  prend  aussi,  comme  elle  a  pris  les  deux  princes, 
leurs  successeurs  : 

Artus  eut  nom,  de  France  connestable, 

Sage,  vaillant,  vertueux  et  estable, 

Aux  ennemys  cruel  et  redoubtable. 

Qui  pourrait  voir  tant  de  mutations  sans  se  lamenter?  Mais 
voici  que  la  mort  rôde  autour  de  son  logis.  Cette  fois,  c’est 
pour  le  chercher.  Sans  doute,  Meschinot  venait  d’être  fort 
malade,  car  il  s’étonnait  d’être  encore  sur  ses  pieds  : 

Pire  est  mon  mal  qui  n’est  paralisie, 

Ma  jennesse  est  de  tout  bien  dessaysie... 

Que  d’hôtes  maudits  pénètrent  chez  lui.  Le  Fourrier,  tout 
vêtu  de  noir,  est  là  prêt  à  introduire  ce  mauvais  hôte,  Déses¬ 
poir.  Et  Meschinot  disait  de  lui-même  : 

J’ay  sceu  parler,  or  ay  mute  la  bouche, 

J’eu  beau  regard  qui  est  devenu  louche, 

Fieble  me  sens  qui  fu  aultresfois  ferme, 


20Ô 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Je  fu  joyeulx  :  or  ay  je  a  l’œil  la  lerme 
Incessaument  qui  ma  doleur  conferme; 

Mon  honneur  est  converty  en  reproche, 

Plus  n’ay  santé,  je  suys  du  tout  inferme  : 

Ainsi  me  va  du  temps,  je  vous  afferme, 

Dont  plus  ne  quier  fors  que  la  mort  me  touche. 

Si  j’eusse  esté  hermite  en  ung  hault  roc, 

Ou  mendient  de  quelque  ordre  o  ung  froc1 
J’eusse  eschivé  grant  tribulation. 

Ung  laboureur  qui  a  charrue  et  soc, 

Fourche  et  rasteau,  serpe,  faucille  et  broch2, 

En  son  œuvre  prent3  consolation  : 

Mais  moy,  tant  plain  de  désolation, 

Meschant  nasqui  soubz  constellation 
D’infortune,  qui  ne  vaulx  tant  soit  poc, 

Et  ay  vescu  du  vent  de  elation; 

Remply  d’orgueil  et  cavilation, 

Suys  mieulx  pugny  que  ceulx  qu’on  mect  au  croc. 

Il  ne  me  chault  de  Gaultier  ne  Guillaume, 

Et  aussi  peu  du  roy  et  son  royaulme, 

Je  donne  autant  des  reis  que  des  tonduz  : 

Car  quant  Courroux  me  frappa  ou  heaulme, 

Tel  coup  senty  de  sa  cruelle  paulme 
Que  mieulx  me  fust  avoir  esté  penduz. 

Les  jeux  passez  me  sont  bien  cher  vendus  : 

J’avoye  aprins  coucher  en  lictz  tendus, 

Jouer  aux  deix,  aux  cartes,  a  la  paulme, 

Que  me  vault  ce?  mes  cas  bien  entendus, 

Tout  mes  esbas  sont  pieça  despendus, 

Et  me  convient  reposer  sur  la  chaulme. 


Car  maintenant  Meschinot  se  disait  nu  «  de  sens  comme 
une  chievre  ».  Puisque  ses  maîtres  étaient  morts,  il  ne 
demandait  qu’à  les  suivre.  11  était  las,  désemparé.  Il  se  com¬ 
parait  à  l’arbre  sec  qui  porte  verdure  d’ennuis;  il  souffrait 
enfin  dans  sa  chair  et  dans  son  esprit  : 

Des  biens  mondains  n’ay  vaillant  une  plaque, 

Mais  de  doleurs  plus  de  plain  une  cacque 

1.  Ms.  Ou  mendien  a  tout  ung  beau  grant  froc. 

2.  Ms.  faucille,  serpe  et  broc.  —  3.  Ms.  sa  consolation. 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  »  207 

Sens  en  mon  cueur  :  de  ce  point  ne  me  moque. 

Je  voys  aux  champs  sur  ma  petite  hacque; 

La  conviendra  qu’a  la  dague  je  sacque, 

A  celle  On  que  ma  vie  desroque... 


Curieuse  et  romantique  ligure  que  celle  de  ce  désespéré, 
chevauchant  son  bidet  dans  la  lande  déserte,  prêt  à  se  percer 
la  poitrine  de  sa  dague.  Mais  il  avait  honte  bientôt  de  son 
désespoir;  il  allait  demander  à  Dieu,  agenouillé  et  toque  en 
main,  la  résignation  : 

Tu  es  le  maistre  et  je  suys  ta  povre  œuvre. 

Et  Meschinot  priait  à  genoux,  le  chef  découvert.  Alors 
Dieu  lui  envoyait  Raison  pour  qu’elle  le  visitât.  Comme  il 
convient,  le  poète  décrivait  la  noble  visiteuse,  son  riche  vête¬ 
ment,  les  beaux  yeux  de  son  visage,  et  aussi  comment  elle 
descendit  de  la  nue.  Le  maître  d’hôtel,  qu’était  tout  de  même 
Meschinot,  se  révèle  ici.  Car  la  noble  dame  allait  loger  dans 
son  entendement  qui  est  représenté  comme  un  gîle  vide  où 
il  ne  reste  plus  qu'un  peu  de  pain.  Son  pourvoyeur,  Sens, 
devait  donc  se  préoccuper  du  ravitaillement  en  vivres. 

Or  la  dame,  usant  de  son  plus  beau  langage,  le  sermonnait 
avec  douceur,  le  nommait  tendrement  son  enfant.  Elle  lui 
disait  combien  la  Fortune  était  variable  : 

Demain  te  rend  en  basse  humilité 
Ou  povreté,  a  quoy  jamais  ne  tens  ; 

Mais  quant  el  t’a  ainsi  débilité, 

Souviengne  toy  d’avoir  virilité, 

Qui  trop  mieulx  vault  que  mil  escuz  contens. 

Sois  courageux  ;  use  de  ma  raison  ;  sois  patient  ;  abandonne- 
toi  à  Dieu.  Car  la  Fortune  peut  bien  nous  reprendre  les  dons 
qu  elle  nous  a  prêtés;  et  ceux  qui  jouissent  de  la  vie 

Sont  obligez  a  mort  rendre  leurs  corps. 


C’est  la  loi  commune  : 


2o8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Pour  ton  plourer  ne  reviendront  les  mors, 

Et  toy  mesmes  yras  en  pourreture. 

Cette  pensée  inspirait  au  loyal  serviteur  de  beaux  et  déses¬ 
pérés  couplets,  formant  comme  une  illustration  à  cette  danse 
macabre  quia  donné  le  frisson  à  tant  d’intelligences  : 

Tu  plaings  la  mort  de  tes  princes  passez, 

Et  que  trop  tost  ont  esté  trespassez, 

Mais  que  te  vault  en  mener  tel  effroy  ? 

Pense  en  ton  cas,  tu  congnoistras  assez 
Qui  demour[r]ont  la  ou  sont  enchâssez, 

Puis  que  poyé  ont  le  dolent  deffroy. 

Les  preux  sont  mors,  Hector  et  Godefroy 
0  la  grant  dent,  quelz  1  ne  sont  rapassez. 

Ceulx  qui  sont  vifs,  pape,  empereur  et  roy, 

Vendront  aussi  a  ce  piteux  desroy  : 

Ne  pleure  plus,  tes  yeulx  en  sont  lassez  ! 

Quant  tu  lyras  le  Romant  de  la  Rose, 

Les  Faictz  romains,  Tules,  Virgile,  Orose, 

Et  moult  d’autres  anciennes  hystoires, 

Tu  trouveras  que  Mort  en  son  enclose 
A  prins  les  grans  et  a  leur  2  bouche  close, 

Desquelz  encores  florissent  les  mémoires, 

Par  leurs  biensfaictz  et  œuvres  méritoires, 

Qui  de  vertus  eurent  les  inventoires 
En  détestant  toute  meschante  chose  : 

Peu  prisèrent  richesses  transitoires. 

Or  ensuy  donc  des  bons  les  monitoires, 

Et  de  mourir,  comme  loyal,  propose. 

Abandonne-toi  à  Dieu;  aime-le;  peine  pour  qui  a  peiné 
pour  toi;  pense  à  la  béatitudedes  cieux.  Et  toujours  s’imposait 
au  poète  la  méditation  cruelle  de  la  mort,  le  souci  de  sauver 
son  âme  au  jour  du  jugement  : 

Puis  que  de  mort  aulcun  homme  n’eschappe, 

Mais  tout  ravist  soubz  son  mantel  et  chappe, 

Et  qu’en  ses  faictz  n’a  réparation, 

Empereurs,  roys,  ducs,  contes  et  le  pape, 


1.  Ms.  qu’ilz. 

2.  Correction  du  ms.  ;  I  et  la  bouche  leur  close. 


-Sa 


[ISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 


l’I.  VIII 


Les  Lunettes  des  Princes 

édition  du  Petit  Luurens,  à  Puris,  s.  d. 
(Bibl.  Nat.  Reserve  Y''  285) 


JEAN  MESCHINOT  ((  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


209 


Tous  maine  a  fin,  n’est  celluy  qu’el 1  ne  hape  : 

Pour  t’exempter  n’as  point  d’exception2... 

Pugny  seras  sans  modération, 

O  les  damnez,  soubz  tresobscure  trappe. 

Et  Meschinot,  d’une  manière  assez  romantique,  faisait 
parler  Raison  à  son  sujet  : 

Et  pour  parler  de  ce  dont  tant  te  plaings, 

Des  grans  ennuys  et  doleurs  dont  es  plains, 

Des  povretez  et  miseres  du  monde, 

Et  qu’en  plourer3  souvent  par  boys  et  plains, 

Quant  j’ay  congneu  et  entendu  tes  plaings, 

Il  est  saeson  et  droit  que  te  responde... 

Les  grands  vers,  sentencieux  et  forts,  ne  manquent  pas  dans 
sa  bouche  : 

Ton  ame  es  cielx  a  grant  paour  4  yra, 

Et  ta  charongne  en  terre  pourrira: 

Plustost  fauldra  qu’elle  ne  fut  tissue. 

A  ce  départ,  le  fort  et  lent  y  sue  : 

Lave  toy  bien  et  ton  default  essue... 

Alors  Meschinot  considérait,  avec  elle,  le  temps  passé.  Et 
Raison  le  mettait  à  son  école,  lui  faisait  de  pieuses  recom¬ 
mandations,  comme  de  prier  et  de  se  confesser.  Elle  lui 
laissait  un  livre,  intitulé  Conscience,  qu’il  devait  souvent  lire. 
Pour  le  lire  mieux,  des  lunettes  étaient  nécessaires  : 

Telles  berilles  jamais  n’as  tu  veu  d’œil, 

Car  qui  les  a  ne  pourroit  avoir  dueil. 

Prudence  est  l’un  qui  est  au  costé  destre, 

L’autre  Justice  a  nom,  dont  ne  me  dueil. 

Ces  deux  tousdiz  avec  moy  tenir  sueil, 

Qui  enchassees  en  Force  doyvent  estre. 

Tempérance  ne  va  pas  a  senestre, 

Mais  est  le  clou  du  meilleu  qui  congnoistre 
Fait  les  lunettes  estre  tout  d’un  accueil. 

Or  pense  donc  combien  cil  est  grant  maistre, 


1.  I  qu’il.  —  2.  Ms.  T’en  exempter  ne  peuz  par  action. 
3.  I  pleurs.  —  4.  I  ou  en  grant. 


IL  --  U 


210 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Qui  peut  avoir  telz  joyaulx  en  son  estre 
Que  je  promect  te  donner  de  bon  vueil  ! 

Sur  quoi  Raison  lui  conseillait  de  se  reposer,  de  dormir.  Et 
elle  lui  disait  qu  à  son  réveil  il  verrait  les  lunettes  parfaites  et 
de  quoi  elles  étaient  faites. 

Alors  «  l'acteur  »  prenait  la  parole,  disait  la  joie  que  ces 
«  beaulx  motz  »  lui  donnaient,  faisant  un  éloge  enthousiaste 
de  dame  Raison. 

L'ouvrage  est  ainsi  daté,  de  pittoresque  façon  : 

Cecy  m’avint  entre  esté  et  auptonne, 

Ung  peu  avant  que  les  vins  on  entonne, 

Lors  que  tout  fruict  maturation  prent. 

L’un  jour  fait  cbault,  l'autre  pleut,  vente  et  tonne  ; 

L’air  fait  tel  bruyt  que  la  teste  en  estonne. 

A  nous  meurir  celluy  temps  nous  aprent  : 

Car  qui  des  biens  lors  n’asserre,  il  mesprent, 

Pource  qu’aprés  l’yver  froit  nous  sourprent. 

Qui  n'a  du  blé  ou  du  vin  en  sa  tonne 
Au  long  aller  son  deffault  le  reprent: 

Aussi  en  fin,  qui  bien  cecy  comprent, 

Cil  jeusnera  qui  n’a  faict  chose  bonne. 

Car  c'est  cela  la  mélancolie  romantique  dans  la  pauvre 
gentilhommière  de  l'écuyer  breton  du  quinzième  siècle.  Les 
orages  qui  se  levaient  alors  pour  lui  ne  lui  enseignaient  que  la 
prévoyance. 

Sur  quoi  Meschinot  se  préparait  à  dormir  sur  sa  petite 
couche.  Mais  Raison  lui  conseillait  de  faire  auparavant  une 
prière. 

Elle  est  en  prose,  1'  «  oraison  de  l'acteur  ».  Que  d'invoca¬ 
tions  s'y  précipitent,  à  la  glorieuse  puissante  Trinité,  au  doux 
Seigneur,  vrai  rédempteur  conçu  au  ventre  virginal,  à  la 
souveraine  bonté,  à  l'inextinguible  lumière,  à  l'essentielle 
richesse!  Elles  bruissent,  comme  bruissent  les  prières  qui 
roulent  en  écho  dans  les  églises  bretonnes.  Et  Meschinot  se 
frappait  la  poitrine,  réclamant  la  lettre  de  rémission  de  ses 
fautes  «  scellée  du  sceau  des  armes  de  vostre  très  precieuse 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


2  I  I 


louable  et  glorieuse  passion.  Amen  ».  Ainsi  finit  la  première 
partie  du  poème1. 

* 

*  * 

C'est  Jean  Bouchet  qui  a  écrit  dans  son  Temple  de  Bonne 
Renommée-: 

Si  vous  lisez  des  Princes  les  Lunetes, 

Vous  n’y  verrez  que  matières  très  nectes 
Pour  acquérir  les  vertuz  cardinalles, 

Semblablement  les  trois  theologalles... 

On  a  remarqué  déjà  la  tristesse  sentencieuse  de  notre  Bre¬ 
ton.  Il  peut  être  lassant  ou  bien  monotone.  Mais  encore  faut-il 
rendre  hommage  à  sa  droite  nature,  à  la  bonhomie  et  à  la 
piété  d'un  temps  où  les  écuyers  de  corps  avaient  licence  de 
sermonner  de  la  sorte  leurs  seigneurs.  Ces  préceptes  de 
morale,  ces  traités  des  devoirs,  sociaux  ou  autres,  étaient  alors 
parfaitement  accueillis.  Car  on  y  trouvait  les  beaux  émois  de 
la  conscience,  desnotions dejustice,  leslinéamentsde  l’analyse 
intérieure,  tout  ce  qui  fait  enfin  la  morale  chrétienne  si  riche 
d’enseignements  pour  l’âme,  tout  ce  qui  a,  en  définitive, 
enrichi  et  épuré  la  brute  guerrière  ou  laborieuse  que  fut 
l’homme  primitif3.  C’est  cela  qui  aassuréle  succèsdes  Lunettes. 
Ceci  dit,  nous  sommes  moins  gênés  pour  dénoncer  le  goût 
bizarre  de  l'auteur,  et  l’ennui  aussi  qui  se  dégage  de  la 
seconde  partie  des  Lunettes,  c’est-à-dire  des  discours  que  les 
vertus  cardinales  vont  tenir  à  Meschinot4. 

1.  M.  de  La  Borderie  n’a  pas  reconnu  l’unité  de  cette  partie  du  poème  qu’il  divisait 
en  deux  époques;  et  il  a  proposé  de  déplacer  la  strophe  faisant  date  ( op .  cit.,  p.  57). 
C’est  que  M.  de  La  Borderie  avait  une  idée  préconçue  au  sujet  des  Lunettes  et  qu’il  y 
voyait,  un  peu  partout,  des  allusions  historiques  tardives.  C’est  là,  à  mon  sentiment, 
une  interprétation  défectueuse.  Ce  que  dit  Meschinot  est  le  plus  souvent  tout  à  fait 
général.  Meschinot  est  un  moraliste  sermonneur.  M.  de  La  Borderie,  comme  il  l’a  été 
pour  les  Princes,  e«t  ici  victime  d’une  idée  a  priori. 

2.  Paris,  Galiot  du  Pré,  i5i6,  fol.  ça™. 

3.  M.  Giraud-Mangin,  bibliothécaire  de  Nantes,  m’a  signalé  de  nombreux  passages 
delà  Très  ancienne  coutume  de  Bretagne  (éd.  Marcel  Planiol,  1896),  où  le  coutumier 
prend  l’aspect  d’un  livre  de  morale,  d’un  catéchisme,  ainsi  que  l’a  appelé  son  dernier 
éditeur. 

4.  Le  couplet  sur  les  Innocents  semble  bien  montrer  que  cette  partie  est  postérieure 


212  HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Hélas  !  ces  figures  n’ont  ni  la  grâce  ni  la  robustesse  des 
allégories  merveilleuses  qui  accompagnent  dans  leur  som¬ 
meil,  à  Nantes,  le  duc  François  II  et  Marguerite  de  Foix1. 

Comme  aurait  pu  le  faire  Michault  Taillevent  dans  une  de 
ses  lourdes  machines,  une  fois  de  plus,  Mcschinot  décrivait 
la  très  noble  dame  raison  qui  lui  était  apparue  «  entre  les 
courtines  environnée  de  tout  resplendissant  clarté  »;les  mer¬ 
veilleuses  lunettes,  qui  étaient  entre  ses  mains, dont  les  verres 
étaient  prudence  et  justice,  dont  la  monture  d’ivoire  était 
FORCEetleclou  tempérance.  Et  Meschinot  prenait  connaissance 
du  livret  Raison,  où  la  destinée  de  l’homme  était  décrite  en  de 
sentencieux  et  désolés  huitains. 

Comme  si  les  écrivains  d’alors  n’avaient  rien  d’autre  dans 
la  tête,  nous  retrouvons  encore  un  développement  sur  la  mort 
inévitable  : 

Quant  en  ce  monde  tu  nasquis, 

Chose  tout  certaine  n’as  quis 
Que  la  mort  qui  a  coup  vendra, 

Et  l’endurer  te  convendra. 

Quant  morte  sera  ta  charongne 
Puante,  quier  qui  ta  chair  ongne 
D’aulcune  odorante  liqueur? 

Homme  ne  vouldra,  car  ly  cueur 
Ne  pourroit  durer  a  sentir 
Tel  odeur  ne  si  assentir  : 

Après  au  jugement  yras... 


Toutes  les  leçons  de  morale  qui  vont  suivre  (et  Dieu  saits’il 
y  en  aura  !)  seront  vues  sous  cette  incidence  :  l’âme  aban¬ 
donnée  au  vice,  c’est-à-dire  au  diable.  Car  Meschinot  va  nous 
tracer  un  tableau  des  gens  vicieux  de  son  temps  :  blasphéma- 

au  Grant  Testament  de  Villon,  c’est-à-dire  à  l’année  i46i.  A  moins  que  l’allusion 
soit  comme  proverbiale. 

i.  Je  sais  bien  que  cette  représentation  se  rencontre  ailleurs,  encore  qu’elle  ne 
soit  pas  habituelle.  Mais  quand  on  voit  la  duchesse  Anne  faire  élever  dans  la  cathé¬ 
drale  de  Nantes  ce  magnifique  mausolée,  affrontée  des  quatre  figures  force,  justice, 
prudence,  sagesse,  on  se  demande,  tout  de  même,  si  le  poème  de  Meschinot,  publié 
précisément  à  Nantes,  à  l’imprimerie  de  la  duchesse,  en  1 4 9 3 ,  n’a  pas  inspiré,  en 
quelque  sorte,  la  décoration  de  ce  monument? 


JEAN  MESCHINOT  <(  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


2  I  3 


teurs,  envieux,  avares  (à  ce  propos  il  glisse  un  éloge  des 
princes  généreux),  pillards  et  buveurs. 

Toutefois,  il  serait  tout  à  fait  injuste  de  ne  pas  rappeler, 
dans  le  discours  de  justice,  les  fortes  choses  que  Jean  Mes- 
cliinotditaux princesetaux  juges  en  leur traçantleurs  devoirs. 
Il  y  a  là  un  morceau  capital  sur  l’égalité  des  hommes,  d’un 
grand  intérêt  vraiment.  Au  surplus,  n’est-il  pas  intéressant 
de  constater  l’importance  du  développement  de  l’idée  de  jus¬ 
tice,  «  verrine  très  clere  »,  ici  donnée  comme  une  des  vertus 
cardinales  de  France? 

Seigneur,  qui  as  souverain  régné, 

Gouverne  tes  subgetz  en  paix... 

Car  Dieu  n’a  pas  créé  le  prince  pour  qu’il  fasse  son  plaisir; 
il  est  devant  lui  responsable  du  troupeau,  comme  le  berger 
des  champs  doit  répondre  des  brebis  : 

O  prince,  je  te  supply,  traicte 
Tes  subgetz  en  grant  amytié... 

Le  seigneur  n’est  que  le  berger  de  Dieu  : 

Ce  peuple  donc  qu’en  main  tenez, 

Ne  le  mettez  a  povreté, 

Mais  en  grant  paix  le  maintenez. 

Car  il  a  souvent  povre  esté, 

Pillé  est  yver  et  esté, 

Et  en  nul  temps  ne  se  repose  : 

Trop  est  bastu  qui  pleurer  n’ose. 

Croyez  que  Dieu  vous  pugnira 
Quant  voz  subgetz  oppresserez; 

L’amour  de  leurs  cueurs  plus  n’yra 
Vers  vous,  mais  hayne  amasserez  : 

S’ilz  sont  povres,  vous  le  serez, 

Car  vous  vivez  de  leurs  pourchaz... 

Par  desplaisir,  fain  et  froidure, 

Les  povres  gens  meurent  souvent, 

Et  sont,  tant  que  chault  et  froit  dure, 

Aux  champs  nudz,  soubz  pluye  et  soubz  vent. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECUE 


2  I  4 


Puis  ont  en  leur  povre  convent 
Nécessité  qui  les  bat  tant, 

Quant  seigneurs  se  vont  esbatant!... 

Du  propre  labeur  de  leurs  mains, 

Qui  deust  tourner  a  leur  usage, 

Hz  en  ont  petit,  voyre  mains 

Qu’il  n’est  mestier  pour  leur  mesnage  .. 

Combien  que  vous  nommez  villains 
Ceulx  qui  vostre  vie  soustiennent, 

Le  bonhomme  n’est  pas  vil,  ains 
Ses  faictz  en  vertu  se  maintiennent... 

Je  vous  nomme  loups  ravisseurs 
Ou  lyons,  se  tous  devorez... 

Comme  Villon,  qu'il  a  sans  doute  lu,  Meschinot  fait  aussi 
son  tour  aux  Innocents  :  et  il  en  tire  la  meme  consolation  : 

Si  tu  vas  a  Sainct  Innocent, 

Ou  y  a  d’ossemens  grans  tas, 

Ja  ne  congnoistras,  entre  cent, 

Les  os  des  gens  de  grans  estas 
D’avec  ceulx  qu’au  monde  notas, 

En  leur  vivant,  povres  et  nus  : 

Les  corps  vont  dont  ilz  sont  venus... 

Or  visons  l’entree  et  la  fin 
De  l’empereur  et  d’un  porchier; 

L’un  n’est  pas  composé  d’or  fin, 

L’autre  de  ce  que  le  porc  chier. 

Tous  deux  sont,  pour  au  vray  toucher, 

D’une  mesme  matière  faicts  : 

On  congnoist  les  bons  es  biens  faiclz. 

Si  j’ay  maison  pour  ma  demeure, 

Bon  lict,  cheval,  vivres,  vesture, 

Le  roy  n’a  vaillant  une  meure 
En  plus  que  moy,  selon  nature. 

On  luy  fait  honneur,  c’est  droicture  : 

Mais  il  meurt  sans  emporter  rien. 

Peu  vault  le  trésor  terrien. 

Ung  cheval  suffist  a  la  fois 
Au  roy,  une  robe,  unghostel; 

S’il  mengue  et  boyt,  je  le  foys, 


JEAN  MESCHINOT  <(  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


2l5 


Aussi  bien  que  luy  :  j’ay  los  tel. 

La  mort  me  prent,  il  est  mortel. 

Je  voys  devant,  il  vient  après  : 

Nous  suymes  egaulx  a  peu  prés... 

A  cent  ans  d’icy  je  m’attens 
Estre  aussi  riche  que  le  roy... 

Et,  comme  Alain  Chartier  l’avait  déjà  fait,  Meschinot  gour- 
mandera  les  gentilshommes  oublieux  de  leurs  devoirs.  Il  ason 
idée  sur  le  corps  politique,  le  dévouement  dù  au  bien  public  : 

On  doit  aymer  sa  nacion. 

Mais  la  Bretagne  surtout,  Meschinot  l’aima,  comme  un 
Breton  aime  sa  Bretagne  : 

Riche  pays1,  contrée  treseureuse, 

Amez  de  Dieu,  ce  voit  on  clerement; 

Duché  sans  pair,  Bretaigne  plantureuse, 

De  noblesse  trésor  et  parement... 

Aux  seigneurs  il  dira  encore  : 

Seigneurs,  pas  n’estes  d’autre  aloy 
Que  le  povre  peuple  commun  : 

Faictes  vous  subgetz  a  la  loy, 

Car  certes  vous  mourrez  comme  ung 
Des  plus  petits... 

Le  prince  est  créé  pour  «  labourer  »,  non  pas  comme  un 
ouvrier  mécanique,  mais  dans  le  gouvernement.  Et  Meschinot 
faisait  encore  une  âpre  satire  des  gens  de  lois,  des  pré¬ 
sidents  établis  pour  respecter  la  coutume  et  qui  n’aiment  que 
l’argent,  des  juges  prévaricateurs  ou  haineux.  Aux  juges,  il 
osait  dire  qu’à  chaque  jugement,  ils  engageaient  leur  âme; 
aux  avocats,  qu’ils  dormaient  quand  les  pauvres  venaient  les 
solliciter  et  qu’ils  étaient  surtout  à  la  disposition  des  riches. 
Et  ceux-là  qui  donnaient  leur  langue  au  plus  offrant,  Mes¬ 
chinot  les  comparait  aux  femmes  folles  de  leur  corps. 

i.  Éd.  Larcher,  1 4 9 4  et  Ph.  Pigouchet  :  Paix. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


2l6 

Ce  sujet  de  la  justice  a  d’ailleurs  le  don  d’exciter  Meschinot 
(il  avait  eu  affaire  à  la  justice);  il  apostrophait  le  greffier  et 
le  clerc  : 

Toy  clerc,  qui  les  procès  escrips, 

Ne  ranczonne  trop  povres  gens; 

Pren  pitié  de  leurs  pleurs  et  cris, 

Car  les  plusieurs  sont  indigens, 

Et  mesme,  entre  vous,  sergens, 

N’oppressez  le  peuple  de  Dieu  : 

A  mal  faire  n’a  point  de  jeu. 

Comme  Alain  Chartier  encore,  Jean  Meschinot  a  fait  un 
tableau  plein  d’intérêt  des  misères  de  la  guerre  qui  s’abattent 
sur  le  paysan.  Comme  lui,  il  montrait  les  mauvais  seigneurs 
qui  rossent  les  paysans  : 

Ja  ne  verres  villainnatre 
Ne  folastre 

Avoir  vertu  pour  combatre 
Ou  debatre 

Aulcune  querelle  honneste. 

Trop  mieulx  se  sçauroit  embatre 
Et  esbatre 

A  quelque  povre  homme  bastre 
Comme  piastre 

En  luy  rompant  braz  ou  teste  ! 

Meschinot  esquissait  cette  scène  de  pillage  : 

Dieu  tout  puissant, 

Forragiers  viennent,  quatre  vingz  et  puis  cent, 

Et  le  povre  homme,  despourveu  d’apuy,  sent 
Grande  angoesse,  cil  qui  est  nourrissant 
De  tous  estas. 

Quant  fain  ou  paille  ou  villaige  a  grant  tas, 

Petis  seront  a  la  fin  les  restas. 

S’il  plainct  et  dict  :  tout  mon  bien  emportas, 

C’est  temps  gasté. 

Car  onc  sangler  ne  fut  de  prés  hasté 
De  chiens  mordens  ne  de  luy  faict  pasté 
Tant  com  sera  de  reproches  tasté. 

Chascun  dira 


ï.  OU. 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV  SIÈCLE.  II 


PI.  IX 


Les  Lunettes  des  Princes 

Édit' on  de  .Mantes,  1493 
(Bibl.  Nat.,  Vélins  2233.  fol.  1) 


JE  AM  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


2  I  7 


Mal  contre  luy,  jurera,  mesdira, 
Maulgrera  Dieu  qui  luy  contredira, 
Parjuremens,  blasphémés  redira. 

C’est  la  maniéré 

Comme  va  bas  en  cent  ans  la  bannière. 

Et  le  paisant,  tenant  vertu  planiere, 

Boyt  o  les  roys  d’Anjou  et  de  trosniere  1 
Et  aultres  vins... 

Advise  donc  l’humble  estât  dont  tu  vins, 
Et  que  tes  ans  enuix2  sont  quatre  vings... 


Les  idées  morales  de  Meschinot  ne  nous  retiendront  pas  long¬ 
temps.  Ce  sont  des  lieux  communs  :  et  beaucoup  ont  une  source 
connue.  Gilles  de  Rome,  entre  autres,  dont  le  Régime  des 
princes,  traduit  en  français,  était  un  livre  très  répandu3. 
Cependant,  Meschinot  qui  servit  en  armes  ses  princes,  le  bon 
écuyer  Meschinot,  a  mis  dans  la  bouche  de  Tempérance, dame 
bien  mesurée,  un  portrait  idéal  du  prince  fort  intéressant,  où 
beaucoup  d’allusions  doivent  se  rapporter  à  des  circonstances 
de  leur  vie  qu'il  a  pu  observer  :  c’est  ainsi  qu’il  leur  enjoint 
de  ne  pas  user  de  l’accointance  des  vieilles  femmes  pour  s’en 
procurer  de  jeunes4;  de  laisser  la  théologie  aux  théologiens; 
de  ne  pas  s’adonner  non  plus  aux  pratiques  de  l’astrologie5; 
de  jouer  à  des  jeux  honnêtes  et  non  pas  à  ces  luttes  terribles, 
longtemps  dans  la  tradition  du  pays,  où  l’on  se  cassait  bras 
et  jambes  (les  behourdis)  ;  de  pratiquer  les  barres  ;  de  ne  pas 
s’adonner  aux  jeux  de  hasard  et  d’argent...  Enfin,  l’on  doit 
en  savoir  gré  à  ce  soldat,  Jean  Meschinot  déclarait  qu’il  ne 
fallait  pas  faire  la  guerre  : 

N’entrepren  guerre  pour  casser  buyes  ne  pos... 

Mieulx  vault  du  sien  partie  mettre  en  depos 

Que  faire  guerre... 

i.  Crosmieres,  Sarthe?  —  a.  Ms.  passés. 

3.  Meschinot  a  cité  les  «  chroniques  »,  Platon,  Virgile  et  Homère.  Plus  loin,  il  dit 
qu’il  a  lu  le  Roman  de  la  Rose,  les  Faiclz  Romains;  et  il  allègue  Tulles,  c’est-à-dire 

Cicéron,  Orose  et  d’autres  «  anciennes  histoires  ».  Cf.  Marcel  Planiol,  La  très  ancienne 
coutume  de  Bretagne. ..  1896,  p.  1,  i3-i4,  74. 

4.  Mlle  de  Villequier  en  savait,  paraît-il,  long  à  ce  sujet. 

5.  Gilles  de  Retz,  le  duc  d’Alençon. 


2  I  8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Prions  Dieu  qu’il  efface  nos  péchés  : 

Ainsi  l'ottroye  celluy  qui  vit  et  régné 
Eternelement  en  son  hault  siégé  et  régné. 

Amen. 

C’est  la  fin  des  Lunettes  de  l’écuyer  dévot.  Sur  le  feuillet 
de  l’édition  originale  est  gravée  une  admirable  figure.  Deux 
angelots,  à  genoux,  élèvent  dans  leurs  bras  un  immense 
calice,  une  grande  et  lourde  cuve  où  ruisselle  le  sang  de  la 
croix1. 


*  * 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  Meschinotn’ait  été  qu’un  strict 
fabricant  de  discours  moraux.  Il  avait  observé  le  monde  et 
il  savait  tout  ce  qui  sépare  un  conseil  donné  de  son  applica¬ 
tion.  Témoin  le  refrain  de  la  ballade  : 

C’est  très  bien  dit,  mais  querez  qui  le  face  ? 

Meschinot  ne  fait  d’ailleurs  que  traduire  sa  nature  sérieuse 
et  sincère;  et  lui-même  a  pratiqué  le  bien  pour  le  bien  : 

Se  maintenant  tu  es  de  chaleur  sans, 

Frileux,  ridé,  pale,  gris  ou  chanu, 

Ne  te  chaille,  mais  que  soyes  venu 
A  tel  estât,  nect  de  crime  et  reprouche  : 

Il  n’est  trésor,  grant,  moyen  ou  menu, 

Qui  vaille  honneur  et  véritable  bouche. 

Sa  vie,  à  la  manière  des  stoïques,  est  une  préparation  à  la 
mort.  Il  n’a  guère  d’illusions,  le  brave  homme,  sur  la  société 
nouvelle  qu’il  voit  naître,  dans  son  âge  mûr  et  sa  vieillesse  : 

Fy  d’estre  filz  de  prince  ou  de  baron, 

Fy  d’estre  clerc  ne  d’avoir  bonnes  meurs, 

Ung  renoyeurs,  ung  baveux,  ung  larron, 

Ung  rapporteur  ou  bien  grant  blasphemeurs 
Plus  sont  prisez  aujourd’hui,  dont  je  meurs, 

i.  Cette  image  se  retrouvera,  mais  sur  le  titre,  dans  l’édition  de  Nantes,  i4ç)4» 
Dans  cette  même  édition,  avant  les  additions,  une  pièce  de  métal  représente  Adam  et 
Ève  chassés  du  Paradis. 


JEAN  MESCHINOT  ((  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


2ig 


Voyant  ainsi  les  estatz  contrefaictz. 

Qui  a  de  quoy  est  en  dictz  et  en  faictz 
Sage  nommé  et  sans  aulcun  diffame; 

Mais  les  povres,  vertueux  et  parfaictz. 

Gens  sans  argent  resemblent  corps  sans  ame  ! 

Plus  qu’un  autre,  peut-être,  le  pauvre  écuyer  avait  constaté 
le  pouvoir  de  l’argent,  et  la  grande  peine  que  c’est  de  n’en 
pas  avoir  : 

Est  il  douleur,  desconfort  ne  oultrage 
Qui  tant  griefve  comme  d’argent  deffaultP... 

C’est  assez  mal  pour  devenir  martir 
Ou  pour  jouer  les  peines  saint  Guedas. .. 

c’est-à-dire  la  représentation  du  martyre  de  saint  Gildas,  un 
mystère  aujourd'hui  perdu. 

Et  souvent  aussi  Meschinot  s’étonnait  que  Dieu  ne  nous 
frappât  pas  de  sa  faux  ou  du  trait  du  grand  arcqu  il  tend  (Para- 
ph  rase  du  verset  ;  Et  misit  signa  et  prodigia  in  medio  tui, 
Ægipte).  Sur  la  cour,  qu’il  pouvait  bien  connaître,  dans  sa 
province  du  moins,  Meschinot  avait  encore  moins  d’illusions  : 

La  court  est  une  mer1  dont  sourt 
Vagues  d’orgueil,  d’envie  orage  : 

Qui  la  chiet  a  peine  en  ressourt. 

Malebouche  y  fait  maint  dommage, 

Ire  esmeut  debas  et  oultrage 
Qui  les  nefs  gittent  souvent  bas, 

Traison  y  fait  son  personnage  : 

Nage  aultre  part  pour  tes  esbas... 

Prince,  court  est  ung  droit  servage  : 

Liberté  vault  trop  mieulx,  helas! 

Toy  donc  qui  as  bon  patronnage, 

Nage  aultre  part  pour  tes  esbas. 

Sans  doute,  elles  datent  des  premières  années  du  règne  de 
Louis  XI,  quand  la  guerre  du  Bien  Public  va  éclater  et 
englober  la  Bretagne,  les  belles  ballades  sur  les  On  dit,  On 
fait,  les  ballades  dialoguées  dont  tant  d’autres  exemples  se 


1.  Pigouchet  1490  :  Si  est  ung  mer. 


220  HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 

rencontrent,  à  cette  époque,  dans  les  manuscrits  contem¬ 
porains  : 

Sire  !  —  Que  veulx?  —  Entendez  —  quoy?  —  mon  cas. 

Or  dy  —  Je  suys...  —  Qui?  —  La  destruicte  France. 

Par  qui  ?  —  Par  vous  !  —  Comment  ?  —  En  tous  estas. 

Tu  mens!  —  Non  fais  —  Qui  le  dit?  —  Ma  souffrance! 

Que  seuffres  tu  P  —  Meschef.  —  Quel  P  —  A  oultrance. 

Je  n’en  croy  riens!  —  Bien  y  pert  !  —  N’en  dy  plus. 

Las  !  si  ferav  —  Tu  perds  temps  —  Quelz  abus  ? 

Qu’ay  je  mal  fait  —  Monstre  paix  —  Et  comment? 

Guerroyant.  —  Qui?  —  Vos  amys  et  congnus. 

Parle  plus  beau  —  Je  ne  puis  bonnement! 

Aucun  doute,  ici  Meschinot  a  bien  parlé  de  Louis  XI,  respec¬ 
tueusement  mais  sévèrement.  Et  c’est  de  la  France  encore, 
de  Louis  XI  et  de  Charles  son  frère1,  qu’il  est  question  dans 
une  autre  pièce  : 

Frere,  qui  parlez  de  L  et  C, 

Les  aultres  lettres  confondant, 

Dictes,  quant  viendroit  a  l’essay, 

Sériés  vous  tant  effondant 
De  ce  sang  humain  com  fondant, 

Vont  voz  mots  de  menaces  plains? 

Après  jeux  viennent  pleurs  et  plaings.. 

Meschinot  disait,  comme  Commynes,  que  Dieu  seul  donne 
la  victoire  : 

La  cause  de  la  maladie 
Du  royaulme  et  sa  lésion, 

Celuy  qui  France  amaladye, 

Ce  fut  Guerre  et  Division. 

Et  il  déclarait,  comme  lui,  qu’on  ne  doit  pas  livrer  bataille 
«  a  un  hasard  »  :  Meschinot  rappelait  Poitiers  et  Azincourt  : 

Vivons  en  paix  par  union  : 

Faire  ne  povons  plus  bel  œuvre. 

i.  Suivant  A.  de  La  Borderie  [op.  cit.,  p.  85)  cette  pièce  daterait  de  1487. 
L.  et  C.  désigneraient  les  deux  rois  de  France,  Louis  XI  et  Charles  VIII  ;  A  et  B 
désigneraient  Anne  de  Beaujeu.  A  mon  sentiment  ces  pièces  datent  toujours  des 
préliminaires  de  la  Ligue  du  Bien  Public.  L  et  C  doivent  désigner  Louis  XI  et  son 
frère  Charles  qui  chercha,  comme  on  sait,  refuge  à  la  cour  de  Bretagne.  —  Cette 
pièce  est  dans  l’édition  de  Nantes  i4q4  et  dans  celle  de  Philippe  Pigouchet. 


JEAN  MESCIIINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


22  I 


Car,  selon  mon  oppinion, 

Que  la  pert  a  tard  la  recueuvre  : 

Quant  soubz  couleur  de  bien  on  cueuvre, 

Poesons,  la  mort  en  peult  venir  : 

Bon  fait  les  meschiefs  prévenir. 

Les  vertus  qu’il  avait  chantées  jadis,  Meschinot  les  voyait 
bafouées  en  ce  temps-là.  Désolé,  il  s’écriait,  comme  celui  qui 
constate  que  son  système  est  ruiné  : 

C’est  grant  pitié  des  miseres  du  monde  ! 

De  cette  époque,  de  cette  province,  qui  nous  paraissent 
baignées  dans  la  foi,  Meschinot  nous  dira  que  tout  y  tend  au 
mal  : 

De  craindre  Dieu,  le  servir  et  aymer, 

L’ame  aujourd’huy  est  petitement  duyte. 

Mais  la  conclusion  de  ce  désenchanté  est  bien  curieuse, 
celle  de  ce  mystique  aussi  : 

Tout  est  perdu  par  default  de  raison  ! 

Ainsi  il  conclut  dans  le  refrain  de  la  ballade  : 

Prince  puissant,  quant  bien  je  me  recorde, 

Toute  bonté  se  deffait  et  descorde, 

Vices  régnent  par  tout  ceste  saison. 

Se  Dieu  piteux  a  luy  ne  nous  accorde, 

Tout  est  perdu  par  deffault  de  raison  ! 

Cette  Raison,  qui  lui  avait  déjà  baillé  ses  mirifiques 
lunettes,  Meschinot  la  comparait  encore  au  mois1  : 

Le  mors  est  bon  qui  tient  la  beste 
Et  luy  faict  droit  porter  sa  teste. 

Aussi  Raison  baille  les  frains 
Desquelz,  si  ta  langue  refrains, 

Chascun  te  tiendra  pour  honneste. 

L’écuyer  chevaucheur  pouvait  bien  d’ailleurs  connaître  la 

i.  Éd.  de  Larcher  i  4 9 4  et  de  Philippe  Pigouchet. 


222 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


bouche  et  le  mors  des  chevaux,  autant  que  l’écrivain  les 
lunettes.  Sachons-lui  gré,  du  moins,  d’avoir  ici  allégorisé 
rapidement1  : 

C’est  ung  cas  qui  deshonneur  touche, 

Si  chevaulx  veulx  bien  enboucher, 

Et  qu’  on  te  puisse  reprocher 
Que  toy  mesme  as  malle  bouche  ! 

Et  telle  est  encore  son  autre  conclusion2  : 

Il  fault  mors  autres  que  de  fer 
A  faire  aux  gens  la  bouche  bonne. 

Vertu,  pour  deux  frains,  nous  ordonne 
Bien  aymer  Dieu  et  craindre  enfer. 

* 

*  # 

Ce  n  est  pas  après  sa  mort  que  Jean  Meschinot  a  connu  la 
gloire  littéraire,  avec  les  nombreuses  éditions  des  Lunettes  qui 
suivirent  celle  de  1493,  postérieure  de  deux  ans  seulement  à 
la  disparition  du  poète.  De  son  vivant,  il  a  été  certainement 
la  parure  de  la  pieuse  cour  de  Bretagne.  Charles  d'Orléans 
1  a  apprécié,  on  la  vu.  Mais  surtout  il  a  reçu  du  grand  Georges 
Chastellain,  c’est-à-dire  de  l'arbitre  du  goût  nouveau  (du 
mauvais  goût),  un  témoignage  qui  est  une  consécration 
venant  de  ce  chevalier  de  lettres,  qui  donnait  le  ton,  non 
seulement  à  la  cour  de  Bourgogne,  mais  encore  à  celle  de 
Bourbon  et  même  à  la  cour  de  France.  Si  I  on  considère  le  jeu 
verbal  des  rimes  de  Jean  Meschinot,  il  est  certain  que,  dans 
une  grande  partie  de  son  œuvre,  il  demeure  l'élève,  comme 
il  se  montra  l'admirateur,  du  grand  et  superbement  ennuyeux 
Georges. 

Chastellain,  qui  aimait  autant  à  moraliser3  qu'à  allégoriser, 
et  par  ailleurs  un  psychologue  et  un  somptueux  historien, 
avait  inventé  un  petit  poème  intitulé  dans  les  manuscrits  les 
Princes,  dans  lequel  il  passait  en  revue  les  différentes  espèces 

1.  Larcher  1 4 9 4  et  Pigouchet.  —  2.  Ibid. 

3.  Par  exemple  dans  le  Miroir  des  nobles  hommes  de  France. 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


223 


de  princes,  mauvais  et  bons,  de  son  temps  et  de  tous  les  temps. 
Il  en  compte  vingt-quatre  catégories1: 

Prince  menteur,  flatteur  en  ses  paroles 
Qui  blandist  gens  et  endort  en  frivoles, 

Et  rien  qu’en  dol  et  fraude  n’estudie, 

Ses  jours  seront  de  petite  durée, 

Son  régné  obscur,  sa  mort  tost  desirée, 

Et  fera  fin  confuse  et  enlaidie. 

Suivent  autant  de  couplets  sur  l'inconstant,  l'envieux,  le 
lettré,  le  faux,  le  prodigue,  etc.  ;  série  de  figurines  qui  a  cer¬ 
tainement  fait  partie  d’un  cycle  dont  on  s’est  diverti  à  la  cour 
de  Bourgogne  :  les  Dames,  les  Gouges,  les  Coquards,  les 
Serviteurs,  etc. 

Cette  série  sur  les  Princes,  qui  a  pu  être  composée  vers 
i/|532,  le  grand  Georges  l'adressa  à  son  confrère. 

Georges  l’Aventureux  avait,  en  ce  temps-là,  auprès  du  duc 
de  Bourgogne  une  situation  analogue  à  celle  de  Meschinot, 
alors  si  heureux  et  si  joyeux  de  descendre  en  Anjou,  ou 
dans  la  France  centrale;  et  ilsfirentde  fréquents  déplacements 
au  cours  desquels  les  deux  poursuivants  et  rimeurs  ont  pu  se 
rencontrer.  Car  Georges,  qui  avait  trouvé  Charles  d'Orléans  à 
Ne  vers  au  mois  de  septembre  t  454,  et  représenté  devant  lui  un 
Mystère  d'Alexandre,  d'Hector  et  d’Achille,  vint  à  Blois  où  il 
composa  un  rondeau  sur  le  thème  des  «  amoureux  de  l'Obser¬ 
vance  ».  Meschinot,  qui  était  à  Bourges  en  i455,dut  séjourner 
à  Blois  à  la  fin  de  l'année  1 4^7  ou  pendant  l'année  1 458 3.  Quoi 
d  étonnant  alors  à  ce  qu'il  entreprît  la  série  des  ballades  qui 
est  ainsi  désignée  :  Sensuyvent  XXV  balades  composées  par 
ung  gentilhomme  nommé  Jehan  Meschinot  sur  XXV  princes 


1.  Œuvres  de  Georges  Chaslellain,  éd.  Kervyn  de  Lettenhove,  t.  VII,  457-463.  Le 
poème  de  Meschinot  est  publié  anonyme,  p.  463-485,  comme  une  réponse  dirigée 
contre  Charles  le  Téméraire. 

2.  Comme  on  l’a  déjà  dit,  le  mérite  de  cette  intéressante  démonstration  revient 
à  M.  Arthur  Piaget  (Les  Princes  de  Georges  Chasteilain,  dans  la  Romania,  1921, 
p.  ao5). 

3.  P.  Champion,  Vie  de  Charles  d'Orléans,  p.  633. 


224  HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 

de  balades  [a]  luy  envoyées  de  messire  Georges  V aventurier , 
serviteur  de  Monseigneur  de  Bourgongne.  Et  trouverez  au 
commencement  de  chascune  des  dictes  balades  le  refrain  et  a 
la  fin  le  prince  faict  par  ledit  Georges1... 

La  chose  est  bien  simple.  Meschinot  a  repris  chacun  des 
premiers  vers  des  25  strophes  de  Georges  sur  les  Princes  et, 
sur  ces  refrains,  il  a  construit  25  ballades!  Hommage  solennel 
et  pédant  que  Meschinot  rendit  à  celui  qui  passait  déjà  pour 
le  maître  de  la  poésie  vers  t 4 5 5 .  Car  l’on  peut  croire  que  la 
XVIIIe  de  ces  ballades  contient  une  allusion  au  banquet  du 
Faisan  qui  se  tint  à  Lille,  le  17  février  1 454 -  Chastellain  avait 
écrit  i5o  vers  sur  les  Princes  :  Meschinot  accoucha  de  900! 
Un  vrai  recueil  de  lieux  communs,  avec  quelques  bons  vers. 

Comment  a-t-011  pu  voir  dans  cette  suite  une  série  de  pièces 
sur  la  Ligue  du  Bien  Public,  et  surtout  «  un  pamphlet  des 
plus  violents,  des  plus  implacables,  contre  le  roi  Louis  XI, 
qui,  sans  y  être  nommé,  y  est  peint,  flagellé,  désigné  d’une 
telle  sorte  qu'impossible  était,  et  surtout  à  ses  contemporains, 
de  le  méconnaître  2  ».  Erreur  qu’on  n’arrive  vraiment  pas  à 
s’expliquer  et  qui  montre  combien  une  idée  préconçue  peut 
donner  de  fausses  lumières  pour  l’intelligence  d’un  texte3. 

Les  rapports  entre  la  maison  de  Bourgogne  et  celle  de  Bre¬ 
tagne  avaient  toujours  été  particulièrement  étroits  au  cours 
de  la  guerre  anglaise.  La  Bretagne  allait  même  former,  au 
temps  de  la  rivalité  de  France  et  de  Bourgogne,  comme 

1.  Le  ms.  65  1  delà  Bibliothèque  de  Nantes  est  un  intéressant  manuscrit  contenant 
ces  vingt  cinq  ballades,  ainsi  que  les  Lunettes  ;  il  date  de  l’extrême  fin  du  quinzième  ou 
du  début  du  seizième  siècle,  porte  les  armes  des  Croy  avec  la  date  de  1 6  io  et  la  devise 
de  Bouton,  avec  sa  signature  :  «  Souvenir  tue...  Au  fort  allé.  »  Sur  Philippe  Bouton, 
ami  du  Grand  Bâtard  de  Bourgogne,  auteur  des  Gouges  et  d’un  Régime  pour  longue¬ 
ment  vivre  dédié  à  Charles  de  Croy,  voir  A.  Piaget,  Romania,  1 92  i ,  p.  1  70-1  79. —  Dans 
l’édilion  de  Nantes,  1 4 9 4 ,  on  voit  ici  un  curieux  encadrement  avec  la  figure  de  VEcce 
Homo.  —  2.  A.  de  La  Borderie,  op .  cit.,  p.  58-72.  «  Le  portrait  de  Louis  XI  est  telle¬ 

ment  complet,  tellement  fidèle  en  ce  qui  touche  les  défauts,  les  vices,  les  méfaits  du 
personnage,  qu’un  enfant  de  ce  temps  l’aurait  nommé  ». 

3.  Cette  fausse  interprétation  fit  d’ailleurs  considérer  Meschinot  comme  un  maître 
du  pamphlet,  une  sorte  de  Victor  Hugo  des  Châtiments,  alors  qu’il  n’est  ici  qu’un 
pauvre  rapetasseur  de  rimes,  et  au  demeurant  un  fort  honnête  moraliste. 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 


pi.  x 


3tttp;(me  afiantee  ce  p^.foMt&trpwrif 
et)  fan  ££££  *  itiipp  et  pi ii  4  pat 

(&fï terne  CatcÇet  ]mpittneuv  (i  CiSiaire  a 
pïefcnt  betnoutanfa  nâte&  et)  fatue  bee 
catntee  p;ee  Ce&  c$<ttt#ee. 


Lunettes  des  Princes 

Édition  de  Nantes,  1493 
•  Bibl.  Nat.,  Réserve  Y°  281-282) 


N 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  »  220 

un  front  de  combat  et,  on  peut  le  dire,  un  des  plus  dis¬ 
putés.  11  le  savait  bien,  le  sire  Antoine  de  Croy,  premier 
chambellan  du  duc  de  Bourgogne,  qui  vint  en  1 47^ ,  pour 
resserrer  fortement  l’alliance  entre  le  duc  de  Bretagne  et 
Charles  le  Téméraire.  Alors,  à  la  prière  du  comte  de  Chimay, 
Jean  Meschinot  composa  une  brève  lamentation  *sur  la  mort  de 
Mme  de  Bourgogne,  Isabelle  de  Portugal,  veuve  de  Phillippe 
le  Bon,  qui  venait  de  mourir  le  28  décembre  1472,  et  que  Croy 
pleurait  si  fort.  Petite  pièce,  avec  de  grands  vers  ennuyeux, 
où  nous  retenons  la  douloureuse  image  du  comte  qui,  en  com¬ 
mentant  cette  triste  nouvelle,  «  devint  noir  comme  meure  ». 
Et  Meschinot  le  faisait  parler,  demander  aux  Bourguignons, 
«  clercs,  nobles  et  communs  »,  l'offrande  de  leurs  larmes;  il 
disait  la  bonté  de  la  princesse  défunte  : 

Othea  deesse  et  vous,  Pallas, 

De  la  servir  nous  n’estions  pas  las... 

Plourez  o  nous,  vostre  fille  Minerve. 


On  voit  que  Meschinot  était  bien  alors  dans  la  note  bour¬ 
guignonne. 

*r 

*  * 

Si  Meschinot  n’a  pas  écrit  de  pamphets  contre  le  roi  Louis  XI, 
cela  ne  veut  pas  dire  qu’il  n’ait  pas  composé  de  pièces  histo¬ 
riques.  La  Bretagne  pieuse,  et  surtout  celle  de  la  mort,  a 
rempli  sa  pensée 

Ainsi,  au  mois  de  juin  i46i,  il  récitait  pour  François  II 
une  prière.  Car  son  prince,  alors  âgé  de  viligt-six  ans, 
dans  sa  jeunesse  et  sa  verdeur,  était  alléjoùter  sous  les  yeux 
de  la  belle  Antoinette  de  Maignelais,  à  Cholet.  Or,  à  son 


1.  Ensuit  une  petite  et  briefve  lamentation  et  complainte  de  la  mort  de  Madame  de 
Bourgongne  j aide  a  la  requeste  de  Monseigneur  de  Crouy  quant  il  vint  en  Bretaigne 
devers  Le  duc ,  lequel  piteusement  se  douloit  du  cas  advenu  comme  on  pourra  veoir  cy 
apres  (éd.  de  Nantes  i4o4et  de  Ph.  Pigouchet). 

2.  Lire  les  poèmes  analogues  d’Olivier  Maillard,  le  prédicateur  Breton,  contem¬ 
porain  de  Meschinot  (A.  de  La  Borderie,  Œuvres  françaises  d'Olivier  Maillard, 
Nantes,  1857). 


II.  -  15 


22Ô 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SlÈCUE 


retour,  il  venait  de  tomber  gravement  malade  à  Ancenis  ;  et 
maître  Etienne  Boyau,  apothicaire,  le  bourrait  de  drogues  : 

O  Dieu,  qui  créas  nature 
Et  humaine  créature 
Voulus  faire  a  toy  semblable... 

Voy  la  supplication 
De  la  povre  nation 
De  Brelaigne,  par  ta  grâce. 

Qui  en  désolation 
Et  grant  lamentation 
A  esté  ja  longue  espace  ! 

Ayant  ainsi  traduit  la  douleur  de  son  pays,  Jean  Meschinot 
disait  aussi  la  sienne  :  il  demandait  à  la  maladie  de  répartir 
chacun  de  ses  maux  entre  tous,  jeunes  et  vieux  : 

Et  je,  le  pouvre  escripvain 
O  cueur  triste,  feble  et  vain, 

Voyant  de  chascun  le  dueil, 

Soucy  me  tient  en  sa  main  ; 

Aujourd’huy  fort,  plus  demain, 

Toujours  les  larmes  a  l’œil, 

Plus  m’en  souvient,  plus  me  dueil... 

Biens,  fors  mourir,  je  ne  vueil  — 

Car  la  santé  qu’il  demandait  à  Dieu  pour  son  prince, 
Meschinot  savait  bien  qu’elle  était  surtout  nécessaire  à 
celui  qui, 

Nous  nourrit  en  concorde  h 

Ce  sentiment  d’union,  de  concorde  dans  le  corps  social, 
voilà  ce  qui  domine  chez  Jean  Meschinot  : 

Ung  corps  humain  est  tant  bien  ordonné 
Que  les  membres  font  tous  au  chef  service.... 

Loyaux  gens  sont  du  prince  la  nourrice, 

Et  du  pays  deffense  et  couverture... 

11  a  horreur  de  l’esprit  d’intrigue  : 

La  cour  est  une  mer  dont  sourt 
Vagues  d’orgueil... 


i.  Ed.  de  Ph.  Pigouchet. 


JEAN  MESCIIINOT  <(  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


227 


S’eschapper  veulx,  feing  estre  sourd, 

Et  n’use  pas  de  grant  langage  ; 

Temporise,  faisant  le  lourd, 

Escoute  et  cele  ton  courage  : 

Sans  mouvoir  emplus  que  ung  ymage 
Eschive  noises  et  débats... 

Pour  dire  vray,  au  temps  qui  court, 

Court  est  bien  périlleux  passage. 

Ces  pièces  doivent  dater,  certainement,  du  temps  de  la 
Ligue  du  Bien  Public  :  car  nous  reconnaissons  cette  note, 
que  tant  de  limeurs  ont  exprimée  : 

Vivons  en  paix  par  union. 

Et  Meschinot  nous  laisse  surtout  entrevoir  la  Bretagne  des 
saintes  images,  des  oraisons  sans  fin,  tout  ce  qui  pouvait  bien 
plaire  à  la  dévote  cour  de  Bennes,  aux  veuves  des  ducs 
défunts;  il  représente  un  art  qui  a  toujours  jailli  très  natu¬ 
rellement  du  sol  des  moutiers  ajourés. 

A  cet  égard  rien  n’impressionna  plus  douloureusement  la 
pieuse  province  que  l'interdit  qui  frappa  Nantes  en  1462  1  : 
l’interdit,  c'est-à-dire  la  suppression  des  offices  pour  les 
vivants  et  les  morts!  Mesure  terrible,  et  odieuse, qu’Amaurv 
d'Acigné,  successeur  de  Guillaume  de  Malestroit  sur  le  siège 
épiscopal  de  Nantes,  ne  craignit  pas  de  déchaîner  n’ayant  pas 
voulu  reconnaître  le  duc  de  Bretagne  pour  suzerain  tem¬ 
porel.  Alors  Meschinot  faisait  parler  la  ville  de  Nantes2  : 

Je,  Nantes,  cité  planctureuse, 

Tant  que  paix  y  a  fait  demeure, 

A  présent  triste  et  languoreuse, 

Veu  l’estât  en  quoy  je  demeure, 

Me  plains  quant  fault  que  mon  eur  meure 
Par  ceulx  que  j’ay  nourriz  et  fais  : 

Desplaisir  est  ung  pesant  fais... 

On  m’a  interdite  nommée, 

Chascun  me  fuit  et  abandonne... 

1.  Un  autre  interdit  date  de  r 4 7 1 .  Il  s’agit  certainement  du  premier  (La  Bor- 
derie,  op.  cil.,  p.  77). 

2.  Texte  de  Philippe  Pigouchet. 


228 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Et  Nantes  pleurait  avec  Jérémie;  car  la  cité,  pleine  de 
peuple,  demeurait  alors  comme  une  dame  veuve.  Nantes 
dénonçait  le  rebelle,  le  membre  révolté  contre  le  chef, 
annonçait  la  vengeance  prochaine  de  Dieu  contre  ceux  qui 
soulèvent  de  tels  débats.  Alors  Meschinot  maudissait  les 
loups  pasteurs. 

Et  Jean  Meschinot  dessinait  encore  sa  «  Commémoration 
de  la  passion  nostre  seigneur  Jhesucrist  »,  qui  est  comme 
son  chemin  de  croix.  Il  avait  une  manière  à  lui,  et  qui  est 
bien  aussi  de  sa  province,  de  mettre  la  religion  en  recettes 
pratiques  : 

Nous  avons  trois  grans  ennemys  : 

Monde,  dyable  et  concupiscence. 

Mais  paradis  nous  est  promis 
En  faisant  contre  eulx  resislence. 

Pour  ce,  usons  de  sapience, 

Laissant  tout  deshonneste  jeu, 

Et  entendons  o  diligence 

Qu’on  ne  perd  riens  qui  ne  perd  Dieu  ! 

Il  faisait  son  oraison  pour  prier  Notre  Dame,  assemblait 
les  mots  choisis  formant  des  vers  qu’on  peut  lire  en  rétro¬ 
gradant;  ou  bien  encore  il  composait  cette  prière  où  chaque 
vers  commence  par  une  lettre  de  Y  Ave  Maria.  Comme  Pierre 
de  Nesson  l’avait  fait  pour  la  Vierge,  Meschinot  disait  à 
Dieu,  <(  pere  des  humains  »,  qu’il  lui  appartenait  par  héri¬ 
tage  ;  et  il  lui  rendait  hommage. 

Les  yeulx  de  grosses  larmes  plains, 

il  attendait  de  la  grande  bonté  de  la  <(  mere  du  roy  omnipo¬ 
tent  »  qu’elle  voulût  intercéder  pour  que  ses  manquements 
lui  fussent  remis.  Dans  un  joli  «  rondeau  de  Nostre  Dame  a 
son  enfant  en  faveur  du  pecheur  »,  il  lui  faisait  dire1  : 

Mon  enfant,  voy  quel  oraison 
Ce  pecheur  illecques  t’aporte  ; 


i.  Éd.  Ph.  Pigouchet. 


JEAN  MESCHINOT  <(  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


22Q 


Il  se  veult  regler  o  raison, 

Mon  enfant  voy  quel  oraison. 

Son  pere  et  sa  mere  or  aison 
En  leur  ouvrant  des  cieulx  ta  porte  : 

Mon  enfant,  voy  quel  oraison 
Ce  pecheur  illecques  t’apporte. 

Ces  vers,  pieux  et  bizarres,  évoquent  tout  à  coup  pour  nous 
ces  roides  figures  héraldiques  des  Heures  d’Isabelle  Stuart, 
l’épouse  de  François  Ier,  duc  de  Bretagne1,  où  les  grands 
blasons  sont  multipliés  dans  les  bordures,  parmi  les  feuil¬ 
lages.  Il  semble  encore  que  nous  ayons  sous  les  yeux  le 
Missel  des  Carmes  de  Nantes,  où  tant  de  princes  bretons 
prient  dans  leurs  robes  armoriées2. 

Dans  ces  demeures  des  princes,  il  y  avait  un  peu  partout 
une  peinture  du  roi  mort,  comme  celle  que  la  tradition 
attribue  au  roi  René.  C’est  cette  impressionnante  figure  que 
Meschinot  invitait  son  maître  à  contempler  dans  la  belle  bal¬ 
lade  : 

Homme  qui  vas  poursuyvant  ta  plaisance, 

Querant  honneurs  et  mondaine  puissance, 

Euvre3  les  yeulx  de  ton  entendement. 

Advise  toy,  tu  es  en  grant  balance  : 

La  mort  viendra  te  frapper  de  sa  lance, 

Voyre  d’un  coup  donné  soudainement. 

Tien  t’en  certain,  ce  sera  bien  briefvement. 

Lors  ton  beau  corps  que  nourris  tendrement 
Deviendra  vers  et  orde  pourreture, 

Plus  vil  cent  fois  que  ceste  pourtraicture... 

Que  te  vauldra  ta  richesse  et  chevance, 

Ta  grant  beaulté,  tes  amys,  ta  sçavance 
Quant  devant  Dieu  viendras  au  jugement?... 

Car  en  enfer,  par  la  juste  ordonnance 
Du  Tout  Puissant,  sera  ta  demourance, 

En  plaings  et  pleurs,  voyre  éternellement, 

Sans  nul  repos,  sans  espoir  d’alegeance, 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  lat.  i36q  ;  G.  Couderc,  Album  de  portraits,  pl.  LXXI,  LXXXV. 

2.  Voir  les  quelques  figures  gravées  dans  dom  Lobineau,  et  surtout  les  reproductions 
données  dans  Illustrations  oj  one  hundred  Manuscripts  in  the  libraiy  of  H.  Yates  Thomp¬ 

son,  vol.  I,  n°  34.  —  I  Eupvre. 


23o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Pire  que  mort  et  en  telle  meschance 
Qu’on  ne  sçauroit  le  dire  nullement. 

Ne  vueillez  plus  pecher  mortellement  ; 

Te  souviengne  de  la  mort  tellement 
Que  ton  ame  preigne  sa  nourreture 
A  Dieu  servir,  pour  fuyr  la  poincture 
De  celluy  lieu  ou  n’a  aulcun  confort... 

Prince,  vise  ceste  vile  paincture 

Qui  gist  envers,  plaine  de  grant  laidure  ! 

Tu  deviendras  en  tel  estât,  au  fort. 

Pour  ce,  pourvoy  tant  que  ton  bref  temps  dure, 

Qu’il  ne  te  faille,  a  la  fin  qui  est  dure, 

Congnu  ton  cas,  mener  grant  desconfort. 

Les  vers  de  Meschinot,  ces  vers  moralisateurs,  quand  les 
premiers  éditeurs  les  publièrent,  ils  leur  donnèrent  comme 
l’aspect  d’un  livre  de  prières,  d’un  livre  d’Heures.  Ils  les 
illustrèrent  des  bois  dont  ils  se  servaient  pour  décorer  ces 
sortes  de  livres.  C’est  en  tournant  les  feuillets  de  l’édition 
que  donna  à  Nantes,  en  1 4 q3 ,  Etienne  Larcher,  que  nous 
comprenons  vraiment  ce  que  virent  les  contemporains  de 
Meschinot  dans  ses  Lunettes.  Sur  la  page  du  titre  on  trouve 
les  lis  de  France  et  l’hermine  de  Bretagne;  puis,  au  verso,  la 
scène  de  la  résurrection  et  du  jugement  avec  les  anges  qui 
cornent,  les  damnés  précipités  dans  les  flammes,  et  l’éton¬ 
nante  inscription  :  Principes  persecuti  surit  me  gratis.  Un 
petit  calvaire  (on  n’est  pas  surpris  de  le  voir  en  tête  de  ce 
livre  breton)  orne  le  début  de  la  méditation  de  Meschinot  : 

Après  beau  temps  vient  la  pluye  et  tempeste... 

Et  le  poème  se  termine  par  cette  belle  image  des  anges  qui 
soulèvent  l’énorme  calice  où  coule  le  précieux  sang.  Un  peu 
partout  nous  voyons  des  morceaux  de  bordures  de  livres 
d’Heures  avec  des  fleurs,  des  pâquerettes  et  des  oiseaux.  Au 
dernier  feuillet  enfin,  comme  pour  affirmer  la  double  origine 
de  l’inspiration  de  l’œuvre,  le  noble  écu  de  France  et  de 
Bretagne,  celui  de  la  reine  Anne.  Et  dans  l'édition  que  donna 


JEAN  MESCHINOT  ((  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


23l 


Étienne  Larcher1  en  1 4 9 4 ,  nous  retrouvons  encore  l'image 
du  Graal  sur  le  litre,  et,  en  deux  endroits,  la  représentation 
d’Adam  et  d’Ève  chassés  du  Paradis2. 

Quand  Meschinot  s’éteignit,  en  1 49 t ,  il  y  avait  longtemps 
qu’il  n’écrivait  plus.  Les  Lunettes  des  princes  ont  été  com¬ 
posées,  comme  on  l’a  dit,  entre  i458  et  i46i.  La  dernière 
pièce  historique  du  recueil  est  de  l'année  1 473 .  Il  semble  bien 
que  Meschinot  n'ait  rien  composé  postérieurement  à  cette 
date3.  Meschinot  n'écrivait  pas  parce  qu'il  était  de  plus  en 
plus  employé  à  la  cour  de  Bretagne  et  dans  la  maison  de 
Laval.  Enfin,  les  motifs  de  ses  plaintes  avaient  cessé  d’exister. 
Meschinot  n’était  plus  mélancolique.  Il  se  taisait  parce  qu’il 
était  heureux. 

Cependant,  trois  ballades  qui  n'ont  jamais  été  recueillies 
ailleurs,  et  que  nous  trouvons  seulement  dans  l’édition  des 
Lunettes  que  publia,  à  Nantes,  Étienne  Larcher,  en  1 4g4 , 
paraissent  être  de  la  vieillesse  de  Jean  Meschinot.  Ce  sont  de 
belles,  de  grandes  et  sentencieuses  ballades,  où  il  s’est  peint 
au  vif  mieux  que  dans  tout  portrait.  Car  Meschinot  était  un 
homme  sincère,  qui  n'a  jamais  parlé  que  pour  exprimer, 
d’une  façon  simple  et  fruste,  toute  sa  pensée.  Une  fois  de 
plus,  il  personnifiait  les  figures  symboliques  des  Vertus  : 


1.  Il  est  intéressant  de  rappeler  à  ce  propos  qu’Étienne  Larcher  paraît  avoir  été 
initié  à  l’imprimerie  par  son  frère,  Jean  Larcher,  dit  Dupré,  qui  publia  à  Paris  des  livres 
d’Heures  et  autres  dont  l’illustration  doit  être  rapprochée  des  éditions  nantaises 
(Georges  Lepreux,  Gallia  typographica,  t.  IV,  p.  2 35).  Jean  Dupré  a  publié  à  Paris 
une  édition  des  Lunettes  (Bibl.  de  Nantes,  incunable  i54). 

2.  Il  est  inutile  de  poursuivre  plus  avant  l’histoire  de  cette  illustration.  Dans  l’édi¬ 
tion  du  Petit  Laurens,  à  Paris,  datant  de  la  fin  du  quinzième  siècle  (Bibl.  Nat.,  Rés. 
Ye  280  ;  Bibl.  de  Nantes,  Inc.  98)  la  première  figure  :  Principes  persecuti  sunt  me 
gratis,  représente  une  crucifixion  et  le  portement  de  la  croix;  le  livre  se  termine  par 
la  figure  delà  Trinité  qu’adorent  les  anges  (C y  finist  les  lunettes  des  princes).  L’édition 
donnée  à  Paris  par  Philippe  Pigouchet,  en  i4g5,  est  illustrée,  au  verso  du  titre,  d’une 
belle  figure  de  la  Crucifixion  de  même  que  celle  de  Jean  Treperel,  en  i4pg  (Bibl.de 
Nantes,  inc.  99).  Plus  tard  l’intérêt  semble  se  déplacer.  C’est  la  figure  des  princes 
qui  chassent  à  l’oiseau, la  scène  du  clerc  moralisant  les  gens  du  conseil,  que  l’on  ren¬ 
contre  surtout. 

3.  M.  A.  de  La  Borderie  a  relevé  chez  Meschinot  des  allusions  inexistantes  à  la 
lutte  de  Landais  et  de  Chauvin,  ou  contre  les  Bretons  ajliés  à  la  France  (1487),  etc. 


232  HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Virginité,  Chasteté,  Continence, 

Font  assavoir  aux  dissoluz  humains 
Que,  s’ilz  ne  font  de  Luxure  abstinence, 

Qui  aujourd’huy  fait  grant  dommage  a  maintz, 

Dieu  y  mettra,  par  justice,  les  mains, 

Et  leur  fera  pugnilion  terrible  : 

Car  ce  péché,  très  puant  et  horrible, 

Luy  desplaist  plus  qu’on  ne  sçauroit  penser. 

Nous  deussons,  las!  puisqu’il  est  tant  nuysible 
Nostre  bref  temps  en  vertus  despenser. 

Il  proclamait  cette  égalité,  qui  est  à  la  base  de  tant  de  senti¬ 
ments  dans  la  province  de  Meschinot.  Car  cela  ne  sert  à  rien, 
la  <(  preeminence  »,  la  situation  d’empereur,  de  pape,  de  roi 
des  Romains,  si  l’on  n’a  ni  bonté,  ni  conscience  nette  : 

Telz  ont  grans  biens  qui  souvent  valent  moins 
Que  les  povres... 

Enfin,  tous  nous  devons  mourir  : 

Peres,  meres,  enfans,  cousins  germains, 

Ne  feront  pas  notre  cas  remissible  ! 

Et  la  prière  que  Meschinot  adressait  à  Dieu,  c’était  de  ne 
plus  l’offenser  davantage. 

Dans  une  autre  pièce,  il  s’adressait  aux  jeunes  filles  pour 
leur  instruction;  et  Meschinot  traçait  le  portrait  idéal,  plein 
d’intérêt,  des  «  filles  d’honneur  »  qu'il  a  pu  voir  dans  la 
maison  de  Bretagne  ou  dans  celle  de  Rohan  : 

Fuyez  plaisir  dont  la  fin  est  reprouche, 

Filles  d’honneur  ;  gardez-vous  nettement, 

Ayez  regart  rassis,  maintien  et  bouche 
Par  Chasteté  conduys  honnestement... 


Et  Meschinot  leur  demandait  encore  de  ne  pas  dormir  trop 
longuement,  d’adopter  de  dures  couches;  de  ne  pas  endurer 
les  hommes  qui  voudraient  leur  parler  d’ordures.  Car  leur 
vraie  beauté,  c’est  celle  de  leur  âme  ;  à  ces  jeunes  filles,  dure¬ 
ment  sans  doute,  Meschinot  rappelait  que  leurs  jours  étaient 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


PI.  xi 


Les  Lunettes  des  Princes 

Édition  île  N  unies,  1494 
(Bibl.  de  Chambéry) 


JEAN  MESCHINOT  «  LE  BANNI  DE  LIESSE  )) 


233 


courts.  Et,  peut-être,  Meschinot  parlait  à  ses  propres  filles. 
Car  l’envoi  de  cette  «  introduction  »  à  la  vie  curiale  semble 
bien  l’indiquer  : 

O  mes  filles,  ce  n’est  pas  nouveauté 
Que  je  desire  et  veulx  l’onnesteté 
De  toutes  vous,  et  souvent  y  a  cours  ; 

Vous  sçavez  bien  que  je  dy  vérité  : 

Pourvoyez  y,  car  voz  jours  seront  cours! 

Mais  oui,  on  le  savait  déjà  que  Meschinot  aimait  par-dessus 
tout  la  vérité  et  l’honnêteté!  Dans  une  autre  ballade  enfin, 
qui  paraît  bien  du  même  temps,  Meschinot  nous  disait  sa 
pensée  politique,  la  douleur  que  c’est  de  voir  le  feu  dans  sa 
propre  maison,  c’est-à-dire  la  guerre  fratricide.  Il  nous 
dépeint  cette  époque  de  foi,  où  les  habiles  osent,  où  les  pru¬ 
dents  redoutent,  où  le  peuple  prie,  en  termes  simples  et 
vigoureux  : 

L’une  des  grans  douleurs  de  soubz  la  lune, 

C’est  voir1  le  feu  en  sa  propre  maison; 

Mais  trop  plus  est  voir  2  la  guerre  commune 
En  ung  pays,  et  sans  nulle  achaison... 

Les  causes  des  malheurs  de  son  temps,  Meschinot  nous  les 
énumérera  : 

Jenne  conseil  et  celée  rancune, 

Propre  proufit  ont  fait  des  maulx  foeson... 

Il  dénonçait  aussi  les  hommes  malhonnêtes,  ceux  qui 
avaient  tout  perdu  par  leurs  faux  rapports.  Mais  il  avait  la 
sagesse  de  le  dire  :  N’accusons  cependant  personne ,  pas 
même  la  Fortune.  Les  plus  grandes  fautes,  c’est  nous  qui  les 
avons  commises  : 

Prince  des  cieulx,  cil  qui  confessera 
Ta  grant  valeur  plus  ne  t’offensera, 

Ne  ne  vouldra  jamais  guerre  esmouvoir; 

Mais  unyon  et  paix  compassera, 

Benoists  soient  ceulx  qui  en  feront  debvoir  ! 

Pas  plus  qu'il  n’a  fait  de  satire  contre  Louis  XI,  Meschinot 

i.  Voyer.  —  a.  Voyer. 


234  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

n’a  fait  d'allusions  vengeresses  à  la  lutte  de  la  Bretagne  et  de 
la  France.  C'était  un  bon  et  pieux  Breton,  un  dur  et  parfois 
un  fort  poète;  mais  il  était  moraliste  et  non  satiriste.  S’il  a 
combattu  avec  l’épée,  Meschinot  ne  l  a  pas  fait  avec  la  plume. 
Il  a  aimé  ses  princes  en  loyal  serviteur,  comme  le  bon  maître 
de  leur  hôtel  doit  le  faire.  On  ne  le  voit  pas  «  attaquant 
résolument  les  oppresseurs,  les  parjures,  les  traîtres,  défen¬ 
dant  jusqu’au  bout  la  patrie  bretonne  1  ».  11  aimait  trop  sa 
terre  de  Bretagne  pour  cela. 

Sa  patrie,  c’était  sa  foi,  la  maison  de  ses  princes.  11  a  aimé 
infiniment  à  moraliser,  à  raisonner  sur  l'homme  et  sa 
destinée.  Et  ceux  qui  Font  lu  ont  pris  visiblement  un  grand 
plaisir  à  tant  de  leçons  qui  nous  rebutent.  Bien  plus,  Meschi¬ 
not  a  toujours  prêché  la  concorde,  l’union;  il  a  maudit  la 
guerre,  en  bon  chrétien  qu'il  était.  11  a  aimé  la  F  rance  comme 
le  connétable  son  patron,  et  écrit  un  français  très  pur.  S’il  a 
gardé  le  silence,  après  1 ,  c’est  qu’il  n'avait  plus  rien  à 
exprimer  : 

Ceulx  qui  deussent  parler  sont  mutz, 

Les  loyaulx  sont  pour  sotz  tenus... 

Au  fait,  avait-il  quelque  chose  à  dire  au  temps  de  Fran¬ 
çois  II?  Etait-ce  le  moment  de  moraliser  devant  cette  cour, 
dévote  certes,  mais  si  différente  de  celle  que  Meschinot  avait 
connue?  Ses  sentiments  politiques  n’étaient-ils  pas  incer¬ 
tains2,  comme  ceux  d’une  grande  partie  de  la  noblesse  bre¬ 
tonne,  sinon  du  peuple  breton  ?  ETne  seule  fois,  la  France  qui 
parle  accusera  Louis  XI  ;  mais  c’est  tout  autant  pour  accuser 
la  guerre,  dénoncer  le  passage  de  gens  d’armes  qui  foulent 
le  pays.  Meschinot  aime  surtout  l'union  et  la  paix.  Son 
cœur  souffrira  des  divisions  qui  vont  se  faire  jour.  Il  a  servi 

i.  A.  de  La  Rorderie,  op.  cil.,  p.  118. 

a.  Pierre  Le  Raud  arrêtera  sa  chronique  à  l’année  i458  et  dira  dans  le  prologue 
adressé  à  Anne  de  Rretagne  qu’il  ne  parlera  pas  de  son  père  François,  «  ne  me  sem¬ 
blant  pas  estre  convenable  excripre  les  gestes  des  vivans  en  leur  temps  »  ( Histoire  de 
Bretagne,  Paris,  iô38).  Celte  raison  est  elle  plausible?  Tous  les  chroniqueurs  de  ce 
temps  sont  des  panégyristes  de  leur  patron  vivant. 


JEAN  MESCniNOT  <(  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


235 


les  ducs,  ennemis  des  Anglais;  le  connétable,  soldat  de  la 
France.  Et  voici  ses  princes,  encore  une  fois,  entre  les  mains 
de  l’ennemi  d’alors  ! 

Par  ailleurs,  Meschinot  est  très  occupé,  et  sans  doute 
préoccupé  aussi.  Que  dirait-il  à  François  II,  dans  cette  cour 
qui  s’amuse  *,  le  pauvre  écuyer  qui  venait  d’évoquer  les  ducs 
défunts  et  la  mort  P  Alors  retentissaient  les  chants  des  mé¬ 
nestrels,  les  mélodies  des  joueurs  de  doucemer,  les  accents 
des  trompettes;  et  les  dames  paraissaient  chargées  de  bijoux, 
dans  des  robes  de  velours  et  de  satin.  Alors  l’ancienne  maî¬ 
tresse  de  Charles  VII,  la  cousine  d’Agnès  Sorel,  Madame  de 
Villequier,  qui  a  passé  la  quarantaine  et  qui  règne  sur  le 
cœur  du  duc  François,  dispose  de  tout,  à  son  bon  plaisir. 
Conspirations,  intrigues,  alarmes,  trahisons  locales,  voilà  ce 
qu’il  aurait  noté  : 

Compains?  —  Ilau  —  Congnois  —  Qui  ?  —  La  court. 

Comment?  —  Voy  —  Quoy  ?  —  Ses  grans  abus. 

Qu’esse  en  effect?  —  Ung  bien  —  Quel  ?  —  Court. 

Qui  gouverne?  —  Flateurs —  Qui  plus? 

Traison  !  —  Et  Bonté  ?  —  En  refus  ! 

Puis  Meschinot  voit  Nantes  assiégée  par  les  Français,  la 
rude  bataille  de  Saint-Aubin-du-Cormier  (i486)  où,  dans  la 
lande,  ce  héros  et  ce  grand  chef  de  vingt-sept  ans,  Louis  de 
la  Trémoille,  fait  un  si  grand  carnage  de  Bretons.  Il  voit 
capituler  Saint-Malo;  la  mort  de  François  II,  malade,  affaibli 
par  les  plaisirs,  «  chargé  d’ennuy,  de  vieillesse  et  de  mélan¬ 
colie  »  et  que  l'on  conduit  reposer  au  couvent  des  Carmes. 

De  cette  petite  fille  qui  a  douze  ans  en  1489,  une  âme  forte 
et  un  grand  cœur,  de  cette  petite  Bretonne,  maigre,  menue 
et  boiteuse,  mais  dont  le  visage  arrondi,  aux  traits  forts,  aux 
yeux  vifs  et  clairs,  est  si  plaisant,  de  cette  enfant  fraîche  et 
rose,  docte  comme  pas  une,  sage  et  bien  disante,  Jean 

1.  Amour  sodale,  Amour  folle,  l’apostrophe  aux  jeunes  gens,  voilà  des  pièces  qui 
pouvaient  plaire  aux  jeunes  nobles  de  Bretagne. 


236 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Meschinot  va  devenir  le  grand  majordome,  son  «  principal 
maistre  d’hostel  ».  Il  respire  :  mais  il  est  vieux  (il  a  soixante- 
dix  ans)  et  affairé  auprès  de  ce  bouton  de  fleur  autour  duquel 
tournent  d’inquiétants  prétendants  :  ce  Maximilien,  aigle 
déplumé  déjà  ;  le  vieux  sire  d’Albret  ;  Rohan,  qui  n’est  qu’un 
jouvenceau  et  l’éclatant  soldat  qu’est  Charles  VIII,  ce  héros 
qui  deviendra  le  mari,  mais  qui  n'est  encore  qu’un  ennemi. 
Car  voici  Rennes  assiégée  «  et  la  fille  qui  estoit  dedans1  », 
quand  meurt  le  vieux  serviteur,  Jean  Meschinot. 

La  duchesse  Anne,  enfermée  dans  Rennes,  la  voilà  mainte¬ 
nant  Française,  quand  Molinet,  pour  son  archiduc,  fera  le 
serment  de  la  ramener  dans  les  Flandres  d’Espagne  et  de 
bourgogne.  Elle  arrive  en  France,  au  nez  de  l’Anglais,  par 
un  mariage  qui  est  aussi  un  enlèvement,  mais  où  les  spa¬ 
dassins  sont  des  soldats,  et  qui  viennent  de  taper  dur. 

Et  voici  Madame  Anne  couronnée  à  Saint-Denis;  elle 
entre  à  Notre-Dame  de  Paris,  sous  le  dais  où  les  C  et  les  A 
sont  entrelacés.  Et  Justice,  un  personnage  d’échafaud, 
récite  ces  vers  : 

Resjoy  toy,  bon  peuple,  soirs  et  mains, 

Car  il  est  temps  que  tu  ty  détermines, 

En  rendant  grâce  a  Dieu  et  a  ses  saints 
De  veoir  les  lys  accompagnés  d’ermynes... 

Au  fond,  elle  se  donne,  la  duchesse  Anne,  comme  se  sont 
donnés  tant  de  vaillants  soldats  bretons,  de  fiers  marins,  de 
connétables  loyaux  et  experts,  comme  tant  de  vertus  fran¬ 
çaises  qui  ont  lleuri  sur  ce  sol  aux  dures  assises.  Et  Meschinot, 
le  soldat  gentilhomme,  serviteur  de  la  duchesse,  était  bien 
un  type  d’homme  droit,  le  meilleur  Français  de  lettres  de  ce 
temps  depuis  maître  Alain.  Les  «  lys,  accompagnés  d’er¬ 
mynes  »,  nous  les  verrons  précisément  sur  l’édition  que 
donna  Etienne  Larcher,  à  «  Nantes  la  brette  »,  Fan  i4q3. 

Mais  quel  personnage  nous  parle  encore  au  dernier  feuillet 


i.  C’est  le  mot  de  Commynes. 


JEAN  MESCHINOT  <(  LE  BANNI  DE  LIESSE  » 


237 

des  Limettes  des  princes1,  dans  les  éditions  qui  suivirent 
l’édition  princeps?  Le  principal  acteur  de  cette  «  comédie» 
qu’est  l’histoire  littéraire  du  quinziéme  siècle  :  La  Mort. 

Et  la  pièce  est  vraiment  trop  typique  pour  ne  pas  être 
reproduite  dans  sa  disposition  même2: 


La  mort  parle  a  l’homme  [mondain]  3 


Ren  toy. 

Tu  le  sauras. 

Grevé  nature. 

Tu  en  mourras. 

Temprement. 

En  pourreture. 

Va  confesser, 

Car  je  ne  sçay  meilleur  trouver. 


A  qui  ? 

Et  qu’ay  je  fait  ? 
Qu’en  sera  il  ? 
Quant  ? 

C’est  chose  dure. 
Las  !  ou  yray  je? 
Conseil  il  me  fault. 


Tu  le  diras. 

Si  l’endure 
Tu  pardonras 
D’entente  pure . 

Sainte  Escripture. 

C’est  mon  conseil,  par  ce  prouver, 
Car  je  ne  sçay  meilleur  trouver. 


Se  j’ay  pechié 
Et  s’en  ay  peine  ? 
S’on  m’a  meffait  ? 
Dieu,  et  comment? 
Et  qui  dit  ce  ? 


La  foy  tiendras 
Tu  dis  droicture 
Tu  le  rendras 
Tu  en  feras 
Aux  pouvres 
Leur  nourreture. 

La  pasture 

Que  prebstre  scet  sacrer, 

Car  je  ne  sçay  meilleur  trouver. 


Je  me  rens  donc. 
Ce  feray  mon. 

Se  j’ay  l’autruy  ? 

Se  j’ay  avoir  ? 

A  qui? 

Quoy  ? 

Que  mangeray  je? 
Quelle  ? 


1.  J’ai  liré  cette  pièce  de  l’édition  parisienne  de  Philippe  Pigouchet,  1 4 9 5  (Bibl. 
Nat.,  Ye  i3i3).  O11  la  trouve  à  cette  place  dansle  ms.  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  a43i4. 

a.  J’ai  suivi  le  texte  et  la  disposition  du  ms.fr.  a43i4.  La  disposition  est  sensible¬ 
ment  la  même  dans  l’édition  de  Pigouchet.  —  3.  I  je  corrige  humain. 


238 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 
Prince 

Que  veulz  lu  ?  Je  vous  jure 

Quoy  ?  Que  je  croy 

La  vierge  pure 

Que  Dieu  créa  pour  nous  sauver, 

Car  je  ne  sçav  meilleur  trouver. 


Explicit. 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


Signature  autographe  de  Henri  Bande 


MAITRE  HENRI  BAUDE 

ÉLU  DES  FINANCES  ET  POÈTE 


Un  petit  poète,  certes,  mais  dans  la  meilleure  tradition 
française,  et  qui,  sur  la  fin  de  ce  quinzième  siècle  pédant,  au 
milieu  du  chœur,  aussi  ennuyeux  que  magnifique,  des  orateurs 
de  la  maison  de  Bourgogne,  fait  entendre  une  voix  simple 
et  âpre  où  l'on  reconnaît,  tout  de  suite,  comme  un  écho  de 
celle  de  Villon.  C’est  celle,  au  demeurant,  d'un  basochien, 
d’un  petitofficier  de  finances  qui  sait  les  profits  et  les  risques 
du  métier  (ces  derniers  infiniment  plus  importants  que  les 
bénéfices  dans  les  rangs  subalternes  de  la  carrière  adminis¬ 
trative),  qui  a  réfléchi  sur  les  institutions  et  la  valeur  des 
hommes,  qui  en  sait  le  bien  et  le  mal.  Tout  lui  est  familier 
dans  ce  domaine.  Aussi  passionné  que  clairvoyant,  sachant 
prendre  une  responsabilité  et  un  parti,  de  la  société  qui  liante 
le  Palais,  des  juges  et  du  monde  qu’il  coudoie,  Baude  fera, 
sur  le  vif,  une  caricature,  nouvelle,  sous  cette  forme,  dans 
la  littérature.  Et  comme  il  a  le  don  delà  vie  et  du  mouvement, 
le  sentiment  de  la  parole  et  du  dialogue,  il  continue  natu¬ 
rellement,  au  Palais,  la  tradition  de  la  farce  qu’il  portera, 
dans  ses  moralités,  sur  la  table  de  marbre.  Baude  est  le  poète 
des  mules  et  des  ânes  qui  piétinent  rue  de  la  Barillerie,  aux 
portes  du  Palais,  des  sacs  à  procès  suspendus  par  milliers 
dans  les  salles  obscures  de  la  j  ustice,  qu’il  nommera  «  Madame  » 
et  qu’il  comparera  à  une  vieille  femme,  dormant  trop  souvent. 

«  Mon  avocat  au  bras  tendu...  »,  ce  simple  huitain,  c’est 


240 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


déjà  le  trait  simplifié  et  rapide  qui  évoque,  pour  nous,  le 
coup  de  crayon  de  Daumier. 


* 

*  * 

Avec  Baude,  il  nous  faut  connaître  un  monde  nouveau, 
celui  des  clercs  de  finances  que  Villon  fréquenta  en  sa  jeunesse. 
Petit  cercle  fermé,  fier  et  turbulent,  que  forment  les  fils  de 
famille  dont  les  pères  ont  tant  peiné  au  Trésor,  à  la  Chambre 
des  Comptes,  pour  rétablir  les  finances  royales,  ruinées  après 
la  guerre  sans  fin,  et  qui  ont  mis  de  l’ordre,  de  l’équité,  de 
l’équilibre  dans  les  recettes  et  les  dépenses  du  roi.  Qui  le 
reconnaîtrait,  le  roi  gueux  du  temps  de  Jeanne  d’ Arc,  l’homme 
le  plus  pauvre  et  le  plus  timide  de  son  royaume,  dans  le  prince 
qui  a  restauré  son  autorité,  conquis  son  héritage,  qui  observe 
un  train  vraiment  royal,  se  montre  réglé,  libéral,  ponctuel  ? 
Tant  il  est  vrai  que  le  «  faultc  d’argent  »  est  ce  qui  change  le 
plus  l’allure  et  la  mentalité  d'un  homme,  celle  d’un  Charles  Vil 
comme  celle  d’un  Villon. 

Une  miniature,  charmante,  nous  représente  des  clercs  et  des 
officiers  de  finances  au  temps  de  Baude1.  On  voit  dans  la  salle, 
tendue  d’un  tapis  fleurdelisé,  l’élu,  ou  le  juge  des  finances, 
serré  dans  sa  robe  longue  où  pend  une  bourse;  il  est  assis  sur 
une  grande  chaire  de  bois  et  il  tient  un  rôle.  Son  visage, 
enchaperonné,  est  tourné  vers  le  sergent  ou  le  commis  qui  lui 
présente,  le  bonnet  à  la  main  et  le  genou  plié,  un  sac  d’argent, 
précédant  le  messager  qui  porte  sur  ses  épaules  la  lourde 
mallette  ferrée,  pleine  d’écus.  Le  juge  est  entouré  de  gracieux 
jeunes  gens,  vêtus  à  la  mode  nouvelle,  avec  des  plumes 
légères  à  leur  chapeau.  Dans  l’encadrement  d’une  baie  cintrée 
se  dresse  le  comptoir  du  changeur  où  deux  jeunes  fils,  à  figure 
de  jouvencelle,  coiffés  d’un  bonnet  d’où  s’échappent  les  boucles 
de  leurs  longs  cheveux,  comptent  sur  la  table  des  rouleaux 

i.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  9608  (Pierre  Champion,  François  Villon,  sa  vie  et  son  temps. 
Paris,  1913,  t.  I,  pl .  x). 


MAITRE  HENRI  BARDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  24 1 

de  monnaies  et  vérifient  les  inscriptions  portées  au  grand 
livre.  Mais  ces  beaux  enfants  semblent  mieux  faits  pour 
chanter  des  chansons  d'amour,  le  soir,  dans  les  rues,  écrire 
des  vers  pour  les  belles  dames  que  l’on  rencontre  dans  les 
églises  ou  que  l’on  entrevoit  dans  le  cadre  boisé  des  fenêtres 
de  leur  demeure.  Ce  sont  les  gracieux  galants  qui  se  donnent 
l’apparence  et  l’attitude  de  jeunes  nobles,  leurs  pères  s'étant 
enrichis.  Dans  ce  petit  monde  de  la  Justice  des  Aides  et  du 
Trésor,  comme  on  imite,  dans  le  costume,  l’allure  des  nobles, 
on  en  adopte  le  ton.  Les  clercs  de  finances  écrivent  des  vers 
amoureux  et  larmoyants  sur  les  registres  des  comptes  et  des 
actes  de  la  Chancellerie.  Ils  parodient  la  forme  des  actes  réels 
qu'ils  transcrivent.  Ils  font  de  l'esprit,  selon  leurs  moyens  et 
leurs  loisirs. 

*  * 

Un  de  ces  jeunes  hommes,  tel  pouvait  être  maître  Henri 
Baude  lorsqu'il  fut  nommé  par  le  roi  Charles  VII  élu  «  ou 
bas  païs  du  Limosin  »,  le  3i  octobre  i45SL  Comme  c’était 
là  une  charge  assez  considérable  pour  un  jeune  homme,  il  y 
a  lieu  de  croire  qu  elle  lui  échut  en  récompense  d'une  activité 
reconnue. 

Maître  Henri  Baude  était  né  à  Moulins2,  vers  i43o  à  ce 
que  l’on  croit.  Car  il  y  a  lieu  de  penser  qu'il  pouvait  avoir 
sensiblement  le  même  âge  que  Louis  XL  En  effet,  il  fut  de 
ceux  qui  suivirent  le  dauphin  quand  ce  dernier  quitta  la 
cour  de  son  père.  Cela  résulte  très  clairement  de  la  préface 
allégorique  de  l’Éloge  de  Charles  VII3  dans  laquelle  Baude4, 
jouant  sur  son  nom  donné  à  la  précieuse  race  des  grands 
chiens  courants,  se  représente  suivant  d’abord  la  trace  d’un 

1.  Jules  Quicherat,  Les  Vers  de  Maître  Henri  Baude,  poète  du  quinzième  siècle, 
recueillis  et  publiés  avec  les  actes  qui  concernent  sa  vie.  Paris,  i856,  iio-iii.  J’ai  relu 
sur  les  mss.  les  textes  que  je  cite. 

2.  Au  fia  cueur...  de  tout  Bourbonnois  (J.  Quicherat,  Les  Vers...,  p.  3,  69). 

3.  Vallet  de  Viriville,  Nouvelles  recherches  sur  Henri  Baude,  poète  et  prosateur  du 
quinzième  siècle...  Paris,  i853,  p.  4,  5.  —  4.  Suivant  M.  Antoine  Thomas,  ce  nom 
serait  la  forme  féminine  du  qualificatif  bauld. 


II.  —  16 


•242 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\e  SIECLE 


grand  cerf  ailé,  signé  de  quarante  cors  (entendez  le  roi 
Charles  VII,  né  en  i4o3,  alors  âgé  de  quarante  ans,  et  dont  la 
devise  était  celle  du  cerf-volant),  puis  s’en  écartant  pour 
courir  derrière  un  jeune  b  roquait,  signé  de  vingt  cors  (et, 
dans  ce  jeune  cerf,  il  est  facile  de  reconnaître  le  dauphin 
Louis,  né  en  i/i23,  âgé  de  vingt  ans).  Une  belle  miniature 
illustre  cette  scène  de  vénerie1;  pour  lever  tous  les  doutes, 
elle  porte  comme  légende  :  Figure  cle  la  Praguerie,  nom  qui 
désigna  précisément  la  révolte  des  princes2. 

Longtemps  Bande  avait  suivi  le  broquart,  jusqu’au  cœur 
des  «  grandes  montagnes  »  et  des  «  pays  sauvages  »  (Dau¬ 
phiné);  et  de  là,  au  gré  du  vent,  il  avait  passé  la  «  forest 
charbonnière  »  (c’est-à-dire  celle  des  Ardennes  et  de  Bra¬ 
bant).  Circonstances  qui  ne  peuvent  s’expliquer  que  par  une 
familiarité  résultant  d’une  égalité  d’âge,  d'une  familiarité 
comme  domestique  avec  le  dauphin  fugitif.  Mais  le  jeune 
Baude  ne  tarda  pas  à  réfléchir  sur  les  conséquences  de  son 
acte.  Il  reconnut  qu'il  s’était  trompé,  qu’il  avait  pris  le  bro¬ 
quart  pour  le  cerf.  Baude  reprit  donc  sa  première  piste,  battit 
divers  buissons  et  bocages,  rejoignit  le  grand  cerf  dans  le 
beau  manoir  situé  près  d’un  marais,  où  il  faut  peut-être 
reconnaître  Mehun-sur-Yèvre3.  Quoi  qu  il  en  soit,  Baude 
avait  fait  retour  vers  le  roi  Charles  4  11  en  1 4 o 8 ;  et  la  nomina¬ 
tion  d  élu  au  bas  pays  Limousin  pouvait  bien  etre  la  récom¬ 
pense  de  la  «  loyaulté,  preudhommie  et  bonne  diligence,  et 
aussi  en  faveur  de  plusieurs  bons  et  agréables  services  qu'il 
nous  a  faiz  par  ci-devant  en  la  compagnie  d'aucuns  noz 
officiers  estans  autour  de  nous  et  en  nostre  service4  ».  Ainsi 
s’exprimait  la  lettre  du  roi  Charles  VII,  dans  laquelle  il  est 
peut-être  permis  de  voir  un  peu  plus  que  des  clauses  de  style. 

Cette  charge  d'élu  ne  devait  pas  être  une  sinécure  pour 

i.  Bibl.  Nat.,  ms.lat.  Caa2c,  fol,  36r0. 

a.  A  proprement  parler,  c’est  la  prise  d’armes  de  i44o.  Mais  toute  révolte  était 
dite  Praguerie. 

3.  «  Buisson  et  nativité  dudit  cerf  ».  L’auteur  a  oublié  que  Charles  VII  était  né  à 
Paris  à  l’iiôtel  Saint-Pol.  —  4.  J-  Quicherat,  Les  Vers...,  p.  ni. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  243 

notre  homme,  comme  on  l'a  cru1.  L’office  était  nouveau, 
les  élus  ayant  été  créés  en  1 4 •  »  i  par  le  roi  pour  asseoir  l  'assiette 
et  la  répartition  des  impôts  de  guerre,  fixés  strictement  pour 
l'entretien  des  quinze  cents  lances  et  des  huit  mille  francs- 
archers  qui  formaient  toute  l'armée  régulière2;  et  ils  avaient, 
en  outre,  à  juger  les  réclamations  des  imposés  contre  le 
Trésor  et  celles  du  Trésor  contre  les  imposés.  Ainsi,  par  la 
création  des  élus,  la  royauté  avait  porté  un  coup  droit  à  l'au¬ 
torité  des  Etats  provinciaux  qui  ne  manquaient  pas  «  de 
mettre  sus  plusieurs  deniers  a  leur  prouffit  et  a  la  charge  du 
peuple  Mais  les  élus,  qui  n’avaient  que  des  gages  fort 
modérés,  avaient  à  lutter  contre  les  Etats  qui  les  surveillaient 
de  très  près  et  qui  les  détestaient3.  On  les  trouvait  toujours 
par  voies  et  par  chemins,  comme  les  officiers  qui  lèvent  les 
impôts  dans  les  colonies.  Très  souvent  en  tournée,  à  cheval, 
ils  portaient  des  bottes  sous  leurs  robes,  comme  certains 
maîtres  des  requêtes  de  ce  temps.  Ainsi  nous  rencontrons 
Henri  Baude  à  Tulle,  où  il  signait  avec  son  collègue,  Jean  de 
Gremont,  l'assiette  de  6.884  L,  en  remplacement  de  la 
portion  d’aide  du  Bas-Limousin  pour  l’année  1 408- 1 45g .  Et 
la  signature  qu'il  donna  à  cette  occasion  est  simple,  franche, 
claire,  d’une  écriture  un  peu  carrée,  à  la  ressemblance  du 
caractère  de  l’homme4. 

Nous  citerons  un  trait  de  son  énergie,  du  sentiment  qu’il 
avait  de  ses  responsabilités.  Vers  i46a,  au  cours  d'une  de  ses 
randonnées  administratives,  maître  Henri  Baude  était  de 
passage  à  Aix,  aujourd’hui  commune  du  canton  d’Eygu- 
rande,  dans  la  Corrèze.  Il  apprend  qu'un  certain  Etienne 
Paston  et  Pierre  de  Boffignac  sont  les  auteurs  d’exactions 
commises  dans  les  environs.  Notre  homme  n’hésite  pas  à 

1.  J.  Quicherat,  Les  Vers...,  p.  5. 

2.  Vallet  de  Viriville,  Nouvelles  recherches...,  p.  io. 

3.  Surtout  ceci,  cf.  Antoine  Thomas,  H.  Baude  devant  la  Cour  des  Aides,  dans  la 
Romania,  t.  XXXVI,  1907,  p.  65-66. 

4.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  23  go3,fol.  72ro,  recueil  d’impositions  de  tailles  en  Limousin 
signalé  par  M.  Antoine  Thomas. 


244 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


prendre  sur  lui  de  les  faire  arrêter  et  à  jeter  dans  les  prisons 
du  seigneur  d’Aix,  Guillaume  de  Pagnac,  chevalier.  Ainsi 
Pierre  de  Roffignac,  qui  n’était  pas  sans  influence  et  qui 
appartenait  à  une  famille  noble  du  pays,  fut  enferré  par  les 
mains  avec  de  petites  manicles  reliées  à  une  pièce  de  bois  ; 
puis  il  porta  des  fers  aux  pieds,  jusqu’à  sa  délivrance  par  le 
juge  des  élus1.  II  saura  se  venger. 


*  * 

Et  maître  Henri  Bande  allait  apprendre  qu’il  est  bien 
difficile  d'administrer  les  deniers  publics  sans  être  à  l’abri  de 
tout  soupçon.  Déjà  son  prédécesseur  dans  Poflice  d’élu, 
Jacques  de  La  Chambre,  avait  dû  résigner  son  office  à  la 
suite  d  une  condamnation  de  la  Chambre  dés  Comptes  pour 
concussion.  La  même  infortune  devait  arriver  à  Baude  dans 
le  même  emploi. 

Au  temps  du  roi  Charles  VII,  au  témoignage  de  Baude, 
les  petits  officiers  étaient  nommés  suivant  un  rôle  que  le  roi 
lui-même  vérifiait2.  Ces  offices  ne  pouvaient  être  acquis  que 
par  des  gens  idoines,  à  un  prix  raisonnable  et  taxé.  Ainsi, 
l'office  d’élu  valait  de  3oo  à  4oo  écus  au  plus.  C'était  juste  de 
quoi  vivre  sur  les  gages  «  pour  ce  qu’on  faisoit  garder 
la  raison  a  ce  qu'ilz  ne  feissent  aucunes  exactions  »  : 
par  contre,  les  élus  demeuraient  assurés  du  lendemain  et 
jouissaient  de  situations  stables.  Mais  ils  avaient  à  compter 
avec  les  Etats  provinciaux  qui  surveillaient  très  jalousement, 
on  l'a  vu,  leurs  faits  et  gestes.  Ce  sont  eux  qui  dénoncèrent 
Henri  Baude  au  conseil  du  roi.  Emprisonné  pendant  qua¬ 
torze  mois,  Baude  vit  finalement  son  innocence  reconnue;  et 
quelques-uns  de  ses  accusateurs  furent  condamnés  comme 
faux  témoins.  Car  Baude  avait  été  relaxé  avec  la  faculté  de 
poursuivre  ceux  qui  l'avaient  fait  jeter  en  prison. 

1.  Antoine  Thomas,  H.  Baude  devant  la  Cour  des  Aides,  p.  65-66. 

2.  Vallet  de  Viri ville.  Nouvelles  recherches...,  p.  9. 


MAITRE  HENRI  BALDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  2^0 

Nous  ne  savons  pas  à  quelle  date  se  place  cette  première 
intervention  de  la  justice  dans  la  vie  de  notre  homme  de 
loi  :  nous  ne  connaissons  guère,  en  effet,  cette  première 
affaire  que  par  un  résumé  qu'en  donna  un  avocat  au  Parle¬ 
ment,  maître  Bataille,  dans  une  plaidoirie  qu'il  prononça  le 
19  août  1467  en  faveur  de  Henri  Baude  mis  en  cause  devant 
la  Cour  des  Aides  cette  fois.  Des  informations  sont  alors  faites 
contre  les  élus  du  Bas-Limousin  et  leurs  subordonnés  ;  ils 
doivent  comparaître  en  personne  et  produire  tous  les  docu¬ 
ments  de  leur  administration  pendant  les  six  dernières 
années  :  papiers,  registres,  mandements  ;  les  commissions  par 
lesquelles  ils  avaient  imposé  les  tailles  ou  leur  équivalent  L 
On  les  rappelle  à  l'observation  des  ordonnances  royales  rela¬ 
tives  à  l'assiette  de  l’impôt,  à  la  résidence  dans  les  villes  du 
bas  pays  Limousin  pour  l’exercice  de  leur  office,  à  la  convo¬ 
cation  des  gens  des  bonnes  villes  au  moment  où  se  faisaient 
les  opérations  de  l'assiette,  «  afin  qu'ils  puissent  remontrer 
leurs  charges  et  pauvreté  »,  etc.1 2.  L’affaire  fut  plaidée  le 
19  août  1467  3. 

Comme  c’était  l'usage,  le  procureur  du  roi,  4  iole,  ne 
manqua  pas  de  développer  avec  véhémence  que  les  commis 
de  Baude  pratiquaient  l’extorsion,  et  qu'ils  prélevaient  des 
commissions  arbitraires  sur  leurs  opérations.  En  ce  qui  con¬ 
cernait  Henri  Baude,  il  était  accusé  :  i°  d'avoir  refusé  de  com¬ 
muniquer  aux  contribuables  le  mandement  du  roi  en  vertu 
duquel  il  établissait  la  taille;  2°  d’avoir  établi  l'assiette  dans 
la  campagne  d'une  manière  irrégulière  ;  3°  d’avoir  favorisé 
dans  sa  répartition  certaines  localités,  notamment  Tulle  et 
Brive;  4°  d'avoir  laissé  son  clerc  prendre  des  sommes  exagé¬ 
rées  et  arbitraires  pour  délivrer  certaines  pièces,  en  particu- 

1.  M.  J.  Plantadis,  dans  le  Lemouzi,  mai  1907,  n°  1 3 3 ,  p.  10S-109,  a  signalé  que, 
dans  le  parler  de  Tulle,  eslut  est  synonyme  d’individu  dissipé,  turbulent,  malfaisant 
même  (?) 

2.  Citation  devant  la  Cour  des  Aides  (Arc h .  Nat.,Zla68,  24  avril  1467)  p.  p.Ant. 
Thomas,  op.  cil.,  p.  68-69. 

3.  Arch.  Nat.,  Zia2Ô,  document  p.  p.  Ant.  Thomas,  op.  cil.,  p.  70-74. 


a46 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


lier  les  commissions  de  francs-archers;  5°  d'avoir  imposé,  en 
sus  de  1  impôt  royal,  des  frais  excessifs;  6°  d’avoir  accepté  des 
muids  de  vin  et  de  l’argent  de  la  part  des  gens  de  Turenneet 
de  Donzenac...  Maison  voit  surtout  que  l'avocat  du  roi  accu¬ 
sait  Baude  d  agir  à  sa  tête,  sans  consulter  les  gens  du  pays. 
Il  demandait  pour  lui  une  amende  de  i.ooo  1.,  qu'il  fût  privé 
de  son  office  et  condamné  à  rembourser  au  roi  le  quadruple 
des  sommes  extorquées. 

11  semble  bien,  et  maître  Bataille,  avocat  de  Baude,  s’efforça 
de  le  démontrer,  que  ces  accusations  étaient,  sinon  tout  à 
fait  gratuites,  du  moins  fort  exagérées;  qu  elles  provenaient 
de  la  haine  que  les  États  provinciaux  nourrissaient  envers 
les  élus,  agents  du  roi;  qu’il  n'y  avait  là  que  des  vices  de 
forme  ou  des  pratiques  excusables  dans  les  mœurs  adminis¬ 
tratives  du  temps.  On  voit  du  moins  que  le  commis  de 
Baude  fut  absous  dans  1  audience  du  20  août  1467.  L  affaire 
fut  ajournée  :  mais  le  5  août  1 4 68,  Henri  Baude  futcondamné 
par  la  Cour  des  Aides  à  800  I.  p.  d’amende  envers  le  roi  ;  il  fut 
privé  de  son  office  d’élu  et  astreint  à  la  prison  jusqu’au  paie¬ 
ment  de  1  amende  et  des  frais  de  justice.  Et  d’autres  condam¬ 
nations  rigoureuses  s'abattirent  sur  ses  commis. 

Maître  Henri  Baude  était-il  coupable?  Fut-il  victime  de  la 
vengeance  des  États,  de  ses  «  haineux  »,  Pierre  de  Boffignac, 
Bocal,  le  syndic?  Devait-il  expier  l'attitude  énergique  qu'il 
avait  prise  en  faisant  arrêter  Boffignac  ?  Il  serait  téméraire 
de  l’affirmer  absolument  puisque  nous  n’avons  pas  les  pièces 
du  procès.  Dans  tous  les  cas,  le  jugement  rendu  par  la  Cour 
des  Aides  fut  exécuté  sans  pitié.  Henri  Baude  vit  ses  biens 
saisis  et  mis  en  décret,  n’ayant  pu  ou  voulu  payer.  Le  27  fé¬ 
vrier,  sa  femme  Anne  fil  opposition  aux  criées,  à  cause  de  sa 
dot  et  de  son  douaire;  mais  la  justice  passa  outre.  L’héritage 
d’Henri  Baude  fut  mis  à  prix  pour  100  1.  t.  Il  n'y  eut  comme 
surenchérisseur  que  maître  Jean  Compains,  conseiller  géné¬ 
ral  des  Aides,  qui  se  les  vit  adjuger  pour  110  I.  C’était  loin 
du  compte  total  de  l'amende  et  des  frais  de  justice  !  11  y  a 


MAITRE  HENRI  BARDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  2^- 

donc  lieu  de  croire  que  maître  Henri  Baude  dut  de  nouveau 
tenir  prison1. 

* 

*  * 

Ce  fut  une  autre  affaire  qui  amena  Henri  Baude  devant  le 
Parlement  de  Paris2. 

Entre  le  8  et  le  9  mai  i486,  le  poète  avait  été  arrêté  pour 
avoir  composé  une  «  briefve  moralité  »  jouée  à  Paris  sur  la 
table  de  marbre,  dans  la  grande  salle  du  Palais. 

C’est  le  moment  d’évoquer  ce  coin  de  Paris,  qui  devait  être 
si  familier  à  maître  Henri  Baude,  et  qui  était  le  paradis  de  la 
Basoche. 

Le  Palais,  ce  n'était  plus  l’ancienne  demeure  de  nos  rois, 
mais  déjà,  par  excellence,  le  siège  de  la  justice  en  appel  et  de 
l’administration  centrale  des  finances.  Le  Palais,  autant  dire 
le  <(  temple  royal  »  de  dame  Justice, 

Seigneurial  theatre  historial, 

que  la  foule  des  plaideurs  assiège,  où  l’on  voit  tant  de  par¬ 
quets,  de  bancs,  d’écritoires,  de  guichets,  de  poutres  dorées  : 

Poches  et  sacz,  lettres,  pacquets 

Trousseaulx... 

Et  tout  un  monde,  qu’André  de  la  Vigne  a  décrit  d’une  façon 
pleine  de  verve  cocasse  dans  ses  «  Complaintes  et  epitaphes 
du  roy  de  la  Bazoche  »,  hante  ce  palais  :  clercs,  mercières  et 
boursières  galantes,  libraires,  orfèvres,  farceurs,  pauvres 
solliciteurs,  valets  et  pages  errants3... 

C'est  rue  de  la  Barillerie,  à  l’entrée  des  deux  portes  à  tou¬ 
relles,  que  se  tenaient  les  pages  et  les  serviteurs  des  présidents, 
des  conseillers  et  autres  officiers  de  la  Cour  qui  attendaient 
leur  maître  en  tenant  les  mules  à  la  bride  :  compagnons  un 
peu  étourdis  et  terribles,  qui  tirent  parfois  la  dague  ou  le 

1.  Tous  ces  documents  ont  été  publiés  par  M.  Antoine  Thomas,  op.  cil.,  p.  75-77. 

2.  J.  Quicherat,  op.  ch.,  p.  8,  n3-irg. 

3.  Adolphe  Fabre,  Études  historiques  sur  les  clercs  de  la  Basoche,  i856,  p.  35o-352. 


248 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


couteau,  coupent  les  brides,  enlèvent  les  housses  et  les  étriers 
des  mules  porteuses  de  registres'. 

Baude  a  dû  beaucoup  regarder  ces  mules  parlementaires. 
Car  il  imagina  un  jour  (vers  1 465)1  2  que  l’une  d'elles  écrivit 
son  testament.  Et  maître  Henri  Baude  s’v  inscrivit  au  nombre 
de  ses  légataires. 

Elle  était  bien  vieille  alors,  la  pauvre  mule,  car  maître  Bené 
de  Bouligny,  trésorier  de  France  (mort  vers  1 445),  général  de 
France,  comme  on  disait  alors  suivant  le  style,  un  homme 
puissamment  riche,  qui  fut  banquier  du  roi  dans  ses  tribu¬ 
lations  et  celui  du  royaume3,  l’avait  jadis  ramenée  d’Espagne 
et  s’en  était  servi  longtemps.  Puis  Bené  de  Bouligny  l’avait 
donnée  au  seigneur  de  Traisnel,  c’est-à-dire  à  Jouvenel  des 
Ursins  qui  fut  chancelier  de  Charles  VII  et  de  Louis  XI.  Mais, 
comme  la  pauvre  bête  était  tombée  malade,  Jouvenel  l’avait 
abandonnée;  et  elle  arriva  aux  mains  de  Jean  Dauvet  qui 
n’était  que  président  au  Parlement  de  Paris.  Or,  ce  dernier, 
la  trouvant  trop  vieille,  ordonna  à  son  page  de  la  bailler  à 
Alain  Delacroix,  simple  greffier...  Grandeur  et  décadence 
d’une  mule  d’Espagne  qui  s’exprimait  ainsi  : 

Je  l’ay  porté  avecques  maint  registre, 

Or  est  il  mort  et  mon  poil  est  tout  gris. 

Barbeau  me  tient,  je  ne  sçay  a  quel  titre, 

Pour  quoy,  comment,  la  raison  ne  le  pris. 

Soustenu  l’ay  puis  qu’a  porter  le  pris; 

Et  sans  cesser  il  m’a  tousjours  foullée, 

Et  tellement  a  de  picquer  apris 

Que,  ventre  et  doz,  je  suis  toute  escorchée. 

J’ay  demeuré,  tant  que  suis  vieille,  éthique, 

Sans  riens  gaigner  et  ay  perdu  mon  temps, 

Tout  mon  vivant  avec  gens  de  pratique, 

Povre  et  foible  de  tous  membres  me  sens; 

1.  Pierre  Champion,  François  Villon,  t.  I,  p.  •248,  s>4ç>,  25o-a53. 

2.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  4  (l’année  où  chacun  tendait  à  son  profit). 

3.  Arch.  Nat.,  Xla  83  io,  fol.  5oTO,  22  mai  1467.  (Procès  entre  Catherine  et  Mar¬ 
guerite  de  Fumechon,  exécutrices  de  demoiselle  Marguerite  Thouroulde,  veuve  de 
Regnier  de  Bouligny,  et  Bavant  le  Danois.) 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 


PI.  XIII 


Le  chien  Baude  courant  après  le  jeune  broquard  (Le  dauphin  Louis) 

l6ibl.  Nat.,  ms.  lat.  6222“,  fol.  36  r°i 


MAITRE  HENRI  BAL  DE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  249 

Et,  qui  pys  est,  on  m'a  lymé  les  dens 

(Dont  j’ay  souffert,  pour  bien  faire,  grant  mal) 

Par  cautelle  (de  bon  cueur  m’en  repens) 

A  Orléans  des  mains  d’un  mareschal  ! 

Mélancoliquement,  la  vieille  mule  se  rappelait  ses  jours 
de  misère,  ses  maigres  rations  de  foin  dans  la  journée, 
l'avoine  prise  sur  les  champs  quand  son  maître  faisait 
quelque  enquête  sur  le  plat  pays;  car  elle  avait  jeûné  souvent 
et  mangé  des  bourrées  dans  son  râtelier.  Parodiant,  comme 
Villon  l'avait  fait,  la  forme  réelle  des  testaments,  la  vieille 
mule  défaillante  commençait  à  faire  des  legs  : 

Mon  carps,  premier,  qui  jadis  fut  si  beaulx, 

Entièrement,  sans  riens  en  retenir, 

Veut  estre  mis  au  ventre  des  corbeaulx, 

Car  je  n’ay  pas  vouloir  de  revenir. 

Si  mes  os  peuent  en  quelque  riens  servir, 

Qui  veult,  les  ait,  quant  ilz  seront  curé  ! 

Barbeau  aura,  s’il  y  peult  advenir, 

Ma  belle  voix,  et  mon  chant,  son  curé. 

Pourchasser  les  mouches,  Barbeau  héritait  aussi  la  queue  de 
la  mule  ;  et,  de  sa  langue,  il  lui  était  loisible  de  faire  un  «  trai- 
neau  »,  c'est-à-dire  une  corne  pour  mettre  ses  pantoufles.  Le 
Bailly,  qui  avait  de  petites  oreilles,  ou  qui  n’en  avait  pas  du 
tout,  héritera  les  siennes.  Trois  grands  chiens  mâtins  des 
boucheries  de  Saint-Germain-des-Prés  étaient  désignés 
comme  exécuteurs  et  «  curateurs  »  de  ses  os: 

Car  tous  mes  biens  seront  mis  en  leur  main. 

Et,  comme  il  convient,  à  l’heure  redoutable  de  la  mort,  la 
pauvre  bête  demandait  pardon  à  Barbeau,  s’accusait  d’avoir 
souvent  murmuré  contre  lui  : 

Collette  aura,  je  le  veux  ma  cropiere  : 

Propre  luv  est,  elle  porte  en  avant. 

Et  du  surplus  de  mon  habillement 

J’ay  ordonné,  point  ne  veulx  qu’on  le  celle, 

Baude  l’aura,  qui  dit  par  son  serment, 

Qu’il  ne  pourroit  plus  chevaucher  sans  selle. 


2ÔO  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 

Puis  la  pièce  est  datée,  comme  tout  bon  acte  authentique  : 

Donné  ou  mois  qu’on  tue  les  pourceaulx, 

L’an  que  chascun  a  son  proufît  tendoit. 

Que  pour  argent  on  avoit  des  chappeaulx, 

Et  que  le  vin  partout  cher  on  vendoit... 

Ce  que  nous  devons  entendre  de  la  Noël  de  l'année  i465, 
où  la  vie  fut  chère  et  où  les  seigneurs  firent  la  guerre  du 
Bien  Publ  ic. 

Il  reste  à  nous  demander  [quel  était  ce  Barbeau,  témoin  de 
l’acte  de  sa  vieille  mule,  qui  «vivait  de  cris  et  se  nourrissait 
de  plumes  »,  hantant  les  environs  de  la  table  de  marbre  : 

Entre  ung  vieil  cerf  et  une  grant  lisarde, 

Entre  trois  cours  et  dessoubz  deux  grans  roys, 

Au  coing  d’un  gourt  que  le  quint  rov  regarde, 

Dessoubz  marbré  et  tout  encloz  de  bois, 

Ou  les  jours  maigrejs]  on  ovt  diverses  voix, 

Hante  ung  Barbeau  et  s’y  tient  par  coustume, 

Groz,  bien  nourry,  du  lez  de  Gastinois, 

Qui  vit  de  cry  et  se  nourrist  de  plume  ! 

L’admirable  eau-forte  qui  met  tout  à  coup  sous  nos  yeux  la 
grande  salle  du  Palais,  régnant  sur  trois  cours,  ornée  des 
statues  de  saint  Louis  et  de  saint  Charlemagne,  la  table  de 
marbre  que  regarde  le  roi  Charles  V,  là  où  se  tiennent  en 
effet  les  avocats  et  les  procureurs  du  Palais,  assis  dans  les 
stalles  de  bois  où  venaient  les  consulter  leurs  clients,  au 
milieu  de  la  presse  et  des  cris;  et  parmi  eux  on  aurait  pu  voir 
le  gros  Barbeau  «  qui  se  nourrist  de  plume  ».  Et  c’est  vrai 
que  dans  cette  grande  salle  on  admirait  le  modèle  du  cerf 
que  le  roi  Charles  VI  avait  médité  de  faire  couler  en  or,  le 
cerf  ailé  que  Bande  connaissait  mieux  qu’un  autre,  et  aussi 
un  crocodile  empaillé  où  les  bonnes  gens  reconnaissaient  les 
victimes  des  géants  et  des  chevaliers  d’autrefois  L 

D’après  le  contexte,  suivant  la  nature  du  legs  que  lui 

i.  Voir  les  textes  de  Jean  de  Jandun,  de  Guillebert  de  Metz, d’Antonio  d’Asti  dans 
Le  Roux  de  Lincy,  Paris  et  ses  historiens,  p.  1 58-1 09,  533-535. 


MAITRE  HENRI  BAL' DE ,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  25  1 

faisait  sa  mule  —  le  don  d’une  belle  voix  — Jules  Quicherat 
a  émis  l’hypothèse  qu’il  s’agit  d’un  huissier1.  Nous  pouvons 
préciser.  Ce  doit  être  Guillaume  Barbeau,  huissier,  sergent 
des  Requêtes  du  Palais,  que  l’on  voit  emprisonné  en  i475par 
des  gens  du  Châtelet  au  sujet  du  renvoi  d’une  cause  où  il 
représentait  le  prieur  de  Notre-Dame-des-Champs. 

Pique  ancienne  entre  les  deux  juridictions  parisiennes,  et 
qu’il  nous  faut  retenir  pour  expliquer  la  nouvelle  affaire  de 
maître  Henri  Bande,  les  Enquêtes  prétendant  seules  avoir  un 
droit  d’appel  indubitable,  thèse  que  soutenaient  «  ung  tas  de 
jeunes  advocats  et  procureurs2  ».  Ce  Guillaume  Barbeau 
émancipait  un  fils,  Henri,  écolier  à  Paris,  âgé  de  quatorze  ans 
en  i483  3.  On  le  retrouve  dans  une  autre  affaire  qui  vint 
devant  le  Parlement,  le  i5  janvier  1 488  (n.  s t. ),  et  où  cet 
homme  de  loi  paraît  dans  une  singulière  posture4.  11  s’agit 
d’un  procès  fait  entre  Guillaume  Paen,  appelant  de  Guillaume 
Barbeau  et  Jean  Maillart,  huissiers  sergents  des  Requêtes  du 
Palais,  d’une  part,  et  maître  Olivier  Le  Roux,  conseiller  du 
roi  et  maître  de  ses  Comptes,  et  sa  femme,  intimés  d’autre 
part.  Pierre  Paen,  écuyer  à  Saint-Maixent  en  Poitou,  avait  eu 
un  fils,  Guillaume  Paen,  et  deux  tilles.  L’une  avait  épousé 
Olivier  Le  Roux,  l’autre  feu  maître  André  de  Cousay.  A  la 
mort  de  Pierre  Paen,  les  tuteurs  des  enfants  de  feu  Cousay 
veulent  tout  faire  mettre  sous  séquestre;  mais  l’appelant  fut 
maintenu  par  arrêt.  Or,  bien  qu’Olivier  Le  Roux  ait  eu  «  trois 
fois  plus  qu’il  ne  dcust  »,  il  obtint  des  lettres  par  lesquelles 
<(  led.  Barbeau  a  voulu  saisir  tous  les  biens  demourez  du  deces 
dudit  defunct  et  aussi  ceux  dudit  appellant  :  lequel  remonstra 
que  du  séquestre  de  lad.  complainte  estoit  procès  céans... 

1.  Les  Vers  de  Maître  Henri  BauAe,  p.  20. 

2.  Arch.  Nat.,  Xla  4817,  5  janvier  i4ç6  n.  st. 

3.  Bibl.  Nat.,  Clairambault  764,  12  mars  1 4 83  n.  st.  —  Cet  Henri  Barbeau  est 
dit  héritier  de  son  oncle  maternel  Jean  Manne,  notaire,  le  3o  janvier  i486  n.  st. 
Bachelier  en  lois,  reçu  avocat  au  Châtelet  le  i4  juillet  i488.  —  Un  Henri  Barbeau, 
avocat  au  Parlement,  est  dit  paroissien  de  Sainte-Croix  en  i5ii.  (Du  Breul,  Le 
Theatre  des  Anliquitez  de  Paris,  1612,  p.  io5.) 

4.  Arch.  Nat.,  Xla  483o,  fol.  8ovo. 


202 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Mais  ledit  Barbeau  ne  voult  surseoir  et  si  saisit  les  heritaiges 
dudit  appellant  dont  il  y  a  joy  bien  xij  ans...  ». 

Nous  voilà  un  peu  loin  du  Testament  de  la  mule!  Mais 
l’esquisse  du  rapace  huissier  laisse  entrevoir  un  coin  de  cette 
vie  des  hommes  de  loi  de  la  fin  du  quinzième  siècle,  vie 
d'aventures  d’une  certaine  façon,  et  qui  les  conduit  presque 
aussi  souvent  à  la  prison  que  leurs  clients.  Et  l’histoire  d’un 
Barbeau  explique  aussi  celle  d’un  Baude. 

Il  reste  à  dire  pourquoi  Baude  a  retenu  le  legs  de  la  selle. 
Ce  sera  l’occasion  de  lever  un  nouveau  voile  tendu  sur  les 
sentiments  secrets  de  notre  homme.  Car  il  s’agit  là  d’une 
équivoque,  et  non  pas  du  désir  de  posséder  la  selle  de  la 
vieille  bête.  Le  legs,  qui  précède,  fait  à  Colette  d’une  croupière 
qui  porte  en  avant  ne  laisse  pas  de  doute  sur  l’ordre  de  pensée 
qui  occupe  alors  Baude.  Chevaucher  sans  selle,  c’est  faire 
l’amour1, ce  dont  Baude  entend  annoncer  qu’il  est  alors  inca¬ 
pable,  sans  que  nous  soyons  forcés  de  le  croire. 


* 

*  * 

Mais  rentrons  au  Palais  où  Baude  a  été  Parisien,  aussi 
Parisien  que  peut  l’être  un  commis  de  finances  né  en  Bour¬ 
bonnais,  qui  est  assez  souvent  par  voies  et  par  chemins,  en 
particulier  dans  son  Bas-Limousin2;  aussi  Parisien  que  le 
sont  tant  de  Parisiens,  retenus  à  Paris  par  leurs  offices  dans 
la  capitale,  où  beaucoup  de  familles  de  robe  sont  d’origine 
provinciale  ;  dans  un  temps  où  tout  le  monde  est  Parisien, 
quand  l’Université  et  le  Parlement  se  tiennent  à  Paris.  Une 

i.  En  voici  d'autres  exemples  : 

Sans  selle  ou  bast,  a  tout  le  frain, 

Avecques  mon  borgne  poullain 

L'aultrier  cbevauchoy  une  mulle... 

(Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1719,  fol.  85).  Cf.  également  le  refrain  de  la  ballade  : 

Je  ne  suis  plus  ainsi  que  je  souloyo... 

Boire  sans  soef  et  chevaucher  sans  celle 

(Bibl.  de  Stockholm,  ms.  fr.,  lui,  fol.  17). 

3.  <(  Maistre  Henry  Baulde,  en  son  vivant  esleu  de  Lymosin,  demourant  a  Paris  » 
(Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  3ovo). 


MAITRE  IIENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  253 

procédure  du  Parlement  criminel  le  désignera  ainsi  :  «  Henry 
Baude,  bourgeois  demourant  a  Paris1...  ». 

Nous  l'avons  vu,  à  propos  de  la  date  de  la  signature  du  Tes¬ 
tament  de  la  mule  Barbeau,  dessiner  le  paysage  du  Palais. 
Ici  Baude  est  chez  lui  ;  il  connaît  tout  le  monde  et  tous  doi¬ 
vent  le  connaître.  La  Chambre  des  Requêtes,  Baude  la  nom¬ 
mera  exactement  «  la  Chambre  sur  Seine  2  »  ;  les  chambres 
«  Madame  »  seront  celles  où  bon  rend  la  justice3.  Mais  Baude 
aurait  mieux  aimé  savoir  où  était,  parmi  tant  de  sacs,  la 
chambre  obscure  où  reposait  le  sac  oublié  de  son  procès4  : 

Tant  de  procès  et  d’autres  choses 
Sont  es  chambres  Madame  encloses 
Qu’on  en  laissera  la  moitié: 

Si  elle  n’a  de  moy  py lié, 

Actendre  me  fauldra  les  roses  ! 

Il  y  a  plus  :  pour  Baude,  la  Cour,  la  salle  du  Palais,  sont 
des  personnes  vivantes.  Au  fait,  il  les  mettra  en  scène  et  les 
fera  dialoguer  dans  cette  «  pragmatique  »  qui  semble  bien 
une  scène  destinée  à  la  table  de  marbre,  et  que  l’on  peut  dater 
de  i4865.  La  Cour  personnifie  l’opinion  des  gens  du  Parle¬ 
ment  qui  s’imaginent  que  lorsqu’on  a  fait  de  nouvelles  ordon¬ 
nances,  corrigé  les  abus  sur  le  papier,  tout  est  parfait.  Une 
voix  répond  ironiquement  à  chaque  proposition  du  Palais; 
une  voix  qui  est  comme  l’écho  de  celle  de  la  maison,  une 
voix  lasse  et  désabusée. 

La  Court 

On  a  des  ordonnances  faictes 
Et  des  anciennes  extraictes, 

Bien  correctes  et  regardées. 

Le  Palais 

A  quelque  fin  ont  été  faictes. 

Les  vieilles  sont  assez  parfaictes, 

Mais  qu’elles  fussent  bien  gardées. 

i.  Arch.  Nat.,  Xra5i,  io  mai  i486.  —  a.  J.  Quicherat,  Les  Vers...  p.  53. 

3.  Ibid.,  p.  56. —  4-  Ibid.,  p.  56. 

5.  Ibid.,  p.  6a-68.  —  Dans  tous  les  cas  après  i48a  «  Nous  avons  paix  ». 


254 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


L'expérience,  toujours  un  peu  morose,  parie  ici.  Et  l’auteur 
intervientà  peine,  seulement  à  la  fin,  parla  voix  de  «facteur  », 
comparant  ces  deux  voix  à  celles  des  gélinos  du  village  qui 
se  répondent,  comme  s'il  avait  voulu  prendre  lui  même  une 
attitude  prudente  : 

Comme  de  ces  deux  personnaiges, 

Tous  leurs  faiclz  ne  sont  que  langaiges  ; 

Quant  l'un  parle,  l’autre  respont. 


*  * 

Mais  revenons  au  jeu  des  clercs  du  Palais  qui  fait  que 
Bande  tient  alors  prison.  Car  ces  représentations  publiques 
avaient  été  interdites  par  un  arrêt  du  Parlement  en  1470  L  Un 
procès  de  l’année  i4731 2nous  permet  d’ailleurs  de  comprendre 
les  sévérités  d’une  répression  qui  allait  jusqu’au  bannisse¬ 
ment  des  clercs  joueurs  de  farces  et  à  la  correction  de  verges 
aux  carrefours  de  Paris3;  nous  y  trouvons  également  le  pro¬ 
gramme  de  la  fête  qui  peut  s’appliquer  au  jeu  donné  par 
Bande. 

Cette  représentation  avait  lieu  traditionnellement  au  Palais, 
dans  la  grande  salle,  et  sur  la  table  de  marbre  à  l  occasion 
de  la  fête  des  Bois  (la  fameuse  table  qui  servait  au  repas  du 
roi  lors  de  son  entrée  à  Paris  et  qui,  ce  jour-là,  devenait  le 
tréteau  des  clercs).  Les  jeunes  employés  des  procureurs  et 
des  avocats,  qui  se  nommaient  les  Basochiens,  en  étaient  les 
acteurs.  La  cérémonie  se  déroulait  suivant  un  protocole  inva¬ 
riable.  Trois  ou  quatre  jours  avant  la  fête,  un  clerc  choisi 
parmi  ceux  possédant  «  lionne  voix,  haulte  et  raisonnant  » 
faisait  le  cri4,  c’est-à-dire  publiait  le  rôle  ou  annonce 

1.  Arch.  Nat.,  Xia  i486,  fol.  162 vo ,  et  non  en  1 4 7 7  comme  le  disent  les  frères 
Parfaict.  Cf.  Ad.  Fabre,  Études  historiques  sur  les  clercs  de  la  Basoche,  p.  i5ç),  160. 

2.  Arch.  Nat.,  X2a3(),  26  janvier  1 4 7 3  n.  st.  (document  découvert  par  Marcel 
Schvvob). 

3.  Arrêt  du  19  juillet  i477  cité  par  Ad.  Fabre,  op.  cit.,  p.  160,  n. 

4.  Nous  avons  conservé  un  charmant  a  Cri  »  sous  forme  de  ballade  composé  par 
Roger  de  Collerye  pour  l’abbé  de  l’église  d’Auxerre  et  ses  suppôts. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  255 

«  ouquel  sont  escriptz  de  toute  ancienneté  les  personnages 
qui  ont  acoustumé  cl’estre  appelez  en  la  sale  du  Palaiz,  le 
le  jour  et  veille  des  Roys;  que  le  roy  de  la  Bazoche  est  fait 
roy  de  la  feve.  Premièrement  y  est  appelé  Dieu,  Nostre  Dame, 
les  presidents,  conseillers,  et  autres  ofliciers  de  céans  etd’ail- 
leurs  ;  et  mesmement  y  est  nommé  et  intitulé  partie  adverse, 
des  six  ans  a,  fourrier  d’amours  du  roy  de  la  Bazoche  et  esmail- 
leur  de  hanaps  a  pié,  comme  de  ce  peut  apparoir  par  les 
anciens  rôles  sur  ce  faiz1...  ».  Ce  n’étaient  pas  là  des  appella¬ 
tions  bien  honorables,  puisque  fourrier  d'amour  «  est  a  dire 
maquereau  et  esmailleur  de  hanaps  a  pié,  qui  est  a  dire  save¬ 
tier  »,  surtout  lorsqu’on  les  applique  à  un  archidiacre  de 
Troyes,  d'une  bonne  famille  de  financiers,  Charles  Cadier. 
Ces  critiques  des  clercs  du  Palais,  offensantes  pour  l’honneur 
des  familles,  demeurèrent  dans  la  tradition  de  la  Basoche2. 
Ce  sont  elles  qui  durent  amener  la  défense  rigoureuse  faite 
aux  clercs  par  le  roi  Louis  Xï  de  donner  ces  représentations  : 
mesure  qui  fut  rapportée  sans  doute  au  début  du  règne  de 
Charles  VIII,  puisque  Baude  put  faire  représenter  réguliè¬ 
rement  son  jeu  en  i486.  Mais  le  genre  du  moins  avait  évolué. 
Au  lieu  d’attaques  directes  contre  les  personnes,  «  sans  res¬ 
pect  ni  exception  »,  il  s’agit  ici  d’une  satire  d’un  caractère 
général,  d'une  allégorie,  d’une  moralité  comme  on  dira 
bientôt.  Henri  Baude  ne  fut  cependant  pas  plus  heureux  que 
ses  prédécesseurs;  et  ce  fut  seulement  Louis  XII  qui  rendit 
aux  clercs  de  la  Basoche  leurs  libertés  anciennes. 


# 

*  * 

Nous  connaissons  seulement  le  thème  de  la  moralité  qui 
valut  à  Baude  d'être  mis  au  Châtelet;  elle  est  désignée, à  l’au¬ 
dience  du  1 1  mai  i486,  le  «  jeu  joué  par  les  clercs  du  Palais2  ». 

1.  Arch.  Nat.,  X2a3g,  26  janvier  n.  st. 

2.  Pierre  de  Miraulmont  y  fait  encore  allusion  en  1612  (Ad.  Fabre,  op.  cit., 
p.  1 4 1)- 

3.  Arch.  Nat.,  X2a5i  ;  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  ii5. 


256 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


C’était  une  satire  contre  ceux  qui  s’opposaient  au  cours  de  la 
justice  et  d'un  caractère,  semble-t-il,  assez  général.  La  repré¬ 
sentation  avait  eu  lieu  le  ier  mai,  avec  l’agrément  de  la  cour 
du  Parlement,  suivant  les  usages  traditionnels  de  la  Basoche. 

Or  le  3  mai,  de  Montereau-fault-Yonne,  partait  une  lettre 
royale  ordonnant  au  lieutenant  criminel  du  Châtelet  de  Paris, 
maître  Jean  de  La  Porte,  de  saisir  au  corps  quatre  des  plus 
coupables  parmi  les  organisateurs  de  la  représentation,  de  les 
faire  mener  au  château  de  Melun,  de  retenir  les  autres  pri¬ 
sonniers  au  Châtelet.  Car,  on  Lavait  rapporté  au  conseil  : 
(t  Aucuns,  soubz  umbre  de  jouer  ou  faire  jouer  certaines 
moralitez  et  farces,  ont  publiquement  dit  ou  fait  dire  plu¬ 
sieurs  parolles  cedicieuses,  sonnans  commocion,  principa¬ 
lement  touchant  a  nous  et  a  notre  estât1.  » 

Ainsi,  à  minuit,  les  portes  de  la  maison  de  Baude  sont 
brisées;  il  est  jeté  dans  une  prison  du  Châtelet  dont  les  gens 
du  Parlement  le  feront  sortir-.  Car  eux,  ils  n’entendent  pas 
obéir  entièrement  à  la  lettre  royale,  et  la  Cour  autorisait 
seulement  le  lieutenant  criminel  à  faire  le  procès  des  cou¬ 
pables  à  Paris3.  Une  copie  de  la  «  sotie  et  moralité  »  lui 
était  baillée,  le  n  mai  ;  précieuse  copie  que  le  lieutenant  pro¬ 
mettait  de  rapporter  à  la  Cour  toutes  les  fois  qu’elle  l’exige¬ 
rait.  Baude, de  son  côté,  faisait  agir  des  influences:  le  i3  mai, 
l’évêque  de  Paris  le  réclamait  pour  sa  justice,  comme  clerc, 
et  la  Cour  ordonnait  que  Baude  et  ses  compagnons  fussent 
transportés  à  la  Conciergerie  du  Palais.  C'est  là  un  des 
innombrables  épisodes  illustrant  la  vieille  rivalité  des  deux 
juridictions  parisiennes.  Car  les  clercs  qui  furent,  avec 
Baude,  amenés  à  la  Conciergerie  n'étaient  pas  des  gens  de 
rien  :  Sauvin  est  le  frère  d’Etienne  Sauvin,  procureur; 
Christophe  Lefèvre,  clerc  de  Michel  Joly,  est  le  frère  d'un 
orfèvre,  bourgeois  de  Paris4. 

i.  Arch.  Nat.,  X2a5i,  audience  du  10  mai  i486  ;  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  1 1 3  - 
n5, —  2.  Seconde  épître  de  Baude  au  duc  de  Bourbon  (J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  71). 

3.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  ii5.  —  4-  Ibid.,  p.  118-119. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


pi.  xiv 


Le  Roi,  ses  Conseillers  et  le  fidèle  chien  Baude 

(Bibl.  Nat  ,  ms.  lat.  6222e,  fol.  42  v°) 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  267 

La  veille  de  ce  transfert,  une  bonne  scène  devait  se  jouer  à 
l'audience.  Les  gens  du  roi  venaient  réciter  à  la  Cour  le  jeu 
des  clercs  du  Palais  que  les  gens  du  Parlement  connaissaient 
mieux  qu'eux,  et  ils  leur  demandaient  d'en  écrire  au  roi. 
Baude  d’ailleurs  ne  devait  pas  être  rendu  à  l’évêque  de 
Paris;  il  devait  demeurer,  jusqu'à  son  élargissement,  à  la 
Conciergerie.  Le  lieutenant  criminel  venait  pour  l'y  inter¬ 
roger,  pour  chercher  à  lui  faire  déclarer  si  quelque  prince  ne 
l’avait  pas  encouragé  à  accuser  particulièrement  quelqu’un 
dans  la  sotie  incriminée1.  Et  c’est  là  que,  se  morfondant, 
Baude  se  souvint  qu  il  était  né  à  Moulins,  qu’il  avait  pour 
seigneur  le  duc  de  Bourbon2. 

* 

*  * 

C'était  alors  un  vieil  homme  que  le  duc  Jean  II,  et  assez 
près  de  sa  fin3.  Sa  réputation  de  bonté  était  grande;  il  avait 
beaucoup  aimé  les  beaux  livres-4 5,  les  poésies  et,  dans  sa  jeu¬ 
nesse,  il  avait  rimé  en  compagnie  de  Charles  d’Orléans®, 
avant  de  devenir  un  beau  soldat 6 7  et  un  administrateur  -.  A 
Moulins,  il  y  avait  une  petite  cour,  semblable  à  celle  de  Blois 
où  le  duc  de  Bourbon  avait  passé  sa  jeunesse.  Tout  cela 
François  Villon  l’avait  su  jadis,  quand  il  avait  entrevu  la 
<(  bonne  ville  »  d'Espérance,  comme  un  hâvre,  sur  son  dou¬ 
loureux  chemin.  Et  il  avait  nommé  le  duc  Jean  son  seigneur, 
exactement  comme  Baude  le  fera. 

i.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  78. —  2.  Ibid.,  p.  69. 

3.  La  Mure,  Histoire  des  ducs  de  Bourbon  et  des  comtes  de  Forez,  n.  éd.  p.  p.  de 

Chantelauze,  t.  II,  p. 

4.  Le  Roux  de  Lincy,  Catalogue  de  la  bibliothèque  des  ducs  de  Bourbon  précédé 
d'une  notice  sur  les  anciens  seigneurs  de  ce  nom  et  sur  leur  goût  pour  les  livres.  Paris, 
i84g  ;  L.  Delisle,  Le  Cabinet  des  manuscrits,  I,  p.  i65  et  sqq. 

5.  Pierre  Champion,  La  Vie  de  Charles  d'Orléans,  p.  617-620. 

6.  En  particulier  dans  la  campagne  de  Normandie  et  de  Guyenne.  Cf.  Bibl.  Nat., 
ms.  fr.  5"38,  fol.  35TO  : 

Très  puissaut  duc  de  Bourbonnois, 

En  qui  François  ont  confiance 
Plus  qu’en  Hector  le  Trojannois... 

7.  D'abord  en  Guyenne.  Plus  tard  il  sera  grand  chambrier  de  France. 


IL  —  17 


2  58 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Or  maître  Henri  saluait  en  lui  l'homme  d’autorité,  le  prin¬ 
cipal  »  conservateur  de  police  et  de  justice  »  capable  de  le 
tirer  des  mains  de  ses  persécuteurs.  Il  se  réjouissait  d’être  né 
dans  sa  terre, 

Au  fin  cueur,  qui  est  le  meilleur 
Et  le  chef  de  tout  Bourbonnois  h 

Sur  quoi  Bande  ne  manquait  pas  de  célébrer  les  vertus 
royales  du  duc,  héritier  d’une  si  excellente  maison.  Il  rappe¬ 
lait,  justement,  la  bonté  proverbiale  de  cette  famille  (Villon 
naguère  s’en  était  souvenu),  la  coutume  qu’on  y  avait  d’en¬ 
tretenir,  à  Saint-Nicolas,  les  vieux  serviteurs  incapables  de 
servir  à  Moulins.  Volontiers  Baude  serait  entré  dans  la  mai¬ 
son  d'un  tel  prince,  qu’il  ne  connaissait  pas  personnellement. 
Puis  il  se  lançait  dans  un  éloge  enthousiaste  du  Bourbon¬ 
nais,  son  pays  natal  : 

Il  est  garny  d’estangs,  de  bois, 

Vins,  bledz,  chair,  poisson  a  planté... 

Il  le  célébrait  comme  le  plus  plaisant  des  pays,  avec  ses 
villes  et  ses  châteaux,  sans  oublier  la  belle  forêt  de  Tronsaye, 
les  monnaies  forgées  à  Saint-Pourçain,  la  grande  relique  de 
la  croix,  les  «  beaulx  baings  chaulx  pour  la  santé  »,  c'est-à- 
dire  Bourbon  et  Vichy,  l’excellent  fromage,  le  cuir  des 
vaches  et  le  cordouan  des  moutons,  des  draps  meilleurs  qu'à 
Bouen.  Et  tout  ce  que  les  hommes  d’autrefois  mettaient  au 
compte  de  l’agrément  et  de  l’utilité  dans  le  sentiment  qu'ils 
avaient  de  la  beauté  d’un  pays  ou  d’un  paysage  (si  éloigné 
de  ce  que  nous  y  apportons  de  vue  conventionnelle  suivant 
l’optique  des  peintres  ou  la  sensibilité  des  poètes)  revenait  à 
la  mémoire  de  Baude  et  dans  des  circonstances,  il  faut  le  dire, 
assez  angoissantes.  Qui  nierait,  au  surplus,  que  le  Bourbon¬ 
nais  ne  nous  présente  un  charmant  paysage  français,  avec 
ses  riches  et  belles  campagnes,  sa  montagne  boisée  couronnée 


i.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  69-74. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  2DQ 

de  châtaigniers,  ses  eaux  claires,  ses  rivières  sinueuses  qui 
reflètent  un  ciel  changeant? 

Le  pauvre  Baude  en  oubliait  de  parler  au  duc  de  son  affaire  : 
et  cependant,  il  demeurait  là,  dans  l’obscurité,  entre  deux 
huis.  Certes  il  serait  prêt  de  voler  vers  lui,  n’étaient  ces 
trois  mois  à  l’arrêt  :  mais  que  le  duc  dise  un  mot  et  Baude 
sera  élargi.  Sur  quoi,  maître  Henri  adressait  au  duc  les  vœux 
d’usage  de  santé,  de  bonheur,  le  paradis  à  la  fin  de  ses  jours  : 

Escript  le  premier  des  dymenches 
Ou  mois  ou  vendanges  se  font, 

L’an  qu’on  portoit  les  larges  manches 
A  Paris,  près  du  Petit  Pont, 

c’est-à-dire  le  ier  octobre  i4861. 

Une  seconde  épître  fut  adressée  au  duc  de  Bourbon  par 
Henri  Baude,  la  première  n'ayant  pas  été  suivie  d’effet2 3. 
Elle  nous  fait  connaître  le  peu  que  nous  savons  sur  la  mora¬ 
lité  qui  avait  fait  emprisonner  Henri  Baude.  Car  voici 
comment  il  avouait  sa  faute  : 

Or  est  ainsi  que  pour  louer 
Le  roy  et  sa  proximité, 

Il  a  fait  qu’on  a  fait  jouer 
Une  briefve  moralité, 

En  laquelle  on  a  récité 

Que  droict  est  souvent  interdict 

A  maint,  par  malle  voulenté, 

Avecques  singulier  proufit. 

Et  tout  ainsi  qu’erbes,  racines, 

Roche,  pierre,  boue  et  gravois, 

La  course  des  fontaines  vives 
Empescbent  bien  souventesfois, 

Ainsi  font,  de  faict  et  de  voix, 

Tous  ceulx  qui,  en  particulier, 

Sans  droit,  sans  raison  et  sans  loix, 

Ayment  leur  proufit  singulier... 

i.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  74.  —  Le  Parlement  avait  cependant  évoqué  sa 

cause  le  24  mai  et,  le  26  juillet,  Me  Henri  Baude  était  élargi  (Arch.  Nat.,  X2'5i  ; 
J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  117,  119). 

3.  Ibid.,  p.  74-79. 


a6o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Or  certains  de  ces  pêcheurs  en  eau  trouble,  responsables 
des  maux  qui  viennent  au  bien  public,  ceux-là  qui  pro¬ 
voquent  les  guerres,  les  disputes,  les  mauvais  rapports, 
n’avaient  pas  été  trop  contents  de  l’allégorie  de  Bande.  La 
sotie  pouvait  être  à  la  louange  du  roi  :  mais  la  peinture 
était  trop  directe  pour  que  certains  ne  se  reconnussent  pas 
dans  les  herbes  et  les  gravois  qui  s’opposaient  au  cours  de  la 
rivière  de  justice.  Cependant  Baude  n'avait  censuré  que  des 
vices,  et  d’une  façon  très  générale.  Pour  prouver  son  bon 
droit,  il  envoyait  au  prince  la  copie  de  sa  moralité. 

Oh  !  il  le  savait  bien  :  si  on  le  traitait  avec  tant  de  rigueur, 
c’est  qu’on  n’ignorait  pas  qu’il  était  originaire  du  Bourbon¬ 
nais.  Mais  le  prince  et  la  cour  de  Parlement  sont  les  gardes 
et  les  protecteurs  du  royaume  (comme  les  cent  sénateurs  de 
Borne);  et  le  duc  de  Bourbon  devait  être  un  autre  Pompée, 

Pour  contraindre  les  transgresseurs, 

Et  pour  ce  portez  vous  l’espée... 

Ainsi  Baude  se  tournait  habilement,  et  anxieusement,  vers 
son  prince,  pour  la  seconde  fois.  Car,  d’une  promesse  donnée 
verbalement,  il  y  avait  déjà  longtemps,  Baude  n’avait  vu 
rien  venir1.  Il  la  comparait  à  la  «  ceinture  de  Bourbon  » 
(c’est-à-dire  à  l'emblème  de  sa  maison  sur  lequel  se  lisait  la 
devise  :  Espérance),  mais  à  une  ceinture  sans  boucle,  autant 
dire  inutilisable2.  Ce  qui  n’empêchait  pas,  gracieusement, 
notre  poète  de  prier  Dieu  pour  le  prometteur,  de  lui  faire 
rappel 

De  la  promesse  dessus  dicte, 

Pour  demourer  vers  Baude  quicte. 

* 

*  * 

Ce  que  furent  les  liens  de  Henri  Baude  avec  le  Bourbon- 

1.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  82-83. 

2.  L’écu  de  Bourbon  était  accompagné  de  trois  ceintures  (Douët  d'Arcq,  Inven¬ 
taire  des  sceaux,  n°  46i).  Des  ceintures  sont  figurées  sur  la  porte  du  château  de  Mou¬ 
lins  ;  sur  un  ancien  jeu  de  paume  que  le  duc  avait  fait  édifier  à  Montbrison  (La 
Mure,  Hist.  des  ducs  de  Bourbon  et  des  comtes  de  Forez,  1868,  t.  II,  p.  255,  361). 


MAITRE  HENRI  RAI  DE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  261 

nais  et  le  duc  de  Bourbon,  la  demande  d’intervention  du  duc 
Jean  II  dans  son  procès  suffit  à  le  montrer.  Mais  il  est  une 
autre  pièce  qu'il  nous  faut  encore  retenir  à  ce  sujet  :  c’est  la 
<(  bulles  du  cardinal  de  Guerrande,  fol  du  rov,  qui  fut  a 
Mgr  de  Bourbon  1  ».  Il  s’agit  d’un  brevet  de  goinfrerie  délivré 
au  nom  d’un  certain 

Cadier,  chef  des  serviteurs  Bachus, 

à  un  fou  de  Charles  VIII  nommé  Noël  et  natif  de  Guérande. 
Toute  la  plaisanterie  consiste  à  parodier  des  formules  de  la 
chancellerie  apostolique.  Ainsi  cette  pièce  est  datée  du 
consistoire  réuni  : 

Prés  du  Temple  ou  nostre  estât  tenons, 

Après  grâces,  ainsi  qu’on  part  de  boire, 

Publiquement  et  de  fresche  mémoire, 

Ou  bien  souvent  après  disner  dormons, 

En  la  saison  qu’au  reveiller  buvons... 

Or  il  faut  voir  dans  ce  Cadier  un  membre  de  la  famille  des 
Cadier  qui  ont  donné  tant  de.  serviteurs  à  la  maison  ducale 
de  Bourbon.  Nous  connaissons  Guillaume  Cadier,  dit  de 
Jaunat,  secrétaire  du  duc  de  Bourbon,  qui  passa  à  Londres  la 
première  année  de  la  captivité  de  Charles  d'Orléans  et 
ramena  en  France  des  instructions  de  ce  prince2.  Il  habitait 
à  Moulins,  ville  où  naquit  Baude,  au  point  le  plus  élevé  de 
la  ville,  une  maison  de  pierre  de  taille,  avec  tour  et  girouette 
armoriées  d’un  panonceau,  chapelle  à  grands  vitraux 3 ;  et 
il  devint  le  président  des  Comptes  du  duc  de  Bourbon.  Il 
testa  en  1469,  demandant  à  être  enterré  à  Notre-Dame  de 
Moulins4  :  on  peut  croire  qu'il  était  alors  âgé.  Un  Michel 

1.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  84-86.  — Un  autre  fou  du  duc  de  Bourbon,  messire 
Galmier,  eut  les  honneurs  d’une  épitaphe  de  Jean  Robertet  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr. 
1721,  fol.  2V0). 

2.  Bibl.  Nat  ,  Pièces  originales,  566,  dossier  Cadier,  seigneur  de  La  Brosse  en 
Bourbonnais. 

3.  Bibl.  Nat.,  Dossiers  bleus,  1 4 7 - 

4.  Bibl.  Nat.,  Carrés  d’Hozier,  648. 


262 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Cadier  était  en  ce  temps-là  maître  des  Comptes.  Et,  plus  près 
de  Bande,  on  trouvait  un  Jean  Cadier;  Michel  Cadier,  procu¬ 
reur  au  Parlement  avant  1 484  ;  Charles  Cadier,  licencié  en 
lois  en  1 464 ,  archidiacre  de  Troyes  en  1467,  et  qui  fut 
nommé  conseiller  aux  Aides  après  île  remarquables  péri¬ 
péties.  Car  les  conseillers  généraux  ayant  refusé  les  lettres 
royales  qui  1  instituaient,  il  en  avait  obtenu  d’autres  pour 
les  présidents  qui  les  refusèrent  également,  à  l’exception  de 
Bezon  qui  prétendit  introduire  de  force  son  candidat.  Cadier, 
luttant  avec  les  huissiers,  fut  arreté  :  Bezon  fut  pris  entre 
deux  portes,  au  milieu  des  procureurs  et  des  avocats,  car  ce 
beau  tumulte  eut  lieu  au  cours  d’une  plaidoirie1! 

Or,  ce  Charles  Cadier  avait  pour  mère  Denise  Baguier,  la 
mère  de  1  évêque  de  Troyes,  président  de  la  Chambre  des 
Aides,  d  une  famille  d’officiers  de  finances  que  Villon  con¬ 
naissait  bien,  et  Baude  mieux  encore.  Et  ces  Cadier  étaient 
apparentés  aux  Befuge,  d’une  famille  de  maîtres  des  Comptes, 
aux  Anjorrant,  d’une  famille  d’avocats  au  Parlement.  Charles 
Cadier,  autant  que  nous  le  montrent  certains  documents, 
était  un  homme  d'une  réputation  douteuse2.  Un  peu  avant 
la  fête  des  Bois  de  l’année  1472,  il  avait  été  blasonné  par  les 
Basochiens  et  il  avait  dû  entamer  une  action  contre  Pierre 
d’Appoigny,  clerc  du  procureur  Laurens,  qui  l’avait  pro¬ 
clamé  <(  corretier  et  fourrier  d’amour  du  roy  de  la  Bazoche, 
qui  est  à  dire  maquereau3  ».  Emprisonné  à  la  Conciergerie, 
Pierre  d’Appoigny  dut  payer  pour  cette  parole  une  amende 
de  100  s.4.  Ce  Charles,  qui  s’était  signalé  dans  sa  jeunesse, 

1.  Arch.  Nat.,  Xia  48ii,  fol.  56,  9  février  i46g,  n.  6t.;  Arch.  Nat.,  Xia  83ii 
7  avril  1 46g. 

2.  On  voit  que,  le  4  juillet  1 4 6 4 ,  il  est  poursuivi  pour  avoir  insulté  Matenot,  le 
promoteur,  pour  lui  avoir  dit  qu’il  soutenait  une  femme  mariée.  N’ayant  pas  voulu 
lui  présenter  d’excuses,  il  fut  emprisonné.  Il  élit  alors  domicile  dans  la  maison  de  sa 
mère,  la  Raguière  (Arch.  Nat.,  Z103)  ;  quelques  jours  auparavant  il  s’était  battu  à 
coups  de  pierre  avec  un  nommé  Guiot  Le  Sueur  (/6id.,  16  juillet  1 464). 

3.  Arch.  Nat.,  X2a39,  le  26  janvier  j 4 7 3 ,  n.  st. 

4.  A  employer  pour  les  ornements  de  la  chapelle  (Arch.  Nat.,  X2a3i).  —  On  voit 
que  ce  Pierre  d’Appoigny  était,  en  i479,  commis  à  faire  le  payement  des  gens  de 
guerre  (Arch.  Nat.,  Xia  g3i8,  p.  34). 


MAITRE  HENRI  BARDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  263 

par  des  actes  de  violence  et  des  paroles  injurieuses,  peut 
bien  être  le  serf  des  serviteurs  Bacchus  nommé  par  Henri 
Baude.  Il  serait  piquant  de  voir  qu’un  certificat  d’ivrognerie 
délivré  par  Villon  à  un  Raguier  fût  complété  par  un  brevet 
de  goinfrerie  délivré  par  Baude  à  un  Cadier,  descendant  des 
Raguier.  Quant  au  titre  d’episcopils  donné  à  l’archidiacre  de 
Troyes,  il  aurait  un  sens  fort  comique  :  car,  en  réalité,  ce 
titre  appartenait  à  son  oncle,  Louis  Raguier,  évêque  de 
Troyes  ( 1 45g- 1 4S3) . 

* 

#  * 

Une  autre  aventure,  en  i486,  celle-là  de  conséquence  tra¬ 
gique,  nous  montre  que  maître  Henri  Baude  n’avait  pas 
cessé  d’exercer  des  fonctions  administratives  (depuis  1476,  on 
le  voit  signer  comme  greffier,  à  côté  des  élus  pour  le  roi, 
l’assiette  de  l’impôt  en  Bas-Limousin  et,  l'année  suivante  U  H 
sera  même  qualifié  du  titre  d’élu,  en  1 4S71  2) - 

Or,  en  i486,  maître  Henri  Baude  avait  reçu  une  commis¬ 
sion  difficile3  et  il  avait  dû  aller  jusqu’à  Sainte-Menehould 
porter  un  décret  sur  les  biens  d’Antoine,  bâtard  de  Bour¬ 
gogne4 5.  Suivant  sa  coutume,  Baude  remplit  son  devoir 
avec  décision.  Mais  il  est  évident  qu’il  avait  une  forte  partie  à 
jouer  avec  le  Bâtard  qui  était  un  homme  orgueilleux,  et  dont 
le  caractère  semblait  justifier  sa  devise  :  Nul  ne  s'y  frote  \  Car 
c’était  un  puissant  personnage  que  ce  fils  de  Philippe  le  Bon 
et  de  Jeannette  de  Presles,  grand  guerrier,  chevalier  de  la 
Toison,  qui  avait  tour  à  tour  combattu  les  Gantois,  les  Maures, 
les  Liégeois  et  les  Suisses.  Commandant  l'avant-garde  bour- 

1.  BiLd.  Nat.,  fr.  23go3,  fol.  80. 

2.  Ibid.,  fol.  89. 

3.  Arch.  Nat.,  Xra5i,  6  janvier  1487.  n.  st.  (J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  120). 

4.  Surtout  ce  qui  suit,  cf.  Pierre  Champion,  H.  Baude  devant  le  Parlement  de 
Paris,  p.  79-86,  dans  la  Romania,  t.  XXXVI,  1907. 

5.  Les  portraits  du  grand  Bâtard  confirment  cette  dureté.  Voir  celui  du  Musée 
Condé  à  Chantilly  ;  l’effigie  de  Dresde  reproduite  dans  les  Chefs-d'œuvre  d'art  ancien 
à  l'exposition  de  la  Toison  d'or  à  Bruges  en  1907  p.  p.  le  baron  Kervyn  de  Letten- 
hove,  etc...  Bruxelles,  1908,  in-4. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


264 

guignonne  à  Granson,  il  avait  été  fait  prisonnier  dans  la 
déroute  de  Nancy  en  M77,  était  tombé  au  pouvoir  du  roi 
René  qui  l’avait  remis  aux  mains  de  Louis  XI.  Mais  ce  der¬ 
nier  se  l’était  attaché  en  le  comblant  de  faveurs  \ 

En  i486,  le  bâtard  de  Bourgogne,  qui  a  soixante-cinq  ans, 
vient  d’être  légitimé  par  Charles  YIll.  11  vivait  noblement, 
administrant  ses  nombreuses  seigneuries1 2,  dans  un  luxe 
princier  qui  se  manifestait,  entre  autres,  par  une  collection 
de  superbes  manuscrits3;  ainsi  le  Bâtard  rappelait  le  faste 
paternel  et  montrait  un  goût  faisant  contraste  avec  sa  vie 
mouvementée  L 

Or,  le  12  février  i486,  maître  Henri  Baude  reposait  dans  la 
maison  du  grenetier  de  Sainte-Menehould.  A  minuit,  Denis 
Bournel,  bâtard  de  Naux,  capitaine  du  château,  accompagné 
de  Lambert  Rabucan,  de  Thibaut  le  Vert,  de  Nicolas  Malgarny, 
de  Girard  le  Pescheur,  se  saisissent  de  Baude  endormi.  Il  est 
jeté  à  bas  du  lit,  tiré  par  les  cheveux,  frappé  jusqu’au  sang, 
transporté  en  chemise  dans  le  château  de  Sainte-Menehould 
aux  cris  de  :  «  Bibault,  traître,  te  faut-il  plaider  à  Monseigneur 
le  Bâtard,  comte  de  cette  ville,  et  à  ses  gens?  A  cette  heure 
sera  la  tin  du  procès,  car  tu  es  mort  et  n’échapperas  jamais 
en  vie  de  nos  mains!  »  Ou  bien,  il  pouvait  encore  entendre 
ces  paroles  peu  rassurantes  pour  lui  :  «  Etes-vous  venu,  notre 
maître?  Le  diable  vous  a  bien  amené  ici.  Fait-il  bon  plaider 
à  Mon  seigneur  le  Bâtard  et  à  ses  gens?  Au  fort,  quand  vous 
ne  fussiez  venu  ici  si  vous  ne  fussiez  pourtant  échappé  :  car 
il  y  a  des  gens  sur  les  champs  ;  s’ils  vous  eussent  rencontré, 

1.  Chastellain  le  nomme  «  très  gentil  bel  chevalier  entre  mille,  en  qui  Honneur 

et  Nature  avoient  mis  des  dons  beaucoup  »  ( Œuvres ,  III,  p.  96). 

3.  Il  était  seigneur  de  Heures  en  Flandre,  de  Crèvecœur,  de  Vassy,  comte  de 
Sainte-Menehould,  de  Château-Thierry,  de  Guines,  de  Grand-Pré,  de  la  Roche  en 
Ardennes  et  de  Steenberghe. 

3.  A.  Boinet,  Un  bibliophile  du  quinzième  siècle.  Le  Grand  Bâtard  de  Bourgogne, 
dans  la  Bibl.  de  l'École  des  Chartes,  t.  LXVII,  1906. 

4-  Suivant  une  conjecture  de  M.  A.  Piaget,  il  est  l’un  des  auteurs  interlocuteurs 
du  dialogue  libre  sur  les  différentes  gouges,  pièce  qui  se  rencontre  dans  le  manuscrit 
fr.  1721,  fol.  g5,  contenant  des  poésies  de  Baude  ( Romania ,  1921,  p.  1  73). 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


pi.  xv 


L’auteur  offrant  son  livre  au  Roi  Charles  VIII 

(Bibl.  Nat  ms.  lat.  6222e) 


MAITRE  IIENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  265 

ils  vous  eussent  mis  et  détaché  en  cent  mille  pièces!  Il  vaut 
mieux  noyer  que  faire  pendre  ou  tuer!  »  Ainsi  ces  brutes 
plaisantaient,  sinistrement,  dans  la  grosse  tour  du  château. 
Et  Baude,  qui  grelottait,  les  pieds  nus  par  un  froid  très  vif, 
pouvait  encore  entendre  le  bâtard  de  Naux  qui  se  distinguait 
par  ses  menaces  :  «  Cnides-tu  avoir  la  raison  de  Monseigneur 
le  Bastard?  Quant  il  t’aura  faict  mectre  en  pièces,  et  plus 
homme  de  bien  de  beaucoup  que  tu  n  ez,  il  n’en  sera  autre 
chose!  »  Et  le  capitaine  du  château  avait  fait  mettre  Baude 
et  ses  compagnons  aux  fers  :  on  lui  avait  enlevé  ses  lettres, 
cédules,  quittances,  tous  ses  biens... 

Ainsi  l’avait  ordonné  le  grand  Bâtard  de  Bourgogne;  ainsi 
l’avait  fait  Girard  Bournel,  son  lieutenant. 

Ce  fut  là  une  grosse  affaire,  qui  eut,  dans  le  monde  de  la 
justice  et  des  clercs,  un  retentissement  considérable.  Car 
Martin  de  Bellefaye,  lieutenant  criminel  du  Prévôt  de  Paris, 
aujourd’hui  conseiller  à  la  Cour  (un  homme  qui  pouvait 
d’ailleurs  avoir  des  égards  pour  un  joueur  de  moralités 
comme  Baude,  car,  dans  sa  jeunesse,  il  avait  voulu  monter 
une  farce  avec  ses  clercs,  en  i46od),se  rendait  auprès  du  grand 
Bâtard  pour  l’interroger  et  faire  mettre  Henri  Baude  en 
liberté.  Denis  Bournel  et  ses  quatre  principaux  complices 
étaient  ajournés  à  comparaître  devant  le  Parlement;  mais 
comme  ils  ne  se  présentèrent  pas,  le  bénéfice  de  leur  défaut 
fut  adjugé  à  Henri  Baude.  Le  11  avril  1487,  le  Parlement  les 
condamnait  à  4oo  1.  p.  d’amende  envers  Baude  et  à  4oo  1.  p. 
envers  le  roi,  à  tenir  prison  jusqu’au  paiement  de  ces 
sommes 

Ainsi  Baude  voyait  ses  persécuteurs  poursuivis  à  leur  tour 
et  il  pouvait  espérer  recouvrer  à  la  fois  son  argent  et  son 
amende.  Mais  il  allait  connaître,  ce  qui  ne  devait  pas  le  sur- 


1.  Pierre  Champion,  François  Villon,  II,  p.  332. 

a.  Arch.  Nat.,X2a5i,  loi.  i3  (publication  légèrement  abrégée  dans  Quicherat, 
op.  cit. ,  p.  I  2  1-125). 


2  66 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


prendre  sans  doute,  ce  dont  il  avait  eu  déjà  à  souffrir,  tous 
les  procédés  dilatoires  de  la  justice  1 . 

Le  17  octobre  i4S8,  un  arrangement  survenait  entre  le 
bâtard  de  Bourgogne  et  maître  Henri  Baude  au  sujet  du  paie¬ 
ment  de  son  amende  qui  se  montait  à  5oo  1.  avec  les  frais. 
Guillaume  de  Willecocq,  argentier,  payait  à  Baude  200  1.  et, 
pour  le  surplus,  se  constituait  «  acheteur  de  biens  »  ;  il  s’en¬ 
gageait  à  acquitter  toute  sa  dette  avant  le  2  février  1489-  Or,  le 
29  décembre  1 4  S  g ,  le  Bâtard  faisait  discuter  le  fond  même  de 
l’affaire  devant  le  Parlement,  prétendant  que  Baude  avait 
été  retenu  prisonnier  pour  une  certaine  somme  qu’il  devait 
au  bâtard  de  Naux,  et  que  lui-même  n’avait  jamais  approuvé 
la  violence  qu’on  lui  avait  faite.  Le  i5  juillet  1491,  on  voit 
que  Henri  Baude  réclamait  le  bénéfice  d’un  défaut  contre 
Antoine  de  Bourgogne.  Dudrac,  son  avocat,  rappelait  l’arrêt 
de  la  Cour  contre  le  bâtard  de  Naux,  ses  procédés  dilatoires, 
la  mauvaise  volonté  du  Bâtard  pour  faire  amenerà  la  Concier¬ 
gerie  les  délinquants,  et  il  demandait  l’exécution  d’un  certain 
arrêt  du  5  mai  1 49  r  - 

Quant  à  Petit,  avocat  du  bâtard  de  Bourgogne,  il  répli¬ 
quait  qu’il  n’y  avait  pas  matière  à  plaidoirie,  mais  à  jugement 
d’un  défaut,  que  le  bâtard  de  Naux  n’avait  rien  de  commun 
avec  Antoine  de  Bourgogne,  qu’il  n’était  pas  son  serviteur  : 
«  pourquoy  dit  que  ladite  requeste  baillée  par  ledit  Baude 
est  impertinent  et  non  recevable  et  n'y  doibteslre  obtempéré». 

11  y  a  1  ieu  de  croire  que  l’affaire  traînait  encore  en  i4g6... 

* 

*  * 

N’y  avait-il  pas  là  de  quoi  dégoûter  de  la  justice  un  homme 
de  loi  lui-même?  N’était-ce  pas  le  moment  de  déclarer  que  la 
justice  était  morte  en  France,  depuis  longtemps,  avec  le  roi 
Charles  Vil  qui  la  voulait  bonne  et  brève,  «  au  povre  comme 


1.  Sur  toute  la  suite  de  cette  affaire,  cf.  Pierre  Champion,  Henri  Baude  devant  le 
Parlement  de  Paris,  dans  la  Bomania,  t.  XXXVI,  p.  80. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  267 

au  riche,  et  petit  comme  au  grant  ».  C'est  bien  le  sentiment 
qui  animait  en  ces  jours  Henri  Baude,  ruiné  et  vieilli.  Il 
l’avait  éprouvé,  au  surplus  :  jamais  le  métier  d’officier  subal¬ 
terne  de  finances  n’avait  nourri  son  homme,  du  moins  celui 
qui  l’exerçait  loyalement1.  On  sent  que  Baude  est  à  la  fois 
suppliant  et  indigné.  Il  adressait  à  la  cour  du  Parlement 
requêtes  sur  requêtes2  : 

Tant  a  cropy  mon  sac  en  Parlement 
Qu’il  a  couvé  ung  grant  tas  d’incidens 
Et  eust  couvé  encore  plus  largement... 

Et  maître  Henri  Baude  suppliait  un  tiers  d’intervenir  en  sa 
faveur  auprès  des  présidents  : 

Encore  ung  coup,  en  la  chambre  sur  Seine, 

Vous  plaise  aller  Baude  ramentevoir 
Tant  que  l’en  puist  de  luy  mémoire  avoir 
Car  dix  ans  a  qu’il  est  en  cette  peine  ! 

Baude  imaginait  que  son  cœur  commençait  un  dialogue3 
avec  le  fameux  sac  à  procès,  dans  un  morceau  où  il  parodie 
les  versets  3  et  4  du  psaume  i4a  :  Quia  persecutus  est  ini- 
micus  animam  meam  :  liumiliavit  in  terra  vitam  mearn.  Col- 
locavit  me  in  obscuris  sicut  mortuos  sœculi  :  Et  anxiatus  est 
super  me  spiritus  meus;  in  me  turbatum  est  cor  meum. 

Précieux  sac,  à  tout  jamais  perdu,  au  milieu  de  tant  d’autres 
sacs  à  procès4 ! 

Mon  juge  fait  de  l’entendu, 

Mon  advocat  au  bras  tendu 
Et  mon  procureur  négligent 
Demandent  sans  cesser  argent, 

Quant  j’ay  tout  le  mien  despendu. 

Mon  procès  est  au  sac  tendu, 

Lequel  je  tiens  plus  que  perdu, 

Riens  n’y  vault  estre  dilligent, 

Mon  juge. 

i.  Vallet  de  Viriville,  Nouvelles  recherches,  p.  io. 

a.  Cf.  la  tapisserie  du  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  63v0  : 

Je  gaigneray  si  je  ne  faulx. 

3.  J.  Quicherat,  Les  Vers..,  p.  54-55.  —  4.  Ibid.,  p.  55. 


268 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Je  me  suis  a  eulx  actendu. 

L’un  dit  qu’il  m’a  bien  deffendu, 
L’autre  se  plainct  du  payement  ; 
Mais  je  prye  a  Dieu,  qui  ne  ment, 
Que  par  le  col  soit  il  pendu 
Mon  juge  ! 


Longtemps  suant  d’angoisse  dans  son  petit  coin,  Baude 
avait  attendu  quelle  serait  l’issue  de  son  procès1.  Mais  sans 
doute  n’avait-il  plus  d’illusions  à  ce  sujet2.  11  pensait  comme 
le  «  bonhomme  »  qui  tient  deux  sacs  à  procès  dans  sa  main3  : 

Sire,  trop  cher  vendu  justice 
M’avez  :  Rendez  moy  le  trop  pris? 

LE  JUGE. 

C’est  a  cause  de  mon  office  : 

Qui  veult  n’en  a  pas  pour  le  pris. 

LE  FOL 

Puisque  du  mal  on  n’est  repris 
Et  que  les  grans  n’en  font  que  rire, 

Je  voy  bien,  mais  je  n’ose  dire, 

Qu’on  fera  comme  on  a  apris  ! 

Le  résultat  le  plus  certain  pour  Baude,  c’est  qu’il  avait 
perdu  tous  ses  biens  dans  ses  poursuites.  Alors  on  comprend 
pourquoi  il  évoquait,  à  propos  des  juges,  la  punition  que 
subit  l’un  d’eux4  : 

Cambises  qui  fut  roy  de  Mede 
Ung  mauvais  juge  escorcher  feit. 

La  peau  au  siégé  son  filz  mit 
Pour  donner  exemple  et  remede. 

* 

*  * 

Mais  Baude  n’a  pas  été  qu’un  élu  malchanceux,  un  plai- 

1.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  55-56. 

2.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  5gv0  : 

Ung  limier  voy  ce  me  semble  sur  l’erre. 

3.  Ibid.,  fol.  53  v°. 

4.  Ibid.,  fol.  49. 


I 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  269 

deur  infortune,  lin  basochien  victime  des  gens  de  loi.  Il  a  été 
un  observateur  et  un  censeur  de  son  temps,  un  vrai  bourgeois 
qui  a  dit  son  mot  de  politique  à  propos  des  grands  événe¬ 
ments  qu'il  a  vus.  Et  il  faut  avouer  qu'il  a  été  particulière¬ 
ment  bien  placé  pour  le  faire,  puisque,  après  une  fugue  pour 
suivre  le  dauphin  Louis,  Baude  demeura  un  fidèle  serviteur 
de  Charles  VII;  et  il  a  traversé  le  règne  de  Louis  XI,  vu  la 
révolte  des  princes  qui  suivit  la  mort  du  grand  autoritaire, 
observé  la  régence  et  l'avènement  du  roi  Charles  VIII. 

Louis  XI  a-t-il  gardé  rancune  à  son  serviteur  qui  l'avait 
simplement  lâché  durant  ses  tribulations  P  On  ne  voit  pas, 
du  moins,  qu'il  l’ait  destitué;  et  il  semble  même  qu'au  moment 
de  ses  grands  ennuis,  Baude  se  soit  tourné,  sans  succès  d’ail¬ 
leurs,  vers  son  ancien  compagnon  1  : 

Souvieigne  vous,  ce  dit  Baude,  de  moy. 

—  Bien  m’en  souvient,  ce  luy  respond  le  roy. 

—  Mais  de  quoy  sert  sans  effect  souvenir? 

Autant  vauldroit  promettre  et  riens  tenir, 

L’un  vault  l’aultre,  différence  n’y  voy. 

Dans  un  autre  rondeau,  Baude  disait  encore2  : 

Baude,  que  pence  tu  ?  — J’escoute. 

—  Et  quoy?  —  S’il  cherra  quelque  goûte... 

—  De  quoy  ?  —  De  la  gresse  de  court. 

—  Tu  pers  temps;  on  la  tient  si  court 

Que  l’on  ne  sçait  ou  l’on  la  boute. 

Tout  cela  sans  grande  amertume.  Car  il  est  le  bon  limier 
qui  ne  varie  pas,  dira-t-il,  et  qui  n’abandonne  pas  sa  piste3; 
il  se  nomme  le  bon  «  chien  baude  »  qui  aimera  par-dessus 
tout  buissonner  dans  le  taillis  4. 

Du  temps  de  Louis  XI,  on  peut  encore  dater  l’admirable 
ballade5  qui  fait  parler  Antoine  de  Chabannes,  comte  de 

1.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  36. 

2.  Ibid.  y  p.  37. —  3.  Ibid.,  p.  46.  —  4.  Ibid.,  p.  73. 

5.  Cette  belle  pièce,  qui  rappelle  tout  à  fait  le  dialogue  de  Baude,  se  rencontre 
seulement  dans  le  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  12490,  fol.  ia2V0-i23,  avant  une 


270 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Dammartin,  naguère  dévalisé  par  ce  petit  seigneur  de  l’ Ile 
de  France,  Charles  de  Melun.  Antoine,  incarcéré  au  début  du 
règne  de  Louis  XI,  contemple,  dans  sa  misère,  son  rival  de 
jadis,  dont  le  luxe  avait  tant  scandalisé  les  Parisiens  : 

Dont  viens  lu,  Martin  ?  —  de  Melun. 

—  Et  que  dit  on  P  —  J’ai  veu  Chariot. 

—  Par  ta  foy  ?  —  Il  est  tout  commun, 

Aussi  camus  comme  ung  rabot. 

—  En  bon  point  ?  —  Ront  comme  ung  sabot. 

—  Quelle  chiere  fait  il  P  —  Sans  dire  mot, 

Ils  actend  que  le  vent  se  tourne... 

Que  dit  il  ?  —  Ses  heures  a  jung, 

En  regardant  bouillir  le  pot. 

—  A  quoy  passe  t  il  temps?  —  A  quelqu’un, 

Contemplant  le  bon  temps  qu’il  ot. 

Est-il  asseuré?  —  Non  pas  trop. 

—  De  quoy  a  il  peur?  —  Qu’on  l’enfourne! 

Qu’atend  il  ?  —  Il  n’est  pas  si  sot, 

Il  actend  que  le  vent  se  tourne. 

Un  autre  temps,  un  autre  prince  seront  plus  chers  à  Baude,. 
encore  que  l'élu  ait  fait,  comme  il  convient,  l’éloge  des  trois 
princes  qui  se  sont  succédé  :  son  prince  préféré  sera  le  bénin 
Charles  \  III.  Mais  en  bon  Français,  qui  a  horreur  des  ligues, 
il  déplorera  la  révolution  faite  par  les  princes,  ce  temps  de 
la  régence  qu'il  qualifiera  en  deux  mots1  : 

Broulis  avec  Oultrecuydance... 

Et  surtout  Baude  poursuivra  de  son  ironie  les  «  convoi- 
teux  »  qui  envahissaient  toutes  les  régions  du  pouvoir.  Mais 
plus  que  toute  chose,  il  appréciera  la  paix  qu'il  célébrera 
dans  un  petit  placard  qui  fut  affiché  en  i4S2-’. 

Il  semble  bien  qu’une  de  ces  pièces,  des  plus  obscures, 
«  Les  dix  visions  Baude3»,  désigne  la  prise  d'armes  de  1 485 . 

pièce  de  P.  Danche  et  à  la  suite  d'un  tapis  de  Baude.  Son  atlribution  n’est  donc  pas 
absolument  certaine.  —  Le  Roux  de  Lincy  l’a  publiée  dans  son  Recueil  de  chants 
historiques  français,  I,  p.  36i-362. 

i.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  61.  —  2.  Ibid.,  p.  bq.  —  3.  Ibid.,  p.  88-90. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELI  DES  FINANCES  ET  POETE  2"]  ï 

Morceau  d’un  véritable  intérêt  pour  la  biographie  du  poète, 
puisque  Baude  nous  dit  alors  qu'il  se  trouvait  «  vieil  et 

cassé  »  : 

Mon  vert  et  jaulne  temps  passé, 

Et  mes  cheveux  perdans  le  gris. 


Dans  cette  sorte  de  rêve,  il  semble  assuré  que  «  le  tas  de 
bêtes  »  qui  pâturent  furtivement  et  qui  n’ont  pas  de  tête, 
désigne  la  révolte  sans  direction;  l’Angleterre  est  cette 
grande  nef  emportée  par  le  vent  de  la  tempête;  l’aigle  à  deux 
têtes  ne  peut  être  que  le  duc  Maximilien;  la  double  croix 
indique  le  duc  de  Lorraine  et  le  taureau,  la  maison  de  Foix, 
suivant  les  figures  de  leur  blason  : 

Et  les  saiges  dissimuloient, 

Les  craintifz  tousjours  escoutoient, 

Les  folz  n’en  faisoyent  que  rire  ! 

Alors  Baude  se  rangeait  plutôt  parmi  ces  derniers  qui 
tirent  d’ailleurs  la  moralité  des  événements.  Une  franchise 
reconnue,  «  car  jamais  Baude  ne  varia1  »,que  nous  trouvons 
d’ailleurs  marquée  dans  la  plupart  des  circonstances  de  sa 
vie,  telle  est  en  définitive  la  morale  de  maître  Henri  Baude, 
franchise  qui  demeurait  aussi  la  règle  de  son  art. 

* 

*  * 

A  cet  âge  de  la  prose  qu’est  la  fin  du  quinzième  siècle 
français,  nous  ne  devons  pas  demander  un  lyrisme  dont  il  est 
incapable,  en  particulier  à  maître  Henri  Baude.  Nous  note¬ 
rons  au  contraire  chez  lui  les  traits  saillants  du  basochien 
têtu,  cynique  et  politicien,  qui  annoncent  déjà  le  caractère 
du  bourgeois  français. 

Comme  tout  bon  bourgeois,  Baude  se  montre  critique  cri¬ 
tiquant.  Il  passera  au  crible  le  monde  entier  (c’était  d’ailleurs 

i.  Souscription  à  l’éloge  du  roi  Charles  VII  (Vallet  de  Viriville,  Nouvelles 
recherches,  p.  i3). 


272  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

un  genre  accoutumé  dans  les  sortes  de  revues  de  ce  temps)  : 
Tel  il  nous  apparaît  dans  la  «  Déclaration  »  1  qu’il  formulera 
ainsi  : 

Je  n’ay  trouvé  en  l’Eglise  que  vices, 

Et  aux  nobles,  orgueil,  fierté,  delices  ; 

Aux  laboureurs,  faulse  condicion, 

Et  aux  marchans,  toute  déception... 

Bref,  tous  estatz  sont,  la  ou  j’ay  esté, 

Ambicieux,  confuz  en  vanité... 

Et  Baude  dressera  déjà  la  liste  des  «  pourquoy2  »  :  elle  n’est 
pas  encore  close. 

Cdiez  lui  aussi,  il  y  a  lieu  de  noter  le  mépris  que  l’homme 
de  plume  a  toujours  témoigné  à  l’homme  d’épée,  le  civil  qui 
raille  le  militaire.  Un  des  meilleurs  morceaux  de  Baude  nous 
présente  précisément  la  caricature  du  «  gorrier  bragard  », 
c’est-à-dire  du  coureur  de  femmes  qui  porte  des  braies  à  la 
mode  nouvelle,  comme  les  gens  de  la  suite  du  roi,  et  qui  est 
une  espèce  de  demi-solde  fort  bien  dessiné  par  notre  bazo- 
chien  3  : 

De  noir  veloux  fut  la  robe  empruntée 
D’un  mien  mignon,  fourrée  pour  le  chault, 

Une  chesne  de  leton  surdorée 

En  my  juillet,  sur  ung  petit  courtault, 

Souliers  camuz,  boufiz  comme  ung  crapault, 

Large  bonnet  avoit  a  suffisance  ; 

La  chemise  par  le  collet  luy  sault  : 

Chascun  s’en  rit  et  il  y  prent  plaisance... 

Ung  grant  laquais  luy  portoit  son  espée 
(Dont  la  moitié  du  fourreau  luy  desfault), 

D’une  robe  revestu  deschirée, 

Comme  s’il  vinst  freschement  d’un  assault; 

Faulte  d’argent  a  tous  propoz  lui  fault... 

«  J’ay  »,  ce  dit-il,  «  despendu  en  l’armée, 

Tout  mon  vaillant,  dont  pas  n’ay  esté  cault  ; 

Mais  encor  ay  une  terre  engaigée 
A  réméré  pour  plus  qu’elle  ne  vault; 

J’en  pers  les  fruictz,  mais  de  ce  ne  me  chault, 


1.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  47*48.  —  2.  Ibid.,  p.  49*5i. 
3.  Ibid.,  p.  81-82. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


PI.  xvi 


Ivnimc^t  mot*  Jrfiîtaupic*.  Q(lo  u.r»mVç.fM  cm  ccU 
-£c  nc  » 

C  l(T  rt  H  V  to  I  fl  C^îv  )  VcT  |  (tl  »  Cti 
-Om  fôutlcm6Ccç.ano£^>2oiz 

moiifcÇxç,  en  foiteet^o*; 

-pnffcnt  ils.  jxu  tt*  /T»  irr 


Le  bonhomme  et  la  toile  d’araignée 

(Bibl.  Nat  .  ms.  Ir.  £4461,  fol  46| 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  2^3 

Car  je  prendray  d’amour  telle  alliance, 

Que  l’on  verra  que  je  volleray  hault!  » 

Chascun  s’en  rit  et  il  y  prent  plaisance. 

Gomme  si  rien  ne  devait  manquer  à  la  psychologie  de  ce 
bourgeois,  Baude  excelle  dans  les  logogriphes,  et  qui  pis  est, 
dans  les  calembours.  Enfin,  il  faut  avouer  qu'il  aime  beau¬ 
coup  faire  l'éloge  du  temps  passé. 

Une  pièce,  qui  peut  dater  de  1490  environ  et  que  Baude 
adressa  à  Charles  VIII  quand  il  commença  de  régner  par  lui- 
même,  lui  propose  en  effet,  comme  modèle,  le  roi  Charles  VII 
(et  c’est  vrai  qu’au  temps  où  Baude  put  avoir  vingt  ans, 
Charles  VU  était  devenu  un  roi  exemplaire).  Baude  exhorte 
le  jeune  souverain  à  respecter  cette  assise  du  vieux  royaume 
qu’a  été  la  justice;  et  l'on  sent  que  ce  qu'il  admire  surtout 
chez  Charles  VII,  en  administrateur  expérimenté,  ce  sont  les 
ordonnances  de  Nancy  (i445)  qui  ont  créé  l’armée  régulière, 
chassé  les  pillards  qui  feront  leur  rentrée  dans  les  bandes 
armées  au  temps  de  la  révolte  des  princes;  pièce  très  belle,  qui 
porte  témoignage  du  bon  sens  de  Baude,  de  sa  fidélité  envers 
son  roi  1 II.  : 

Alexandre,  Constantin  et  Pompée 
Et  Charlemaigne,  a  tout  sa  grant  espée, 

Pourquoy  est  ce,  de  droit  et  par  office, 

Qu’on  les  nomme  grans  en  toute  contrée 


Et  autres,  non?  —  Pour  maintenir  Justice. 

Qui  feit  les  roys  regner  en  prospérant  ? 

Qui  feit  Rommains  longtemps  en  acquérant  ? 
Qui  feit  César  occident  conquérir  ? 

Qui  surnomma  Charles  le  conquérant  ? 
Pourquoy  vit  on,  sinon  en  espérant? 

—  Pour  Justice  droictement  maintenir. 

Qui  augmenta  le  royaume  de  France? 

Qui  luy  donna  si  grant  magnificence? 

Qui  recouvra  Guyenne  et  Normandye, 

1.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  gi-g3. 


II.  —  1S 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


274 

Puis  quarante  ans,  sans  faire  vyolance, 

En  si  brief  temps,  a  petite  puissance  ? 

—  Ce  fut  Justice  qui  y  fut  acomplye. 

Qui  y  feit  paix  longtemps  apres  durer, 

Tant  qu'on  n’osoit  contre  droit  murmurer  : 

Chascun  vivoit  en  grant  transquilité 
Que  n’oïssiez  le  nom  de  Dieu  jurer 
Comme  a  présent  on  le  voit  parjurer? 

—  Ce  fut  Justice  et  sa  fille  Equité. 

Par  qui  fut  ce  qu’on  chassa  les  pillars, 

Et  les  courtois  mis  ou  lieu  despaillars, 

Dont  le  peuple  fut  tout  morne  et  transy, 

Et  qu’on  retint  des  notables  vieillars, 

Car  ilz  sçavent  les  tours  de  leurs  billars? 

—  Par  Justice  qu’on  trouva  a  Nancy. 

A  la  garder  doibt  on  faire  debvoir  : 

Car  on  ne  peult  sans  elle  paix  avoir, 

Ne  par  armes,  ne  par  autre  puissance. 

Si  prie  a  Dieu,  de  très  humble  vouloir, 

Que  préserver  vueille  par  son  pouvoir 
Le  chef  entier  et  le  peuple  de  France! 

Cette  belle  pièce,  nous  ne  pouvons  la  séparer  de  l’admi¬ 
rable  portrait  en  prose  que  Baude  a  tracé  du  roi  Charles  VII, 
souverain  qu’il  a  pu  observer  au  travail  et  dans  sa  gloire, 
vers  i458  L 

Le  roi  victorieux,  ponctuel  aux  conseils  qui  remplissaient 
chacune  de  ses  journées,  entouré  de  ses  vieux  serviteurs, 
respectueux  avec  les  femmes,  libéral,  sobre  et  pieux,  n’ayant 
qu'une  parole,  pensant  continuellement  aux  affaires  de  son 
royaume  et  au  soulagement  de  son  peuple,  avec  sa  maison 
ordonnée,  son  armée  régulière,  son  budget  établi,  signant 
toutes  les  pièces  importantes  de  justice  et  de  finance,  s’il 
demeure  de  goût  solitaire,  ne  ressemble  plus  en  rien  au  jeune 
prince  du  temps  de  Jeanne  d’Arc,  doutant  de  son  droit  et  de 
sa  naissance,  gueux  et  mystique,  secret,  conduit  par  les  uns 


.  Vallet  de  Viriville,  Nouvelles  recherches,  p.  7-1 3 


MAITRE  HENRI  B  AUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  2y5 

ou  les  autres,  endormi  dans  une  torpeur  dont  rien  ne  peut  le 
tirer  dans  ses  châteaux  de  la  Loire,  ni  la  misère  de  son  peuple, 
ni  la  guerre,  ni  le  miracle  de  la  jeune  fille  morte  pour  sa 
cause  ! 

Gomme  il  diffère  du  triste  souverain  dont  Jouvenel  des 
Ursins  a  tracé  un  impitoyable  portrait1!  Et  il  était  juste 
qu’un  tiers,  à  qui  Baude  avait  communiqué  son  ouvrage, 
ait  songé  à  l'adresser  au  roi  Charles  VIII  afin  que  le  jeune 
prince  se  le  fit  lire2.  C’était  là  en  vérité  un  bon  doctrinal  pour 
un  jeune  roi.  Et  Baude  eût  été  digne  de  figurer  dans  un  de 
ses  conseils  qu’une  belle  miniature  nous  représente3. 

Un  roi,  d’un  type  idéal,  est  assis  sur  son  trône,  sous  le  dais 
fleurdelisé,  vêtu  de  l’ample  manteau  royal;  la  couronne  ceint 
ses  longs  cheveux  blonds.  Assis  sur  des  bancs,  autour  d’un 
bureau  couvert  d’un  tapis  vert,  ils  sont  là,  les  bons  serviteurs 
qui  vérifient  ou  discutent  les  comptes.  Avec  leurs  faces  rudes 
et  rases,  leurs  yeux  vifs,  ils  semblent  revivre  en  chair  et  en 
os.  L’un  d'eux  vient  de  répandre  sur  la  table,  chargée  de 
paperasses,  des  rouleaux  d’or.  Il  semble  regarder  un  chien 
rouge  qui  se  tient  aux  pieds  du  roi  et  qui  parait  surveiller  cette 
scène.  Ce  chien  rouge,  c’est  le  véridique  Baude,  celui-là  que 
nous  retrouverons  dans  toutes  les  images  de  ce  curieux  ma¬ 
nuscrit,  dans  la  figure  de  la  Praguerie  perdant  la  suite  du 
grand  cerf  ailé  pour  courir  sur  les  fumées  du  petit4,  quand 
l’auteur  offre  son  livre  au  roi  Charles  VIII,  au  grand  Conseil 
de  Justice5,  au  milieu  des  hommes  d'armes  groupés  sous  la 
bannière  du  Cerf  volant6. 

Et  telle  était  bien  la  place  du  clairvoyant  et  fidèle  serviteur. 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1 6 2 5 ç>  (Épître  aux  États  de  Blois  et  d’Orléans). 

2.  Souscription  à  l’Éloge  de  Charles  VII  (Vallet  de  Viriville,  Nouvelles  recherches, 
p.  10).  Le  traité  n’est  pas  antérieur  à  1 4 83  (Ibid.,  p.  n,  n.  4). 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  lat.  6222e,  fol.  42vo. 

4.  Ibid.,  fol.  36r0.  —  5.  Ibid.,  fol.  3<)vo.  —  6.  Ibid.,  fol.  4i. 


276 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


* 

*  * 

On  sait  le  succès  qu’eurent,  dans  la  seconde  moitié  et 
surtout  à  la  fin  du  quinzième  siècle,  les  sujets  allégoriques 
et  satiriques.  Henri  Bande  a  beaucoup  sacrifié  à  ce  genre. 
Mais  il  l'a  fait  sous  une  forme  bien  nouvelle,  et,  semble-t-il,  à 
la  requête  de  tapissiers.  Bande  a  en  effet  composé  un  très 
grand  nombre  de  «  Dictz  moraulx  pour  faire  tapisserie1  »r 
rimé  les  légendes  d'un  assez  grand  nombre  de  «  tapis  »  comme 
l’on  disait. 

Au  temps  de  Charles  VI  et  de  Louis  d’Orléans,  cet  art  de  la 
tapisserie,  magnifique  et  délicat,  illustrait  déjà  la  plupart 
des  inventions  littéraires  :  scènes  religieuses,  tableaux  d’his¬ 
toire  et  de  bataille,  chansons  de  geste,  le  Roman  de  la  Bose, 
1  1 1  i  s  toi  re  de  Troie,  celle  de  Duguesclin,  sujets  de  chasse  ou 
de  la  vie  champêtre,  conversations  galantes,  sujets  allégo¬ 
riques  comme  le  tapis  d’Humilité,  d’Orgueil,  de  Bonté,  de 
Beauté,  des  Sept  Arts.  Telles  étaient  les  scènes  principales 
qui  décoraient  noblement  les  demeures  des  princes2  :  nous 
possédons  encore  quelques-unes  de  ces  pièces  qui  ont  passé 
les  âges,  et  nous  les  connaissons  surtout  par  des  inventaires 
aussi  minutieux  que  les  catalogues  des  librairies  de  ce  temps. 

Mais  il  faut  avouer  que  les  légendes  indiquées  par  Baude,. 
les  projets  de  cartons  qu’il  nous  a  laissés  en  quelque  sorte 
(certains  du  même  temps  étaient  destinés  à  des  verrières) 3 
forment  une  précieuse  et  très  originale  collection.  Elles 
marquent  un  grand  changement  dans  le  goût,  qui  devient  en 
quelque  sorte  bourgeois,  pour  l’ameublement  de  cette  époque. 
Car  il  s'agit  ici  de  scènes  parfois  très  libres,  toujours  sati¬ 
riques,  où  l'auteur  a  mis  tout  son  talent,  ses  qualités  drama- 

1.  Rubrique  du  ms.  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  1716. 

2.  Jules  Guiffrey,  Histoire  de  la  tapisserie  depuis  le  moyen  âge  Jusqu'à  nos  jours, 
Tours,  1886,  et  surtout  son  Histoire  générale  des  arts  appliqués  à  l'industrie...  Les  tapis¬ 
series  du  douzième  à  la  fin  du  seizième  siècle.  Paris,  1911. 

3.  «  Bons  dietz  moraulx  pour  tapis  ou  verrieres  de  fenestres.  »  Bibl,  Nat.,  ms.  fr. 
1717,  fol.  57ro.  Rien  n'indique  que  ces  compositions  soient  de  Baude. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  2 ’j’] 

tiques,  le  sentiment  si  juste  qu'il  avait  du  dialogue.  Et  c’est 
précisément  le  «  fol  »,  nommé  quelquefois  le  «  laboureur», 
qui  se  chargera  de  tirer  la  moralité  de  ces  images. 

Car  si  Baude,  sous  le  titre  d’ «  hystoire  poétique  »,nous  a 
dit,  dans  ses  projets  de  tapis,  les  amours  de  Jupiter  et  de  Léda, 
la  belle  Hélène,  Athis,  Tantale,  la  quenouille  de  Clotho,  les 
infortunes  de  Yulcain1,  etc.,  la  plupart  des  idées  qu’il  nous  a 
laissées  sont  des  caricatures  pleines  de  fantaisie  et  d’humour  ; 
elles  sont  le  fruit  de  l’expérience  de  sa  vie. 

Voici  par  exemple  le  «  bonhomme  »  qui  regarde  une  grande 
toile  d’araignée  tendue  entre  deux  arbres  :  T  «  homme  de 
cour  »  l'interpelle2: 

Bon  homme,  dis  le  moi,  si  tu  daignes, 

Que  regardes  tu  en  ce  bois? 

LE  BONHOMME 

Je  pence  aux  toiles  des  eraignes, 

Qui  sont  semblables  a  noz  droiz  : 

Grosses  mousckes,  en  tous  endroiz, 

Passent  :  les  petites  sont  prises. 

LE  FOL 

Les  petiz  sont  subgects  aux  loix 
Et  les  grans  en  font  a  leurs  guises  ! 

Ces  «  bonnes  inventions3  »,  qui  ont  joui  d'un  véritable 
succès  (nous  les  rencontrons  dans  un  assez  grand  nombre  de 
manuscrits4),  se  présentent  à  nous  comme  des  images  d'un 
caractère  populaire  ;  elles  nous  rapportent  les  dictons  du 
commun.  Ainsi  ce  gros  homme  qui  tient  à  la  main  un  grand 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  47.  —  Dans  le  manuscrit  de  Chantilly  5io,  qui 
contient  ces  morceaux  sous  la  rubrique  :  «  Autre  histoire  poétique  d’Europe  »,ils  sont 
précédés  des  &  six  histoires  d’Athéon  »  et  des  «  six  histoires  d’Apollon  ».  Ces  pièces 
sont-elles  de  Baude  ? 

2.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  96-97. 

3.  Rubrique  du  ms.  fr.  1716,  fol.  47. 

4.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  12490,  2 4 4 6 1  ;  Bibl.  de  l’Arsenal,  ms.  n°  5o6i  ; 
Bibl.  du  Musée  Condé  à  Chantilly,  n08  009,  5 10. 


278 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


verre  plein  de  vin  s’adresse  à  maître  Jean  Avis,  médecin  du 
temps  de  Louis  XI  et  de  Charles  VIII  1  : 

Quant  je  boy,  maistre  Jehan  Avis, 

Je  ne  sens  ne  mal  ne  friçon. 

LE  MEDECIN 

Guery  estes,  a  mon  advis, 

Puisque  vous  trouvez  le  vin  bon. 

LA  FOLLE 

La  taincture  de  vostre  viz 
A  plus  cousté  que  la  façon. 

Voici  encore  l’image  du  Calife  de  Bagdad  (le  galiffre  de 
Baudas)  assis  devant  sa  table  chargée  de  ferraille,  marteaux, 
cloches,  landiers,  fers,  maillets,  clefs,  hallebardes,  épées, 
pour  qui  tout  est  victuaille,  et  qui  se  dispose  à  avaler  une 
enclume:  image  que  le  roi  Charles  VIII  avait  pu  voir  dans 
la  rue  Saint-Denis,  lors  de  son  entrée  à  Paris,  el  où  le  peuple 
reconnaissait  la  caricature  des  gens  qui  le  grugeaient2. 

Ainsi  maître  Henri  Baude  avait  proposé  aux  artisans  de 
son  temps3,  le  sujet  du  pauvre  laboureur  ((taillé,  pillé, 
jusques  au  fondement  »  ;  l’effrontée  bergère  Margot  qui  invi¬ 
tait,  le  berger  à  tirer  «dans  sa  motte  »;  le  vilain  qui  a  mis  le 
feu  à  un  tas  de  paille  pour  se  faire  craindre  et  qui  donne  en 
vain  l’alarme;  les  «  gorriers  »  de  cour  qui  ont  les  yeux  bandés 
et  toute  cette  ménagerie  du  Palais  qu’il  affectionnait  :  d'abord 
les  ânes  en  faveur  qui  régnent  sur  les  autres  bêtes  cornues; 
l'âne  qui  chassait  d’un  parc  les  autres  bêtes,  ce  qui 
inspire  au  renard,  qui  apparaît  au  sommet  d’une  tour,  cette 
réflexion  : 

Puis  qu’asnes  font  des  gouverneurs, 

Et  bestes  allèguent  raison, 

Regnars  mengeront  maint  oison 
Soubz  umbre  des  dissimuleurs. 

1.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  97. 

2.  Ibid.,  p.  99-100.  — Ce  tapis  n’est  donné  que  par  le  ms.  fr.  12490, fol.  ii9ro. 

3.  Je  suis  ici  le  ms.  fr.  1716,  car  Jules  Quicherat  n’a  recueilli  qu’un  très  petit 
nombre  de  ces  tapis  ;  pièces  dans  le  même  ordre  dans  le  manuscrit  de  Chantilly  5 1  o , 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POÈTE  279 

Et  voici  encore  les  maigres  ânes  de  Mirabeau  qui  se  dévo¬ 
raient  l’un  l'autre;  les  ânes  volants  qui  sortent  de  la  trompe 
de  Faveur;  l’âne  qui  préfère  manger  des  chardons  que  de  se 
voir  empalé  dans  un  parc,  comme  le  noble  cheval. 

Maintes  scènes  produisaient  le  petit  bonhomme  qui  peine 
et  qu’on  saigne  quand  il  fait  entendre  sa  plainte;  le  peuple 
qui  paye  tout  et  ne  peut  avoir  la  paix.  Et  Baude  montrait  encore 
l’étonnant  pressoir  où  l’on  tire  de  l’huile  de  cailloux;  l’im¬ 
prévoyant  qui  tranche  la  branche  sur  laquelle  il  est  juché; 
l’homme  de  village  caché  sous  le  rocher  en  attendant  un 
temps  meilleur.  Car  Baude  excellait  à  tirer  la  philosophie 
de  son  expérience  de  chaque  jour  en  montrant  l’homme  qui 
dégringole  les  escaliers  dangereux  de  la  Cour;  la  chandelle 
allumée  où  tant  de  gens  se  sont  brûlé  les  ailes;  la  pirouette, 
qui  est  le  jeu  que  nos  enfants  appellent  toton,  et  qu'une 
main  gouverne;  l’homme  qui  veut  rompre  les  anguilles  sur 
ses  genoux,  et  beaucoup  d’autres  imaginations  où  brille  la 
sagesse  paysanne.  Et  Baude  proposait  encore  aux  tisseurs  de 
laine  ce  bon  tapis,  représentant  un  parc  bien  gardé  des  loups, 
où  il  fait  parler,  comme  dans  un  naïf  mystère  abrégé,  les 
anges,  le  berger,  les  brebis,  le  loup  et  le  chien,  Honneur, 
Justice,  Vérité  et  Crainte  de  Dieu. 

Nous  ne  possédons  plus  aucune  tapisserie  de  ce  genre; 
quelques  sujets  galants,  certaines  promenades  dans  la  cam¬ 
pagne,  comme  la  tapisserie  des  Arts  Décoratifs,  celle  du  Musée 
de  Nuremberg,  une  autre  représentant  Souper  et  Banquet1, 
peuvent  seulement  en  donner  une  idée.  Mais  il  ne  faut  pas 
oublier  que  nous  possédons  surtout  des  pièces  de  tapisserie 
conservées  dans  les  trésors  des  églises  ou  dans  les  successions 
princières.  Il  est  très  possible  que  ces  projets  du  poète  aient 
été  réalisés  dans  les  maisons  des  bourgeois  enrichis;  des 
gens  de  finances  qui,  un  peu  partout,  commençaient  à  jouer 
un  grand  rôle  dans  nos  provinces  et  à  supplanter  la  noblesse 
locale. 


1.  Jubinal,  Anciennes  tapisseries  historiques  de  la  France,  i83g. 


280 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Mais  à  défaut  de  telles  tapisseries,  nous  en  possédons  les 
cartons.  Ils  nous  ont  été  conservés  par  un  très  précieux  manu¬ 
scrit  l,  qui  est  en  même  temps  un  recueil  d'admirables  dessins 
français  formé  par  François  Robertet,  un  peu  après  ibog2. 

Ce  recueil,  dû  à  la  collaboration  de  deux  artistes  au  moins3, 
commence  par  nous  donner  les  images  de  l’Amour,  de  la 
Chasteté,  des  Parques,  etc.,  qui  illustraient  la  traduction  des 
Triomphes  de  Pétrarque,  par  Jean  Robertet;  puis  on  y 
voyait  défiler  les  dieux  et  les  déesses  du  paganisme ,  les 
Muses.  Charmantes  images  françaises  où  les  Parques  sont 
des  Rieuses  de  chez  nous,  le  Temps,  un  rude  voyageur, 
1  Eternité,  une  vierge  tenant  la  palme  de  gloire.  Saturne 
dévore  ses  enfants  devant  un  petit  château  du  style  le  plus 
récent.  Et  Racchus,  le  verre  en  main,  foule  le  raisin  dans 
la  cuve,  tandis  que  les  laboureurs  font  une  ronde  que 
rythme  le  tambourinaire.  Pan,  le  grand  pâtre,  règne  de  sa 
houlette  sur  un  parc,  à  Forée  du  village:  Yulcain  forge  des 
coulevrines;  et  la  belle  enfant  qu’est  notre  dame  Vénus, 
dont  le  torse  gracile  sort  des  eaux,  tient  ce  rameau  d'odeur 
délicieuse  qui 

Signiffie  que  plaisance  amoureuse 
Se  change  tost  et  réduit  en  tristesse. 


Mais  nous  quittons  bientôt  ces  régions  étliérées  où 
demeurent  les  Muses.  Car  c’est  bien  sur  la  terre  que  nous 
sommes  avec  les  dessins  qui  illustrent  des  sentences  morales 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  a446i.  (Ce  manuscrit  a  été  copié  et  mieux  reproduit,  mais 
plus  grossièrement,  par  le  scribe  du  manuscrit  de  l’Arsenal,  u°  5o66.)  Le  manuscrit 
de  Chantilly  5og,  de  plus  petit  format,  datant  du  début  du  seizième  siècle,  présente 
une  suite  d’illustrations  de  ces  tapis.  Ces  figures  offrent  le  plus  souvent  la  même 
disposition  que  les  figures  du  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2446 1  ;  mais  elles 
sont  de  qualité  inférieure.  Quelques-unes  sont  originales. 

2.  Les  armes  de  Itobertet  sont  dans  l’écu  pendu  à  l’arbre  qui  fait  le  fond  du 
tableau  d’Hercule  enchaîné  (fol.  ii5).  L’écriture  de  François  se  voit  au  fol.  ii5  et 
ailleurs.  — Au  fol.  i4i,  on  voit  le  portrait  de  Charles  de  Bourbon,  le  connétable;  la 
légende  fait  allusion  à  la  bataille  d’Agnadel  (i5og).  En  face,  les  armes  et  les  devises 
de  la  maison  du  duc  dont  François  Robertet  a  été  le  secrétaire. 

3.  Et  plutôt  de  trois.  La  deuxième  collection  commence  certainement  au  fol.  98. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE.  Il 


PI.  XVII 


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Faveur  et  les  ânes  volants 

iBibl.  Nat.,  ms.  fr.  24461.  fol.  61 1 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  28 1 


où  nous  retrouvons  la  plus  grande  partie  des  tapis  de  Baude  : 
l'aveugle1,  le  pauvre  homme  sous  le  roc2, le  cheval  et  l’âne3, 
les  dangereux  degrés4,  l’âne  et  les  bêtes5,  la  toile  d’araignée6, 
la  chandelle  ”,  la  pirouette8,  l’homme  qui  rompt  les  anguilles9, 
le  cheval  et  le  bœuf10,  le  chat,  le  mâtin  et  le  lévrier11,  Faveur 
et  l’âne  mitré1’,  les  pourceaux  devant  les  marguerites13; 
l'homme  qui  réveille  le  chat  qui  dort14,  etc.  Une  deuxième 
collection  nous  offre  la  représentation  pompeuse  des  femmes 
des  différents  pays15,  une  symbolique  des  couleurs16,  la  suite 
des  sibylles17,  le  profil  des  nobles  Grecques  et  Romaines  où 
l’on  croit  reconnaître  les  portraits  des  dames  de  la  cour  du 
temps  de  Louis  XII  !8...  On  y  voit  enfin,  de  profil,  à  cheval, 
Charles  de  Bourbon  '9,  le  seigneur  et  patron  de  François  Ro- 
bertet,  les  emblèmes  et  devises  de  sa  maison20,  et  aussi  un 
médaillon  de  François  Ier  ajouté  postérieurement21. 

Quant  aux  armes  de  François  Robertet,  dont  la  main  se 
reconnaît  souvent  sur  les  pages  du  recueil,  on  les  voit  pen¬ 
dues  aux  branches  d'un  arbre  formant  un  motif  du  paysage 
où  le  terrible  Hercule  est  enchaîné  par  Cupido22.  C’est  donc 
lui  qui  forma  la  collection  de  ces  images  (car  il  ne  serait 
peut-être  pas  prudent  de  n’y  voir  que  des  cartons  de  tapis¬ 
series).  Traditionnel  recueil  dont  l’origine  pourrait  remonter 
au  célèbre  Etrille  Fauveau,  dont  nous  retrouvons  précisément 
ici  l’image23,  qui  fit  la  joie  des  lecteurs  du  treizième  et  du 
quatorzième  siècle,  et  dont  on  pourrait  suivre  l’évolution, 
suivant  la  mode,  à  travers  les  Emblèmes  d’Alciat  ou  VHéca- 


1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2446i,  fol.  38. 

2.  Fol.  3g.  —  3.  Fol.  4o.  —  4.  Fol.  4i. 

5.  Fol.  45.  - —  6.  Fol.  46.  —  7.  Fol.  47. 

8.  Fol.  48.  —  9.  Fol.  63.  —  10.  Fol.  54.  —  11.  Fol.  56. 

12.  Fol.  61.  Dans  cette  pièce,  suivant  Le  Boux  de  Lincy  ( Recueil  de  chants  histo¬ 

riques  français,  t.  I,  p.  34g-35o)  Faveur  désigne  Louis  XI.  Le  premier  âne  désignerait 
Jean  de  Montauban,  le  second  Charles  de  Melun  et  l’àne  mitré  serait  Jean  Balue.  11 
reçut  l’évêché  d’Évreux  en  commende,  en  1 4 6 5 .  Cf.  H.  Forgeot,  Jean  Balue,  cardinal 
d'Angers,  p.  i5.  —  i3.  Fol.  62.  —  i4.  Fol.  63.  —  i5.  Fol.  98. 

16.  Fol.  108.  —  17.  Fol.  1 1  7 .  —  18.  Fol.  129. 

19.  Fol.  1 4 1 .  —  20.  Fol.  1 4ovo.  —  2i.  Fol.  i38vo. 

22.  Fol.  1  i5ro.  —  a3.  Fol.  58. 


282 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


tongraphie  de  Gilles  Corrozet1.  Nous  retrouverons  François 
Robertet  en  parlant  de  la  transmission  des  vers  de  Henri 
Baude. 

* 

■3^  Jfc 

11  est  encore  un  genre  où  Baude  mérite  de  survivre  :  dans 
ces  «  petitz  dictz  et  brocars2  »,  dans  certains  quatrains  où  il 
est  spirituel  et  excellent.  Ainsi  cette  «  comparaison  de  la  For¬ 
tune  »  tirée  de  la  façon  dont  on  fait  les  calculs  avec  l’abàque, 
en  disposant  les  jetons  sur  des  colonnes  parallèles  pour 
représenter  les  différentes  unités3  : 

Je  compare  Fortune  a  ung  marchant 

Qui  d’un  gectouer  faict  ung,  et  d’ung  cent  mille. 

Fortune  aussi  faict  d’un  sot  ung  habile, 

D’ung  puissant  homme  elle  faict  ung  meschant. 

Ou  ceci  encore,  contre  les  Bourguignons4  : 

Aussi  contraire  qu’un  oygnon 
Est  a  faire  bon  ypocras, 

Feu  de  charbon  entre  blancs  draps, 

Est  au  François  le  Bourguignon. 

L’épigramme  sur  maître  Olivier  le  Dain,  barbier  du  roi 
Louis  XI,  qui  fut  pendu  en  i4S4,  est  un  chef-d’œuvre  dans 
son  genre0,  un  chef-d’œuvre  de  deux  vers  : 

Le  dain  fut  au  collet  tendu 
En  vert  may  par  le  col  pendu. 

Au  surplus,  ce  n’est  qu’un  petit  poète  que  nous  avons 
voulu  présenter  ici.  Baude  n’était  pas  un  lyrique  (le  lyrisme 
de  son  temps  est  quelque  chose  à  donner  l’effroi,  témoin 
Georges  Chastellain)  ;  et  il  ne  saurait  même  passer  pour 
un  grand  écrivain.  Souvent  Baude  est  obscur  et  il  a  beau- 

1.  Point  de  vue  intéressant  signalé  par  le  rédacteur  du  Catalogue  du  Musée  Condé, 
Manuscrits ,  t.  II,  p.  107. 

a.  Rubrique  du  ms.  fr.  1716  fol.  56.  —  3.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  52. 

4.  Ibid.,  op.  cit.,  p.  5a.  —  5.  Ibid.,  p.  61. 


MAITRE  HENRI  BAT  DE ,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  283 

coup  trop  usé  d'inversions  d'un  comique  parfois  bien  invo¬ 
lontaire.  Enfin,  le  temps  a  marqué  durement  une  œuvre 
d’actualité,  qui  abonde  en  traits  personnels,  dans  laquelle  les 
allusions  sont  difficiles  à  entendre,  comme  chez  Villon.  Mais 
Baude  a  bien  sa  valeur  et  son  originalité.  Sàchons-lui  gré  de 
n’avoir  point  fait  le  gracieux,  le  larmoyant,  l’amant  déses¬ 
péré  comme  tous  les  snobs  de  ce  temps. 

Sans  doute,  maître  Henri  s’était  montré  galant  auprès  des 
dames  parisiennes  qui  tenaient  boutique,  comme  la  belle 
Heaulmière,  et  les  charmantes  dames  de  magasin  du  Paris  de 
sa  jeunesse  1  : 

J’entens  bien  ce  que  vous  me  dites. 

Vous  m’aviez  promis  et  juré 

Que  plus  que  nul  autre  m’amez  : 

Ce  ne  sont  que  toutes  redites... 

M  ais  les  rondeaux  d'amour,  qui  rappellent  tant  la  facture 
de  l’école  de  Charles  d'Orléans,  et  sont  donnés  comme  des 
œuvres  de  Baude,  ne  me  paraissent  pas  devoir  lui  être  attri¬ 
bués2.  L’amour  précieux  a  tenu  peu  de  place  dans  sa  vie.  On 
sait  que  Baude  s’était  marié,  peut-être  un  peu  à  l’étourdie3.  On 
voit  madame  Anne,  en  1 46g ,  faire  opposition  à  la  vente  des 
biens  de  son  mari 4  :  et,  si  nous  nous  reportons  au  «Bondict  de 
la  nature  d’une  femme»,  on  trouve  que  Baude  avait,  sur  la 
conduite  du  mari  envers  son  épouse,  des  idées  tout  à  la  fois 
sages  et  libérales 5  : 

Femme  doibt  estre  en  liberté  honneste 

Contregardée  sans  trop  la  prés  tenir... 

1.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  38-3g. 

2.  Ibid.,  op.  cit.,  p.  4o-4 1 .  —  Ces  pièces  ne  se  rencontrent  pas  dans  le  ms. 
fr.  1716.  Dans  le  ms.  fr.  1717,  fol.  55-55v0,  elles  sont  anonymes,  suivent  deux  ron¬ 
deaux  donnés  à  Baude  nominalement,  précèdent  un  recueil  de  proverbes  italiens 
(fol.  56),  des  dits  moraux  pour  verrières  et  tapisseries  qui  n’ont  rien  à  voir  avec 
Baude,  etc.  Dans  le  ms.  fr.  1719,  fol.  3. 

3.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  4g.  —  4.  Antoine  Thomas,  op.  cit.,  p.  77.  Le  même 

auteur,  à  qui  nous  devons  tant  pour  la  connaissance  de  Henri  Baude,  a  retrouvé  le 
nom  de  famille  de  madame  Anne  «  Gongnonne  ».  Henri  Baude  peut  donc  être  le 
gendre  de  G.  Gongnon,  receveur  des  Aides  en  Bas-Limousin. 

5.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  3g-4o. 


284 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\e  SIECLE 


Mais  deux  rondeaux  libres,  d'une  verve  magnifique,  nous 
en  disent  assez  sur  ses  vrais  sentiments  qui,  en  son  âge  mûr, 
n’étaient  pas  ceux  d’un  barbon  quintessencié  et  larmoyant 
en  face  des  réalités  de  l'amour1  : 

Dame,  si  j’ay  les  cheveulx  gris, 

Vous  avez  la  pance  ridee... 

et  il  dessinait  cette  eau-forte,  à  la  Rops  : 

Cons  barbus,  rebondis  et  noirs. 

Aux  estuves  rez  et  lavez... 


* 

*  * 

On  en  conviendra,  il  y  a  lieu  de  s'étonner  que  les  premiers 
imprimeurs  qui  nous  ont  conservé  le  fatras  des  versifica¬ 
teurs,  leurs  contemporains,  aient  tout  à  fait  négligé  maître 
Henri  Baude.  Clément  Marot  est  le  seul  poète  qui  l’ait  connu. 
Il  fit  mieux  :  il  s’appropria,  dans  le  Gros  Prieur,  un  des 
meilleurs  morceaux  de  Baude,  les  Lamentations  de  Bourrien, 
chanoine  de  Saint-Germain-l’  Auxerrois2.  Disons  à  son  excuse 
que  cette  truculente  pièce  était  elle-même  directement  inspi¬ 
rée  des  Contredits  de  Franc  Gontier  par  François  Villon. 

Le  voici,  dans  son  intérieur,  le  gros  chanoine  de  Saint- 
Germain,  tenant  dans  les  bras  ce  beau  fils  de  deux  ans 
qu'une  paroissienne,  envolée,  hélas!  lui  avait  laissé  en  gage 
de  leurs  amours3  : 

En  un  mol  lict,  viz  entre  neuf  et  dix, 

Prés  d’un  grant  feu,  ung  chanoine  bien  gras. 


1.  Publiés  par  Marcel  Schnvob,  Parnasse  satyrique  du  quinzième  siècle,  p.  i63-i64, 
d’après  le  ms.  fr.  1721,  fol.  23-q4V0. 

2.  Je  n’ai  pas  rensontré  le  nom  de  ce  personnage  dans  les  registres  capitulaires 
LL.  3g6,  3q7,  3g8;  ni  dans  les  insinuations  du  Châtelet,  Bibl.  Nat.,  Clairambault 
763,  764,  765.  Le  7  février  i485  (n.  st.)on  voit  un  Jean  Bourrien  appelant  de  Jean 
des  Prez  et  Hugues  Chantereau,  sergents  ù  verge  (Arch.  Nat.,  X2a  54).  Un  autre  Jean 
Bourrien  est  dit  commis  par  le  roi  pour  le  compte  du  charroi  de  son  artillerie  en 
Picardie,  en  1477  (Bibl.  Nat.,  P.  orig.,  473). 

3.  J.  Quicherat,  op.  cit.,  p.  29-34. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE 


285 


Qui  devisoit  par  mélodieux  dictz 

En  se  vautrant1,  couché  entre  deux  draps. 

Son  filz  tenoit  putatif  en  ses  bras, 

Le  bers  joignant  d’un  grant  pot  ou  il  pice, 
(Le  pot  au  feu  bouilloit  pour  le  repas) 
Disant  ses  heures  avecques  sa  nourrice. 


Le  chanoine  était  veuf,  en  quelque  sorte,  depuis  le  départ 
de  la  mère;  mais  il  se  consolait  en  jouant  avec  l'enfant  qui 
lui  faisait  risette  quand  il  le  tenait  dans  ses  bras  : 

«  Faiz  »,  ce  dit  il,  au  clerc  de  son  mulet 
«  liée  bon  feu  pour  faire  la  boulye, 

Et  va  sçavoir  si  le  bon  vin  cleret 
Dure  encore,  et  revien,  je  t’en  prye». 

Lors  l’accola  en  le  faisant  dancer. 

Il  sylle  et  chante  :  que  voulez  que  vous  dye  ? 

C’est  grant  plaisir  que  de  l’ouyr  chanter! 

«  Mon  filz  ».  dit  il.  «  voulez  vous  dejeuner? 

Respondez  moy,  parlez  a  vostre  pere. 

Je  vous  ay  fait,  vous  me  devez  aymer. 

Helas  !  dit  il,  en  regrettant  sa  mere, 

La  despartye  fut  a  nous  deux  amere, 

Mon  doulx  enfant,  quant  elle  nous  laissa; 

Onques  depuis  je  ne  feiz  bonne  chere  : 

Mauldit  soit  il  qui  le  faict  pourchassa!  » 

L’enfant  babille,  qui  encor  n’a  deux  ans, 

Et  de  la  main  luy  baille  par  la  joue, 

Puis  le  regarde,  puiz  le  nez,  puiz  les  dens. 

«  Mais  regardez  »,  dit  il,  «  comme  il  se  joue  !  » 

Il  le  bouquine,  après  luy  fait  la  moue. 

«  Me  semble  il  pas  »,  dit  il  a  sa  servante  ? 

—  ((  Ouy  »,  fait  elle.  Lorz  en  plaisir  se  noue  ; 

Le  jeu  luy  plaist  et  ainsi  se  contente. 

Le  cœur  du  chanoine  se  serre  en  pensant  à  l’infidèle  qui  a 
planté  là  et  le  père  et  l’enfant.  Malgré  le  comique  de  la  situa¬ 
tion,  on  n'a  plus  envie  de  rire  lorsque  pleure  le  pauvre 
homme,  quand  il  dit  la  peine  de  tout  amour.  —  C’est  alors 
que  survient  Baude.  11  veut  exhorter  le  chanoine  à  supporter 
les  douleurs  de  ce  monde,  alléguant  les  tours  des  femmes 


i  .  Ms.  venlrant. 


200  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

légères  de  Paris  :  ceux  de  la  Bymonde  qui  prend  dans  ses 
iilels,  comme  il  lui  plaît,  bourgeois,  marchands  ou  hommes 
de  finances;  et  ceux  de  cette  demoiselle  qui  était  la  voisine 
du  chanoine  dans  le  quartier  de  Saint-Germain.  Et  Baude 
passait  en  revue  les  laits  et  gestes  des  galantes  marchandes  de 
Paris,  des  mercières,  de  la  jeune  Cotonnière,  de  la  Gibecière, 
de  la  Le  Blanc  Aulbin,  de  l'Épicière,  de  la  Pâtissière1.  Inu¬ 
tiles  le  regret  et  la  douleur  qui  nous  vieillissent  !  Lisez  à  ce 
sujet  un  livre  que  fit  jadis  Jacquette  de  La  Mare2:  Vous  y 
verrez  toutes  les  ruses  des  femmes  et  sa  conclusion  : 

Vraye  ouvrière  est  celle  qui  le  mieulx  plume! 

Comme  suite  à  ce  discours  la  table  est  dressée  : 

Et  sur  ce  point  on  apporta  la  nappe 

Ou  il  congneut  que  le  disner  s’advance. 

Alors  s’estend,  il  se  frote,  il  se  grate, 

A  grant  regret  despart  de  sa  plaisance, 

Ung  gros  pet  feit  de  toute  sa  puissance; 

La  fein  le  prent  et  il  print  sa  chemise. 

«  Mon  Dieu,  dit-il,  donne  moy  pacience: 

Qu’on  a  de  rnaulx  pour  servir  saincte  Eglise  !  » 


f  igure  admirable  que  celle  du  chanoine  aux  yeux  couverts 
de  chassie,  rouges  et  pleurants3.  Il  faut  l’avouer,  cette  pièce 

1.  Sur  les  belles  marchandes  de  Paris,  cf.  Pierre  Champion,  François  Villon,  t.  I, 
P-  93,  p4. 

2.  Quicherat  (op.  cil.,  p.  33)  suggère  qu'il  faut  voir  dans  cette  personne  l’auteur 
d'un  «  Art  d’amour  »  aujourd’hui  perdu.  — Le  i4  mai  i486  (Arch.  Nat.,  Xia  83i3, 
fol.  6oV0),  il  est  question  d’une  Jacquette  de  La  Mare,  dont  le  fils,  Philippon,  venait 
de  se  marier  et  qui,  bien  que  san9  le  sou,  fréquentait  la  bonne  compagnie.  Or,  pour 
tenir  sa  coutume  et  son  rang,  elle  voulut  que  le  jour  de  son  mariage  son  fils  eût  une 
fourrure.  Elle  se  rendit  donc  chez  un  pelletier,  marchanda  une  pelisse  en  compagnie 
de  Philippe  de  Brebant.  Mais  quand  il  s’agit  de  payer,  on  observa  un  beau  jeu,  «  car 
il  n’y  avoit  pas  ung  pour  passer  l’eau!  ».  Finalement,  la  noble  dame  Philippe  dut 
s’engager  envers  le  pelletier,  au  nom  de  son  amie.  Le  pelletier  se  retourna  vers  Phi¬ 
lippe,  qui  se  retourna  vers  Jacquette  :  mais,  par  fraude,  la  rusée  donna  ses  biens  à  son 
fils.  Les  sergents,  qui  ne  s’embarrassaient  point  de  ces  subtilités,  mirent  la  main  sur 
ces  biens  et  la  dame  ameuta  contre  eux  tout  le  quartier,  criant  qu’ils  n’étaient  que 
des  larrons. 

3.  J.  Quicherat,  op.  cil.,  p.  35. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  287 

peut  suffire  à  assurer  la  réputation  d'un  poète  et  elle  supporte  la 
comparaison  avec  l'inoubliable  ballade  de  Villon  pour  l’âme 
de  feu  bon  maître  Jean  Cotard,  qui,  lui  aussi,  avait  «  de 
pauvres  yeux  si  rouges  ». 


*  * 

Le  mérite  d'avoir  en  quelque  sorte  exhumé  Henri  Baude 
revient  à  Jules  Quicherat  qui,  en  iSJS,  publia  une  édition 
partielle  de  ses  compositions,  précédée  d'une  notice  docu¬ 
mentée  et  par  ailleurs  pleine  d’un  vrai  goût  littéraire1;  tra¬ 
vail  que  l'illustre  érudit  reprit  en  i8562. 

Le  nom  de  Baude,  comme  nous  allons  le  montrer,  n’était 
pour  ainsi  dire  pas  sorti  d'un  cercle  littéraire  dont  Clément 
Marot  conserva  seulement  la  tradition  :  ainsi  Jean  Bouchet 
ne  l’avait  pas  mentionné  dans  son  Temple  de  Bonne  Renom¬ 
mée.  Et  le  nom  de  Baude  avait  été  omis  par  tous  les  historiens 
anciens,  et  les  plus  prolixes,  de  notre  histoire  littéraire3. 

Nous  devons  en  effet  la  conservation  des  vers  de  maître 
Henri  Baude  à  deux  membres  de  la  famille  forézienne  des 
Bobertet  :  à  François  et  à  Jacques.  Il  faut  dire  quelques  mots 
de  cette  famille  qui  a  joué  un  rôle  important  dans  l'histoire 
littéraire  et  artistique  de  la  France  à  la  fin  du  quinzième 
siècle  et  au  début  du  seizième  siècle4. 

L’origine  de  cette  famille,  son  ascension  à  la  fortune,  puis 
à  la  noblesse,  l'histoire  de  ses  goûts  forment  certainement  le 
meilleur  commentaire  de  l'œuvre  de  Henri  Baude  :  ainsi  nous 

1.  Bibliothèque  de  l’École  des  Chartes,  T.  X,  p.  93-i33  (Henri  Baude,  poète  ignoré  du 
temps  de  LouisXI  et  de  Charles  VIII). 

2.  Les  Fers  de  Maître  Henri  Baude  poète  du  AT”  siècle  recueillis  et  publiés  avec  les 
actes  qui  concernent  sa  vie.  Paris,  Aug.  Aubry,  iS56,  in-12.  Cette  édition  est  malheu¬ 
reusement  incomplète  et  peu  soignée.  —  3.  La  Croix  du  Maine,  Duverdier,  Goujet. 
Avant  Quicherat,  il  avait  été  seulement  mentionné  par  M.  Batissier,  dans  la  grosse 
histoire  romantique  de  VAncien  Bourbonnais  d’Àch.  Allier.  Appendice,  t.  II,  p.  36. 

4.  Les  renseignements  généalogiques  qui  concernent  cette  famille,  très  touffue, 
sont  assez  contradictoires  (Bibl.  Nat.,  fr.  2025i,  20i55,  20256).  Un  tableau  généalo¬ 
gique,  qui  remonte  au  dix-septième  siècle  et  paraît  être  la  copie  d’un  document  de 
famille,  plus  ancien,  mérite  de  retenir  particulièrement  l’attention  (Bibl.  Nat.,  Cabinet 
d’Hozier,  292). 


288 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


entrevoyons  le  milieu  dans  lequel  Baude  a  pu  vivre,  en 
même  temps  que  nous  découvrons  tout  le  cercle  littéraire 
qui  se  forma  autour  de  la  cour  provinciale  des  ducs  de 
Bourbon . 

La  tige  de  la  famille  était  Jean  Robertet  que  nous  trou¬ 
vons,  en  1467,  élu  pour  le  roi  dans  l’élection  de  Clermont  et 
Bas  Pays  d'Auvergne1  ;  fonction  tout  à  fait  analogue  à  celle 
que  remplissait  Henri  Baude  dans  le  Bas-Limousin.  Mais  Jean 
Robertet  demeurait  surtout,  comme  les  autres  membres  de 
sa  famille,  au  service  des  ducs  de  Bourbon  où  l’on  trouve,  en 
1 436,  Pierre  Robertet,  clerc  de  la  Chambre  des  Comptes2. 
Par  un  acte  du  ier  avril  1467,  on  voit  que  le  duc  Jean  II  île 
Bourbon  se  louait  des  services  à  lui  rendus  par  cette  famille3. 
Ln  1470,  Jean  Robertet  est  dit  secrétaire  des  finances  du  roi 
Louis  \I4  ;  en  1492,  il  est  nommé  valet  de  chambre  du  roi  et 
il  sollicitait  au  Châtelet  la  charge  d’examinateur  L  Secrétaire 
du  duc  de  Bourbon,  greffier  au  Parlement  du  Dauphiné, 
greffier  de  l’ordre  de  Saint-Michel,  hailli  d'Usson,  les 
affaires  du  parfait  secrétaire  ont  prospéré.  Il  a  épousé 
Louise  Chauvet,  d’une  famille  bourbonnaise6.  Par  la  for¬ 
tune,  Jean  Robertet  a  acquis  la  noblesse.  On  remarquera 
ses  armes  parlantes  (d'azur  à  une  bande  d’or  chargée 
d’une  aile  de  sable  et  de  trois  étoiles  d’argent)  dans  la 
charmante  chapelle  où  il  reposera  dans  l’église  Notre-Dame 
de  Montbrison.  On  y  voit  un  petit  enfeu,  à  la  mode  italienne  : 
des  pilastres  corinthiens,  des  rinceaux  qui  s’affrontent,  en¬ 
cadrent  une  épitaphe  latine  dans  laquelle  Jean  s’enorgueillit 
d’avoir  servi  trois  rois  et  trois  ducs7.  Petite  stèle,  éloquente 
à  sa  façon,  qui  évoque  tout-à-coup  l’homme  nouveau,  enrichi 
d’écuset  d'idées,  un  secrétaire  italianisé  dans  ce  coin  de  terre 
forézienne. 

1.  Bibl.  Nat.,  Pièces  originales  25oi,  n°  3. —  2.  Arch.  Nat.,  P.  14021. 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2oi55. —  4.  Bibl.  Nat.,  Pièces  orig.  25oi,  n°  5. 

5.  Bibl.  Nat.,  Clairambaulf ,  766,  p.  112.  —  6.  Bibl.  Nat.,  Cab.  d’IIozier  292. 

7.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  9ivo. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV‘  SIÈCLE.  II 


PI.  XVIII 


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Le  message  de  Jean  Robertet  à  son  ami  Montferrand 

iBibl.  Nat.,  ms.  fr.  1174.  fol.  1  r°) 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  289 

Lui-même  avait  des  prétentions,  plutôt  que  des  titres  réels, 
à  la  gloire  littéraire.  Jadis  il  était  entré  en  rapports  avec 
Charles  d’Orléans,  ami  de  la  maison  de  Bourbon;  et  il  avait 
fait  un  magnifique  éloge  de  ce  prince,  tout  en  s’excusant, 
comme  «  indigne  a  porter  plume  »,  d’oser  écrire  des  petits 
vers  après  les  «  hauts  écrits  »  de  ce  seigneur1, 

De  rudes  mains,  plus  pesant  qu’un  enclume. 

Attitude  respectueuse  que  Jean  Robertet  conservera  toute  sa 
vie  envers  les  princes  terriens  comme  envers  les  seigneurs 
de  la  poésie,  dénonçant  sa  rusticité  qui  ne  pouvait  bien  n’être 
qu’apparente,  cette  plume  qui  avait  fait,  au  demeurant,  la 
fortune  de  sa  race. 

Puis  Jean  Robertet  avait  pris  part  au  concours  de  Rlois 
sur  le  thème  «  Je  meurs  de  soif  auprès  de  la  fontaine  »2.  Il 
rimait  une  complainte  sur  un  scandale  parisien  de  l’année 
i468,  l’enlèvement  de  la  belle  Etiennette  de  Besançon  par  le 
galant  Gaston  de  Foix3;  rédigeait  une  épitaphe  pour  un  fou 
de  Monseigneur  de  Bourbon,  messire  Galmier4.  Mais  surtout 
il  était  tout  rempli  de  la  nouvelle  beauté  païenne.  11  se  repré¬ 
sentait  contemplant  la  beauté  de  Vénus0  et  il  avait  traduit  les 
six  Triomphes  de  Pétrarque6.  Enfin,  il  était  le  champion  des 
rhétoriqueurs  bourguignons  qu’il  introduisit  en  quelque 
sorte  dans  le  milieu  de  la  maison  de  Bourbon,  milieu  tout 
préparé  par  l’histoire  pour  féconder  ces  dangereuses 
semences. 

C’est  ce  que  nous  apprend  ce  très  curieux  poème  mêlé  de 
missives  en  prose:  Les  douze  dames  de  Rhétorique1 .  Nous  y 
voyons  que  le  seigneur  de  Montferrant,  bon  et  sage  écuyer, 
gouverneur  de  Monseigneur  Jacques  de  Bourbon,  avait  fait  à 

1.  Ed.  J.  M.  Guichard,  p.  424- 

2.  Ibid.,  p.  i33. 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1721,  fol.  5o  ;  ms.  fr.  12788,  fol.  1 1 9ro. 

4.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1721,  fol.  2V0.  —  5.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  83. 

6.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  85. 

7.  Œuvres  de  Georges  Chastellain,  éd.  Kervyn  de  Lettenhove,  t.  VII,  p.  1 45- 186. 

II.  —  19 


29O  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Jean  Robertet  l’éloge  de  son  ami, Georges  Chastellain  de  Valen¬ 
ciennes,  le  grand  Georges,  ce  sublime  orateur,  l'héraldique 
et  moralisant  historien,  le  trompettant  poète,  qui  faisait 
dialoguer  les  nations,  recolligeait  les  merveilles  de  son  temps, 
éberluait  les  contemporains  de  sa  faconde,  de  ses  mots  rares, 
de  sa  science  infuse  et  verbale. 

Montferrand  avait  engagé  Jean  Robertet  à  écrire  à  Georges: 
ce  qu'il  avait  fait,  de  Montbrison,  en  le  priant  d'excuser  son 
ignorance  en  faveur  de  l’exubérant  amour  qu'il  lui  portait  : 

J’ay  gros  engin  et  rude  entendement, 

Dur  concevoir  et  parler  trop  agreste 
Pour  approchier,  par  dit  ou  sentement, 

De  tes  escriptz... 

Et  Robertet  de  comparer  Chastellain  à  Pline,  à  Cicéron,  à 
Tite  Live,  à  Salluste,  à  Lactance,  à  Homère  qu’il  pouvait  bien 
ne  connaître  (pie  de  nom.  Le  «  gorgias  leontin  »  répondit 
froidement  à  ces  avances,  si  bien  que  Robertet  imagina  de 
faire  intercéder  en  sa  faveur  les  douze  dames  :  Science,  Elo¬ 
quence,  Profondité,  Gravité  de  sens,  Vieille  acquisition, 
Multiforme  richesse,  Fleurie  mémoire,  Noble  nature,  Claire 
invention,  Précieuse  possession,  Déduction  louable,  Glorieuse 
achevissance.  L’ami  Montferrand  entendit  leurs  plaintes  ;  il  fit 
à  Chastellain  le  tableau  de  leur  apparition,  dans  un  verger 
fleuri,  à  l’aurore.  Et  ce  dernier,  touché  de  tant  de  courtoisie 
et  de  baroques  imaginations,  répondit  enfin  à  Robertet,  avec 
les  compliments  outrés  dont  les  poètes  sublimes  ont  le  ridi¬ 
cule  secret,  louant  la  fertile  plume  du  secrétaire  qui  l'avait 
«  angelisé  »  et  assis  au  trône  de  la  gloire. 

O  Robertet,  chier  frere,  noble  gorge, 

Mélodieux  organe  en  voix  espandre, 

ton  amour  est  excessif,  lui  disait-il.  C'est  toi  qui  as  sucé  le  lait 
de  Térence  et  de  Tulle...  Mais  le  fougueux  poète  recomman¬ 
dait  aussi  au  secrétaire  bourbonnais  plus  de  discrétion  dans 
l’amitié  et  dans  le  langage. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  2gi 

Nous  demeurons  accablés  par  tant  de  savantes  gentillesses; 
et,  Jean  Robertet,  comme  dans  la  comédie  shakespearienne, 
semble  quelque  ambitieux  et  balourd  Malvoglio,  jouet  des 
fantaisies  de  la  princesse.  Mais  toutes  ces  figures  de  convention 
ont  eu  leur  jeunesse  et  leur  fraîcheur  ;  il  faut  les  contempler 
dans  l’admirable  manuscrit  qui  lit  partie  de  l'ancienne  biblio¬ 
thèque  de  Blois,  et  qui  est  contemporain  de  Jean  Robertet  L 

On  y  voyait  la  Science  contemplative2,  splendeur  du  monde 
et  beauté,  vêtue  d’une  magnifique  robe  rouge  à  brocart  doré, 
assise  sur  une  haute  chaire  devant  des  livres  enchaînés,  le 
front  pudiquement  ceint  de  la  couronne  d’or  :  sur  son  cœur, 
elle  presse  le  livre  qui  contient  tout  l’Univers.  L’Éloquence3 
est  cette  dame,  vêtue  de  rose,  ceinturée  de  vert,  qui  parle  et 
babille  sous  la  treille,  devant  la  montagne  bourbonnaise  :  un 
rayon  d’or  sort  de  sa  bouche.  Voici  Profundité4,  dont  les  bras 
en  croix  indiquent  latitude  et  profondeur.  Gravité  de  sens5 
est  la  dame  au  long  manteau,  coiffée  d’un  hennin,  qui  con¬ 
duit  la  voiture  traînée  par  un  bœuf  qu'encadrent  Entende¬ 
ment  et  Raison.  Multiforme  richesse6  est  la  demoiselle  aux 
cheveux  d’or,  au  visage  d’or,  à  la  robe  emperlée,  qui  siège, 
rayonnante,  sur  un  trône.  Mémoire  lleurie  7  porte  un  man¬ 
teau  blanc  comme  la  neige.  Glaire  Invention8  est  la  diligente 
ouvrière,  coiffée  du  chaperon  des  bonnes  femmes,  qui  entaille 
les  roches  et  va  à  la  recherche  des  pierres  rares.  Précieuse 
possession9,  la  plus  subtile  de  ces  imaginations,  petite  image 
de  France  qu’on  rapproche,  involontairement,  de  la  Melan- 
cholia  germanique  d’Albert  Dürer,  la  jolie  jeune  fille  qui 
symbolise  toutes  les  connaissances.  Elle  est  assise  sur  la  nuée, 
en  plein  ciel,  et  les  Ilots,  où  cinglent  les  nefs,  s'agitent  sous  ses 
pieds.  La  colombe,  qui  figure  l'esprit,  palpite  sur  son  cœur.  Et 
la  demoiselle  tient  d’une  main  le  livre  de  toutes  les  sciences 
et  de  l’autre  le  cœur  ardent  qui  illumine  toute  connaissance. 

i.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1174. —  2.  Ibid.,  fol.  23™.  —  3.  Ibid.,  fol.  23T0. 

4.  Ibid.,  fol.  a4V0.  —  5.  Ibid.,  fol.  25™.  —  6.  Ibid.,  fol.  26™. 

7.  Ibid.,  fol.  37™.  —  8.  Ibid.,  fol.  39™. —  9.  Ibid.,  fol.  3oV0. 


292 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Déduction  louable1  est  la  femme  charpentier  qui  médite, 
soutenant  son  front  de  sa  main.  Et  Gracieuse  achevissance  2 
(accomplissement)  est  à  la  fois  la  Gloire  et  la  Beauté.  Elle 
a  le  front  chargé  du  hennin  des  princesses.  Assise  sous  un 
dais  en  damas,  elle  tient  d’une  main  la  couronne  de  la 
gloire  et,  de  l’autre,  la  bannière  du  triomphe.  Son  corps  est 
nu,  jaillissant  du  bleu  manteau  royal.  Mais  cette  chair  nue, 
l'artiste  l’a  revêtue  d’or;  comme  Vénus,  cette  gloire  est  dorée. 

On  le  voit,  un  Bobertet  est  parti ,  avec  son  temps,  à  la  décou¬ 
verte  d’une  plastique  nouvelle.  Ces  rhétoriqueurs,  émus  par 
la  douce  brise  qui  souffle  d’Italie,  deviennent  les  collabora¬ 
teurs  des  miniaturistes,  des  maîtres  verriers,  des  architectes 
qui  vont  élever  les  palais  à  la  mode  nouvelle,  comme  Baude 
est  le  collaborateur  des  maîtres  tapissiers  de  son  temps. 

* 

*  * 

Jean  Bobertet  eut  de  nombreux  enfants  3  parmi  lesquels  je 
nommerai  François,  Florimont,  Charles  et  Jacques  Bobertet. 

Florimont  fut  la  gloire  et  le  second  fondateur  de  la 
dynastie.  Notaire  et  secrétaire  du  roi,  on  voit  qu’en  1/193,  en 
raison  des  services  continuels  rendus  «  à  l’entour  de  sa  per¬ 
sonne  et  pour  l’expédition  de  ses  principales  affaires  »,  il  rece¬ 
vait  de  Charles  VIII  une  gratification  de  i5o  l.4.  Visiteur  des 
gabelles  en  1499  ' ’ ,  nommé  trésorier  de  France  en  i5o86, 
secrétaire  d’Etat  de  trois  rois,  Charles  VIII,  Louis  XII  et 
François  Iee,  sous  ce  dernier  souverain,  il  passait  pour  «  gou¬ 
verner  tout  le  royaume7  ».  Ce  vice-roi  a  été  célébré  par  le 
poète  Molinet  sur  ses  vieux  jours,  qui  l’appela  le  familier  du 
très  chrétien  roi R  : 

Chef  d’euA  re  exquis,  scintilant  Florymont... 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1174,  fol.  3ivo. —  2.  Ibid.,  fol.  32vo. 

3.  Huit,  suivant  le  tableau  généalogique  du  Cabinet  d'Hozier,  292. 

4.  Bibl.  Nat.,  Pièces  originales  25oi,  n°  9.  —  5.  Ibid.,  n°  11, 

6.  G.  Robertet,  Les  Robertet  au  seizième  siècle.  Registre  de  Florimond  Roberlet... 
publié  avec  la  collaboration  de  E.  Coyecque .  Paris,  1888  [malgré  son  titre,  cet  ouvrage 
posthume  ne  contient  aucun  document  biographique], 

7.  Mémoire  de  Robert  de  La  Mark.  —  8.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  64ro. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  2Ç)3 

Et  il  lui  rappelait  que  son  père  avait  eu  pour  patron  dame 
Rhétorique,  pour  maître  Georges  Chastellain.  Florimont  fut 
surtout,  à  sa  mort,  célébré  dans  une  complainte  par  Clément 
Marot1.  Le  poète  imaginait  l’étrange  cortège  de  la  Mort 
accompagnant  le  défunt  à  Blois.  11  reconnaissait  : 

Teste  dont  la  voilée 

Par  sa  vertu  a  la  France  extollée... 

Qui  pour  servir  en  leurs  secretz  les  roys; 

Aussi  de  rang  elle  en  a  servy  trois. 

Alors  la  République  française  parlait  à  la  Mort  : 

Robertet  fut  nostre  Hector  en  saigesse. 

Elle  disait  le  nom  célèbre  de  Robertet  : 

En  Tartarie,  Espaigne  et  la  Morée. 

Cette  grande  plume,  consacrée  à  de  si  grandes  affaires, 
n’avait  pas  le  loisir  de  s’employer  à  des  jeux  d’esprit.  Aussi, 
quand  Florimont  reçut  l’épître  de  Molinet,  c’est  son  frère 
François  qu’il  chargea  de  la  réponse3. 

Pour  être  de  moindre  envergure  que  Florimont,  François 
Robertet  offre  une  physionomie  littéraire  vraiment  attachante. 
Et  c’est  à  lui  que  nous  devons  la  conservation  d’une  partie 
de  l'œuvre  de  Raude  et  des  curieux  cartons  de  tapisserie. 

François  Robertet  est  dit  clerc  en  i486  et  l’on  voit  qu'il 
recevait  des  commissaires  des  finances  du  roi,  par  l’intermé¬ 
diaire  du  receveur  du  Forez  et  du  Lyonnais,  une  somme  de 
25  1.  pour  certains  travaux  de  copie4.  Elu  sur  le  fait  des 
Aides  de  1 4qg  en  l’élection  du  bas  pays  d’Auvergne  à  la  nomi¬ 
nation  du  duc  de  Bourbon,  il  fut  confirmé  par  Louis  XII 
dans  cet  office,  en  i5oo5.  On  voit  qu’il  touche  encore  ses 
gages  d’élu,  le  23  janvier  i5i48.  C’est  lui  qui  a  compilé  et 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  43. 

2.  On  a  déjà  dit  que  l’aile  figurait  dans  le  blason  des  Robertet. 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  65. 

4.  Bibl.  Nat. ,  Pièces  originales  n°  a5o  1 ,  n°  8.  —  5.  Ibid. ,  n°  10.  —  6.  Ibid.,  n°  1 5- 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


294 

transcrit  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale,  fran¬ 
çais  12490,1111  très  curieux  recueil  de  poésies  où  l’on  rencontre 
les  Dames  de  Rhétorique  et  d'autres  œuvres  de  son  père,  la 
plupart  des  ballades  extraites  du  Testament  et  codicille  de 
François  Villon,  des  morceaux  de  Georges  Chastellain,  des 
épigrammes  latines  et  des  pièces  historiques,  les  dits  pour 
faire  tapisserie  de  son  confrère  l’élu  Baude,  des  blasons  de 
Pierre  Danche,  des  pièces  de  Mol  inet,  dont  le  vigoureux 
Temple  de  Mars,  d’autres  d’Octovien  de  Saint-Gelais,  de  Jean 
Marot.  La  pièce  la  plus  récente  peut  dater  de  l’année  1 5 1 4 1  • 

Précieux  manuscrit2,  dune  main  très  libre,  où  l’auteur 
use  de  ses  deux  écritures  (l’écriture  humaniste  étant  réservée 
aux  pièces  latines),  signe  la  sage  devise,  qui  paraît  bien  avoir 
aussi  été  celle  de  sa  vie3  :  Quod  satis  est  cui  contingit  nichil 
amplius  optet.  R.  A  la  fin  de  chaque  morceau  on  le  voit 
écrire,  comme  un  humaniste,  Qekoç.  Son  écriture4,  nous 
l’avons  déjà  vue  dans  certaines  parties  du  beau  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  Nationale,  français  24  46i,ce  trésor  qu’est  le 
recueil  de  dessins  qui  nous  fournit  les  cartons  des  légendes  de 
maître  Henri  Baude.  Et  c'est  bien  pour  François  Bobertet  que 
ce  livre  admirable  a  été  composé,  et  en  partie  par  lui5. 

Ainsi  Henri  Baude  est  deux  fois  redevable  à  son  collègue, 
l’élu  du  Bas  Pays  d’Auvergne.  Il  n’y  a  pas  lieu  de  s’en  éton- 

1.  Rondeau  et  ballade  de  maislre  Jehan  Marot  a  monseigneur  d’Angolesme  peu  avant 
son  advenement  a  la  couronne  de  France  c'est  assavoir  l’an  mil  Ve  et  quatorze  a  Paris 

Bibl.  Nat., ms.  fr.  12490, fol.  i56).  —  Le  nom  de  François  Hobertet  se  lit  en  acros¬ 
tiche  dans  une  pièce  du  Vergier  d'Honneur  d’André  de  La  Vigne  ( Catalogue  de  la 
Bibliothèque  James  de  Rothschild,  I,  p.  290.) 

2.  Ce  manuscrit  n’a  jamais  été  étudié  de  très  près.  J.  Quicherat  (op.  cil.,  p.  i4) 
s’est  contenté  de  dire  que  le  fond  d’où  il  provenait  différait  de  celui  des  ms  fr.  1716, 
1717,  1721.  Il  fut  donné  à  la  Bibliothèque  royale  par  l’abbé  Lenglet,  le  25  avril 
1744,  et  relié  au  temps  de  Napoléon  Ier.  —  La  signature  de  François  Robertet  se  voit 
au  fol.  67™. 

3.  Voir  aussi  la  maxime  de  Plaute  :  Actutum  fortunae  soient  immutarier.  Varia  viia 
est.  De  peu  assez. 

4.  Nous  la  rencontrons  sur  des  livres  ayant  appartenu  aux  ducs  de  Bourbon.  C’est 
François  Robertet  qui  a  identifié  de  sa  main  les  miniatures  de  Jean  Fouquet  illustrant 
les  Antiquités  Judaïques  (P.  Durrieu,  Les  Antiquités  J udalques,  Paris,  1908,  pi.  xxvi). 

5 .  Voir  ce  quia  été  dit  plus  haut  à  ce  sujet.  Les  armes  de  Robertet  sont  au  fol .  1 1 5. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  296 

ner,  car  François  Robertet  a  un  véritable  mérite  littéraire. 
Comme  son  père  avait  traduit  les  Triomphes  de  Pétrarque, 
maître  François,  secrétaire  du  roi  et  de  Monseigneur  le  duc 
de  Bourbon,  receveur  du  Forez,  les  tourna  en  rondeaux1. 
C'est  un  genre  qu’il  affectionnait2.  11  y  traduisait  ce  goût  de 
la  franchise,  de  la  fermeté,  cet  amour  de  la  paix  qui  était 
dans  le  fond  de  son  caractère.  Guillaume  Crétin,  alors  tréso¬ 
rier  de  la  chapelle  du  bois  de  Vincennes,  s’adressa  à  lui,  en 
lui  donnant  le  titre  de  bailli  d’Usson,  comme  l’ami  s’adresse 
à  l’ami3.  11  le  sollicitait  pour  qu’il  lui  fit  obtenir,  non  pas  une 
crosse,  ni  une  mitre,  mais 

Prebende  bien  ou  quelque  bonne  cure. 

Crétin  le  nommait  Tite  Live,  second  Horace,  Lucain, 
Ovide  retrouvé.  A  genoux,  François  Robertet  répondit  à  son 
révéré  maître  : 

La  retraicte  de  court  ou  la  demeure, 

L’un  et  l’autre  puis  choisir  et  eslire. 

Pas  n’est  discret  qui  toujours  la  demeure  : 

Au  Curial  maistre  Alain  l’as  peu  lyre... 

C’est  François  Robertet,  on  l’a  vu,  que  Florimont,  son 
frère,  avait  chargé  de  répondre  à  la  missive  que  lui  adressa 
le  vieux  Molinet4.  11  est  enfin  l’auteur  d’un  Débat  du  bouca¬ 
nier  et  du  gorricr 5.  Le  boucanier,  c’est  l’homme  simple, 
vêtu  d’une  bonne  robe,  économe,  qui  vérifie  ses  comptes, 
tient  soigneusement  sa  maison,  rachète  les  biens  des  pro¬ 
digues;  le  gorrier,  c’est  le  gentilhomme  qui  porte  des  habits 
à  larges  manches,  va  à  la  ruine,  ne  sait  pas  compter,  suc¬ 
combe  au  train  qu’il  ne  peut  soutenir,  avec  ses  chevaux,  ses 
pages,  ses  veneurs,  ses  fauconniers,  et  dont  les  pauvres  labou- 

1.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1731,  fol.  39  (au  fol.  4o,  4i,  corrections  de  l’auteur). 

2.  Ibid..,  ms.  fr.  1717,  fol.  i3. 

3.  Ibid.,  fol.  67. 

4.  Ibid. ,  fol.  G5. 

5.  Ibid.,  ms.  fr.  1721,  fol.  5i  et  sqq. 


296 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


reurs  payent  tous  les  pillages.  Le  gorrier  gémissait  sur  sa 
situation  :  car,  malgré  les  dons  du  roi,  il  n'arrivait  plus  à 
payer  les  draps  de  soie  de  ses  robes.  Ce  à  quoi  le  boucanier 
répondait  : 

Il  vaulsist  mveulx  estre  ung  peu  boucanier 
Et  avoir  plus  argent  que  vous  n’avez. 

J’ay  bonne  robe  dont  ne  doy  ung  denier, 

De  vieulx  escuz  suis  plain  comme  ung  saunier, 

D’aussi  bon  vin  je  boy  que  vous  buvez... 

Et  le  gorrier,  après  avoir  dit  la  misère  des  gentilshommes, 
vivant  à  la  guerre  avec  les  rustres,  exposés  à  la  peine  et  à 
la  pluie,  maudits  par  le  laboureur,  concluait  : 

Il  n’est  estât  que  de  clercs  et  marchans. 

Mais  le  boucanier  le  lui  faisait  observer  :  Quand  vous  avez 
vendu  vos  chevaux,  vos  robes  et  vos  chaînes,  vous  êtes  encore 
bien  heureux  de  trouver  ces  trésoriers  qui  vous  prêtent  de 
l’argent  : 

Vous  dites  tous  que  ce  sont  gens  de  bien  : 

Hz  sont  larrons  quant  ilz  n’avancent  rien! 

Débat  qui  en  dit  long  sur  les  vertus  et  les  pratiques  de  la 
maison  des  Robertet,  et  qui  atteste  aussi  la  verve  de  maître 
François.  Son  épitaphe  loue,  par  ailleurs,  sa  vertu  et  le 
nomme  le  «  familier  d’Apollo  et  des  Muses  »,le  «bien  aymé 
des  trois  belles  Karités1  »  : 

En  son  temps  fut  de  deux  roys  secrétaire, 

Et  si  obtint  par  son  seul  bénéfice, 

Oultre  ce  point,  maint  honnorable  office. 

Mais  si  Fortune  a  vertu  a  fait  lustre, 

Vertu  fortune  a  rendu  plus  illustre... 

S’il  a  bien  fait,  sans  blasme  et  contredict, 

Il  a  aussi  bien  descript  et  bien  dit. 

* 

*  * 

C’est  cependant  à  un  autre  Robertet,  Jacques,  frère  du 


i.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1721,  fol.  io3,  io4. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 


PI.  XIX 


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pLitctre^p/iieoir  r^iiie/eu  «-.mm  <r;  n  ,  ---  --  tjijint 

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ETf/fai  us  c/I-V't'È  JonutcKf- irt  >..«■  ; — C/t  Vnct  peu  ppût  Ufkefbjc  CùrtoHf 

J*,*  .i-rmir*  fxÀot&  ftjiu*  ~2luU  u  eiu>M>oimn'(H.'h(,rtnï 

■‘■''jnfiini  7 m-  (tttwrt  iiffiim&Wicih  *>n.tlrq-  '^'u  jflcc  J  U’))  S.YV  Jes  Oijcicpunicnç 
<7>U*«  ffrvut- ïtiiiis  C  ct*mFS  ptntA*xf\pK($Sëe)ti,"aue. 

'T'"’"  Itrpxccul  ut-ft •mnejllf*  J  .«'m.,  C\  Ilf  Cc\icvSç^  (J  >)UC  icstW  /ftpo/mf 

.  Mieis*  (JstrtevHaj  \  ifcEff  )>io/7i/rtnv  '?*  «(v»n- ^f3Ti7  r  r  'J  , — - 

C--  J  '  J  b  ^—-A'COyc  c-p  |emc  uuu/V  vjm  LAncchxofcnt 


^JIUC5  ‘ViJcmjrî&ttaiTf  >jmutc5  7’0y, 
JlciflcpH 

i)<«ati  partit  jefTi' 
v  X  Ie5  suites  11c  erure  i  hyvrttxnj  > 


(uews  rA«r*w*$ 


Hercule  et  Cupidon 

L’ëcu  des  Robertet  est  accroché  à  l'arbre 
(Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  24461  fol.  115) 


MAITRE  HENRI  B  AU  DE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  297 

précédent,  que  nous  devons  d’avoir  conservé  l’essentiel  de 
l'œuvre  de  maître  Henri  Baude  et  une  notable  partie  de  la 
production  poétique  de  la  fin  du  règne  de  Louis  XI  aux 
premières  années  du  règne  de  François  Ie1'  :  pièces  qui  se 
lisent  dans  les  manuscrits  français  1716,  1717,  1721  de  la 
Bibliothèque  Nationale. 

Ces  trois  cahiers  de  poésie,  qui  offrent  dans  leur  ensemble 
comme  une  progression  chronologique,  ont  fait  jadis  partie 
de  la  collection  de  Béthune  dont  ils  portent  la  belle  reliure  de 
maroquin  rouge  et  les  armes1.  Le  deuxième  cahier  (ms. 
fr.  1717,  fol.  21)  nous  fournit  cette  mention  :  Ce  livre,  com¬ 
posé  de  toutes  pièces  pour  donner  plaisir,  passe  temps  et 
recreacion  a  ceulx  qui  le  liront,  est  a  celluy  qui  Va,  par  faulte 
d’autre  meilleure  occupacion,  assemblé  et  rédigé  en  ceste  forme 
et  maniéré,  ainsi  que  les  œuvres  des  singuliers  facteurs  en 
langage  françois  de  sotï  temps  se  sont  a  luy  presente.es  pour 
estre  enregistrées  au  caihalogue  des  excellents  engins  qui,  pour 
les  invencions  subtilles  et  monumens  de  leur  tangue  melliflue, 
ont  mérité  user 2  en  la  mémoire  de  leur  postérité  jusquesa  pré¬ 
sent,  espérant  que  les  modernes  studieux,  ensuivans  leurs 
vestiges,  n'auront  leur  temps  en  vain  consommé,  mais  vivront 
semblablement  par  louange  et  recommandacion  en  mémoire 
perpétuelle. 

Ja.  Robertet. 

Quel  était  ce  personnage  si  soucieux  de  la  conservation 
des  bonnes  lettres?  Le  seul  Robertet  que  nous  connaissions 
portant  un  prénom  répondant  aux  deux  premières  lettres  de 

1.  Comme  il  arrive  souvent  dans  cette  collection,  les  titres  imposés  par  le  relieur 
sont  fantaisistes.  Fr.  1716,  vers  ou  temp  dû  roy  louis  it  (recueil  qui  contient  des 
pièces  de  Marot  et  l’exil  de  Gênes  de  Jean  d’Auton)  ;  Fr.  1717,  vers  du  temp  du  der¬ 
nier  duc  de  bourc[ocne]  (contient  un  rondeau  de  1  5 1 5)  ;  Fr.  1721,  vers  du  temp  du  roy 
crarl[es]  8  (parce  que  ce  recueil  débute  par  l 'Allée  du  roi  Charles  VIII  à  Naples).  Or 
certaines  pièces  sont  du  temps  de  François  Ier.  —  A  la  fin  du  seizième  siècle,  ces  trois 
recueils  appartenaient  à  Garpar  du  pont,  serviteur  de  Magdelaine  Doutrejan  (Fr.  1721, 
fol.  5  1)  dont  le  monogramme  (an  seul  lien  nous  puisse  lier )  se  rencontre  assez  souvent 
dans  les  cahiers,  en  particulier  à  la  dernière  page  du  recueil.  —  2.  Durer  longtemps. 


29S 


HISTOIRE  POÉTIQUE  I>U  XVe  SIECLE 


cette  signature  et  vivant  à  l'extrême  fin  du  quinzième  siècle, 
est  Jacques  Roberiet,  frère  de  François  et  de  Florimontb 
Prieur  de  Saint-Rambert-en-Forez,  chanoine  de  Paris1 2,  il  fut 
élu  à  l’évêché  d’Albi3  où  il  succéda  à  Charles,  son  frère,  qui 
y  avait  fait  d’importants  travaux  aux  peintures  des  voûtes4. 
Mais  Jacques,  dont  l'élection  avait  été  contestée  par  le  chapitre, 
ne  parait  guère  avoir  séjourné  beaucoup  dans  le  palais  de 
l'évêché,  qui  est  une  forteresse,  proche  de  cette  autre  forteresse 
de  briques,  la  cathédrale  Sainte-Cécile. 

Dans  tous  les  cas,  il  mourut  au  mois  de  juin  i5iS  à  Paris 
où  il  fut  enterré  à  Notre-Dame.  Il  est  représenté  sur  la  tombe 
de  cuivre  qui  se  voyait  dans  le  chœur  de  la  cathédrale  en 
grand  costume  pontifical  et  sa  physionomie  paraît  très  ave¬ 
nante  et  jeune 5. 

Le  premier  des  cahiers  (ms.  fr.  1716),  celui  qui  contient 
les  pièces  les  plus  anciennes  de  la  collection,  renferme  l’es¬ 
sentiel  de  l’œuvre  de  Raude  (à  côté  de  pièces  de  Jean  Robertet, 
de  François  Robertet,  de  Chastellain,  de  Molinet,  de  Jean 
d’Auton,  de  Jean  Marot).  Jacques  Robertet  les  a  fait  précéder 
de  la  rubrique  suivante  :  S’ensuivent  plusieurs  petiz  traictez  et 
dictz  extraictz  des  œuvres  de  maistre  Ilenry  Baulde,  en  son 
vivant  esleu  de  Lymosin,  demeurant  a  Paris,  très  clair  et 
renommé  com poseur  en  ryme  et  langui  ge  franrois 6. 

Il  n’est  pas  malaisé  de  retrouver  dans  cette  rubrique 
comme  la  marque  de  Jacques  Robertet  qui  entreprit  le 
<(  cathalogue  des  excellents  engins  »  des  poètes  de  son  temps. 
Elle  nous  montre  du  moins  l’estime  dans  laquelle  Raude  était 
tenu  dans  le  premier  quart  du  xvie  siècle;  qu'il  était  mort 

1.  C’est  du  moins  le  renseignement  fourni  par  la  généalogie  du  Cab.  d’Hozier,  392. 
La  Gallia  Christiana  en  fait  un  fils  de  Claude. 

2.  Bibl.  Nat.,  Cab.  d’Hozier,  292.  —  3.  Gallia  Christiana,  I,  col.  36-37- 

4.  Hip.  Crozes,  Le  diocèse  d’Albi,  ses  évêques  el  archevêques,  1S78,  p.  ii4-ii5. 

5.  Bibl.  Nat.,  Cabinet  des  Estampes,  Gaignières  Peio,  fol.  54.  Je  ne  *ais  pas  pour¬ 
quoi  les  auteurs  de  la  Gallia  Christiana,  I,  col.  36,  disent  que  ce  prélat  a  eu  deux 

prénoms  et  que  l’épitaphe  de  son  tombeau  le  prénomme  Johannes.  On  y  lit  :  Obiit  VII 

kalendas  junii  anno  iâi  8-Isla  Roberleli  cineres  tegit  urna  Jacobi  quem  vigilem  experta 
est  Albia  pontificem . ..  corporis  ac  animi  preclaris  dotibus  auctum.  —  6.  Fol.  3oT0. 


MAITRE  HENRI  B  AL' DE  ,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  299 

avant  ibiq1  (en  fait,  la  dernière  allusion  aux  ennuis  de  Baude 
avec  la  justice  que  nous  rencontrons  indique  qu'il  rimait 
encore  en  1 4 9 6 ) 2 ;  que  l'on  avait  conservé  dans  le  cercle  des 
secrétaires  des  finances  que  furent  les  Robertet,  domestiques 
des  ducs  de  Bourbon,  le  souvenir  de  l'élu  du  Limousin,  un 
Parisien  d'adoption  au  demeurant;  que  Jacques  Robertet 
avait  eu  entre  les  mains  un  exemplaire  des  «  œuvres  de 
maistre  Henry  Baulde  »,  dont  il  «  enregistra  »  seulement  des 
extraits,  recueil  aujourd'hui  perdu. 

L’extrait  des  œuvres,  qui  a  passé  presque  tout  entier  dans 
le  manuscrit  fr.  1716,  semble  indiquer  qu  elles  se  composaient 
ainsi3  : 

i°  Petitz  traictés  et  dictz.  Testament  de  la  Mule  4  ;  Lamenta¬ 
tions  Bourrien5 *;  Touchant  la  paix0;  Bulles  du  cardinal  de 
Guérande7;  Lettres  de  Baude  à  Mgr  de  Bourbon8  ;  Pragma¬ 
tique  entre  gens  de  cour9;  Les  dix  Visions10;  Epitaphe  de 
l'élu  gorrier11  ;  le  dit  moral  des  pourquoi ,2;  Les  [décevances]13; 
la  Déclaration14;  le  dit  moral  [sur  le  maintien  de  la  justice]15. 

20  Bonnes  inventions,  dictz  moraulx  pour  faire  tapisserie  16. 
Tapis  de  l'histoire  poétique  :  Jupiter  et  Europe17;  Jupiter 
et  Léda18;  A th is 19 ;  Tantale20;  Clotho  et  sa  quenouille21;  Yul- 
cain  et  Vénus22;  Cadmus23;  tapis  de  Cambise24;  tapis  du 
laboureur25;  tapis  du  berger  et  de  la  bergère26;  tapis  de 
faveur  contraire27;  tapis  de  l’araignée  qui  file28;  tapis  du 
vilain  qui  a  incendié  le  palier29  ;  tapis  de  la  toile  d'araignée30  ; 

1 .  Date  de  la  mort  de  Jacques  Robertet.  —  2.  Pierre  Champion,  Me  Henri  Baude 

devant  le  Parlement  de  Paris,  Romania,  XXXVI,  p.  82. 

3.  La  suite  des  pièces,  comme  on  la  trouve  dans  le  manuscrit  de  Chantilly  5io, 
montre  que  ce  recueil,  écrit,  entre  i535  et  i54o,  est  également  un  démembrement 
des  œuvres  de  Henri  Baude. 

4.  Fol.  3o™.  —  5.  Fol.  3  2™.  —  6.  Fol.  35. 

7.  Fol.  36.  —  8.  Fol.  37.  —  9.  Fol.  4o™.  —  10.  Fol.  43.  —  11.  Fol.  44. 

12.  fl4V0.  —  i3.  Fol.  46.  —  i4.  Fol.  46.  —  i5.  Fol.  46™. 

16.  Fol.  47*56.  —  17.  Fol.  47.  —  18.  Fol.  48. 

19.  Fol.  48™.  —  20.  Fol.  48™.  —  21.  Fol.  48™. 

aa.  Fol.  48™.  —  23.  Fol.  4g.  —  24.  Fol.  4g. 

a5.  Fol.  4g-  —  26.  Fol.  4g™.  —  27.  Fol.  4g™. 

•28.  Fol.  4g™.  —  2g.  Fol.  4g™.  —  3o.  Fol.  5o. 


3oo 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


tapis  des  bandées1  ;  tapis  des  trois  vis  de  pressoir2;  tapis  des 
trois  mors  de  bride3;  tapis  de  l’archer4  ;  tapis  des  ânes  dans 
un  palais5;  tapis  de  l'homme  qui  parle  au  meunier  0  ;  tapis 
de  l’âne  qui  chasse  un  tas  de  bêtes7  ;  tapis  du  lévrier  et  de 
l’os8;  tapis  du  quidam  et  du  pauvre  homme  qu’on  saigne9; 
tapis  des  ânes  de  Myrebeau10  ;  tapis  du  gros  homme  qui  tient 
un  verre  de  vin11;  tapis  de  l’homme  armé  en  peinture12; 
tapis  du  patient  et  du  médecin13;  tapis  de  chacun  le  particu- 
jieri3ô!S;  tapis  de  la  nef  équippée  14  ;  tapis  du  bonhomme  qui 
tient  deux  sacs  à  procès15;  tapis  du  bonhomme  qui  porte  le 
feu  et  l’eau  16;  bon  tapis  des  bergers  et  des  brebis 17;  tapis  des  rats 
sur  un  tas  de  paille18  ;  tapis  des  trois  chiens19;  tapis  de 
l’homme  qui  presse  des  cailloux  en  un  pressoir21;  tapis  du 
roi  des  mouches  32. 

3°  Petitz  dicts  et  brocars.  L’année  du  traité  de  France  et 
d’Angleterre  (147b)23  ;  Logogriphe  sur  le  mot  vindication  24  ; 
logogriphe  sur  le  mot  Envie  25  ;  quatrain  aux  princes26  ; 
quatrain  sur  les  Bourguignons  27  ;  dit  sur  l’inconstance  de 
l’homme28;  épigramme  sur  Bas  volant  de  Bretagne29;  épi- 
gramme  sur  le  supplice  d’Olivier  le  Daim  30  ;  exhortation  aux 
voluptueux31;  Recette  pour  guérir  un  homme  de  l’ivresse32; 
sur  la  noblesse33;  le  pauvre  homme  déshérité  de  biens 34  ; 
l’homme  qui  pêche  avec  un  hameçon  d’or 35  ;  Brouillis  et 
outrecuidance36;  bon  dit  delà  nature  dune  femme37;  Bondeau 
ironique  sur  le  déconforté  d’amour38;  Quatrain  des  sages  et 
des  fous39;  les  yeux  de  Bourrien40;  la  comparaison  de  For¬ 
tune41  ;  la  promesse  du  duc  de  Bourbon43. 

I.  Fui.  5o.  —  2.  Fol.  5ovo.  —  3.  Fol.  5oV0. —  4.  Fol.  5oV0.  —  5.  Fol.  5iT0. 

6.  Fol.  5ivo.  —  7.  Fol.  52.  —  8.  Fol.  52vo.  —  q.  Fol.  52vo.  —  10.  Fol.  52vo, 

II.  Fol.  53.  —  12.  Fol.  53. —  i3.  Fol.  53vo.  —  i3  bis.  Fol.  53vo. 

1 4.  Fol.  53vo.  —  1 5.  Fol.  53vo.  —  16.  Fol.  54.  —  17.  Fol.  54. 

18.  toi.  55.  —  19.  Fol.  55.  —  20.  Fol.  55vo.  —  21.  Fol.  55vo. 

22.  Fol.  56-58vo.  —  23.  Fol.  56.  —  a4.  Fol.  56. 

a5.  Fol.  56.  —  26.  Fol.  56.  —  27.  Fol.  56T0.  —  28.  Fol.  56vo. 

29.  Fol.  56vo.  —  5o.  Fol.  56vo.  —  3r.  Fol.  56vo.  —  32.  Fol.  56vo. 

33.  Fol.  57.  — *  34.  Fol.  57.  —  35.  Fol.  57.  —  36.  Fol.  57.  —  37.  Fol.  57. 

38.  Fol.  57vo. —  3g.  Fol.  57v°.  —  4o.  Fol.  58.—  4i.  Fol.  58.  —  42.  Fol.  58. 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ELL'  DES  FINANCES  ET  POETE  3oi 

4°  Requestes...  baillées  a  la  Court  de  Parlement  en  poursui¬ 
vant  ses  procès'. 

5°  Ballades  et  rondeau  2  (ballade  sur  la  Cour3;  ballade  du 
gorrier  bragart 4  ;  rondeau  des  questeurs). 

6°  Dictz  morautx  pour  mettre  en  tapisserie  faictz  par  Baude 
et  autres  facteurs 5. 

La  collection  des  faictz  de  Baude  est  comprise  entre  les 
fol.  6iv0  et  63vo  :  Cy  finissent  les  faictz  de  Baude.  Elle  com¬ 
prend  les  dits  suivants  :  tapis  de  l’homme  qui  a  les  yeux 
bandés  et  coupe  la  branche  sur  laquelle  il  est  juché6;  tapis 
de  l'homme  du  village  caché  sous  un  rocher7;  tapis  des 
pourceaux  qui  ont  répandu  un  panier  de  fleurs  (les  margue¬ 
rites  !)8  ;  tapis  du  beau  cheval  enfermé  dans  un  parc  et  qui 
s’empale9;  tapis  des  dangereux  degrés10;  tapis  de  la  chan¬ 
delle11;  tapis  de  l’homme  qui  rompt  les  anguilles  sur  les 
genoux 12  ;  tapis  de  la  main  et  de  la  pirouette13;  tapis  de 
l'homme  monté  sur  un  char  à  bœufs  et  qui  tire  un  lièvre  à 
l’arbalète14;  tapis  de  l’homme  qui  écoute  lever  les  avoines'5; 
tapis  de  l’homme  qui  réveille  le  chien  qui  dort16;  tapis  de 
l'homme  qui  forge  une  faux17;  tapis  de  l’homme  qui  fabrique 
une  flèche  18  ;  tapis  de  la  femme  serpent19  (Synderesis). 

Aux  autres  facteurs  reviennent  donc  les  tapis  suivants  :  le 
gorrier  de  cour  au  pied  du  poirier20,  leCordelier21,  le  nocher 
et  les  sirènes22,  la  jeune  hile  étourdie  qui  chevauche  nue  sur  le 
cheval  Volonté23,  le  Rapporteur  24,  le  débat  du  cheval  et  du 
bœuf25,  la  Fortune  aux  yeux  bandés26,  le  Fauveau  étrillé27; 
le  berger  qui  préfère  être  Franc  Gontier28;  Faveur  et  les  ânes 
volants 29 ;  le  meunier  et  l’âne30;  les  neuf  Muses31  ;  les  Déesses32; 
les  Dieux33;  le  tigre  attaché  à  un  poteau34;  l’ours  parlant  à  ses 

i.  Fol.  58vo-5ç)vo.  —  a.  Fol.  60-61.  —  3.  Fol.  60.  —  4.  Fol.  6ovo. 

5.  Fol.  61.  —  6.  Fol.  6  iT0.  —  7.  Fol.  6iT0.  —  8.  Fol.  6ivo. 

9.  Fol.  6ivo.  — ■  10.  Fol.  62.  —  11.  Fol.  62.  —  12.  Fol.  6avo.  —  i3.  Fol.  6av0. 

i4.  Fol.  63.—  i5.  Fol.  63.—  16.  Fol.  63.—  17.  Fol.  63T0.—  18.  Fol.  63vo. 

19.  Fol.  63T0.  —  ao.  Fol.  63vo.  Cy  finissent  les  faictz  de  Baude.  —  21.  Fol.  64. 

22.  Fol.  64.  —  23.  Fol.  64.  —  24.  Fol.  64vo.  —  26.  Fol.  65. 

26.  Fol.  65vo.  —  27.  Fol.  66.  —  28.  Fol.  66.  —  29.  Fol.  66vo. —  3o.  Fol.  67. 

3i.  Fol.  68.  —  3a.  Fol.  69.  —  33.  Fol.  70. —  34.  Fol.  7a. 


3oa 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 


petits  oursons  1  ;  l’unicorne2  ;  les  trois  sages3  (Adam,  Salomon, 
La  Sibile);  les  trois  forts4  (Gédéon,  Samson,  David);  les  trois 
riches5  (Alexandre,  Octavien,  Charlemagne).  Mais  il  y  a  lieu 
de  remarquer  que  certaines  de  ces  pièces  sont  données  à 
Baude  par  François  Robertet  suivant  l'autorité  du  manuscrit 
français  12/190  (le  gorrier  de  cour  au  pied  du  poirier6;  le 
Cordelier  île  religieux]7;  le  fauveau8,  le  nocher9.  Quant 
aux  autres  cahiers  de  Robertet,  ils  renferment  un  assez  petit 
nombre  de  pièces  de  Henri  Baude. 

Le  manuscrit  français  1717  contient  seulement  deux  ron¬ 
deaux  (fol.  54v0-55)  de  notre  poète  :  l'un  paraphrase  le  verset  : 
Initium  sapientie  timor  Del ;  l'autre  commente  le  mérite  qu’il 
y  a  à  faire  peu  de  promesses  et  à  les  tenir.  Quant  aux  Bons 
dictz  movaulx  pour  tapis  ou  verrieres  de  fenestresi0  qui  se  lisent 
aux  folios  57ro-5Svo,  rien  n’indique  que  ces  petites  moralités 
sur  Justice,  Pitié,  Vérité,  Charité,  Humilité,  Conseil,  Paix, 
Fidélité,  la  fusée,  l’amant  douloureux,  etc.,  soient  de  maître 
Henri  Baude. 

Le  manuscrit  français  1721  est  le  troisième  et  dernier 
cahier  de  Robertet,  et  l’on  a  pu  y  écrire  jusque  vers  1624;  il 
contient  huit  rondeaux  de  maître  Henri  Baude10  (fol.  22vo-25). 
Parmi  ces  pièces  d’amour  on  remarque  deux  pièces  très  libres 
recueillies  dans  le  Parnasse  Satyrique11 . 

Nous  avons  déjà  parlé,  à  propos  de  François  Robertet,  puis 
à  propos  des  tapisseries  de  Baude,  du  manuscrit  français  12  490. 
Il  convient  de  signaler  que  ce  recueil  contient  également  un 
certain  nombre  de  pièces  attribuées  à  Baude  qui  ne  se  ren¬ 
contrent  que  là  :  le  «  galifrede  Baudas»1-;  l'homme  qui  pense 
nagerà  plaisance13;  l’homme  qui  dort  équipé  d’espérance  14  ;  le 

1.  Fol.  72.  —  2.  Fol.  72vo.  —  3.  Fol.  73.  —  4-  Fol.  73T0.  —  5.  Fol.  73v0. 

6.  Fol.  73vo.  —  7 .  Fol.  ii8V0.  —  8.  Fol.  119.  —  9.  Fol.  119™. 

10.  Fol.  22V0  :  Souvieigne  vous  ce  dit  Baude,  de  moy.  Fol.  23  :  Baude  que  pence 
tu  ?  —  J’escoute.  Fol.  23vo  :  Le  bon  lymier  qui  est  sur  erre  ;  —  Dame  si  j’ay  les  che- 
veulx  gris.  Fol.  24  :  A  l'estourdy  éans  y  veoir  goutte.  —  Mon  juge  fait  de  l’entendu. 
Fol.  24™  :  Cons  barbus,  rebondis  el  noirs.  —  Si  j’ay  parlé  aucunement.  Fol.  25. 
J’entens  bien  ce  que  vous  me  dites.  —  11.  Marcel  Schwob,  op.  cit.,  p.  i63-i64. 

ia.  Fol.  119.  —  i3.  Fol.  1 1 970.  —  i4.  Fol.  ii9T0. 


MAITRE  HENRI  B  AU  DE ,  ELU  DES  FINANCES  ET  POETE  3o3 

pèlerin  1  ;  les  ânes  sur  les  mules  *  ;  les  ânes  habillés  en  avocats3  ; 
les  deux  femmes4;  le  tombeau  de  beau  langage5  et  enfin  la 
ballade  faite  pour  Monseigneur  de  Dammartin  contre  Charles 
de  Melun  6. 

Ces  pièces  appartiennent-elles  à  notre  auteur?  11  semble 
que  oui.  Mais  le  recueil  formé  par  François  Robertet  paraît 
bien  avoirété  préparé  avec  moins  de  soin  que  les  trois  cahiers 
de  Jacques  Robertet  et  l'attribution  de  ces  pièces  demeure  un 
peu  moins  certaine7. 

* 

*  * 

Et  peut-être  n'aurons-nous  pas  perdu  tout  à  fait  notre 
temps  à  tourner  les  feuillets  de  papiers  jaunis  où  ces  clercs, 
les  Robertet,  ont  oublié  les  tracas  de  leurs  affaires  adminis¬ 
tratives,  manifesté  leur  amour  pour  les  imaginations  nou¬ 
velles  et  montré  leur  souci  à  conserver  le  beau  langage  de 
France.  Car  ils  nous  ont  permis  de  dire  l’ascension  d’une 
famille  vers  la  fortune,  vers  la  noblesse8,  vers  cette  forme 
nouvelle  de  triomphe  que  devenait,  en  ce  temps-là,  la  gloire 
littéraire. 

Grâce  à  eux,  nous  avons  surpris  quelque  chose  qui  finis¬ 
sait;  et  quelque  chose  aussi,  qui  s’est  fané  depuis,  mais  qui 
venait  de  naître  alors  et  que  paraît,  en  cette  heure,  le  reflet 
d’une  aurore  :  plus  que  l'adolescence  de  la  Reauté  paienne, 
c’en  était  la  prime  jeunesse  et  la  gracilité.  Et  par  eux  aussi, 

I.  Fol.  120.  -  2.  Fol.  1 2  I  .  -  3.  Fol.  121. 

4.  Fol.  122.  -  5.  Fol.  I  2  2V0. 

6.  Fol.  i  2 2V0.  —  A  la  fin  de  cette  ballade  on  remarque  les  signes  qui  entrent  quel¬ 
quefois  dans  la  signature  de  Fr.  Robertet. 

7.  Parmi  les  pièces  qu'il  faut  absolument  rejeter  de  l’œuvre  de  Henri  Baude  figure 
le  «  Débat  de  la  Dame  et  de  l’écuyer  »,  attribué  à  notre  auteur  par  Anatole  de  Mon- 
taiglon  [Recueil  d’anciennes  poésies  françaises,  t.IV,  p.  151-179).  Ce  long  morceau  n’est 
pas  dans  la  manière  de  Baude  et  l’expression  «  laissez  buissoner  Baude  »  est  prover¬ 
biale.  Ce  n’est  nullement  une  signature.  [Ibid.,  p.  175.)  Baude  est  d’ailleurs  un  nom 
courant  de  chien.  Voir  la  poésie  de  Charles  d’Orléans  (Éd.  J.  M.  Guichard,  p.  399). 

8.  On  pourra  remarquer  dans  le  ms.  fr.  1721  ces  maximes  :  ExtoUit  virtus  nobili - 
talque  viros  : 

Qui  est  gentil  ne  peult  estre  vilain, 

Qui  est  vilain  ne&t  pas  ait  gentilhomme. 


3o4 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 


nous  avons  pénétré  clans  un  coin  du  cœur  de  la  France,  tendre 
et  recueilli,  dans  ce  joli  Bourbonnais  où  un  héraldiste  de  ce 
temps1  a  dessiné  beaucoup  de  villages  ceinturés  de  murailles 
et  dominés  par  d'imposants  castels,  de  petites  cités  (on  y 
voit  Moulins2  où  naquit  Bande;  le  château  d’Usson  où  Jean 
Robertet  fut  bailli3;  Montbrison4,  d’où  les  Robertet  tiraient 
leur  origine  bourgeoise,  là  où  ils  dormiront  noblement  leur 
dernier  sommeil,  dans  cette  admirable  campagne  déployée 
au  pied  de  la  montagne  forézienne  qui  verra  naître  l’Astrée). 
Et  tant  de  vers,  recueillis  par  les  bons  serviteurs  de  cette 
maison,  nous  ont  permis  d’évoquer  le  milieu  littéraire  et 
artistique  qui  entoura  la  maison  de  Bourbon. 

Mais  les  cahiers  poétiques  des  Robertet  dépassent  ce  petit 
cercle  :  c’est  tout  un  monde,  c’est  tout  un  temps,  le  moins 
défini  et  le  plus  bigarré,  qu'ils  évoquent. 

La  Flandre  bourguignonne  y  est  installée,  en  alliée  sinon 
en  conquérante,  avec  Georges  Chastellain,  le  très  «  clair 
orateur  »,  le  maître  de  Jean  Robertet  qui  écrira  sur  sa  mort 
une  longue  complainte5.  Nous  y  trouverons  toutes  les  pièces 
politiques  relatives  à  la  querelle  du  Lion  rampant  et  du  Cerf 
volant6,  tous  les  dialogues  de  France,  d’Angleterre  et  de 
Bou  rgogne7;  et  aussi  les  épigrammes  et  les  traînes  qui  sui¬ 
virent  le  désastre  de  Nancy  où  hnit,  avec  le  Téméraire,  cette 
splendeur  exaltée8 *.  Et  nous  rencontrons  Molinet !l, correspon¬ 
dant  de  François  Robertet,  Molinet  de  Valenciennes  avec  le 
Trône  d’Honneur  écrit  à  la  mort  de  Philippe  le  Bon10,  la 
Complainte  de  la  Grèce11,  le  Temple  de  Mars1-,  les  chansons 

1.  Guillaume  Revel  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  22297). 

2.  Ibid.,  fol.  36g  (Pierre  Champion,  François  Villon,  II,  pl.  xxxi). 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  22297,  fol.  32T0.  —  4.  Ibid.,  fol.  437. 

5.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  9.  —  6.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  1-27. 

7.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  8. 

8.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  74  ;  fr.  1717,  fol.  90™. 

9.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717»  fol.  64,  65. 

10.  Bibl.  Nat.,  ms.fr.  12490,  fol.  i38. 

11.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  g5vo. 

12.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  70vo  ;  fr.  12490,  fol.  1 4 S . 


MAITRE  IIEXRI  BAUDE,  ELI  DES  FINANCES  ET  POETE  3o5 


historiques  de  grande  allure;  car  l’homme  était  doué  d’un 
vrai  tempérament  d’artiste1 2.  Et  Lemaire  de  Belges,  neveu  du 
précédent  dont  il  rédigea  l'épitaphe-,  secrétaire  de  Margue¬ 
rite  d’Autriche,  n'y  sera  pas  oublié  ;  Octovien  de  Saint-Gelays3 
y  dialogue  avec  Molinet. 

L  Italie,  nous  la  trouvons  ici  avec  les  souvenirs  de  la 
descente  de  Charles  A  III1 * *,  les  Triomphes  de  Pétrarque  qui 
sont  le  triomphe  de  l'heure  présente,  le  discours  de  Dante 
aux  sénateurs  de  Florence,  les  proverbes0  de  ce  pays  qui  unit 
la  tinesse  à  la  ruse,  les  épigrammes  latines.  A  un  peintre  de 
chez  nous,  c’est-à-dire  un  candide  primitif,  autant  dire  un 
barbouilleur,  Jean  Robertet  opposera  le  Pérugin0. 

La  France, ironique  et  narquoise, nous  la  reconnaissons  dans 
son  lot  de  tourneurs  de  petits  rondeaux  et  de  sonneurs  de 
franches  ballades;  dans  les  épitres  d'un  Guillaume  Crétin7; 
dans  les  blasons  d'un  Pierre  Danche8;  et  surtout  dans  le  coin 
secret  des  pièces  libres9.  Elle  est  au  surplus  représentée  par 
le  maître  de  la  poésie  française  au  quinzième  siècle,  le  pauvre 
François  Villon,  dont  les  plus  célèbres  ballades  figurent 
dans  le  recueil  de  Robertet10.  Elle  l’est,  abondamment,  par 
les  vers  de  maître  Henri  Bande,  fidèle  représentant  du  vrai, 
et  qui  n’allégorisa  que  suivant  la  tradition  des  imagiers. 

Vous  avez  regardé  les  monuments  de  la  première  Renais¬ 
sance,  où  les  motifs  aigus  de  l’architecture  ogivale  se  marient 

1.  Ms.  fr.  1716,  fol.  S5V0,  93vo,  g4V0  ;  Ms.  fr.  1717,  fol.  9™  ;  Ms.  fr.  1721, 
fol.  25-27.  Voir  aussi  la  pilié  qu’il  marque  au  «petit  peuple  »  (Bibl.  Xat.,fr.  1716, 
fol.  77t0)  . 

2.  Ms.  fr.  1717,  fol.  96.  —  3.  Ms.  fr.  1721,  fol.  26v0. 

4.  Ms.  fr.  1716,  fol.  9V0  ;  ms.  fr.  1721,  fol.  1.  —  5.  Ms.  fr.  1717,  fol.  56. 

6.  Ibid.,  fol.  95  : 

Pas  n’approchent  les  faietz  maistre  Rogier, 

Du  Perusin,  qui  est  si  grant  ouvrier. 

Ne  des  painctres  du  feu  roy  de  Cecille, 

Au  chef  d’œuvre  que  voyez  cy  entier. . . 

7.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  67  ;  Ms.  1721,  fol.  48. 

8.  Ms.  fr.  1721,  fol.  60  et  sqq.  — Sur  le  ms.  on  lit  :  Pierre  Danthe. 

9.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  1 1  ;  fr.  1721,  fol.  25-26. 

10.  Ms.  fr.  12490,  fol.  84-98. 

II.  —  20 


3o6 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


aux  lignes  pleines  des  architectures  classiques;  vous  avez 
remarqué  ces  médaillons  italiens,  encastrés  dans  les  murailles 
des  maisons  de  chez  nous,  ainsi  décorées  des  effigies  des 
Césars;  vous  avez  rencontré  sur  les  rives  de  la  Loire,  dans 
le  gentil  Bourbonnais,  dans  le  Forez  plus  âpre  et  jusque 
dans  la  sombre  Auvergne,  l'acanthe  du  pilastre  corinthien 
fleurissant  les  baies  des  demeures;  vous  avez  parcouru,  dans 
la  petite  ville  en  lave,  à  Montferrand,  la  suite  des  patios  har¬ 
monieux,  timbrés  de  l’écusson  de  leurs  propriétaires,  imagés 
des  figures  de  Notre  Dame,  de  centaures,  où  le  visage  de 
Lucrèce  et  celui  de  la  Vierge  voisinent;  vous  avez  regardé 
ces  maisons  des  riches  bourgeois  de  finances,  qui  ont  déjà  sup¬ 
planté  les  nobles  dans  leur  province  et  qui  vont  les  remplacer 
bientôt  auprès  des  rois1 2.  Ou  bien,  par  la  pensée,  portez-vous 
dans  le  chœur  de  la  cathédrale  d’Albi,  non  loin  de  la  tombe 
de  Charles  Robertet  qui  fit  continuer,  en  1 5 1 1 ,  les  délicates 
peintures  des  voûtes  à  l’italienne3,  près  de  ce  jubé  où,  dans 
la  pierre  dure,  la  fougueuse  sculpture  bourguignonne  a 
connu  son  miracle;  ou  encore,  à  Brou, dans  l’église  que  Mar¬ 
guerite  d’Autriche,  fille  de  l’empereur  Maximilien  et  veuve 
de  Philibert  le  Beau,  fit  bâtir  et  ciseler  dans  la  pierre  et  le 
marbre  en  exécution  d’un  vœu  de  sa  belle-mère,  Marguerite 
de  Bourbon. 

Sur  ces  monuments,  comme  dans  les  pièces  de  nos  ma¬ 
nuscrits  littéraires,  en  dépit  des  stylisations  nouvelles,  une 
importante  tradition  réaliste  s’affirmera  toujours.  Dans  les 
cahiers  des  Bobertet,  Villon  coudoie  Baude  et  le  précède.  Jean 
Marot,  poète  de  cour,  attaché  à  Monseigneur  de  Valois,  s’y  ren¬ 
contre4.  11  se  souviendra  de  Villon,  qu’il  a  nommé  et  imité5. 
Jean  est  le  père  du  charmant  Clément  Marot,  celui-là  qui 

1.  Cf.  Noël  Thioilier,  Le  Forez  Pittoresque. 

2.  Jean  Laran,  La  Cathédrale  d'Albi,  1911,  p.  90. 

4.  Fr.  1717,  fol.  54TO;  fr.  1721,  fol.  7T0-i9V0. 

5.  Et  comme  dit  Villon  en  ses  brocars 

De  ma  santé  je  vendrois  aux  lombards. 

(Fr.  1721,  1  fol.  7V0.) 


MAITRE  HENRI  BAUDE,  ÉLU  DES  FINANCES  ET  POETE  307 

pillera  Baude,  éditera  Villon,  on  sait  avec  quel  amour:  Clé¬ 
ment,  dans  sa  jeunesse,  le  chantre  de  Robertet1. 

Et  c’est  Clément  Marot  qui  aura  l’honneur,  dans  la  littéra¬ 
ture  française,  de  réunir,  en  un  précieux  alliage,  le  vieil 
esprit  de  chez  nous  et  l’italianisme,  plus  encore  que  l’huma¬ 
nisme.  Tout  cela,  il  le  rencontra  en  quelque  sorte  à  son  ber¬ 
ceau,  dans  sa  famille.  Tel  est,  sans  doute,  l’enseignement  le 
plus  précieux  des  cahiers  poétiques  qui  nous  ont  conservé  les 
vers  de  maître  Henri  Baude2. 

1.  Fr.  1721,  fol.  67  et  sg g. 

2.  Un  contemporain  hilare  n’avait  pas  notre  foi.  On  lit  au  fol.  170'°  du  ms. 
fr.  1 2 4go  : 

Ce  sont  ballades  et  rondeaulx 
Pour  resjouyr  vaches  et  veaulx  ! 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 

pi.  xx 


JEAN  MOLINET 


R  HÉTORIQUEUR 


C'est  Molinet  à  Valenciennes  que  nous  voudrions  peindre, 
un  esprit  de  petite  envergure, mais  un  très  bon  ouvrier  méca¬ 
nique  des  lettres  et  un  extraordinaire  musicien  des  mots, 
verbeux,  savant,  goguenard,  obscène,  plaisant  sans  qu  il  s'en 
doute,  très  souvent  ridicule  aussi,  mais  écrivain  d’une  verve 
admirable,  chanoine  crasseux  et  déguenillé,  borgne  et  laid 
comme  le  cyclope  dont  il  a  eu  la  vigueur  et  les  désirs,  un 
pauvre  et  vieil  homme  frileux  sur  les  derniers  jours  du 
quinzième  siècle. 

Jean  Molinet,  le  petit  moulin  qui  tourna  à  tous  les  vents, 
le  moulin  à  paroles,  voilà  sans  doute  un  bon  prétexte  à  un 
tableau  de  cette  fin  d’un  monde  qui  est  la  fin  du  moyen  âge. 
Car  Jean  Molinet  en  avait  encore  recueilli  toute  la  tradition 
et  l’esprit.  Il  a  admiré  et  su  par  cœur  le  Roman  de  la  rose  : 
mais  ce  fut  pour  le  tourner  en  prose,  pour  le  mettre  en 
pièces,  pour  l’assassiner,  alors  qu'il  entendait  lui  donner  une 
vie  nouvelle,  des  grâces  plus  en  rapport  avec  les  gentillesses 
de  son  temps.  Sauf  la  souffrance  du  petit  peuple  qui  maudit 
la  guerre,  Jean  Molinet  n’a  à  peu  près  rien  compris  à  rien. 
Il  était  surtout  sensible  à  la  fausse  splendeur  des  choses. 

Et  cependant  Molinet  a  été  un  hardi  novateur  verbal,  un 
précurseur  à  ce  titre.  De  ses  nouveautés,  presque  rien  n'est 
demeuré.  Et  parmi  ses  vieilleries,  si  beaucoup  de  choses  sont 
ridicules,  beaucoup  méritent  un  souvenir  et  parfois  de 
l’estime.  Jean  Molinet  a  vécu  enfin,  à  une  époque  ambiguë, 


A  IO 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


abondante  en  traits  colorés,  un  drame  historique  étonnant  ; 
il  a  été  passionnément  Bourguignon,  homme  de  parti,  anti¬ 
français,  ce  maître  en  langue  française.  Ce  pauvre  rhétoriqueur 
a  été  le  reflet  de  scènes  somptueuses,  d’un  tragique  admirable. 
Il  vaut  d’être  connu  et  expliqué  sympathiquement,  car  il  est 
lui-même  une  explication  h  Molinet,  qui  a  composé  tant 

i.  Il  n’existe  aucune  étude  documentée  sur  Jean  Molinet,  et  pas  une  édition 
moderne.  (6  pièces  de  Molinet  dont  le  choix  n’est  pas  très  heureux  ont  été  reproduites 
par  A.  U.  Coustelier  à  la  suite  de  là  Légende  de  maistre  Pierre  Faifeu  mise  en  vers  par 
Ch.  Bourdigné.  Paris,  1723,  p.  119-198  sous  le  titre  :  Poésies  diverses  de  Jehan 
Molinet  chanoine  de  Vulenciennes,  extraites  de  ses  Faicts  et  dicts.  Une  pièce  dans  les 
Annales  poétiques  ou  Almanach  des  Muses  d’Imbert.  Paris,  1  778,  p.  201-206).  La  courte 
notice  de  M.  de  Reiffenberg,  Mémoire  sur  Jean  Molinet,  historien  et  poète,  Cam¬ 
brai,  i835,  24  pp.,  est  surtout  une  appréciation  littéraire,  La  Notice  biographique  de 
G,  Hécart  ( Mémoires  de  la  Société  de  Valenciennes,  3e  volume,  iS4i)  offre  principale¬ 
ment  un  catalogue  des  œuvres  et  deux  pièces  fort  intéressantes.  La  notice  de  P.  Ilédouin 
( Archives  historiques  et  littéraires  du  Nord,  3e  série,  i85o,  p.  212-226)  est  sommaire. 
Le  seul  travail  à  citer  est  celui  de  M.  Henry  Guy,  Histoire  de  la  Poésie  française  au 
seizième  siècle.  Tome  I.  L'École  des  Rhétoriqueurs.  Paris,  1910,  p.  i5S-i  73,  d’une  sévé¬ 
rité  d'appréciation  qu’on  ne  saurait  partager.  —  Les  vers  de  Molinet  ont  paru  pour 
la  première  fois  à  Paris  en  i53i,  chez  Jean  Longis,  imprimés  en  beaux  caractères 
gothiques,  mais  peu  correctement  :  Les  Faictz  et  diciz  de  feu  de  bonne  mémoire  maistre 
Jehan  Molinet  contenons  plusieurs  beaulx  traiclez  et  oraisons  et  champs  royaulx...  (Bibi. 
Nat.  Réserve,  Ve  42).  Deux  autres  éditions  ont  été  données  à  Paris  en  1 5 3 7 .  Celle  de 
1 54o,  en  beaux  caractères  ronds,  (Bibl.  Nat. ,  Réserve  Ye  1 34o)  est  la  reproduction  exacte 
de  celles  qui  précèdent,  avec  un  certain  nombre  de  fautes  d’impression  en  plus.  Systé¬ 
matiquement,  les  éditeurs  de  i53i  ont  écarté  de  l’œuvre  de  Molinet  les  pièces  anti- 
françaises  et  celles  aussi  d’un  tour  trop  débridé.  Ils  n’ont  connu  qu’une  partie  de  l’œuvre 
poétique  de  Molinet  qui  est  infiniment  plus  considérable.  Les  pièces  publiées  par  eux 
ont  été  trop  souvent  châtrées  des  mots  vigoureux  qui  caractérisent  Jean  Molinet.  Le 
texte  est  enfin  donné  dans  le  dialecte  de  Pile  de  France.  Les  Faictz  et  diciz  doivent  donc 
être  complétés  par  les  recueils  poétiques  formés  par  les  Robertet.  (Bibl.  Nat.,  ms. 
fr.  1716,  1717,  1721,  12490.)  Le  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  2200  est  intéressant, 
avec  sa  curieuse  série  de  pièces  historiques  à  la  suite  de  la  Ressource  du  Petit  Peuple  et 
du  Testament  de  guerre.  C’est  aussi  la  caractéristique  du  ms.  fr.  iqi65  (premier  quart 
du  seizième  siècle,  Nord  de  la  France)  qui  contient  le  vigoureux  Chant  de  la  pie  parmi 
des  pièces  politiques  et  autres  de  la  vieillesse  de  Molinet  d’un  véritable  intérêt.  Le 
ms.  fr.  2876  contenant  l'.4rf  de  Rhétorique  demande  à  être  étudié  de  très  près.  Riche 
en  pièces  authentiques  de  Molinet,  il  en  contient  beaucoup  d'autres,  d’un  tour  libre, 
qui  ne  peuvent  être  que  de  notre  poète.  Un  recueil  beaucoup  plus  important,  plus 
complet  que  l’imprimé  de  Longis,  est  le  n°  471  de  la  Bibliothèque  James  de  Roth¬ 
schild  (io4  pièces),  recueil  formé  par  un  chapelain  d’Arras,  Jean  Garet,  entre  1620 
et  1026,  un  admirateur,  et  peut-être  un  ami  de  Molinet  ( Catalogue ,  I,  p.  271-281). 
Mais  de  beaucoup  le  plus  intéressant  manuscrit  de  Molinet  est  le  numéro  io5  de  la 
Bibliothèque  de  Tournai.  Ce  gros  recueil  de  456  folios  de  grand  format,  très  soigné, 
illustré  d’expressifs  dessins  rehaussés  de  lavis,  de  libres  et  étonnants  rébus,  a  été 
transcrit, un  peu  après  i5i5,  dans  le  dialecte  wallon,  du  vivant  de  Philippe  de  Fenin 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


3i  i 

d'allégories,  est  une  allégorie.  Il  donne  le  portrait  moral  de 
l’écrivain  de  l'extrême  fin  du  quinzième  siècle,  à  l’époque  de 
la  pré-Renaissance,  si  importante  à  connaître  pour  com¬ 
prendre  la  Renaissance  fi 

MOLINET  A  LA  RECHERCHE  D  UNE  AUBERGE 

Jean  Molinet  naquit  à  Desvres  (Pas-de-Calais),  en  1 435  2 . 
Il  y  a  là  une  forte  terre3  et  de  robustes  gens,  des  bois,  des 
prairies,  un  gros  bétail4,  d’énormes  légumes,  du  blé  et  des 
petits  moulins  qui  tournent  comme  un  peu  partout  en  Bou¬ 
lonnais5.  Molinet  s'est  dépeint  comme  «  adonné  au  service  de 
musique  et  de  rhétorique é  »  dès  son  jeune  âge.  Mais  ce 
provincial  fit  des  études  à  Paris  où  il  dut  demeurer  un  cer¬ 
tain  temps7:  car  dans  une  lettre  qu'il  adressa,  sur  la  fin  de  sa 
vie,  aux  «  logiciens  »  du  collège  de  Montaigu,  il  fait  allusion 
à  l’époque  où  il  était  «  escrivain  »  au  collège  du  Cardinal 
Lemoine  8. 

et  pour  lui,  comme  le  montre  l’écu  du  dessin  du  fol.  i  qui  le  représente  au  milieu 
de  ses  livres  (Cf.  Riestap,  Armorial,  ad.  v.  Fremin)  :  la  copie  laisse  parfois  à  désirer. 
Ce  manuscrit  donne,  en  outre,  les  poésies  de  Philippe  de  Fenin,  les  Complaintes  du 
roi  de  la  Bazoclie  d’André  de  La  Vigne,  les  Douze  dames  du  Rhétorique  de  Jean  Robertet 
sous  le  nom  de  Molinet.  Ce  recueil  n’e>t  pas  le  «  grand  Molinet  »  visé  par  Garet. 

1.  Rien  de  plus  creux,  de  plus  faux  que  ces  paroles  de  Michelet  «  La  révolution 
du  seizième  siècle  partit  de  rien...  Le  néant  fut  fécond,  créa...  »  (La  Renaissance , 
introduction). 

2.  Jean  Lemaire  de  Belges,  Œuvres,  éd.  J.  Stecher,  (LouvaiD,  1882,  4  volumes  8), 
t.  IV,  p.  621  ;  Me  Molinet  peperit  Divernia  Boloniensis  —  Parisius  docuil  :  aluit  quoque 
Vallis  Cygnorum  (épitaphe  latine  rapportée  par  Simon  Le  Boucq,  Histoire  ecclésias¬ 
tique  de  la  ville  et  comté  de  Valentienne,  é d.  A.  Dinaux,  i84i,  p.  4t). 

3.  A  quatre  lieues  de  Boulogne-sur-Mer. 

4.  «  Deux  veaux  sommes  de  Boulenois  »,  fera  dire  Jean  Molinet  à  Nicole  Remberc. 
Cf.  Haigneré,  Recueil  historique  du  Boulonnais,  I,  i56. 

5.  M.  Alph.  Lefebvre  (Vie  et  commune  origine  de  Jehan  Molinet,  le  bolognois,  et  de 
Jehan  Le  Maire,  le  belgeois...  Boulogne-sur-Mer,  1901)  a  cherché  à  montrer  que  Jean 
Molinet  tirait  son  origine  du  fief  noble  dit  du  Molinet,  canton  de  Samer,  cité  par 
Haigneré,  Dictionnaire...  du  Pas-de-Calais,  t,  III,  p.  297? 

ô.  Jean  Lemaire,  t.  IV,  p.  022. 

7.  Parisius  me  docuit  (épitaphe  latine).  Voir  un  éloge  de  Paris  qu’il  a  donné  dans 
sa  chronique,  ad.  a.,  i486  ( Chroniques  de  Jean  Molinet,  pp.  J.  A.  Buchon.  t.  III, 
p.  108). 

8.  E.  Roy,  Les  Lettres  de  noblesse  du  poète  Jean  Molinet,  dans  la  Revue  de  philo- 


3 12  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

(Jn  écrivain  de  collège  devait  être  un  pauvre  scribe  copiant 
des  livres  d’études  ;  fonction  peu  reluisante,  on  le  voit.  Quant 
au  collège  du  Cardinal,  c'était,  sur  la  Montagne  Sainte- 
Geneviève,  entre  les  Bernardins  et  l’enceinte  de  la  ville  uni¬ 
versitaire,  non  loin  du  faubourg  Saint-Victor,  un  assez  grand 
collège,  <c  fondé  pour  les  pauvres  maistres  et  escoliers  estu- 
diant  a  Paris  en  la  maison  du  Chardonnet  »  où  l’on  comptait 
soixante  théologiens  et  quarante  artiens.  «  Paris  porte  le 
fruict  de  bien  et  de  mal,  ce  est  le  fort  et  juste  droict  canon  ; 
Paris  porte  le  fruict  du  vrai  et  du  faulx,  c’est  le  bel  arbre  de 
porphire1  avec  les  sept  arts  liberaulx  et  plusieurs  arbres  de 
science  qui  la  flourissent  et  germinent...  Guaires  ne  s’en  faut 
que  Paris  ne  soit  Paradis  »  dira,  emphatiquement,  l’écolier 
picard. 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  Jean  Molinet  végéta  à  Paris, 
qu'il  ne  sut  pas  y  découvrir  le  protecteur  qui  devait  alors 
assurer  le  gîte  et  les  quelques  revenus  nécessaires  à  l’homme 
de  lettres. 

C’est  cependant  à  l’un  d’eux  que  Jean  Molinet  devait 
adresser  un  de  ses  premiers  poèmes,  le  Dit  des  quatre  vins, 
composé  un  mois  après  la  bataille  de  Montlhéry,  livrée  le 
16  juillet  1 4G5 ,  et  qui  fait  allusion  à  des  événements  que  seul 
un  Parisien  pouvait  connaître.  Pin  cocasse  poème2,  si  proche 
encore  de  l’École  et  de  la  taverne,  un  vineux  poème  où  se 
montrent  déjà  la  truculence  de  Jean  Molinet  et  son  goût  de 
l’équivoque. 

Ce  fut  une  bien  étrange  journée  que  celle  qui  amena  en 

logie  française,  pp.  Clédat,  t.  IX  (i8g5),  p.  22.  —  Molinet  se  nommera  alors  «  scriba 
indoctus  »  (Bibl.  Nat.  ms.  fr.  igi65,  fol.  32r0). 

1.  On  retrouve  cette  expression  dans  l’adresse  de  l’épître  latine  aux  gens  du  collège 
de  Montaigu  :  «  Individuis  porphiriane  arboris  militonibusque  peripaleticorum  Monti- 
sacuti  peracutissimis  Je.  Molinet  s.  p.  d.  »  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  iqi65,  fol.  3aro.) 

2.  11  n  a  pas  été  recueilli  dans  les  Faict:  cl  dietz.  On  le  trouve  seulement  dans  le 

ms.  de  Tournai  ioâ,  fol.  2a4ro  :  Didier  des  quatre  vins  franchois  avec  le  broullement 
diceux,  dans  le  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  175  :  Les  quatre  vins  frandioys 
et  dans  le  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,fr.  fol.  1  1  6  :  Le  Dit  des  quatre  vingt  (sic). 

Mes  citations  sont  faites  d’après  ce  dernier  texte. 


JEAN  MOLINET  RUE  I'ORIQl  Et  R 


3 1 3 


présence  les  princes  de  la  Ligue  du  Bien  public  et  le  comte  de 
Charolais  d'une  part,  et  les  hommes  d’armes  et  partisans  du 
roi  Louis  XI  de  l'autre,  dans  les  champs  de  Montlhéryb  Deux 
grosses  armées  se  regardent,  sans  vouloir  se  rencontrer,  der¬ 
rière  la  haie,  parmi  les  champs  de  fèves  et  de  blé.  Mais,  quand 
elles  vont  s'aborder,  Lune  disparaît  sous  les  murs  de  Paris. 
Car  le  roi  Louis  a  horreur  de  ees  grandes  aventures  de  guerre. 
Il  préfère  palabrer,  acheter,  négocier.  11  n  v  a  eu  ni  combat  ni 
victoire. Et  sous  Paris,  entre  Beauté  et  Charenton,  dans  une 
région  vineuse,  les  armées  se  poursuivent  et  ne  s’abordent 
toujours  pas.  Mais  les  Bourguignons  ont  réquisitionné  les 
cuves,  dans  les  grands  vignobles,  pour  en  faire  des  boulevards 
et  battre  par  leur  artillerie  les  tranchées  adverses2.  Quelques 
défis  et  combats  individuels  rappellent  seulement  que  c'est  la 
guerre  :  car  tout  le  monde  a  vécu,  plantureusement.  On  a 
bu  du  vin  à  la  goulée  dans  ces  chaudes  journées,  jusqu'au 
mauvais  cheval  de  Philippe  de  Commynes  qui  se  montra 
aussi  gaillard  que  possible  ayant  bu  un  plein  seau  de  vin  3. 
Enfin,  le  roi  tient  sa  paix  qu’il  a  payée! 

Circonstances  bien  connues  de  notre  Jean  Molinet,  écolier 
parisien,  et  dont  on  pouvait  rire  son  saoul  à  Paris.  Car  tout 
cela  fut  comique.  Et  le  Dit  des  quatre  vins  françois  est  comme 
un  souvenir  de  ce  temps  de  ribote  fixé  par  un  pédant  de 
collège  : 

Virgile,  en  son  chant  bucolicque, 

Monstre  par  raison  poeticque 
Que  les  augures  anciens 
Vauloient  aux  dieux  celestiens 
Offrir  rainseaux  et  marguerittes, 

A  chascun  selonc  ses  mérités: 

Hercules  avoit  ung  pouplier, 

Pan  ung  pin  l,  Phebus  ung  laurier, 

i.  Ces  événements  ont  été  rapportés  de  la  façon  la  pins  attachante  par  deux 

témoins  oculaires,  par  Olivier  de  la  Marche  (éd.  Beaune  et  d’Arbaumont,  t.  III,  p.  17 
el  sqq.)  et  par  Philippe  de  Commynes  ( Mémoires ,  éd.  B.  de  Mandrot,  t.  I,  p.  2G 
et  sqq). 

3.  Olivier  de  la  Marche,  t.  III,  p.  22. 

3.  Mémoires,  I,  p.  42.  —  4.  Ms.  pain. 


3 1 4  HISTOIRE  POÉTIQUE  DIJ  XVe  SIECLE 

Et  Bacus,  dieu  de  la  vinée, 

Une  vigne  d’or  affinée. 

Et  pareillement  les  rois  de  Tharse  offrirent  à  Notre  Sauveur 
l’or,  la  myrhe  et  l’encens.  Mais  l’écolier  étant  pauvre,  à  la 
cour  de  son  protecteur  il  allait  offrir  des  prisonniers  : 

Atrapés  en  divers  rivaiges... 

Se  ne  sont  pas  hommes  saulvaiges, 

Mores,  Turcqs,  payens  ne  Gregois  : 

Mais  ce  sont  iiij  vings  franchois, 

Prins  en  France  et  en  France  nez, 

Bien  court  tenus  et  enchaînés, 

Plus  d’ung  mois  après  la  bataille 
De  Mont  Henry  en  une  taille. 

Ces  ((quatre  vingt  prisonniers  »,  ce  sont  les  quatre  vins  de 
France,  foulés  aux  pieds  et,  comme  il  convient,  mis  dans  une 
basse-fosse  profonde.  D’abord  le  vin  de  Paris,  plein  du  Saint- 
Esprit,  qui  fait  voir  les  cieux  et  les  anges,  et  qu’on  appelle 
pour  cela  «  vin  théologien  ».  Juristes  et  orateurs  en  boivent 
de  grandes  potées.  Il  a  pris  son  arôme  dans  Athènes:  et  Char¬ 
lemagne  planta  cette  vigne  dans  Paris.  Le  second  vin  est 
fort:  c’est  le  puissant  vin  de  Lyon,  ou  mieux  du  lion  de 
Bourgogne,  car  il  est  sa  propriété.  Vin  doux,  bénin  et 
fort  : 

Cler  que  soleil  resplendissant, 

Il  resjoyst  cil  qui  le  gouste  ; 

Chascun  en  voeult  suchier  la  gouste  : 

Plus  en  boit  on,  mains  s’enyvre  on  !... 

Le  troisième  vin  est  celui  de  Vertus,  amer  sans  doute,  mais 
que  l’âme  doit  aimer.  Dieu  en  a  planté  la  racine  en  la  vierge 
Marie;  et  c’est  aussi  le  vin  qui  jaillit  du  corps  de  Jésus  sur 
la  croix.  Vin  que  l'on  doit  garder  pour  faire  le  service  divin, 
réservé  aux  dévotes  personnes  religieuses  et  aussi  à  tous  ceux 
qui  servent  la  justice: 

Le  bon  conte  de  Charoloiz  1 


i.  Charles  le  Téméraire. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


En  boit  en  sa  court  maint  poinchon  ; 

C’est  sa  naturelle  boichon  : 

Car  c’est  le  sourgon,  quoy  qu’on  die, 

De  vertu  et  de  preudhommie. 

Le  quatrième  vin  est  le  vin  de  Reims  (et  Molinet  équivoque 
sur  le  mot  reins),  un  vin  de  luxure  dont  burent  Loth,  David 
et  Bethsabée.  Et  la  verve  de  Molinet  s'excitait  à  l’idée  de  ce 
vin  capiteux  : 

Viellars  chenus  portant  crocliettes, 

Vielles  sans  dens,  josnes  garchettes, 

Sagez  et  fous,  rocz  et  pions, 

En  boivent  les  grans  sapions. 

Josnes  filles,  gallans  chucrés 
Les  gourmendant  en  lieux  secrés, 

Sans  y  huchier  Waultier  ne  Waultre, 

Tant  qui  tresbuchent  [l’uni  sur  l’autre, 

Et  se  combatant  si  avant 
Qu’on  voit  lever  le  pan  devant. 

Ce  vin  fait  aler  et  parler, 

Chanter  et  danser  et  baler  ; 

Il  fait  trambler  les  fondemens, 

Il  fait  sonner  les  instrumens, 

Il  donne  aux  hommes  bourse  plate, 

Et  aux  femmes  gros  ventre  et  mate, 

Auz  corps,  mort  et  corruption, 

Et  aux  âmes,  dampnation. 

Vous  avez  entendu  le  procès  des  quatre  vins.  Maintenant, 
les  voici  brouillés  ensemble.  Un  franc  vigneron,  couronné  de 
feuilles  d’or  (c’est  le  roi  Louis  XI),  cherche  un  vin  meilleur 
que  celui  de  Paris.  11  veut  vendanger  le  vin  d'Auxonne.  Les 
bergers  du  vignoble  de  Lyon  se  rassemblent  (les  Bour¬ 
guignons).  Le  prince  du  vin  de  Vertus  attaque  (Cliarolais). 
Le  vin  monte  d’ailleurs  à  la  tête  de  tous,  \oici,  dans  la 
bruyante  journée,  les  pastoureaux  qui  s’affrontent  avec  leurs 
houlettes  (la  journée  de  Montlhéry).  On  y  remarque  : 

Vin  bastard1  et  vin  de  Bourbon2 

1.  Antoine,  le  Grand  Bâtard  de  Bourgogne  ou  bien  le  Bâtard  d’Orléans. 

2.  Le  duc  de  Bourbon  qui  faisait  partie  de  la  Ligue  du  Bien  Public,  avec  ses  frères. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 


3l6 

Et  plusieurs  gros  vins  de  Bourgogne 
[Rembarrèrent,  en  grant  vergonne, 

Ce  vigneron  en  Pariset 
Qui,  ce  jour  la,  but  malvisée 
Et  puis  par  force  desgorgua] 1 
Car  oncques  puis  ne  s’arrenga. 

Ce  vigneron,  qui  dégorgea  le  vin  de  Somme7,  on  l'a 
reconnu  :  c’est  toujours  le  roi  Louis  XI.  Il  but,  par  contre,  le 
vin  de  Crèvecœur3  et  aussi,  par  force,  du  vin  de  Vertus: 

Pour  soy  garir,  il  en  fist  soupe 
Et  en  b  ut  a  sa  grieve  couppe  : 

Ainsy  furent  pacifiés. 

Pastoriaux  sont  glorifiés 

Du  hault  bruit  que  Dieu  leur  envoyé  ; 

Dont  je  prie  a  Dieu  qu’on  en  voie 
La  fin  bonne,  et  doint  le  franc  chois 
De  paix  au  quatre  vins  franchois! 

Plaisanterie  de  trogne  rouge  que  Molinet  dut  faire  passer 
en  secret  au  «  bon  conte  de  Charolois  »,  bientôt  son  patron, 
car  elle  n’aurait  guère  diverti  le  roi  Louis  XL  On  ne  sait  ce 
quelle  valut  à  son  auteur:  mais  son  choix  est  déjà  fait.  Il 
sera  «  bon  Bourguignon  »,  le  Picard  Molinet  :  il  n’avait  pas 
trouvé  de  protecteur  à  Paris  où  il  végéta,  pauvre  et  joyeux 
buveur. 

Beaucoup  plus  tard,  Jean  Molinet  a  rappelé  cette  époque 
misérable  et  incertaine  de  sa  vie,  quand  il  errait  à  la 
recherche  d  un  maître4.  Son  existence  lui  apparaissait  comme 

1.  Je  suis  ici  la  version  du  ms.  de  Tournai  qui  seule  offre  un  sens. 

2.  Allusion  à  la  restitution  des  villes  de  la  Somme. 

3.  Philippe  de  Crèvecœur  servait  alors  dans  les  rangs  bourguignons. 

4.  «  Complaincte  pour  le  trespas  Madame  Marie  de  Bourgoigne  »  (morte  le 
27  mars  1482),  Faictz  et  diclz ,  fol.  46',°;  publiée  et  commentée  par  Pli.  Aug.  Becker 
( Zeitchrift  fur  Romanische  philologie,  t.  XXVI,  1902,  p.  6 4 « ).  Le  manuscrit  James 
de  Rothschild  (fol.  3 7 vo^  donne  cette  rubrique  :  Ichy  s’ensuit  la  Complainte  de  la  mort 
de  la  duchesse  Marie  qui  se  peult  intituler  Le  Pèlerin.  Ms.  io5  de  Tournai,  fol.  iS5V0: 
Complainte  sur  la  mort  de  Me  d’Ostrisse.  La  pièce  est  suivie,  fol.  iqito,  du  dialogue 
latin  entre  la  voix  de  la  duchesse  et  celle  du  duc,  qui  se  rencontre  aussi  dans  le  ms. 
de  Valenciennes  466  et  dans  les  Faictz  et  diciz. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


3i7 

une  sorte  de  voyage  où  l’on  trouve  des  auberges  qui  sontou 
pleines  de  gens  ou  bien  fermées.  Ainsi  Jean  Molinet  frappa 
successivement  aux  portes  dans  une  ville  franche  où  il  y  avait 
plusieurs  beaux  hôtels,  pensant  qu’il  pourrait  s’y  loger  Au 
noble  escu  de  France  : 

Mais  l’hoste  estoit  rioteux  et  sauvage, 

c’est-à-dire  que  le  roi  Louis  XI  ne  se  montra  pas  sensible  aux 
compliments  et  à  la  rhétorique  de  l’écolier,  alors  parisien. 
Puis  il  heurta  à  l'huis  Aux  trois  luppars,  c’est-à-dire  chez  le 
roi  d  Angleterre.  L'hôte  paraissait  riche  d’avoir  et  lourd  de 
bagages  ;  mais,  chez  lui,  les  pauvres  gens  n’avaient  guère  le 
moyen  de  se  faire  écouter.  Le  voyageur  aperçoit  alors  VÉcu 
de  Bretagne ,  une  maison  très  haute  et  renommée.  Le  pauvre 
Molinet,  qui  n'avait  vaillant  une  châtaigne,  ne  peut  arriver 
à  se  faire  ouvrir  le  logis,  et  il  n’obtient  meme  pas  une  chan¬ 
delle.  Ce  n'est  qu’à  VEcu  de  Savoie,  c’est-à-dire  chez  Amé- 
dée  I\,  âme  charitable  et  sainte,  que  Molinet  devait  trouver 
un  abri.  Là,  le  logement  était  bon.  Hélas  !  le  bon  hôte  devait 
mourir  à  Yerceil,  en  i472  ;  et  voici,  une  fois  de  plus,  Jean 
Molinet  à  la  recherche  d'un  hôtel.  Il  va  pour  se  loger  à  VÉcu 
d.’ Artois  : 

Mais  le  logis  estoit  plain  de  gens  d’armes, 

Et  le  propre  hoste  *,  humble,  sage,  courtois, 

Ne  possedoit  que  une  chambre  et  ung  toiclz 
Qu’il  deffendoit  encore  a  force  d'armes  : 

Et  quant  je  veiz  tant  d’armes,  de  guisarmes, 

Je  me  garday  de  bien  passer  par  la  : 

Car  trop  envis  meurt  qui  apris  ne  l’a2. 

C’est-à-dire  que  Molinet  trouva  la  guerre  déchaînée  entre 
Français  et  Bourguignons.  Au  loin,  il  apercevait  Vhostel  de 
Ravestain 3;  mais  quelqu'un  d  informé  lui  apprenait  que, 

r.  Charles  d’Artois,  comte  d’Eu,  lieutenant  général  du  royaume. 

2.  Variantes  du  ms.  de  Tournai  : 

Et  quand  j'y  vis  tant,  d’ars  et.  de  guisarmes 

Je  m’en  partis  attendant  aulte  flotte  : 

Au  départir  doibt  on  compter  a  l’hoste... 


3.  Adolf  de  Clèves. 


3i8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  1)U  XVe  SIECLE 


pour  celte  nuit,  la  maison  était  pleine.  Enfin  il  s’adressait  à 
Vhostel  de  Saini-Pol 1  où  brillait  une  image  dorée  de  la  no¬ 
blesse;  pour  son  dommage  l’hôte  était  alors  fort  malade  et 
débilité.  11  lui  fit  cependant  la  grâce  de  l'abriter  : 

Le  bon  vouloir  est  réputé  pour  œuvre. 


A  la  Doloire 2,  il  y  avait  bien  un  hôtel  très  renommé  ; 
mais  l’un  des  hôtes  gardait  notre  frontière  et  l'autre  était 
arrivé  au  noble  hôtel  de  Bretagne.  Et  voilà  notre  poète  trot¬ 
tinant  de  nouveau,  comme  une  vieille  femme. 

Cette  fois  il  arrivait  à  la  Toison  d'or,  la  demeure  des 
princes  resplendissants  de  Bourgogne,  pleine  de  chevaliers 
prompts  à  ployer  le  genou  devant  eux.  Molinet  en  reconnaît 
quelques-uns  :  Antoing,  Lalaing,  La  Grutuyse,  Romont, 
Chimay,  Nassau,  Ligne,  etc.  Jean  Molinet  respire,  enfin,  et 
il  s’écrie  : 

Qui  sert  bon  maistre,  il  attend  bon  loyer  !... 


MOLINET  SUCCÈDE  COMME  INDICIAIRE  A  CH  AS  TE  LL  AI  N 

Ce  que  Molinet  trouva,  quand  il  arriva  à  l’auberge  de  la 
Toison  d’or,  ce  fut  un  emploi  aux  côtés  de  Georges  Chastel- 
lain.  Depuis  bien  des  années  déjà  Chastellain,  le  grand 
Georges,  avait  repris  contact  avec  Valenciennes.  Car,  en  1 455 , 
Philippe  le  Bon  l’avait  pensionné,  lui  assignant  pour  rési¬ 
dence  son  propre  hôtel  «  qu’on  dist  la  Salle  »  ;  et  Georges 
avait  la  charge  de  mettre  en  écrit  «  aucunes  choses  par  ma¬ 
niéré  de  chroniques,  fais  notables,  dignes  de  mémoire3...  ». 
Noblement,  comme  un  écuyer  du  verbe,  rempli  de  sentences, 
vraiment  mis  au  monde  pour  célébrer  la  pompe  qui  l’entou- 


1.  Louis  de  Luxembourg,  comte  de  Saint-Pol.  (Cf.  Chronique,  t.  II,  p.  302.) 

2.  Il  s’agit  certainement  d’un  des  Croy  qui  portent  sur  leurs  armes  trois  doloires. 

o.  Œuvres,  éd.  Kervyn  de  Lettenhove,  t.  I,  p.  xxvm. 


JEAN  MOLÏNET  RHETORIQUE!  K 


O  I  C) 

rait,  Chastellain  fit  à  son  prince  l'hommage  de  son  génie,  qui 
était  singulier  et  robuste  ;  il  garda  pour  lui-même  un  libre 
jugement,  indépendant  et  droit.  Car  jamais  homme  ne  sentit 
moins  le  domestique  et  le  cuistre.  Pendant  des  années,  il 
avait  connu  l'aventure,  courant  les  nations,  les  femmes, 
visitant  les  cours  ;  partout  il  avait  mérité  ce  surnom  de  hardi, 
comme  un  prince,  et  aussi  celui  qui  lui  est  plus  communé¬ 
ment  donné,  d 'aventureux.  Il  avait  suivi  les  armées  du  duc 
de  Bourgogne,  le  sénéchal  du  Poitou,  Pierre  de  Brézé  ;  il 
avait  habité  la  France,  fréquenté  la  cour  des  lys  où  ses  amis 
l'appelaient  «  le  gros  homme  flamand  ». 

Mais  fidèle  au  souvenir  du  Hainaut  exubérant  qui  lui  avait 
donné  le  jour, à  son  prince  aussi  pour  lequel  il  avait  rempli 
tant  de  missions,  de  nouveau  il  s'était  tourné  vers  lui  ;  Chas¬ 
tellain  avait  voulu  respirer  l'air  de  son  pays,  y  vieillir  et 
y  mourir,  car  l'homme  des  Flandres  est  partout  en  exil. 

Et  sa  fraîche  mémoire  lui  permettait  de  dessiner,  depuis  la 
mort  de  Jean-sans-Peur  presque,  d'admirables  images,  des 
portraits  magnifiques,  de  peindre  de  truculentes  esquisses 
où,  sous  des  mots  parfois  trop  grands,  savants,  précieux 
comme  des  gemmes,  se  marquait  sa  nature  sensible,  ardente, 
qui  se  dilatait  au  jeu  des  vives  couleurs  et  devant  l'éclat  des 
choses.  Sans  fin,  sans  hâte,  il  composait  d'immenses  et 
somptueux  récits,  mais  avec  un  amour  ardent  de  la  vérité. 
Pour  se  reposer,  il  écrivait  des  vers  pleins  de  sons,  de  mu¬ 
sique,  évoquant  les  chants  compliqués  des  maîtrises  du  Nord 
et  la  sonnerie  des  longs  clairons  de  cuivre  ;  il  imaginait  des 
allégories  nouvelles,  à  l'italienne,  comme  Boccace,  les  adres¬ 
sait  à  ses  admirateurs,  les  rois,  les  princes,  aux  fortunés 
comme  aux  malheureux.  Car  Chastellain  n'était  pas  que 
sensible  à  Fapparence  des  choses,  au  faux  éclat  de  la  tapis¬ 
serie  aux  fils  d'or.  Il  était  en  quelque  sorte  descendu  dans  le 
cœur  des  princes,  ses  modèles;  il  disait  autant  leur  mélan¬ 
colie  que  leur  noblesse.  Tous  le  saluaient  alors  comme  le 
père  de  bonne  doctrine,  la  perle  et  l'étoile  des  historiographes, 


i 


320  HISTOIRE  POÉTIQUE  PU  XV0  SIÈCLE 

couchant  ses  inventions  «  au  1  ict  paré  et  embasmé  de  ses 
nobles  et  riches  termes’  ». 

Ainsi  Chastellain  méditait  et  travaillait  à  Valenciennes  : 

Val  en  oignes,  val  doux,  val  insigne  et  floury2... 

Et  de  sa  plume  il  laissait  tomber  des  pages  et  des  pages, 
des  récits  inachevés  que  le  petit  Jean  Molinet,  jadis  écrivain 
du  collège  du  cardinal  Lemoine,  recueillait  pour  les  mettre 
au  point,  pour  les  transcrire  peut-être. 

Or  Chastellain  avait  obtenu  la  plus  haute  récompense 
qu’un  homme  comme  lui  put  ambitionner.  Car  un  beau 
dimanche,  à  Valenciennes,  le  2  mai  1 47 3 ,  Charles  le  Témé¬ 
raire,  qui  portait  comme  Georges  le  surnom  de  hardi,  à 
l'issue  d’un  chapitre  de  l’ordre  de  la  Toison  d’or,  avant  la 
grand  messe,  avait  lui-même  armé  Georges  Chastellain 
chevalier,  en  présence  du  sire  de  Ravestain,  de  Luxembourg, 
de  Croy  et  de  Lannoy3.  On  imagine  à  peu  près  la  scène, 
comme  nous  voyons  Chastellain  sur  une  admirable  minia¬ 
ture  d’un  fragment  de  sa  chronique,  un  grand  livre  écrit  de 
grandes  lettres  où  il  est  représenté  au  pied  de  son  prince,  avec 
ses  cheveux  blancs  encadrant  une  calme  figure,  avec  sa  robe 
dorée,  mais  passée  comme  une  bure,  si  distingué  et  tout  de 
noir  vêtu.  Et  noire  aussi  est  la  robe,  noir  le  chaperon  du 
prince  chevalier  portant  la  Toison,  et  qui,  sur  le  damas 
pourpre  du  trône,  la  tête  inclinée,  las,  sollicité  par  tant 
d  importuns,  semble  quelque  possédé  de  la  mélancolie,  le 
chevalier  chaste  et  musicien  qu  il  était  en  vérité4. 

Alors  Chastellain  avait  pu  mourir  :  ce  qui  arriva  au  mois 

1.  Préface  des  Mémoires  d'Olivier  de  la  Marche  (I,  p.  i84,  iS5). 

2.  «  Epitaphe  en  manière  de  dialogue  »  Jean  Lemiire,  Œuvres,  t.  IV,  p.  020). 

■j.  En  1 4 9 7 ,  Philippe  l'archiduc  d’Autriche  fera  un  don  à  Gautier  Chastellain, 
échanson,  fils  de  Georges.  Il  rappellera  que  son  père  avait  mis  «  en  si  beau  et  aorné 
stil  et  langaige  les  gestes  et  avenues  de  nostre  maison  de  Bourgongne  que  d’icelle  sera 
mémoire  a  perpétuité  ».  (Arch.  du  Nord,  B.  2169.) 

4.  Cet  admirable  document  se  voit  à  la  Bibliothèque  Nationale  dans  le  manuscrit 
français  26S9,  fol.  1 1 2V0.  —  Voir  un  autre  portrait  en  tête  de  V Instruction  d'un 
jeune  prince  qu’il  offrit  à  Charles  le  Téméraire  (Ms.  de  l’Arsenal,  n°  5io4). 


JEAN  MOLI.NET  RHÉTORIQUEUR 


321 


de  mars  de  l'année  1470,  quand  il  était  dans  sa  soixante- 
dixième  année,  au  comble  de  sa  réputation,  en  mémoire 
perpétuel  «  es  cœurs  des  nobles  et  clairs  engins  ».  L'épitaphe 
de  l'église  de  Notre-Dame  de  la  Salle  le  salue  d’un  vivat  : 
«  Vive  et  régné  son  esprit  en  éternelle  félicité!  »;  et  là, 
Georges  l'aventureux  avait  fondé  la  solennité  de  saint  Georges 
<(  a  l’honneur  de  tous  chevaliers  1  ». 

Jean  Molinet  demeura  dans  son  ombre,  son  «  très  humble 
disciple  »,  celui  qui  avait  été  à  son  école  «  plusieurs  ans  », 
s'essayant  à  imiter  «  son  élégant  style  ».  Certes,  de  tout 
cela,  Jean  Molinet  s’estimait  bien  indigne.  Que  valait  la 
<(  tenuité  de  son  engin  »  auprès  de  l’excellence  de  ce  «  très 
expert  orateur  »  ?  Sire  Georges  Chastellain,  «  l’homme  très 
éloquent,  cler  d’esprit,  très  aigu  d’engin,  prompt  en  trois 
langages,  très  expert  orateur  et  le  non  pareil  en  son  temps  », 
lui  apparaissait  comme  «  le  vrai  scribe  et  scient  compilateur 
qui,  par  son  traict  magistral,  pellilioit  de  précieuses  gemmes 
les  somptueux  personnages  de  ce  triomphant  manoir2  ». 
C’est  un  fait,  cependant,  qu'il  brigua  sa  succession;  et  Jean 
Molinet  n’hésita  pas  à  se  rendre  au  siège  de  Neuss,  vers  le  duc 
Charles,  pour  plaider  sa  cause.  Ainsi  le  «  prince  invaincu  » 
devait  lui  accorder  licence  de  parachever  ce  que  son  très 
honoré  seigneur  et  maître  avait  commencé. 

Le  bagage  littéraire  de  Jean  Molinet  (il  avait  quarante  ans) 
ne  paraît  pas  alors  bien  considérable.  11  pouvait  se  composer 
de  pièces  libres  où  Molinet  affirmait  sa  vigueur,  sa  joie  de 
vivre,  de  quelques  vers  d'amour  alanguis  suivant  la  mode, 
et  surtout  du  Trosne  ci  Honneur  où  la  mort  de  Philippe  le  Bon 
(i5  juin  1467)  est  amplement  héroïsée,  à  la  manière  de 
Chastellain,  certes,  mais  aussi  à  la  manière  de  Molinet  qui, 
dans  le  genre  funèbre,  est  comique3. 

1.  Simon  le  Boucq,  Histoire  ecclésiastique  de  la  ville  et  comté  de  Valentienne,  éd. 
A.  Dinaux,  i84i,  p.  â~. 

a.  Chronique,  éd.  Bachon,  prologue,  t.  I,  p.  23. 

3.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  49  5  ms.  de  Tournai  ioô,  fol.  70;  Faictz  et 

II.  —  21 


322 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Dame  Noblesse,  au  printemps,  fond  en  larmes  lorsqu'elle 
voit  une  lleur  se  flétrir  et  se  dessécher.  Et  fondent  aussi  en 
larmes  Eole,  Zéphire,  Neptune,  les  nymphes,  les  puits  et  les 
fontaines,  tout  ce  qui  vole  et  résonne  dans  les  airs,  les  oiseaux 
et  les  instruments  de  musique,  Jérémie,  lEglise,  et  jusqu'au 
roi  de  France  ;  et  toute  la  Bourgogne  naturellement,  noblesse 
et  manants.  Or  Philippe  était  conduit  au  Trône  d'Honneur, 
reçu  au  ciel  par  les  héros  et  les  preux  de  jadis.  Honneur  le 
faisait  asseoir  à  sa  droite,  dans  une  scène  d'apothéose,  au 
milieu  des  vivats. 

Car  c'est  toujours  cela,  la  somptueuse  maison  de  Bour¬ 
gogne,  un  triomphe  et  une  parade.  Ici  la  partie  funèbre  de 
la  fête  semble  plutôt  cocasse.  Et  le  bon  duc  Philippe  avait 
droit,  vraiment,  à  un  autre  repos  qu'à  une  séance  solennelle 
supplémentaire  dans  la  cour  de  Paradis  ! 


MOLINET  AU  SIEGE  DE  NEUSS 

Neuss  était  cette  petite  ville  de  frontière,  orgueil  de  l'Alle¬ 
magne,  surnommée  l’invaincue.  Fortifiée  de  murailles,  de 
tours,  de  fossés,  de  portes,  de  boulevards,  adossée  à  l'un 
des  bras  du  Rhin,  Neuss  avait  encore  pour  la  défendre  des 
capitaines  aventureux,  vieux  et  subtils,  que  le  tonnerre 
des  bombardes  réjouissait  plus  que  les  paroles  de  douces 
chansons. 

Or,  Charles  de  Bourgogne,  très  auguste,  sentant  Neuss 
sous  les  ailes  de  1  aigle  de  Germanie  qui  la  défendait  au  pied 
et  à  1  ongle,  avait  décidé  d'assiéger  la  ville  inexpugnable. 
Car  1  archevêque  de  Cologne,  son  cousin  et  allié,  l'avait  fait 

dictz,  fol.  35-4i.  — L’ouvrage  a  été  analysé  par  M.  H.  Guy,  op .  cit.,  p.  i6a-i63,  et 
par  G.  Doutrepont,  la  Littérature  française  à  la  cour  de  Bourgogne,  p.  387.  Il  porte  ce 
titre  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nation  île,  français  12  490,  fol.  i3S  :  Le 
Trosne  d  honneur  fait  par  Molinet  a  la  mort  du  duc  Philippe  de  Bourgoigne .  Même 
rubrique  dans  le  ms.  100  de  Tournai,  fol.  70. 


JEAN  MOLINET  RHÉTOR1QUELR 


323 


entrer  dans  la  querelle  qu'il  avait  avec  Henri,  langrave  de 
Hesse,  que  l’empereur  et  les  cités  impériales  favorisaient. 

Depuis  le  mois  de  juillet  1474..  Charles  avait  fait  approcher 
ses  engins;  le  preux  des  preux  avait  planté  son  étendard 
droit  au  front  des  Allemands  et  il  campait  à  un  trait  d'arc 
de  la  ville.  Il  avait  avec  lui  les  quatre  cents  lances  du  comte 
de  Campo  Basso,  chevalier  napolitain,  avec  leurs  chevaux 
bardés  et  leurs  gens  de  pied.  Bombardelles,  courteaux, 
serpentines  tiraient  sur  la  porte  près  de  la  chapelle  Sainte- 
Barbe.  Et  deux  cents  archers  anglais  appuyaient  les  gens 
d'armes  d'Italie;  quant  aux  hommes  du  Hainaut,  piétons, 
piquenaires,  coulevriniers,  arbalétriers  du  pays  de  Brabant, 
de  Namur  et  de  Liège,  ils  coupaient  la  rivière.  Ainsi  le 
duc  s’était  logé  dans  un  logis  portatif,  avec  ses  pavillons 
armoriés,  abritant  les  gens  de  sa  maison.  Là  se  tenaient 
toujours  quarante  hommes  d’armes,  sans  compter  les  cheva¬ 
liers  :  cinquante  panetiers,  cinquante  échansons,  cinquante 
écuyers  d  écurie,  cinquante  archers,  la  garde,  1  artillerie. 
Princes,  barons,  pensionnés,  formant  tout  l'armorial  de  la 
Toison  d'or,  étaient  logés  dans  une  abbaye  voisine,  au  dor¬ 
toir  des  moines1:  ((Lesquels  firent  place  aux  religieux  de 
Mars,  qui  sont  d'autre  profession  ;  car,  par  l'abus  du  monde 
et  mutation  de  fortune  de  guerre,  les  chambres  de  dévotion 
furent  changées  en  dérision  ;  la  ou  on  souloit  estudier  ensei- 
gnemens,  beaux  et  notables,  on  tenoit  escolle  de  jeux  de  dez 
et  de  tables  ;  ou  les  repentans  plouroient  grosses  larmes,  les 
hardis  combattans  crioientà  l  assault!  aux  armes  !  la  ou  l'on 
souloit  pendre  aulmuces  et  chappes  blanches,  pendoient 
salades  et  blancs  harnois  et  fers  de  lances;  et  ceulx  qui  se 
levoient  au  son  de  la  cloche  du  moustier  furent  res  veillés  au 
son  de  la  bombarde  et  du  mortier.  » 

Ainsi  la  ville  de  Neuss  fut  entourée  de  tranchées,  assiégée 
par  terre  et  par  eau  ;  et  les  îles  du  fleuve  aux  courants 


i.  Chronique,  éd .  J.  A.  Buchon,  I,  p.  35-36. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


,S  2 4 

terribles  furent  conquises  l'une  après  l’autre.  Un  bras  du 
Rhin  lui-même  allait  être  endigué  et  asséché*  Charles,  fils  de 
Mars,  avait  enfin  trouvé  sa  joie  et  son  passe-temps. 

Le  comte  de  Campo  Basso  et  les  ingénieurs  italiens 
roulaient  près  du  grand  boulevard  un  bastillon  fait  de  pièces 
de  chêne,  garni  de  coulevrines  et  d’arbalétriers.  Les  assiégés 
ripostaient  par  des  tranchées,  apportant  engins  et  machines, 
échelles  et  pavois,  pour  donner  l’assaut.  Lutte  qui  rappelait 
celle  des  géants  à  notre  scribe.  Queues  de  vin  étaient  enfoncées 
pour  rafraîchir  les  compagnons.  Puis  sonna  l’assaut  qui 
dura  deux  heures.  Huile  bouillante,  eau  chaude,  fagots 
allumés  tombaient  sur  le  dos  des  assaillants.  Une  grosse 
bombarde  faisait  voler  en  l’air  têtes,  bras,  mains  :  chose 
horrible  à  voir!  Lin  chevalier  de  Castille  renouvelait  Végèce, 
ses  ruses  et  ses  machines  de  guerre  :  tours  de  bois,  sam- 
buques,  bricolles,  martinets,  moutons,  loups,  chats,  truies 
et  grues.  11  entendait  même  faire  rouler,  à  la  barbe  de  ceux 
de  Neuss,  une  tour  montée  sur  des  roues.  La  machine  s’enli¬ 
sait  à  un  trait  d’arc  de  la  muraille.  Un  château  de  bois  était 
construit  par  les  Italiens:  mais  l’une  de  ses  roues  se  rompait. 
Or  ceux  de  Neuss  riaient  de  la  grue  et  du  chat.  Le  feu  grégois 
et  la  poudre  à  canon  faisaient  fureur.  Et  Molinet  écrivait  à  ce 
propos:  «  Depuis  le  temps  que  le  feu,  le  plus  actifdes  quatre 
éléments,  s’est  adjoint  avec  le  soulfre  pour  répugner  au 
salpêtre  son  contraire,  incompatibles,  et  que  la  très  horrible 
esclitre  et  espoventable  tonnoire  artificiels  sont  ordonnez 
pour  estre  sacrifice  au  temple  de  Mars,  encensé  de  pouldre 
de  canon,  tels  engins  et  semblables  befrois  de  bois,  apts  et 
susceptibles  de  combustion  vehemente,  sont  hors  de  usaige 
maintenant  par  subtilité  d’artillerie  qui  se  multiplie  chaque 
jour'.  »  On  dut  les  renverser  dans  l’eau.  Assauts,  jets  de 
fusées,  incendies  se  succédaient  dans  le  camp  et  dans  la 
ville.  Et  les  assaillants  avaient  à  lutter  avec  les  paysans 


i.  Chronique,  I,  p.  4 S). 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  II 


PI,  XXI 


Charles  le  Téméraire  et  Georges  Chastellain 

(Bibl.  Nat,  1118.  tr.  2689,  fol.  112  v°i 


JEAN  MOLI.NET  RHETORIQLEUR 


3a5 

rebelles  qui  les  tuaient  cauteleusement,  car  ils  devaient  four¬ 
rager  pour  nourrir  leurs  chevaux.  Des  forêts  entières,  pré¬ 
cieuses,  étaient  coupées  à  blanc  par  des  petits  compagnons, 
mal  stipendiés,  assaillis  par  la  bise,  qui  fournissaient  toutes 
ces  pièces  de  bois  pour  faire  les  boulevards,  les  bastillons  et 
logis.  Car  le  duc  s’installait  dans  cette  guerre. 

Alors  on  vit  ce  que  Molinet  a  appelé  «  la  magnificence  du 
siège  de  Neuss1  »,  la  chose  admirable  et  la  plus  somptueuse 
qu'il  ait  notée  de  son  temps  :  il  s'agit  des  quartiers,  des 
tranchées,  des  logis  des  assiégeants  si  bien  assis,  aux  rues 
foraines  et  transversales,  dessinées  géométriquement,  avec 
l'ample  marché  où  arrivaient  abondamment  marchandises  et 
vivres.  Un  apothicaire  y  amena,  un  seul  jour,  cinq  chariots 
de  denrées  et  y  dressa  sa  boutique  aussi  commodément  qu’il 
l’eût  fait  à  Gand  et  à  Bruges  !  On  y  trouvait  tous  les  ouvriers 
mécaniques  possibles  :  grossiers,  drapiers,  poissonniers,  épi¬ 
ciers,  cordonniers,  tailleurs,  lanterniers,  vendeurs  de  chan¬ 
delles  et  charretiers.  Le  prévôt  des  maréchaux  y  rendait  la 
justice  :  et  les  Italiens  y  avaient  leur  quartier,  une  boucherie, 
des  marchés  pour  le  foin  et  l'avoine.  Or  le  duc  avait  fait 
monter  neuf  cents  tentes  et  pavillons  splendides.  Certains 
habitaient  dans  de  petits  donjons  de  plaisance  avec  de  belles 
fenêtres  à  châssis  de  verre  ;  d'autres,  des  cavernes  aménagées 
avec  salle  et  cuisines  à  cheminées  de  briques.  Et  l’on  y  voyait 
des  fours,  des  moulins  à  eau,  à  vent  et  à  bras,  des  jeux  de 
paume,  des  tirs  à  l'arc,  forges,  tavernes,  bains,  hôtelleries, 
brasseries,  et  aussi  un  gibet  pour  pendre  les  malfaiteurs.  On 
baptisait  ;  on  mariait.  Les  ménétriers  cornaient  aux  noces  de 
mélodieuses  chansons;  et  d’autres  accompagnaient  leurs  amis 
morts  et  mis  en  bière,  faisant  entendre  de  piteuses  lamenta¬ 
tions.  L'un  criait  :  Le  roi  boit  !  et  l’autre  :  Jésus  conduise  ton 
âme!  Tubas,  tambours,  trompes,  clairons,  flûtes,  musettes, 
chalumeaux  sonnaient  pour  réjouir  les  cœurs.  Mais,  dans  le 


i.  Chapitre  îx. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


3a6 

quartier  du  duc,  s’élevait  parfois  une  harmonie  si  douce 
quelle  semblait  l'écho  du  paradis  terrestre:  «Et  comme 
Orpheus  debrisa  les  portes  d’enfer  au  son  de  sa  harpe,  la 
modulacion  de  ces  instruments  musicaulx  mitigeoit  l'amer 
des  rudes  cuers  Saxonnois  et  endormoit  les  ennemis  par  son 
amene  consonnance.  » 

Ainsi  Charles1,  l’honneur  de  l’Occident,  se  maintenait  en 
ce  siège  comme  un  autre  Alexandre,  un  autre  César,  avan¬ 
çant  là  les  ouvriers  des  digues,  allant  ailleurs  aux  mines, 
répartissant  les  pilotis,  expédiant  les  tranchées,  employant  les 
Hollandais,  réconfortant  les  Anglais,  boutant  en  avant  les 
Picards,  commandant  les  ordonnances,  les  tours  de  garde, 
toujours  en  haleine,  réveillant  les  gens  de  son  hôtel,  ne  dor¬ 
mant  jamais  qu’à  demi,  les  yeux  ouverts,  comme  le  lion.  Et, 
renonçant  à  toute  volupté  charnelle,  pratiquant  la  plus 
absolue  chasteté,  sans  jamais  boire  de  vin,  ravi  seulement  de 
cette  musique,  écho  du  ciel  qui  remplissait  son  âme,  Charles 
recevait  noblement  les  ambassadeurs,  les  rois  de  Danemark 
et  de  Norvège,  dans  ses  tentes  de  drap  d’or. 

Alors,  contemplant  les  escarmouches,  les  assauts  conti¬ 
nuels,  et  aussi  la  peine  de  ceux  qui  assiégeaient  Lintz,  Molinet 
avait  écrit  ces  très  beaux  vers2  à  l’adresse  des  riches  bour¬ 
geois  qui  vivent  à  l'abri  des  murailles  et  ne  pensent  qu’à 
leur  repos  : 

Vous  menez  le  bon  temps  en  paisible  asseurance, 

Et  ils  sont  aux  hutins  en  mortelle  souffrance; 

Vous  dormez  es  cités,  bien  couvers  et  repos, 

Et  ils  couchent  aux  champs,  toujours  le  fer  au  dos. 

Vous  vivez  en  espoir  d’augmenter  vostre  estage, 

Et  ils  meurent  pour  vous  et  pour  vostre  héritage! 

Mais  les  Allemands,  qui  sentaient  Neuss  captive,  venaient 

1.  Voir  l’admirable  portrait  du  Téméraire  d’après  le  manuscrit  3606  de  la 
Bibliothèque  de  Vienne  (Les  chefs-d'œuvre  d'art  ancien  à  l'exposition  de  la  Toison  d’or 
à  Bruges,  1908,  pl.  65);  celui  du  British  Muséum,  Harley,  C199.  (Paul  Durrieu,  La 
miniature  flamande,  1921,  pl.  lviii.) 

2.  Ils  sont  dans  sa  Chronique,  t.  I,  p.  83. 


•JEAN  MOLINET  RHETORIQL  EUR 


327 

contrassiéger  le  duc  et  asseoir  au  delà  du  Rhin  un  très  fort 
boulevard.  Les  Italiens  perdaient  des  mines  qu’ils  étaient 
chargés  de  défendre.  Et  Molinet  faisait  parler  son  duc  avec  les 
ambassadeurs  du  connétable  de  France.  Vers  Pâques  1 475 , 
l’empereur  Frédéric,  humble  et  pacifique  cependant,  venait 
porter  secours  à  Neuss  et  combattre  le  duc  de  Bourgogne.  Lui 
aussi  y  plantait  ses  tentes,  nombreuses  à  ce  point  qu’elles  sem¬ 
blaient  former  une  grosse  cité.  Et  le  duc  rangeait  ses  armées; 
les  Italiens  leurs  escadrons *.  L'empereur,  qui  voyait  appro¬ 
cher  la  puissance  ducale,  avait  fait  sortir  de  son  camp  quatre 
à  cinq  mille  cavaliers.  De  ses  engins,  dressés  sur  leurs  fûts 
au  delà  du  Rhin,  il  avait  libéré  le  tonnerre  de  sa  nouvelle 
artillerie.  A  «  ce  mortel  fouldre  et  criminel  tonnoirre  »,  qui 
pour  la  première  fois  roulaitavec  cette  intensité  sur  un  champ 
de  bataille,  répondait  l’artillerie  adverse2.  Pas  une  tente,  ni 
un  pavillon  du  camp  des  Allemands  où  l'on  ne  vit  le  jour  à 
travers.  Les  combats  finissaient  à  la  nuit  tombante.  Et  c’est 
un  fait  que  l’empereur  devait  demander,  par  le  légat  du  pape, 
trois  jours  de  trêve;  qu’un  duc  de  Bourgogne  avait  résisté  à 
la  puissance  impériale;  que  la  ville  de  Neuss,  où  demeuraient 
seulement  cinq  cents  personnes,  était  remise  entre  les  mains 
du  pontife. 

Mais  on  peut  croire  que  les  vers  que  nous  avons  rapportés 
plus  haut  ne  sont  pas  les  seuls  que  Molinet  ait  écrits  à 
propos  de  Neuss  et  de  son  siège.  Car  une  pièce  anonyme, 
intitulée  De  Nuz  denus  (on  sent  déjà  la  linesse),  est  tout  à 
fait  dans  son  style3.  Le  poète  s’adressait  aux  nobles  et  aux 
rustres  de  la  ville,  leur  déclarant  que,  pour  eux,  il  n’y  avait 
plus  à  espérer  aucun  secours.  Le  siège  était  mis  à  «  grant 
charroy  »  et  les  <<  murs  massis  »  de  la  cité  ne  la  protégeraient 

Pas  :  AP  rés  vent  calme  vient  tormente. 

1.  Le  mot  naquit  en  ces  jours,  Chronique,  t.  I,  p.  124. 

2.  En  1478,  un  autre  duel  d’artillerie  dura  vingt-huit  heures  devant.  Condé,  et  on 
l’entendit  jusqu’à  Bruges  ( Chronique ,  t.  II,  p.  i33). 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2 3 7 5 ,  fol.  46,  à  la  suite  de  VArt  de  seconde  Rhétorique  de 
Molinet,  et  parmi  beaucoup  d’autres  pièces  de  notre  auteur. 


3a8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Il  célébrait  la  maison  de  Bourgogne,  refuge  du  droit,  en 
Occident,  la  gloire  du  «  renommé  lion  »,  annonçant  la  ven¬ 
geance  prochaine  : 

L’on  vous  affilie  et  forge  trenchefille. 

Et,  comme  il  aimait  à  le  faire,  Jean  Molinet,  de  façon  pitto¬ 
resque,  évoquait  les  combats  : 

De  hacquebuttes  et  de  rudes  froars, 

De  toutes  parts  froissiés  nos  bastillons; 

De  vos  brayes,  dondaines  et  bolvars, 

Qui  par  noz  dars  seront  destruis  et  ars, 

Par  maulvais  ars  rompes  nos  pavillons; 

Mais  l’aubillon  dont  nous  vous  batillons 
Et  la  bergiere  1  vous  engaige  : 

Il  n'est  si  gran[t]  feu  qu’on  estaingne. 

Notre  flotte  tient  le  Rhin  dont  un  bras  est  rompu.  Vous  ne 
pourrez  donc  échapper.  Le  grand  duc  de  Bourgogne  a  décidé 
de  vous  réduire  ; 

Qui  ne  craint  aigle,  chat,  n’escouffie  : 

On  ne  prent  pas  tel  rat  sans  mouffle  ! 

C  est  pourquoi  il  excitait  les  habitants  de  Neuss  à  se  rendre, 
cà  traiter,  leur  rappelant  les  châtiments  qui  les  attendaient  : 
ceux  que  INinive,  Athènes  et  Babylone  avaient  éprouvés.  Il 
demandait  aux  gens  de  Neuss  d’avoir  pitié  d’eux-mêmes,  de 
se  repentir  quand  il  en  était  encore  temps  : 

A  mon  euvre,  de  povre  fait  tissue, 

^  œul  mettre  fin  :  de  trop,  souvent  on  hongne. 

Cil  qui  les  siens  secourt  et  evertue 
Doint  que  l’orgœul  de  Nus  soit  abatue, 

Au  grant  honneur  du  lion  de  Bourgoigne, 

Et  que  tant  bien  prospéré  sa  besongne 
Qu’il  soit  auguste  et  preux  nommé, 

Et  moy  des  aultres  soie  amé  ! 

C  est  bien  la  le  souhait  d'un  débutant  auprès  de  son  patron. 

i.  C  est  le  nom  d  une  célèbre  bouche  à  feu  bourguignonne.  Elle  fut  perdue  à  Gran- 
son  ( Chronique ,  I,  p.  rg4). 


JEAN  MOLINET  R IIETOR  1 QUEUR 


329 

Mais  qui  devait  maintenant  l'arrêter,  monseigneur  Charles? 
Le  voici  au  duché  de  Lorraine,  espérant  conquérir  le  comté 
de  Vaudémont  sur  le  duc  René  qui  l'avait  défié  à  feu  et  à 
sang  devant  Neuss.  11  poursuit  les  Allemands  à  Granson  ;  à 
Morat,  il  laisse  son  camp  entre  les  mains  des  Suisses  (1476). 
Et  le  voici  à  Nancy,  avec  ses  lances  diminuées  d’Italiens, 
plein  de  mélancolie  et  de  courroux.  Car,  depuis  ses  pertes  de 
Granson,  on  le  voyait  parfois  prendre  un  livre,  faire  sem¬ 
blant  de  lire,  s’enfoncer  obstinément  dans  sa  pensée,  se 
plaindre  et  se  tirer  les  cheveux. 

Sans  se  préoccuper  du  nombre  de  ses  ennemis,  le  duc 
combattra,  seul  au  besoin.  Trahi  par  ses  mercenaires,  il  est 
attaqué  à  l’arrière  par  les  Lorrains,  par  le  comte  de  Campo 
Basso  qui  barre  le  pont  de  la  Bussière,  dans  les  bois  par  les 
paysans1.  Est-ce  bien  là  une  bataille  ou  une  chasse?  X  coup 
sûr,  une  déconfiture  totale.  Car  on  ne  sut  même  pas,  tout 
d’abord,  ce  que  le  dieu  de  la  guerre  était  devenu.  On  devait 
retrouver  le  corps  de  Charles,  tout  nu,  avec  quatorze  autres 
dépouillés,  parmi  les  gisants,  ensanglanté  de  trois  plaies 
mortelles:  il  avait  la  tête  ouverte  d’un  coup  de  hallebarde  et 
fendue  jusqu’aux  dents,  une  pique  à  travers  les  cuisses  et  une 
autre  par  le  fondement. 

Ainsi  linit  un  riche  et  puissant  prince,  réveil  de  la  Ger¬ 
manie  et  épouvantail  des  Français,  que  ses  gens  eux-mêmes 
eurent  bien  de  la  peine  à  reconnaître  :  à  ce  qu’il  avait  perdu 
ses  dents  de  dessus;  à  sa  blessure  de  Montlhéry;  aux  ongles 
qu’il  portait  si  longs;  à  la  fistule  qu'il  avait  au  bas  ventre;  à 
l’ongle  incarné  d'un  orteil. 

Alors  Molinet  écrira2  : 

Puisque  le  duc  perdy  de  Nansi  la  journée, 

Justice  trespassa,  forte  guerre  fut  née. 

L’Eglise  en  a  perdu  ses  rentes  ceste  année  ; 

Noblesse  en  a  esté  durement  fortunée 
Et  povres  gens  en  ont  très  dure  destinée. 

1.  5  janvier  1 4 7 7 ,  n.st. 

2.  Recueil  d’arls  de  seconde  rhétorique  publié  par  E.  Langlois,  p.  224. 


33  o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Et,  dans  la  complainte  du  Trespas  du  duc  Charles il  com¬ 
parait  alors  la  maison  de  Bourgogne  à  un  grand  arbre  que 
la  foudre  seule  avait  pu  abattre. 

Quand  sa  pensée  se  portait  vers  une  époque  heureuse1 2, 
c'était  vers  le  temps,  déjà  légendaire,  de  Philippe  le  Bon  : 

Qu’est  devenu  le  temps  du  bon  bergier, 

Le  très  bon  duc  Phelippe  de  Bourgogne  ?... 

Molinet  était  alors  absolument  anti-français.  Car  elle  est 
bien  de  lui  la  significative  ballade3  : 

France  est  gracieuse  —  Non,  fiere. 

Charitable —  Non,  envieuse. 

France  est  loyalle  —  Non,  legiere. 

—  Amiable  —  Non,  orguilleuse. 

Plante  verte  —  Non,  seche  branche. 

- —  Traictable  —  Non,  trop  convoiteuse. 

—  Constante  —  Non,  muable  est  France  ! 

François  sont  humains  —  Non,  divers. 

Prudens  et  sages  —  Non,  coquars. 

Courtois  —  Non,  haineux,  couvers. 

Gens  larges  —  Non,  chiches,  eschars. 

Innocens,  simples  —  Non,  lins,  hars. 

Faictiz,  gorgias  —  Non,  estrois. 

Gentz  et  preux  —  Non,  mesehans,  conhars. 

Hardis  —  Non,  venteux  sont  François  ! 


Il  disait  encore,  quand  de  rudes  coups  étaient  portés  sur 
les  gens  de  son  parti4  : 

Souffrons  a  point,  soions  bons  bourguignons, 

Bourgois  loiaux,  serviteurs  de  noblesse... 

Franchois  sont  faulx,  soyons  seurs,  s’on  nous  blesse. 

1.  Faictz  et  dictz, fol.  42;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  1  4q.  Le  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  i02ro,  donne  la  rubrique  :  L'arbre  de  Bourgongne  sur  la  mort  du  duc  Charles. 

2.  Recueil  d'arts  de  seconde  rhétorique,  p.  221. 

3.  Par  Molinet.  — Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1  2  4>>o ,  fol.  io3vo-io/j  (recueil  formé  par 
François  Robertet,  tout  à  fait  au  courant  des  choses  littéraires  de  ce  temps).  Mais  la 
pièce  peut  être  lue  en  rétrogradant  ;  et  elle  donne  un  sens  tout  contraire.  C’est  ce 
que  fait  observer  la  rubrique  du  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  i65. 

4.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  2qito  :  Les  sept  rondeaux  sur  ung  rondeaux. 


JEAN  MOLINET  RIlÉTORIQL  EUR 


33  I 

Et  Molinet  *,  en  1467,  au  moment  où  les  Liégeois,  pour  la 
troisième  fois,  venaient  de  se  révolter  contre  le  duc  de  Bour¬ 
gogne,  à  l'instigation  de  Louis  XI,  avait  dénoncé  et  maudit 
le  roi  de  France1 2.  Il  le  nommait  l'araignée  universelle  ;  et 
c’est  là  une  image  hardie,  d’un  poète.  Il  lui  rappelait  aussi, 
la  rage  au  cœur,  que  dans  la  maison  de  Bourgogne  on  n’em¬ 
poisonnait  pas3.  Alors  les  lances  et  les  francs-archers  du  roi 
de  France  allaient  aborder  les  lionceaux  de  Bourgogne. 
Ce  devait  être  un  beau  jour,  bien  digne  d’être  célébré,  que 
celui-là  : 

Souffle,  Triton,  en  ta  bucce  argentine; 

Muse,  en  musant  en  ta  doulce  musette 
Donne  louange  et  gloire  celestine 
Au  dieu  Phébus,  a  la  barbe  roussette... 

Et  Molinet  montrait  son  duc,  «  lyon  rampant  en  croppe 
de  montagne  »,  qui  avait  combattu  «  l’universel  araigne  ». 
Pauvre  «  Cerf  volant4  », 

Souef  nourry,  sans  poison  serpentine, 

que  le  duc  de  Bourgogne  avait  porté  à  la  couronne!  Il  vou¬ 
lait  nous  frapper  de  sa  petite  corne,  disait  le  duc  : 

Ce  sont  povres  remuneracions, 

Mais  Dieu,  voyant  mes  operacions, 

M’a  fait  avoir  victoire  en  la  Champaigne. 

1.  Cette  pièce  est  publiée  parmi  celles  de  Chastellain  sur  la  foi  du  ms.  fr.  12788, 
fol.  1  29™  (Éd.  Kervyn  de  Lettenhove,  t.  VII,  p.  208-209).  Mais  le  ms.  fr.  1  2490  fol.  77, 
la  donne  formellement  à  Molinet.  Et  comme  Robertet,  dans  le  camp  français,  prit 
part  à  la  querelle,  on  peut  croire  qu’il  était  bien  informé.  Ce  ton  haineux  et  partial 
n'a  jamais  été  celui  de  Chastellain  ;  et  le  vers  «  Muse  en  musant  en  ta  doulce 
musette  »  est  une  signature,  ainsi  que  le  calembour  sur  noisette  (méprisable  querelle). 

2.  Cette  pièce  a  été  publiée  notamment  par  le  Roux  de  Lincy,  Recueil  de  chants 
historiques  français,  I,  p.  371-372.  —  Jean  Nicolay,  de  Tournai,  à  propos  de  la  «  Com¬ 
plainte  de  Justice  »  a  dépeint  Molinet  comme  «  si  affecté,  aveuglé  et  endurci  a  la 
rébellion  du  party  contraire  de  France  que  en  toutes  ses  œuvres  il  yssoit  de  la  voie 
de  raison  en  chargeant  et  diffamant  le  roy...  »  ( Kalendrier  des  guerres  de  Tournay,  au 
t.  III  d  es  Mémoires  de  la  Soc.  hist.  de  Tournai ,  p.  29). 

3.  Ailleurs,  il  fait  allusion  à  un  projet  d’empoisonnement  par  Louis  XI  du  duc  de 
Bourgogne. 

4.  Celte  appellation  était  courante  pour  désigner  le  roi  de  France. 


332 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Alors  le  duc  vainqueur  s’était  retourné  vers  les  révoltés, 
menaçant,  héros  incarnant  à  la  fois  Hector,  Scipion  et 
Arthur  : 

Tremblez,  Liégeois!  tremblez  par  légions  ! 

Car  vous  verrez,  si  je  veut  ou  je  daigne, 

Comme  je  suis  en  franches  mansions 
Lyon  rampant  en  croppe  de  montaigne  ! 

Mais  quand  le  duc  de  Bourgogne  fut  trouvé  mort  à  Nancy, 
ce  fut  le  tour  d'un  combattant  français  de  chanter1 2  : 

Ou  est  le  parc  orguilleux  destendu  ? 

Le  fier  lyon  ne  l’a  pas  bien  gardé... 

Car,  a  la  fin,  il  y  est  demouré, 

Et  les  moutons,  la  toison  et  la  laine  !... 


MOLINET  PARMI  LES  SOUDARDS 

Les  années  qui  suivirent  le  désastre  de  Nancy  furent  rem¬ 
plies  du  mouvement  des  gens  de  guerre 

Le  roi  Louis  XI  se  mettait  aussitôt  en  route  pour  l’Artois; 
le  mardi  de  Pâques  1477,  3ooo  cavaliers  français,  sous  le 
comte  de  Dammartin  et  le  seigneur  d’Albret,  firent  même  une 
course  devant  Valenciennes  '.  Nobles  et  gens  de  guerre,  pay¬ 
sans  et  citadins,  «  fort  animés  sur  les  François  »,  y  lèvent 
l’étendard  pour  les  combattre,  se  rassemblent  au  nombre  de 
3  000  :  piquenaires,  archers,  arbalétriers,  coulevriniers  et 
hacquebutiers,  marchent  vers  Solesmes.  Ceux  de  Bouchain 
se  rendent  au  roi  ;  Condé  était  incertaine  ;  le  Quesnoy,  enlevé 
d’assaut  par  les  Français  ;  Valenciennes  se  fortifiait.  Les  blés 

1.  Le  Roux  de  Lincy,  Recueil  de  chants  historiques  français,  I,  p.  383.  Cf.  aussi 
dans  le  ms.  fr.  2876  diverses  pièces  intéressantes  sur  la  fin  du  Téméraire. 

2.  Chronique,  t.  II,  p.  28.  —  Simon  Le  Boucq  a  conservé  de  précieuses  délibéra¬ 
tions  municipales  qui  montrent  bien  l’esprit  de  la  ville.  On  tint  conseil  de  guerre. 
Les  remparts  furent  gardés,  les  chaînes  tendues  au  travers  des  rues.  Les  compagnons 
étrangers  furent  même  obligés  au  service  de  garde  et  les  filles  amoureuses,  qui  étaient 
au  nombre  de  1  600  à  1  700,  étaient  réquisitionnées  pour  porter  des  pierres  et  usten¬ 
siles  pour  repousser  un  assaut  (Ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  243). 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


333 


brûlaient  autour  de  Saint-Omer.  Les  archers  de  France  cri¬ 
blaient  de  ilèches  les  Suisses,  s’emparaient  de  leurs  guidons 
-et,  au  son  de  leurs  gros  tambourins,  rentraient  joyeusement 
dans  Thérouanne  ;  Avesnes  était  assiégée. 

Furieux  du  mariage  de  Marie  de  Bourgogne,  par  lequel 
elle  lui  échappait,  le  roi  Louis  laissait  ses  archers  commettre 
toutes  sortes  d’exactions.  Molinet  les  dénombre  emphatique¬ 
ment  :  défloration  de  vierges,  effusion  de  sang  innocent, 
déprédation  d’hôpitaux,  spoliation  de  matrones,  incarcéra¬ 
tion  de  jouvenceaux,  incendies  d'églises,  dévastation  de  tout 
un  pays  par  le  feu  et  l’épée,  tel  est  le  bilan  de  cette  guerre 
atroce.  ((Bref,  toute  espece  de  cruaulté  que  les  tyrans  payens 
souloient  anciennement  faire  aux  chrestiens,  les  François  en 
passionnoient  les  Bourguignons1...  » 

Et  les  villes  se  mutinaient  alors  ;  les  petits  se  soulevaient 
contre  les  grands;  «  le  commun  vouloit  suppediter  les  nobles, 
reformer  les  officiers  et  collecteurs  des  subsides  et  aides  qui 
s’estoient  faictes  pour  soustenir  les  guerres2».  Les  villes 
s’attaquaient  aux  nobles;  le  roi  s’attaqua  aux  villes.  Et  parce 
que  Valenciennes  et  Douai  n’admiraient  en  rien  sa  puissance, 
mais  entretenaient  des  gens  d’armes,  piquenaires,  archers, 
Suisses  et  haquebutiers,  pour  se  venger  d’eux,  au  mois  de 
juillet  1477,  alors  fllie  10S  blés  étaient  verts,  le  roi  Louis  assem¬ 
blait  plus  de  10000  faucheurs  qu’il  envoyait  au  Quesnoy  où 
ils  firent  d’horribles  ravages  sous  le  rideau  protecteur  des 
francs-archers.  Pendant  trois  jours,  à  deux  ou  trois  lieues 
autour  de  Valenciennes,  on  vit  ce  spectacle  terrible  :  les 
Français  fauchant  les  biens  que  Dieu  nous  a  donnés  dans  sa 
clémence  ! 

Et  maintenant  les  Français  attaquaient  Valenciennes3,  la 
cité  hère  et  forte,  refuge  des  gens  du  Hainaut,  la  première 
cité  qui  avait  levé  l’étendard.  Le  feu  était  mis  à  l’abbaye  et 

1.  Chronique,  t.  II,  p.  62. 

2.  Ibid.,  t.  II,  p.  64. 

3.  Ibid.,  t.  II,  p.  76  . 


334  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

dans  les  faubourgs;  et  les  moissons  brûlaient  dans  l’été  de 
l’année  1 4 7 7 1  - 

A  Valenciennes,  il  n’était  alors  question  que  des  courses 
des  bons  compagnons  sur  les  Français2  ;  les  paysans  aussi 
entraient  dans  la  lutte,  défendant  l'héritage  de  la  «  Pucelle  », 
comme  les  gentilshommes;  Allemands  et  Anglais  tenaient 
garnison  à  Valenciennes,  portant  les  robes  et  les  parures  de 
la  ville3.  Ils  couraient  sur  les  gens  du  Quesnoy  ;  et  ceux  de 
France  assiégeaient  Condé  qu’ils  incendiaient. 

En  1478,  des  trêves  intervenaient  entre  le  roi  et  le  duc 
d’Autriche4.  Mais  ces  trêves  n’empêchaient  pas  les  courses  ; 
les  compagnies  françaises,  boutées  dans  Arras,  surprennent 
Douai.  Alors  le  roi  Louis,  n’ayant  pas  conliance  dans  les  gens 
d’Arras,  les  disperse,  à  Paris,  à  Tours,  à  Rouen  :  on  imposait 
à  Arras  le  nom  de  Francheville 5.  Et  l’abbaye  de  Saint-Waast, 
la  plus  notable  de  la  région,  était  ruinée  à  ce  point  qu’il  n’y 
avait  plus  un  religieux  pour  y  chanter  une  seule  messe.  «  Et 
estoient  leurs  cloistres,  dortoirs  et  devotes  chapelles  pleines 
des  religieux  de  Mars,  des  gendarmes  et  compaignons  de 
guerre,  lesquels,  en  lieux  de  plains  chants  notables  et  a 
Dieu  adreschans,  chantoient  chansons  infâmes  et  deshonestes 
et  a  lui  desplaisans,  jouoient  a  dez,  a  tables,  cartes  et  aultres 
jeux  méchants,  et  en  lieux  de  saincte  lecture,  disoient  a  Dieu 
injure.  » 

Et  combien  de  compagnons  «  François,  Bourguignons, 
Espagnols,  Lorrains  et  Barrois,  entremeslés  ensemble,  et  de 
plusieurs  routiers  et  grands  pillards  de  guerre,  tant  de  cheval 
que  de  pied  »,  foulaient  les  Ardennes  6  ! 

En  1479,  les  trêves  sont  générales  entre  Français  et  Bour- 

1.  S.  Le  Boucq,  ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  248. 

2.  Chronique,  t.  Il,  p.  105-107.  —  3.  Ibiil.,  t.  II,  p.  108. 

4.  Ibid.,  t.  II,  p.  i63. 

5.  Ibid.,  t.  II,  p.  1 9 5 .  — «  Franchise  »,  t.  Il,  p.  27.  L’official  était  désigné: 

Ojficialis  Libertinensis.  Ci.  dans  le  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  3g2v0,  la  ballade...  au 
bastard  Cardonne. 

6.  Chronique,  t.  II,  p.  196. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


335- 


guignons1.  Alors  les  compagnons  de  morte  paye,  associés  à 
de  mauvais  garnements  paysans,  tiennent  les  routes,  les  che¬ 
mins,  les  bois.  On  mit  leur  tête  au  prix  d’une  livre.  Potences 
et  fourches  patibulaires  furent  refaites  dans  les  bonnes  villes; 
et  vingt-sept  d'entre  ces  brigands  furent  pendus  à  Valen¬ 
ciennes.  Mais  les  «  gros  chats  mouftlus  »,  les  gros  routiers  de 
guerre,  n'étaient  pas  si  aisés  à  prendre  !  Un  terrible  hiver,  la 
famine,  la  cherté  des  vivres,  tel  était  en  outre  le  bilan  de  ces 
tristes  années  - 


MOLINET,  LA  GUERRE  ET  LE  PETIT  PEUPLE 

Les  événements  de  l'année  1470  avaient  déjà  impressionné 
vivement  Molinet.  Il  est  comme  un  homme  ébloui,  qui  sort 
de  ses  livres  et  voit  une  action  dans  la  lumière  du  jour. 

Car  le  dortoir  de  l'abbaye  de  Neuss,  où  logea  Charles,  dieu 
de  la  guerre,  est  déjà  comme  le  Temple  de  Mars2.  Mais  le  vrai 
Temple  de  Mars,  c'est  la  pauvre  abbaye  de  Saint-Waast  dont 
nous  venons  de  dire  la  ruine  *.  Et  la  désolation  du  pays,  entre 
1477  et  1479,  est  peinte  tout  au  long  dans  une  série  d  écrits 
contre  la  guerre  où  Molinet  a  vraiment  déployé  un  talent 
sympathique  et  robuste. 

Le  meilleur  de  ces  écrits  est  sans  doute  la  Ressource  du 
petit  peuple b. 

Alors  Molinet  se  représentait  vaguant  dans  les  champs 
parés  de  lleurs  :  car  le  vent  avait  manqué  à  son  «  molinot 

1.  Chronique,  t.  II,  p.  a3o.  —  2.  Ibid.,  t.  II,  p.  235-279,  ad.  a.,  i48i. 

3.  Ibid.,  t.  I,  p.  107.  —  4.  Ibid.,  t.  II,  p.  195. 

5.  Faictz  et  diciz,  fol.  56-6 1  ;  l’ouvrage  se  trouve  encore  dans  le  recueil  de  Roberteq 
Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  77vo-85  ;  fr.  1  2490,  fol.  i48  ;  fr.  2200,  fol.  71  :  La  res¬ 
source  de  povre  peuple;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  67;  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  90  (fragments).  —  Ce  petit  poème,  mêlé  de  prose,  où  l’on  peut  voir  comme  un 
souvenir  du  Quadrilogue  d’Alain  Chartier,  ne  saurait  dater  absolument  de  i477,  la 
glose  faisant  allusion  à  des  événements  postérieurs.  Il  a  été  imprimé  à  Valenciennes 
par  Jean  de  Liège  (René  Giard  et  Henri  Lemaître,  Les  Origines  de  l'imprimerie  à 
Valenciennes  dans  le  Bulletin  du  Bibliophile,  1 903,  p.  357-358).  Unique  exemplaire 
dans  la  collection  de  M.  Ad.  Lefrancq, conservateur  du  Musée  à  Valenciennes,  qui  m’a 
fait  la  grâce  de  me  le  communiquer. 


.336 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


qui  multitude  de  nouvelles  histoires  debvoit  tourner  entre 
ses  meules  pour  en  tirer  Heur  et  farine  ».  Or,  comme  il  se 
récréait  ainsi,  un  abîme  profond  s’ouvrait  devant  lui,  au 
milieu  des  flammes  et  de  la  fumée.  Une  épouvantable 
«  satrape  »,  bile  de  perdition,  horrible  à  voir,  avec  un  chef 
cornu,  des  poings  de  fer,  le  dos  velu,  la  queue  venimeuse, 
montée  sur  un  monstre  jetant  le  feu  par  la  gueule  et  le 
soufre  par  les  narines,  «  chargié  a  tous  letz  d’espées,  cou- 
teaulx,  dolequins,  rasoirs,  soyes,  faulx,  dagues,  planchons, 
paffus,  picques,  pinces,  forces,  fourches,  ars,  dars,  bars,  licolz, 
chaines,  cordes  et  cagnons  »,  etc.  Famine,  Fraude,  Rapine, 
Sacrilège,  Conspiration,  Meurtre  et  Félonie  l'accompagnaient. 
Son  ost  comprenait  encore  Cacus,  Nembroth,  Denys,  Dios- 
corus,  Dacian...  Olibrius,  etc.  ;  Néron  y  portait  l’étendard.  Ils 
allaient,  montés  sur  des  éléphants,  des  girafes,  des  tigres,  des 
griffons,  des  serpents,  des  dragons,  des  crocodiles,  formés  en 
bataillons  terribles,  au  milieu  du  bruit  de  la  foudre.  Et  ils 
commençaient  à  courir  sur  le  plat  pays,  répandant  le  sang, 
brûlant  les  églises,  mutilant  les  innocents,  déflorant  les 
vierges,  rôtissant  les  petits  enfants,  foudroyant  les  villes, 
pendant  les  gens.  Quelle  bande,  où  l'on  pouvait  bien  recon¬ 
naître,  hélas!  les  boutefeux,  les  brigands,  les  «  paillardeaux  » 
qui  suivaient  la  queue  des  armées  d’alors  ! 

Du  même  trou  d’où  était  sortie  la  vision  infernale  sur¬ 
gissait  une  révérende  dame  qui  allait  consoler  une  jeune 
femme,  échevelée,  dépouillée  de  ses  nobles  atours,  ayant  près 
d’elle  un  petit  enfant  de  deux  ans  qui  pleurait  et  criait  de 
détresse,  cherchant  les  tétins  de  sa  mère  pour  y  trouver  sa 
nourriture.  Mais  il  suçait  seulement  une  mamelle  vide.  Or, 
cette  noble  dame,  à  un  signe  secret,  reconnaissait  la  pauvre 
femme  :  c’était  sa  sœur  germaine,  Justice  ;  et  l’enfant  était  le 
Petit  Peuple.  Alors  la  noble  dame,  prenant  l’enfant  dans  ses 
bras,  maudissait  la  guerre  et  les  «  recteurs  de  la  chose 
publicque  1  »  : 

i.  Faicts  et  diclz,  fol.  57vo.  —  Je  suis  le  texte  de  Jean  de  Liège.  Cette  pièce  a  dù 


JEAN  MOL1NET  RHETORIQUEUR 

Princes  puissantz,  qui  trésors  affinez, 

Et  ne  finez  de  forgier  grans  discors, 

Qui  dominez,  qui  le  peuple  animez, 

Qui  ruminez,  qui  gens  persécutez, 

Et  tourmentez  les  âmes  et  lescorpz, 

Tous  vos  recors  sont  de  piteux  ahors, 

Vous  estes  hors  d’exellentes  bontez, 

Povres  gens  sont  a  tous  lez  reboutez!... 

Que  faittefs]  vous  qui  pertubés  le  monde, 

Par  guerre  immonde  et  criminelz  assaulxP... 

Trenchiez,  copez,  detrenchiez,  decoppez, 

Frappés,  haspez,  banieres  et  barons, 

Lancinez,  hurtez,  balanciez,  behourdez, 

Querez,  trouvez,  conquérez,  controuvez, 

Cornez,  sonnez  trompettes  et  clarons, 

Fendez  talions,  pourfendez  oreillons, 

Tirez  canons,  faittes  grans  espourris, 

Dedens  cent  ans  vous  serez  tous  pourris  ! 

Et  la  dame  se  demandait  ce  que  les  héros  de  jadis  avaient 
emporté  de  ce  <c  mondain  wason  »  ;  elle  rappelait  aux  princes 
qu  ils  étaient  les  gardiens  de  l’Église  ;  que  ceux  qui  avaient 
pillé  les  reliques  et  les  moutiers,  aussi  bien  chez  les  païens 
que  chez  les  chrétiens,  avaient  toujours  été  punis  : 

Oyez  vous  point  la  voix  des  povres  gens, 

Des  indigens  péris  sans  alligance, 

Des  laboureurs  qui  ont  perdu  leurs  chens, 

Des  innocens,  orphenins,  impotens, 

Qui  mal  contens  crient  a  Dieu  vengance?... 

Accordez  vous,  roix  et  ducz,  acordez, 

Et  regardez  vostre  peuple  en  pité, 

Resuscitez  Justice  et  le  gardez... 

Gens  de  tous  états  étaient  alors  bien  émus.  Vérité  pronon¬ 
çait  un  beau  discours  rappelant,  pour  l’honneur  de  la  res¬ 
plendissante  maison  de  Bourgogne,  comment  le  due  Phi¬ 
lippe  avait  jadis  entretenu  la  paix  entre  ses  sujets;  comment 

jouir  d’une  légitime  célébrité,  car  on  la  trouve  à  part  dans  le  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  398™  :  S'ensuit  une  petite  réprobation  de  la  guerre... 


II.  -  22 


338 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Conseil,  sous  la  flamboyante  épée  du  duc  Charles,  avait 
accordé  le  riche  et  le  pauvre.  Au  temps  de  Maximilien  C  qui 
pouvait  ressusciter  Justice,  subvenir  aux  oppressés  et  con¬ 
duire  Petit  Peuple  au  bienheureux  Temple  de  Paix?  Toujours 
Conseil.  Et  Conseil  examinait,  comme  on  visite  un  malade 
dont  on  regarde  l’urine  et  à  qui  l’on  tâte  le  pouls,  Justice, 
qui  semblait  en  effet  fort  malade.  Car  elle  parlait  à  voix 
basse,  telle  une  agonisante,  et  il  faut  le  reconnaître,  bien 
puérilement  : 

Justice  suis  privée  de  solas 
Ez  las, 
llelas  ! 

De  fausse  tirannie... 


Or.  Conseil  la  réconfortait,  lui  montrait  les  deux  très 
nobles  marguerites  resplendissant  en  ce  val  de  misère  :  la 
grande  Marguerite  d’York  (la  précieuse  perle  d  Angleterre 
qui  fleurissait  au  quartier  de  Bourgogne)  et  la  petite  Mar¬ 
guerite  de  Bourgogne,  sa  filleule-.  Et  c  est  vrai  que  le 

10  février  1V79,  l’enfant  avait  été  baptisée  en  l’église  Sainte- 
Gudule  à  Bruxelles1 2 3. 

Et  Conseil  disait  qu'aujourd’liui  la  puissance  était  à  Gand, 
à  Bruges,  plus  flamande  que  wallonne.  Sur  quoi  Conseil 
prenait  congé  des  dames.  Vérité,  Justice  et  Petit  Peuple 
montent  sur  un  char  pour  faire  un  pèlerinage.  Patience  est  la 
jument  châtrée  et  meurtrie  qui  les  mène  à  un  petit  logis, 
appelé  trêves,  charpenté  depuis  demi-an,  et  que  l’on  ral¬ 
longeait  depuis  trois  mois4,  si  ouvert  à  tous  les  vent*  qu  on 
ne  pouvait  y  demeurer.  On  gagnait,  avec  Montjoie,  une 
grosse  abbaye  pleine  de  convers,  de  dames,  de  demoiselles  et 
d’amoureux.  Justice  y  était  aimablement  accueillie  dans  une 

1.  Le  poème  a  donc  été  écrit  après  1478. 

2.  «  Apparue  puis  un  an  au  très  fructueux  jardin  du  duc  d’Autriche  ».  Allusion 
qui  donne  la  date  exacte  du  poème. 

3.  Chronique,  t.  II,  p.  228. 

4.  Elément  chronologique  confirmé  par  la  Chronique ,  t.  II,  p.  iC3  (la  trêve  est  du 

11  juillet  1478).  Le  poème  date  donc  d’avril  i479- 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


33g 

chapelle  enrichie  de  corps  saints.  Elle  se  jetait  à  genoux, 
ainsi  que  Petit  Peuple;  et,  joignant  les  mains,  elle  récitait 
cette  oraison  : 

Prenez  pitié  du  sang  humain, 

Vray  Dieu,  souverain  Roy  des  roix... 

Cette  prière  était  même  adressée  à  Louis  XI  : 

Noble  roy  Loys  de  Valois 

Vous  nous  tourmentez,  soir  et  main, 

Par  guerres  et  piteux  exploictz. 

Souviegne  vous  que,  povre  et  nud, 

Bourgoigne  vous  a  soustenu  1 
Et  soef  nourri  mainte  anée: 

Mais  vous  avez  mal  recognu 
La  plus  dolente  qui  soit  née. 

Et  Jean  Molinet  implorait  également  Edouard,  roi  d’Angle¬ 
terre.  Sur  quoi  il  retournait  en  son  hôtel  : 

Ainsi  que  Panée  présente 
Est  dure  et  desplaisante  a  voir, 

L'histoire  que  je  vous  présente 
Ne  peult  guaires  de  mieulx  avoir, 

Puis  que  chascun  pert  son  avoir, 

Son  héritage  et  son  bien  meuble. 

Prions  Dieu  que  nous  puissons  voir 
La  resourse  du  petit  peuple! 

Quant  au  Temple  de  Mars,  c’est  une  allégorie  très  goûtée, 
qui  suscita  beaucoup  d’imitations,  au  demeurant  une  image 
fort  originale2  où  l’on  peut  noter  déjà  comme  la  vision  réa¬ 
liste  et  fantastique  d’un  Breughel. 

i.  Ces  termes  sont  intéressants  à  comparer  avec  ceux  que  Molinet  emploie  en  1467, 
lors  de  la  révolte  des  Liégeois  (Le  Roux  de  Lincy,  Recueil  de  chants  historiques  français, 
t.  I,  37i). 

a .  Faiclz  et  dictz ,  fol.  61  vo-64TO  ;  Ribl.  Nat. ,  ms.  fr.  1  7  1  7 ,  fol.  70-76  ;  ms.  fr.  1 64a  ; 
ms.  de  Tournai  to5,  fol.  119'"°. —  Il  y  a  une  édition  gothique  imprimée  à  Paris  par 
Jean  Treperel  sur  le  Pont  Notre-Dame:  Le  Temple  de  Mars  très  bien  correct  (Bibl.  Nat., 
Rés.  Ye  11  37), avec  une  figure  représentant  un  pas  d’armes.  Autre  édition  populaire: 
Le  Temple  de  Mars  dieu  de  bataille,  s.  I.  n.  d.  (Bibl.  Nat.,  Rés.  Ye  3579),  avec  une 
figure  de  la  Cité  personnifiée  apparaissant  derrière  une  porte.  Le  Temple  de  Mars  se 
rencontre  encore,  en  1637,  parmi  les  Traiclez  singuliers  publiés  chez  Galiot  du  Pré 
(Bibl.  Nat.,  Y0  1  a56).  Je  suis  et  corrige  le  texte  de  Treperel,  qui  peut  dater  de  1 499, 
dont  certaines  leçons  sont  d’accord  avec  celles  du  ms.  de  Tournai. 


34o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 


Jean  Molinet  la  datait  ainsi  : 

Au  temps  de  dueil  que  Mavors,  le  tyrant, 

Alloit  tirant  canons,  fléchés  et  dars, 

Et  mettoit  tout  a  l’espée  tranchant, 

Courant,  trassant,  crueulx  feux  allumant, 

Cler  sang  semant  par  soubz  les  estandars, 

Par  les  souldars,  plains  de  cautelle  et  d’ars, 

Je  fuz  de  dars  percé  1,  cotte  et  jaquette  : 

Au  maleureux  chét  tousjours  la  buquete... 

Sur  quoi  l’auteur  allait  suppliant  tous  les  dieux  du  paga¬ 
nisme,  leur  offrant  un  présent  en  rapport  avec  leur  divinité. 
Enfin,  il  arrivait  au  saint  Temple  de  Mars  :  il  dédiait  à  la 
divinité  des  ours,  des  lions,  des  léopards.  Ce  temple  est 
d’ailleurs  une  église  où  l'on  dit  tous  les  oflices  : 

Le  chant  de  ce  temple  est  alarme, 

Les  cloches  sont  grosses  bombardes, 

L’eaue  benoiste  est  sang  et  larme, 

L’asperges  ung  bout  de  guisarme, 

Les  chappes  sont  harnois  et  bardes, 

Les  processions  avant  gardes 
Et  l’encens  pouldre  de  canon  : 

A  tel  saint,  tel  offre  et  tel  don  2. 

On  voit  le  ton.  Et  l’on  pourrait  s’en  étonner  si  l’on  ne  se 
rappelait  un  épisode  réel  de  la  guerre  que  Molinet  a  mentionné 
précisément  dans  sa  chronique  de  l’année  1 4 7 9 3  :  l’occupation 
par  les  routiers  de  l'abbaye  de  Saint-Waast,  dont  les  dévotes 
chapelles  étaient  alors  «  pleines  des  religieux  de  Mars  ». 

Voici  maintenant  l'image  de  la  divinité  du  lieu  : 

Mars  triumpboit  en  son  noble  cbarroy, 

Ainsi  qu’ung  roy  armé  de  pied  en  cappe, 

Trembler  faisoit  murs,  chastel  et  beffrov, 

Par  son  effroy  et  tenoit  sans  arroy, 

En  son  desrov,  flaiel  dont  nul  n’eschappe. 

Mars  fiert  et  frappe  et  en  tirant4  atrappe 

1.  Arcé. 

2  Ms.  de  Tournai  :  telle  offrande  a  nom. 

3.  Chronique,  t.  II,  p.  iq5.  Voir  le  texte  rapporté  plus  haut. 

4.  Ms.  de  Tournai  :  de  tous  les. 


JEAN  MOLINET  RHÉ  TORIQUE  UR  34  I 

De  son  atrappe  en  cruel  tourbillon  : 

A  pesant  asne  il  fault  dur  esguillon. 

Rois,  ducs,  chevaliers,  comtes,  marquis,  etc.,  l’entourent, 
ainsi  que  les  peuples  belliqueux. 

Une  laide  chimère  se  tient  auprès  de  Mars,  parmi  les 
animaux  monstrueux  ou  batailleurs.  Guerre  est  cette  bête 
que  Molinet  décrit  avec  sa  truculence  d'homme  du  Hainaut. 
Elle  a  chef  cornu,  hure  de  sanglier,  panse  de  loup,  dos  d’àne, 
œil  basilique,  gueule  de  dragon  d’où  sort  une  flamme  infer¬ 
nale,  des  crochets  de  fer  pour  étrangler  tout  homme  qui  la 
contrecarre,  queue  de  scorpion  :  c’est  la  fille  de  Satan.  Elle 
traverse  les  airs,  passe  à  travers  les  mers,  embrase  toute  la 
terre,  brûle  villes  et  châteaux  avec  les  flammes  de  sa  gueule. 
La  voici  dans  son  office  de  grande  mangeuse  du  monde  : 

Guerre  engloutist,  comme  ung  vieil  Sathanas, 

Chevaulx,  harnois,  homme,  lance  et  espée, 

Nobles,  villains,  marchans,  et  tous  estatz 
Mengue  a  tas,  mille  pour  ung  repas... 

Guerre  avoit  les  lvppez  vermeilles 
Et  la  barbe  rouge  et  sanglante 
De  succyer  testes  et  oreilles... 

Quant  Guerre  avoit  engorgié  sa  goulée, 

Comme  saoulée,  ung  bien  pou  sommeilloit, 

Faignant  dormir  a  playne  pance  enflée... 

Mais  bientôt  elle  se  réveillait  pour  «  travailler  »  les  labou¬ 
reurs  et  les  marchands.  Et  c’est  vrai  qu  elle  avait  détruit 
Babylone,  Ninive,  Troie,  Athènes,  Bavai,  Rome, 

Dynant  chetive  et  Liege  opynative... 

Sur  quoi  Molinet  exhortait  les  galants  qui  suivaient  les 
batailles  à  se  retourner  contre  la  guerre,  à  sacrifier  à  l’agneau 
de  paix.  Il  considérait  les  pasteurs  des  campagnes,  s’écriant 
dans  un  mouvement  plein  de  sentiment  : 

Qui  restaur[r]a  aux  povres  pastoureaulx 
Leurs  gras  toreaulx  et  moutons  despouillez, 


34  a 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Que  les  souldars  de  ses  gentilz  vassaulx 
Par  leurs  assaulx,  détestables  et  faulx, 

Très  gloutement  ont  robez  et  pyllez? 

Biens  de  terre  gastez  et  exiliez, 

Mengez,  grillez  sont  de  tous  appetis: 

Les  grans  poissons  mengüent  les  petis. 

Car  la  paix  qui  avait  été  annoncée  aux  bergers,  quand  la 
^cige  accoucha,  était  remontée  au  ciel  depuis  vingt  ans 
déjà1.  Aux  soldats,  Jean  Molinet  posait  cette  question  : 

Que  gaignés  vous  a  servir  guerre  dure, 

Sinon  froydure,  vous  champions  hardis2? 

Ne  sçay  comment  teste  ne  corps  vous  dure 
De  chault,  d’ardure,  de  pouldrette  et  d’ordure, 

De  morfondure  et  de  maulx  plus  de  dix... 

Il  évoquait  la  cruelle  destinée  des  héros  guerriers  d  au¬ 
trefois  : 

Cent  mille  et  plus  sont  passés  par  l’espée. 

Jean  Molinet  1  affirmait  :  la  guerre  ne  doit  pas  exister  entre 
les  chrétiens,  surtout  quand  le  grand  Turc  approche3  : 

Nul  ne  doibt  darder  picque  ou  broche 
Vers  son  frere  pour  l’entamer... 

Oui,  il  était  temps  de  se  venger  du  Turc;  et  Dieu  avait  déjà 
tait  apparaître  au  ciel  sa  comète, 

En  signe  de  verge  mortelle. 


Les  temps  étaient  proches  :  les  malheurs  nous  menaçaient. 
C  était  1  instant  de  congédier  Mars: 

Pour  ce  que  Guerre  m’a  navré 
Et  que  Mars  me  traveille  et  blesse, 

Sans  avoir  nulz  biens  recouvré, 

1.  11  y  a  là  un  élément  chronologique  assez  intéressant  puisqu’il  fait  commencer 
la  période  des  troubles  à  la  rivalité  de  Charles  VII  et  de  Philippe  le  Bon,  vers  i  46o. 

2.  Ms.  de  lournai.  —  Leçon  de  l'imprimé  de  i53i  :  gentilz. 

3.  Molinet,  dans  sa  Chronique,  t.  II,  p.  24S-270,  a  longuement  rapporté  l’at¬ 
taque  de  Rhodes  par  les  Turcs,  en  i48o. 


JE  AIS  MOLINET  RIlÉ TOR  IQUEUR 


343 


J’ay  painct  son  temple  ou  j’ay  ouvré 
Rudement,  selon  ma  foiblesse... 


Ainsi  Molinet  demandait  l'indulgence  des  lecteurs. 

De  la  même  veine  est  le  Testament  de  la  guerre i,  composé 
certainement  après  les  trêves  de  juillet  1478  et  avant  le  traité 
de  paix  de  1482'2,  une  sorte  de  complainte  populaire. 

Guerre,  qui  allait  mourir,  laissait  son  âme  à  Dieu,  ses 
biens  à  ceux  qui  avaient  alimenté  son  corps,  les  rois,  les 
princes,  les  ducs.  Aux  pervers  tyrans,  qui  avaient  martyrisé 
les  pauvres  laboureurs,  elle  léguait  toutes  sortes  de  maladies 
et  de  tribulations3  : 

Je  laisse  aux  abbaies  grandes4 5 
Cloistres  rompus,  dortoirs  gastés, 

Greniers  sans  bled,  troncqs  sans  offrandes, 

Celiers  sans  vins,  fours  sans  pastés, 

Prelatz  honteux,  moisnes  crottés, 

Perte  de  biens  et  de  bestaille, 

Et,  pour  redressier  leurs  clochés3, 

Sur  leur  dos,  une  grande  taille. 

Je  laisse  aux  grosses  bonnes  villes 
ChargiéJA]  s  d’impositions 
Leurs  tours  descouvertes  et  viles, 

Leurs  murs  jus  de  fondations, 

Bourgois  d’orribles  pensions 
Tant  fort  attains  et  occupés 
Qui  n’ose[ro]nt  de  leurs  mansions 
Widier  qu’ilz  ne  soyent  happés. 

Je  laisse  au  pouvre  plat  payz 
Chasteaux  brisiés, hostieux  brullés, 

Terres  sans  bief,  gens  extraliiz6, 


1.  Faictz  et  diclz,  fol.  i24-i3a;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  198;  Bibl. 
Nat.,  fr.  19165,  fol.  34;  ms.  de  Tournai  100,  fol.  3io. 

2.  Le  ms.  fr.  2200  de  la  Bibliothèque  Nationale  donne  la  rubrique  suivante, 
fol.  8ir0  :  Le  Testament  de  la  Guerre  composé  par  maislre  Jehan  Molinet  après  que  la 
réduction  de  Salins  et  de  la  conté  de  Bourgongnc  fut  jaicle  (donc  après  r  4 7  7 ) . 

3.  Voir  la  description  de  la  pluie  de  sang  que  Molinet  donne  dans  sa  Chronique  ; 
la  famine,  le  froid,  la  mortalité  sévissaient  cruellement  (t.  II,  279-282). 

4.  Je  suis  le  texte  du  ms.  de  Tournai. 

5.  Ms.  Costés.  —  6.  Leçon  du  ms.  fr.  2200.  Ms.  de  Tournai  :  esbahiz. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


044 


Bergiers  battus  et  affolés, 

Marchans  meurdris  et  mutilés 
A  grans  cousteaux  et  decourbés, 

Et  corbaux  crians  a  tous  lés 
Famine  dessoubs  lesgibbés! 

Et  Guerre  laissait  aussi  grand  renom  à  ceux  qui  avaient 
bien  servi  leurs  princes;  aux  jeunes  étourdis,  qui  s’étaient 
emparés  du  bien  d’autrui, 

Le  dangier  d’estre  racourchiés. 

Guerre  disait  encore  : 

Je  laisse  a  plussieurs  hostellains 
Ou  mes  gens  sont  esté  logiés 
Leurs  coffres  d’or  de  touche  plains, 

Leurs  meubles  fort  adommaigiés  ; 

Ln  lieu  de  grans  deniers  forgiés 
Ung  petit  sac  plain  de  credos, 

Lt  plusseurs  ventres  engrossiés 
Pour  faire  le  beste  a  deux  dos... 

Je  laisse  a  ces  grans  cabailliers 
Flatte  bourse  et  wides  bouteilles; 

Aux  pages,  gros  poux  par  milliers; 

Aux  gros  varies,  fain  aux  entrailles  ; 

Aux  lacqués,  fiebvres  non  pareilles  ; 

Aux  vieux  roustiers,  membres  péris, 

Et  aux  pillards,  poingz  et  oreilles 
Attacquiés  a  ces  pilloris! 

Armuriers1  et  brigandiniers, 

Seelliers2,  fourbisseurs  de  cuirasses, 

Oui  gaigné  ont  plusseurs  deniers 
Ln  faisant  harnas  et  poilrasses3, 

Plus  honteux  que  vielles  limaches 
Clierront  les  palmes  estendues, 

Et  aront,  de  leurs  propres  haches, 

Leurs  corps4  et  les  testes  fendues. 

Je  laisse  au  pillard  espillier 
Le  pillade  qui  va  pillant, 

Tant  que  ung  pillard  l’aura  pillé, 

Plus  gaurrier  et  plus  espillant; 

i.  Ms.  Armoiens.  —  2.  Ms.  Et  ces. 

3.  Ms.  pitraces.  —  4.  Ms.  fr.  2200  :  panses. 


JEAN  M0L1XET  RHETORIQUEU R 


345 


S’il  est  pillard  agrapillant, 

Il  pillera  sa  pillerie, 

Et  l’autre,  qui  fut  espillant, 

Sera  noyiét  en  pillerie. 

Je  laisse  au  bourreau,  s'il  est  prest, 

Ung  cent  de  cauclies  bigarrées 
De  ceulx  qui  auront,  cy  apprés, 

Des  corbaux  panches  deschirés; 

Et  aux  hardeaux,  portans  espées, 

Comme  terribles  applicquans, 

De  nuyt  trois  ou  quattre  crupées 
S’on  les  trouve  par  les  clicquans1. 

Je  laisse  a  tous  mes  agrippars 
Saisines  et  possessions 
De  fourches,  gibés  et  liappars, 

Pour  y  faire  leurs  mansions. 

A  ceulx  qui  compositions 

Font  aux  gens  et  plusseurs  travaux, 

Les  propres  bénédictions 

Qu’on  donne  aux  marchans  de  chevaulx. 

Je  laisse  aux  vieulx2  souldars  sans  dens, 
Bien  tailliét  d’estre  mal  souppé, 

Lesquelz,  par  bien  donner  dedens, 

Ont  plusseurs  membres  decoppés, 

Les  mains  et  les  poings  agriffés 
Par  approucher  les  horions, 

Et  les  aultres,fort  brelafés, 

Plaindans  leurs  genitoirions. 

Je  laisse  aux  joieuses  fillettes 
Suivant  armées  fort  inclines 
De  humer  les  œufz  des  poulletes 
Et  rostir  les  crasses  gelines; 

Puisque  cy  après  seront  dignes 
De  brimber  en  plusseurs  quartiers, 

Je  feray  tendre  leurs  gourdines 
Aux  gargattes  de  ces  moustiers3. 

Je  laisse  a  ceulx  qui,  sans  raison, 

Ont  ravy  les  biens  de  ce  monde, 

Vrais  heritiers  de  la  maison 
De  l’Ennemy,  ort  et  immonde, 

i.  Ms.  dessus  les  rendz.  —  2.  Ms.  Aucuns  saudars. 

3.  Leçon  de  l’éd.  de  i53i.  Ms.  aux  liuyz  et  portes  des  moustiers. 


346 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\e  SIECLE 


Qui  sur1  la  pillade  se  fonde, 

Et  veult  d’aultruy  l’argent  despendre, 

Il  se  lance  en  bourbe  parfonde, 

Car,  en  fin,  convient  rendre  ou  pendre  !... 

Elle  date  aussi  de  cette  affreuse  période  des  guerres  La 
Letanie 2,  parodie  spirituelle,  et  non  sans  vigueur,  composée 
peu  de  temps  avant  i4§23  : 

Mon  vray  Dieu,  Kyrie  leison, 

Povres  gens  sont  fort  esbahis, 

Il  n’est  justice  ne  raison 
Qui  s’ose  tenir  au  païs... 

Kyrie  leison  que  feront 

Gens  du  plat  pays  s’il  n’est  paix!' 

Plus  grant  martire  souffriront 
Que  chiens  de  ruez  mis  aux  abais. .. 


Molinet  disait  les  celliers  sans  blé,  les  coffres  vides  : 

Saint  Michel,  qui  jadis  boutastes 
L’Ennemy  hors  de  gloire  munde, 

Prenez  la  guerre  par  les  pattes, 

Si  l’expulsefz]  hors  de  ce  monde!... 

Chaque  saint  avait  là,  on  l’entend  bien,  son  office  aimable  et 
plaisant.  A  Dieu,  Molinet  demandait  naturellement  la  paix  ; 

Les  bergeres,  fort  proprettes, 

Puissent  cueillir  les  flourettes 
Aulx  très  doulx  sons  du  flageolz  ; 

Et  puissent  en  leurs  chambrettes 
Jouyr  de  leurs  amourettes  : 

Te  rogamus  audi  nos  ! 

De  tonnoire,  de  batailles 
Descervellees,  espou  vantail  les, 

D’ung  ivrongne  habandonné, 


i.  Ms.  Soubz. 

a.  Faiclz  et  dictz,  fol.  ioi  ;  manuscrit  James  de  Rothshhild,  fol.  161. 

3.  Il  y  a  une  allusion,  en  effet,  à  la  paix  entre  deux  rois,  et  il  y  est  question  de 
pillages  des  Allemands  signalés  en  i48i  ( Chronique ,  t.  II,  p.  272,  277).  Ms.  de  Tour 
nai  io5,  fol.  1  7 9V0  :  Letania  minor. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE  U  R 


Q  / 

A4  7 


De  grans  ilateurs,  de  sotailles, 

De  gabelles  et  de  tailles, 

Libéra  nos,  Domine! 

De  femme  trop  rioteuse, 

De  vieille  jument  boiteuse, 

De  manger  empoisonné, 

De  chamberiere  mal  soigneuse, 

Et  de  fourniere  rongneuse, 

Libéra  nos.  Domine! 

De  vermine  fort  coueé, 

De  chemise  renouée, 

D’estre  povrement  disné, 

De  viande  mal  arrée, 

Et  de  chausse  dessirée, 

Libéra  nos,  Domine! 

Et  de  ce  temps  encore  date  le  Confiteor1  pour  saluer  la 
paix  de  France2  et  aussi  les  gendarmes  qui  s’en  allaient, enfin, 
au  diable  ! 

LA  «  REFULGENTE  MAISON  DE  BOURGOGNE.  »  —  LE  NAUFRAGE 
D  UNE  PUCELLE.  -  LES  LIONS  ET  LES  AIGLES 

Bourguignon,  on  l’a  vu,  Molinet  l’était  sans  mesure,  par¬ 
tialement.  Et,  jusqu’à  son  dernier  jour,  la  «  refulgente  mai¬ 
son  du  seigneur  et  due  de  Bourgongne3  »,  assise  sur  le 
sommet  des  montagnes,  fut  l'objel  de  ses  compositions  solen¬ 
nelles,  courtoises,  ennuyeuses,  qui  brillent  d’un  éclat 
emprunté,  mais  d’un  sentiment,  on  peut  l’affirmer,  tout  à 
fait  sincère4  : 

Vive  toute  fleur  de  noblesse, 

Vive  qui  tient  le  bon  parti  ! 

1.  Faiclz  et  dictz,  fol.  i33vo.  —  La  ballade  de  Molinet  fort  excellente  (manuscrit  de 
James  de  Rothschild,  fol.  48),  «  Pour  chiere  faire  et  demener  grand  glay  »  date  de 
ce  temps  d’été,  si  chaud,  où  fut  signé  la  paix.  Molinet  y  faisait  un  éloge  senti  de  l’ar¬ 
chiduc.  Cette  ballade  est  rimée  en  rébus  dans  le  ms.  de  Tournai  io5,fol.  228. 

2.  Paix  d’Arras,  en  1482.  — Voir  aussi  la  Lectre...  a  Me  Guerard  de  Watielles,  doc¬ 
teur  en  medecine  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  2 2or0)  ;  les  diverses  pronoslications  flbid.r 

fol.  288-289);  les  railleries  cruelles  sur  la  réception  des  Français  à  Arras  (Ibid. 
loi.  28Svo  :  Nouvelles...)  —  3.  Chronique,  prologue,  t.  I,  p.  9-1 4. 

4.  E.  Langlois,  Arts  de  seconde  Rhétorique,  p.  217. 


348 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


On  a  dit  que  le  hasard  de  démarches  heureuses,  à  la  suite 
desquelles  il  fut  recueilli  par  la  maison  de  Bourgogne,  lit  de 
Jean  Molinet  un  bourguignon  h  II  l’était  par  le  sang  et  le 
cœur.  Molinet  a  parlé  de  ses  maîtres  avec  une  emphase  for¬ 
cée,  certes;  mais  il  en  a  parlé  aussi  avec  beaucoup  de  ten¬ 
dresse  et  de  sincérité1 2,  à  propos  de  Philippe  le  Bon,  par 
exemple3  : 

O  Philippes,  juste,  bon  et  prudent. 

L’àge  de  Philippe  le  Bon,  ce  temps  passé,  lui  semblera 
d’ailleurs,  une  époque  merveilleuse4  : 

Qu’est  devenu  le  temps  du  bon  bergier, 

Le  très  bon  duc  Plielippe  de  Bourgongne, 

Qui  ne  laissoit,  pour  le  conte  abregier, 

Les  mauvais  loups  en  noz  champs  herbegier, 

Ains  les  chassoit  plus  loing  qu’en  Castelongne  P 

Et  c’est  un  bourguignon  vibrant  qui  invite5  les 

Hardis  lyons,  Flamens,  Lucembourgeois, 

Piquars,  Rolans,  Hannuyers,  Scipions, 

Ceulx  d’Austriche,  Brabant,  fors  champions, 

Rocz  et  pions,  Lembourg  et  Ilollandois, 

à  joindre  leurs  pleurs  aux  siens.  Tel  Jean  Molinet  se  montre 
dans  les  grands  vers  où  il  faisait  parler  Philippe6  : 

J’ay  creu  ma  seigneurie  de  Brabant,  de  Limbourg, 

Namur,  Haynau,  Hollande,  Zelande  et  Lucembourg. 

Contrariés  si  m’y  ont  Allemans  et  Anglois; 

Déboutez  je  les  ay,  par  armes  et  par  droictz. 

Du  mesme  temps,  François,  Angles  me  delierent, 

Et  l’Empereur  aussy;  du  mien  riens  ne  gaignerent... 

Par  trois  fois  fut  requis  pour  gouverner  l’empire... 


1.  II.  Guy,  Hist.  de  la  poésie  française,  p.  161. 

2.  Voir  à  cet  égard  la  méditation  de  Molinet  dans  sa  Chronique,  t.  V,  p.  270-272. 

3.  Faictz  et  dict: ,  fol.  37vo.  —  4.  E.  Langlois,  Arts  de  seconde  Rhétorique,  p.  221. 

5.  Faicts  et  dictz,  fol.  56r0. 

6.  Ibid  ,  fol.  4  1 vo  ;  cette  pièce  se  lit  dans  le  manuscrit  delà  Bibl.  Nat.,  fr.  s375 
fol.  Si  :  L’Epitaphe  du  duc  Philippe  de  Bourgogne.  - —  Les  vers  du  drame  historique 

d'Hugo  ne  sont  pas  différents. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


Mais  par  Charles  septiesme  j’euz  guerre  a  grant  desroy. 

Il  me  requist  de  paix,  dont  il  demoura  roy... 

Loys,  filz  dudict  Charles,  fugitif  et  marry, 

Futparmoy  couronné,  quant  cinq  ans  l’euz  nourry. 

Edouard  duc  d’Iorch  chassé  vint  en  ma  terre  : 

Par  mon  port  et  faveur  il  fut  roy  d’Angleterre. 

Nous  avons  noté  déjà  l’opprobre  dont  Molinet  marquait  le 
roi  Louis.  Par  contre,  Charles  le  Téméraire,  le  Hardi,  est 
présenté  comme  un  précieux  diamant,  un  noble  lion,  un 
preux,  un  magnanime.  Les  faucheurs  du  roi  Louis  demeu¬ 
raient  dans  l’esprit  de  Molinet  comme  des  figures  de  cau¬ 
chemar.  A  cette  pensée,  il  ne  pouvait  se  contenir.  Et  Jean 
Molinet  dénonçait  alors  la  «  francigene  nation,  jadis  issue 
de  chambre  Troyenne,  portée  au  ventre  de  Germanie  »; 
il  désignait  les  «  Franchois  »,  que  suivant  le  grec  on  aurait 
dû  écrire  «  Ferochois  »,  comme  des  gens  cruels  et  «  pleins  de 
mortelle  férocité  ».  Car  ceux-là  avaient  voulu  «  dégrader  le 
sainct  image  impérial...  pour  y  planter  et  exalter  leur  idole 
babillonique  ».  Comme  le  peuple  de  Dieu,  travaillé  jadis  par 
la  main  du  roi  Pharaon,  ainsi  demeuraient  en  servitude  les 
«  povres  subgects  de  la  maison  de  Bourgoigne1  ». 

À  la  mort  du  duc  Charles,  l’épouvante  se  répandit  à  tra¬ 
vers  la  Bourgogne  qui  demeurait  comme  la  brebis  sans 
pasteur.  La  duchesse,  sa  veuve,  et  mademoiselle  Marie,  sa  fille, 
se  réfugiaient  à  Gand,  sous  bonne  garde. 

Quant  au  roi  de  France,  averti  des  événements  par  ses 
émissaires,  il  voyait  venir  l'heure  de  son  triomphe  2.  11  faisait 
demander  le  comté  de  Boulogne,  la  rivière  de  la  Somme, 
six  cent  mille  écus  ;  et  la  demoiselle  aussi  pour  la  marier  à  sa 
volonté,  c’est-à-dire  avec  son  fils.  Le  roi  Louis  envahissait 
l’Artois,  levait  des  armées,  usant  aussi  de  «  sa  tant  douce 
parole  »,  endormeuse  comme  le  chant  de  la  sirène. 

Alors  mademoiselle  Marie  de  Bourgogne  apparaissait  à 
Jean  Molinet,  telle  une  Pucelle  faisant  naufrage  sur  la  nef  de 

i.  Chronique,  t.  II,  p.  8a.  —  2.  Ibid.,  t.  II,  p.  5^. 


35o 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Bourgogne.  Gomme  elle  était  douce  et  bonn  ,  celle  qui  portait 
le  nom  que  répètent  les  anges! 

Car  c’est  bien  elle,  cette  «  Marie  sans  m;  ri  »,  qui  apparaît 
dans  le  symbolique  Nau  frage  de  la  Pucelle1,  étrange  poème 
en  prose  mêlé  de  vers,  obscur  comme  une  devinette2.  Sur 
les  Ilots  soulevés,  dans  la  galère  magnifique,  nous  la  voyons. 
Et  nous  voyons  son  écuyer,  Cueur  Loyal;  la  Gente  Demoi¬ 
selle;  Communauté,  la  femme  barbare.  Tel  un  autre  saint 
Georges,  le  glorieux  écuyer  l’arrachait  d’entre  les  mâchoires 
de  la  baleine.  Alors  la  victime  était  reçue  à  grand’joie  et 
Molinet  le  disait3  : 

Ainsi  rymant  sur  la  marine 
Escrivy  le  doulx  et  l’amer 
Sans  flater  parin  ne  marine, 

De  ce  que  je  veiz  en  la  mer, 

A  celle  que  je  veulx  amer 
Le  présenté  en  sa  nacelle  : 

C’est  qui  ainsy  le  veull  nommer 
Le  nauffraige  de  la  Pucelle. 

Ce  sauveteur  chevaleresque,  c’était  Maximilien,  le  fils 
magnifique  de  l’empereur  avare,  le  sage  époux  qui  allait 
épouser  Marie  de  Bourgogne,  à  Gand4,  au  grand  déplaisir 
du  roi  Louis  XI.  C’est  vrai  qu’il  y  eut  là  des  noces  superbes, 
que  les  bonnes  gens  y  prièrent  les  mains  jointes,  que  bien  des 
larmes  mouillèrent  les  yeux.  «  Et  les  bouches  qui  povoient 
parler  disoient:  Vive  Bourgogne!  Vive  qui  est  venu  !  Vive 
Maximilianus  3  !  » 

1.  Le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale,  fr.  14980,  qui  a  conservé  ce  poème 
est  un  précieux  exemplaire,  orné  de  dessins  fort  intéressants.  Fol.  1,  la  nef  pavoisée 
à  l’écu  de  Bourgogne  ;  fol.  i6r0,  sauvetage  de  Noblesse  par  Cueur  Loyal  ;  fol.  19,  l’au¬ 
teur.  —  Ce  poème  se  lit  dans  les  Faictz  et  diclz,  fol.  127;  manuscrit  James  de  Roth. 
schi!d,fol.  1 77  ;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  iioro. 

2.  Mais  Molinet  a  donné  la  clef  de  l’énigme  dans  sa  Chronique  :  «  Et  comme  j  ai 
poétiquement  escript  ou  Naujrage  de  la  Pucelle,  il  (le  roi  Louis  XI)  saisit  villes  et 
chasteaulx,  desquels,  le  duc  vivant,  il  n’osoit  regarder  creteaux  »  (II,  p.  83-85). 

3.  Ms.  de  Tournai  ioâ,  fol.  119;  je  suis  le  texte  du  ms.  fr.  14980. 

4.  19  août  1477.  Le  poème  a  été  écrit  très  peu  de  temps  après. 

5.  Chronique,  t.  II,  p.  97. 


JEAN  MOLI.NET  RHETORIQUE!  R 


35 1 


Cette  Pucelle,  miraculeusement  lirée  des  mâchoires  de  la 
baleine,  Molinet  l’aimera  tendrement;  et  Marie  aussi  estimait 
fort  son  poète  :  ce  qu’il  n’ignorait  pas.  Lorsqu'elle  passa  à 
Valenciennes,  le  22  novembre  1 4 S 1 ,  elle  fut  logée  à  la  Salle- 
le-Comte,  honorablement  reçue;  et  furent  faites  «  aulcunes 
histoires  par  personnages  es  quarrefours  des  rues,  sur  les 
sept  vers  :  Ave  maris  Stella,  qui  grandement  lui  plurent1 2  ». 
Or,  Marie  alla  jusqu'à  Bruges  pour  faire  son  carême.  Mais 
un  accident  malheureux  lui  arriva  ;  elle  tomba  de  sa  haque- 
née,  dut  garder  le  lit.  Elle  mourut  à  Bruges,  le  27  mars  1482. 

Alors  Molinet  pleurait  cette  princesse,  disparue  en  la  lleur 
de  sa  jeunesse;  il  disait  la  tristesse  de  son  époux,  leur 
mutuel  amour.  Noble  vigne  qui  avait  engendré  de  nobles 
cepeaux  !  Et  son  corps  fut  somptueusement  enseveli  à  Notre- 
Dame  de  Bruges'.  Qui,  regardant  l'admirable  image  repré¬ 
sentant  sur  son  livre  d’Heures  la  pieuse  princesse  dévote  à 
Marie,  assise  à  sa  fenêtre,  lisant  ses  prières,  son  petit  chien 
sur  ses  genoux,  devant  les  fleurs  qui  parfument  l’atmosphère 
mystique,  sur  le  grand  fond  d’église  aux  ogives  aiguës,  n’a 
été  séduit  par  le  doux  visage  de  la  princesse  et  ne  s’incline¬ 
rait,  comme  le  faisait  Molinet,  devant  ce  front  mi-couvert  de 
la  guimpe  que  couronne  un  triomphant  chaperon  en  forme 
de  pain  de  sucre 3  ? 

Il  faut  reconnaître  toutefois  que,  dans  la  Complainte  pour 
Je  trespas  madame  Marie  de  Bourgogne 4,  une  douleur  sincère 
est  exprimée  de  façon  bien  singulière.  Car  Molinet  rappelait 
surtout  ses  misères  passées,  nommant,  on  s’en  souvient,  les 
enseignes  de  toutes  les  auberges,  princières  et  royales,  où  il 

1.  Chronique,  t.  II,  p.  3oi.  Cf.  S.  Le  Boucq,  ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  25g. 

2.  Chronique,  t.  II,  p.  3o3.  —  Un  magnifique  tombeau  lui  fut  élevé  dont  le  mou¬ 
lage  est  au  musée  de  Versailles. 

3.  Paul  Durrieu,  La  Miniature  flamande  au  temps  de  la  cour  de  Bourgogne,  1921, 
pl.  lvi  (ms.  1857  de  là  Bibliothèque  de  Vienne). 

4.  Faictz  et  dictz  fol.  46vo.  —  Il  y  a  un  Planctus  ducisse  Marie  dans  le  manuscrit  de 
Valenciennes,  n°  466,  fol.  3  ;  ms.  de  Tournai  io5,fol.  191.  Il  s’agit  d’un  dialogue  en 
Litin  entre  la  vois  de  la  duchesse  et  l’archiduc  :  Cur  iantas  lachrymas ,  proceres,  effun- 
dere  nostis...  ( Faictz  et  dictz,  toi.  52). 


35  2 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


avait  frappé,  avant  d’être  logea  Y  Aigle  Rommain  où  l’hôte 
d’Autriche  l’avait  généreusement  accueilli.  Hélas  !  pour  peu 
de  temps,  puisque  la  bonne  et  gracieuse  hôtesse  venait  de  tré¬ 
passer.  Coup  douloureux  pour  la  maison  d’Autriche  qui,  ce 
jour-là,  on  peut  le  dire,  perdit  sa  tête  : 

Estoit  honneur,  grâce,  benevolence, 

Miséricorde,  amytié,  sens,  prudence, 

Fidelité,  magnificence,  humblesse, 

Dévotion,  courtoisie,  noblesse!... 

Alors  Molinet  maudissait  la  mort,  mais  sur  un  mode  si 
cocasse,  qu’il  nous  fait  rire  aujourd’hui  : 

Dur[e]  Atropos,  trop  terrible  satrappe, 

En  ton  atrappe  as  la  vigne  attrappée, 

Qui  de  vertu[s]  portoit  raisin  et  grappe  : 

O  fiere  agrappe,  a  qui  chascun  s’agrappe  '... 

Avec  une  richesse  verbale  étonnante,  Molinet  disait  encore 
les  malheurs  qui  avaient  fondu,  avec  la  guerre,  sur  le  pauvre 
peuple,  à  la  suite  de  la  mort  de  la  duchesse  : 

Povres  gens  sont  puis  sa  mort  exiliez, 

Royez,  taillez,  assommez,  affoibliz, 

Crocquez,  chocquez,  despouillez,  desbillez, 

Adommagez,  affamez,  accueilliz, 

Enfenoullez,  essourdez2,  assailliz, 

Honteux,  honniz,  passionnez,  pugniz, 

Matz,  desconfiz,  et  meurdris  bien  souvent: 

Les  maulx  vestus  assiet  on  doz  au  vent... 


Ce  clerc  verbeux  et  spirituel,  un  admirable  portrait3  nous 
le  montre,  tendu,  arqué,  avec  une  face  sarcastique  éclairée 
par  des  yeux  largement  ouverts,  gris  bleu,  magnifiques  et 

1.  Grippant  agrappe,  o  fine  gape  grappe...  (Ms.  de  Tournai). 

2.  Suivant  la  leçon  du  ms.  de  Tournai.  —  Leçon  de  i53i  :  eslourdez. 

3.  Une  reproduction  de  ce  portrait,  d'après  une  copie  du  musée  de  Boulogne-sur- 
Mer,  a  été  publiée  par  D.  Haigneré  et  A.  de  Bosny,  Recueil  historique  du  Boulonnais , 
Boulogne-sur-Mer,  1900,  t.  III,  p.  8.  Une  autre  copie  est  au  musée  de  Versailles.  L’ori¬ 
ginal,  découvert  à  Valenciennes  par  M.  Auguste  Voisin,  bibliothécaire  de  la  ville  de 
Gand,  était  dans  le  cabinet  d’un  amateur  belge  en  1806. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


353 


insolents,  un  grand  nez  inquisiteur,  des  lèvres  épaisses  et 
humides,  amoureuses  et  gourmandes.  Il  semble  jeune  encore, 
le  bon  compagnon,  un  peu  voûté  seulement  et  déjà  fatigué. 
Mais  ses  cheveux  roux,  taillés  nettement,  qui  ourlent  la  pro¬ 
fonde  calotte  noire  du  clerc,  sont  toujours  drus.  Il  n’est  pas 
borgne.  Il  est  laid,  dans  la  mesure  où  la  laideur  est  encore 
un  agrément  chez  l’homme.  D’une  main  nerveuse,  il  froisse 
un  rouleau  de  papier  où  il  vient  de  fixer  ses  imaginations 
parfois  si  fortes  et  si  libres,  et  saugrenues  aussi.  Il  est  soigné 
et  porte  sur  sa  robe  noire  un  éclatant  manteau  rouge. 

Jean  Molinet  a  été  le  poète  pensionné,  le  chantre  à  gages 
du  Habsbourg  Maximilien  et  de  tous  les  siens.  Ses  pièces  de 
circonstance,  compliments  aux  mariages  et  aux  naissances, 
plaintes  à  l’occasion  des  deuils,  forment  comme  un  livre  de 
raison  de  cette  famille.  Jean  Molinet  dessine,  lui  aussi,  son 
Triomphe  de  Maximilien1.  Il  peint  le  fils  de  Frédéric2,  le 
prince  libéral  et  instruit,  au  corps  valide  et  robuste,  comme 
il  est  représenté  par  les  artistes  de  ce  temps;  et  nous  l’évo¬ 
quons,  avec  sa  face  au  nez  long  où  le  menton  fait  saillie3. 

Mais  à  lire  Jean  Molinet,  il  semblerait  que  ce  fût  la  Bour¬ 
gogne  qui  se  soit  augmentée  de  la  maison  d’Autriche,  tandis 
que  l’Autriche  venait,  en  quelque  sorte,  d’annexer  le  Brabant, 
la  Flandre,  le  Limbourg,  les  Gueldres,  le  Ilainaut,  la  Hollande 
et  l’Artois. 

En  1 485 ,  l’archiduc  était  nommé  solennellement  roi  des 
Romains,  à  Francfort,  ce  qui  n’était  pas  agréable  au  roi  de 
France4.  Après  les  fastueuses  cérémonies  du  couronnement, 
il  descendait  en  Flandre  où  il  était  reçu,  à  Bruxelles,  à  Sainte- 
Gudule.  Et  le  jeune  archiduc  Philippe,  le  iils,  accueillait 

1.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  3oo  :  Ung  dictier  de  Renommée,  Vertus  et  Victoire. 

2.  Cf.  La  mort  de  Frédéric  empereur  pere  de  Maximilien  (Ms.  de  Tournai  io5 
fol.  3i3V0). 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  5Gi6,  fol.  457  ;  le  portrait  d’Ambrogio  de  Prédis  au  Musée 
de  Vienne  et  surtout  l’admirable  effigie  de  Lucas  de  Leyde. 

4.  Chronique ,  t.  III,  p.  3i. 

II.  —  23 


354 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


l’empereur,  son  grand-père,  qu’accompagnait,  sur  un  chariot, 
le  roi  des  Romains1.  Contempler  de  si  grands  personnages, 
d’un  même  sang,  mettait  les  larmes  aux  yeux.  Et  certains 
disaient  :  «  Veez-ci  ligure  de  la  Trinité,  le  Pere,  le  Fils  et 
Sainct  Esperit  ».  Molinet,  le  plus  simple  de  tous,  composait 
une  «  similitude  »  sur  le  Paradis  terrestre 2.  On  succombe  :  les 
astres,  les  climats,  le  soleil  et  les  étoiles,  tout  y  passe,  dans 
un  inutile  rutilement.  Ainsi  Molinet  esquisse  son  Triomphe 
de  Maximilien  : 

L’ennemy  tremble,  te  grand  turc  s’estrangle, 

Car  bien  luy  semble  estre  mact  et  confuz  : 

Chantons  Noël  et  faisons  de  grandz  feuz! 

Or,  Maximilien  allait,  avec  une  puissante  armée  de  quatre 
mille  Suisses, autant  de  lansquenets  allemands,  picards,  gens 
de  Hainaut,  quinze  mille  cavaliers  vers  Arques  et  Saint-Omer3. 
Et  «  la  renommée  des  haults  triumphes  et  magnificences  que 
le  roi  des  Romains  avoit  receu  a  son  élection  et  couronnement 
estoit  tellement  espandue  par  pays,  non  seullement  es  limites 
de  ces  alliez  et  bienvoeillans,  mais  aussi  es  régions  de  ses 
adversaires  et  nuysans,  que  ce  bruit  causa  leesse  a  ses  amys  et 
tristesse  a  ses  ennemis,  redoublement  d’honneur  aux  bons 
subjects  féaulx,  reboutement  d’orgoeil  aux  haineux  capitaulx; 
et  sembloit  a  ceulx  qui  desiroient  l’augmentation  de  son 
nom  et  gloire,  ensemble  le  decorement  des  flamboyans  royaulx 
florons  de  sa  couronne  que,  s'il  voloit  poursuyvir,  riens  ne 
luy  seroit  impossible...  ». 

Autour  de  Maubeuge  et  d’Avesnes,  les  Allemands  pillent. 
Le  roi  des  Romains  ravitaille  Thérouanne.  Mais  les  Français 
prenaient  Saint-Omer  et  ils  délivraient  Thérouanne. 

1.  Chronique,  t.  III,  p.  98,  ad.  a.,  i486.  Voir  le  charmant  portrait  de  Philippe 
le  Beau  à  vingt  ans. 

2.  Insérée  dans  sa  Chronique,  t.  III,  p.  99-117.  Cf.  la  Trinité  (Bibl.  Nat.,  ms. 
fr.  2200  fol.  87)  : 

Gentilz  bergiers  desirans  vivre  en  paix... 

On  voit,  au  fol.  i3r0  du  ms.  de  Tournai  io5,  la  représentation  naïve  d’un  de  ces 
bergers.  —  3.  1487.  Chronique ,  t.  III,  p.  122.  —  4.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  5 6 1 8 , 
fol.  1 84. 


JE  AiN  MOLINET  R  HE  T  OR  I  QUE  UR 


355 


Triomphes  de  Maximilien,  des  mots,  des  phrases  creuses, 
de  magnifiques  dessins,  une  mascarade  superbe,  un  noble 
bœuf  gras  1  ! 

Car,  en  1487,  le  peuple  de  Bruges  avait  déployé  ses  ban¬ 
nières  sur  le  marché,  en  face  de  ses  Allemands  qui  jouaient 
avec  leurs  piques;  et  l'archiduc  était  fait  prisonnier  en  son 
hôtel.  Le  très  sacré  roi  des  Romains  devait  s’incliner  devant 
l’émeute.  Les  Gantois  donnaient  la  main  à  ceux  de  Bruges. 
Puis  Coppenolle  survenait  avec  des  Français  :  il  apportait 
la  paix  de  France.  On  sonnait  les  cloches  du  beffroi;  les 
ménétriers  jouaient  des  motets  ;  les  Allemands  pensionnés 
étaient  chassés  des  offices.  Et  il  obtenait  licence,  le  triom¬ 
phant  roi  des  Romains,  de  pouvoir  tout  simplement  rentrer 
chez  lui  2. 

Voilà  le  héros  de  Jean  Molinet,  son  bel  archiduc3! 

Mais  un  pensionné  et  partial  écrivain  comme  Jean  Molinet 
attend  sa  revanche.  Or,  en  1492,  le  «  bâton  de  justice  »  vient 
de  frapper  Gand4.  Les  grosses  têtes  des  mutins  sont  sous  le 
tranchant.  Alors  Jean  Molinet  invente  le  Jeu  de  palme 5  et 
il  lance  les  invitations  suivantes  : 

Vous  qui  voilés  d’honneur  porter  la  palme, 

Acquérir  bruit  soubz  le  septre  romain, 

Venés  esbatre  et  jouer  a  la  palme. 

Car  l’archiduc  d’Austriche  a  Gand  en  main, 

Qui  estoit  dur,  roide,  fort  inhumain, 

A  la  main  gauche  et  de  fachon  estroicte. 

Mais  aujourd’huy,  sans  attendre  a  demain, 

Est  retourné  a  la  bonne  main  droicte. 

Il  disait  son  espoir  de  voir  les  trois  rois 


1.  Voir  la  reproduction  du  Triumph  des  Kaisers  Maximilian  I.  Wien,  1 883-1 884, 
a  vol.  in-fol. 

2.  Chronique,  t.  III,  p.  a36. 

3.  Mais  où  est  en  ce  temps-là  l’indépendance  des  écrivains?  Charles  de  Lalaing 
poursuivit  la  veuve  d’Olivier  de  la  Marche  et  il  obtint  de  faire  retrancher  des  pages  de 
ses  Mémoires  (Molinet,  Chronique ,  t.  Y,  p.  24o-a43). 

4.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol  166  vo  :  Ung  dictier  sur  ceux  de  Gand  :  Glorieux  aigle, 
imperant  patriarche. .. 

5.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  71  ;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  17S. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


356 


Prendre  l’estœuf  au  royalme  de  France 
Pour  tapper  dur1,  coups  si  puissans  et  roids, 

Que  Francillons  auront  griefve  souffrance... 

Les  Français  qu’il  détestait,  ceux-là  que  naguère  Jean  Mo- 
linet  nommait  les  gens  féroces,  sont  par  lui  désignés  aujour¬ 
d'hui  les  «  Francillons  ».  Longtemps  ils  avaient  eu  pour  eux 
le  beau  jeu.  Maintenant,  c’est  nous  qui  allons  gagner.  Il  est 
vrai  que  les  Français  venaient  de  mater  les  Bretons  (1491)  et 
qu’ils  avaient  retenu  la  «  belle  roynette  »,  c’est-à-dire  la 
duchesse  Anne  Qu’importe  : 

Mais  nous  avons  roys,  rocqz  et  champions 
Qui  la  menront  en  nostre  maisonnette3. 

Et  Mol  inet  invitait  le  prince  puissant4  qui  venait  de  prendre 
Gand  dans  ses  filets,  la  lleur  de  la  noblesse,  à  servir  le  roi  des 
Romains  et  l’archiduc  son  fils,  à  frapper  de  grands  coups  : 

Les  Francillons  vallent  que  desconfis  : 

L’esteuf  nous  quiert5  et  il  s’eslongne  d’eulx  ! 


Mais  voici  maintenant  que  la  scène  du  drame  paraît  se 
déplacer.  Elle  est  en  Espagne  où  Fernand  de  Castille  et  la 
reine  Catholique  viennent  d’entrer,  après  sept  ans  de  siège, 
dans  la  cité  de  Grenade  tenue  par  les  Maures  infidèles6. 

En  1496,  Molinet  présentait  les  compliments  d’usage  à 
propos  de  La  très  illustre  et  très  noble  alliance  de  messeigneurs 
les  enfans  d'Austriche  a  ceulx  d' Espaigne1 ,  à  l’occasion  du 
mariage  de  Marguerite,  sœur  de  l’archiduc,  avec  Monseigneur 

1.  ens  (Ms.  de  Tournai). 

2.  Sur  tous  ces  événements  il  faut  lire,  parallèlement,  la  Chronique  de  Jean  Molinet, 
t.  IV,  p.  172,  284. 

3.  Maisonnette  (Ms.  de  Tournai). 

4.  L'archiduc,  au  nom  de  qui  la  paix  de  Gand  fut  publiée. 

5.  Suivant  la  leçon  du  ms.  de  Tournai.  —  guiet.  —  6.  Chronique,  t.  IV,  p.  i84. 

7 •  Faictz  et  dictz,  fol.  121  ;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  29  :  Matrimo- 

nialle  alianche  entre  messeigneurs  les  1res  illustres  enfans  d’Autriche  et  les  très  resplen¬ 
dissons  enfans  d’ Espaigne. 


JEAN  MOLINET  RHETORI QUEUR 


357 

le  prince  de  Castille,  seul  fils  du  roi  d’Espagne,  célébré  à 
Saint-Pierre  de  Malines  ;  et  peu  après  Jeanne  d’Aragon  des¬ 
cendait  à  Anvers  et  épousait  monseigneur  Philippe1. 

Molinet  chantait  maintenant  la  maison  d’Espagne,  les  rois 
vainqueurs  des  Maures  d’Afrique,  Jeanne  la  Folle  et  ce  bouton 
qu’était  le  jeune  archiduc.  Comme  le  bouton  allait  bien  à  la 
lleurette  !  Molinet  jonglait  avec  toutes  les  figures  héraldiques, 
la  pomme  d'or,  la  grenade: 

Bourgongne,  Espaigne,  Austriche  et  Allemaigne, 

De  riche  espargne  auront,  et  Dieu  le  vueille, 

Roys,  princes,  ducz,  froment,  fruict,  fleur  et  feuille! 

La  robe  de  l’archeduc 2  avait  du  moins  la  fraîcheur  et  la 
simplicité  d’une  chanson  populaire  : 

La  ducesse  d’Austrice 
A  l’archiduc  laissa 
Une  robe  fort  rice, 

Quant  elle  trespassa. 

Cette  robbe  fourrée 
Fut,  par  gens  agrippans, 

Des  son  temps  deschirée, 

Par  pièces  et  par  pans. 

Bourgoigne,  nostre  mere, 

La  tint  en  son  entier  : 

Mais  France,  sa  commere, 

En  prist  plus  d’ung  quartier... 

Malines  avait  tissé  cette  robe;  Anvers  l’avait  cousue  : 

Vallenchiennes,  la  gente, 

1.  Chronique,  t.  V,p.  65-74.  Cf.  le  «  Rebus  de  Molinet  sur  le  voyage  de  monsei¬ 
gneur  pour  aller  en  Espagne  ».  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  12;  ms.  de  Tournai 
io5,  fol.  1  79.) 

a.  Faictz  et  dictz,  fol.  i22TO-i23r0.  Cette  pièce  se  lit  dans  le  manuscrit  James  de 
Rothschild,  fol.  27  :  La  robe  de  Monseigneur  l'archiduc  Phelippes;  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  1 5  ivo  ;  dans  le  ms.  fr.  1  7 1 6,  fol.  gor0-93V0  :  Fin  de  la  robe  de  l'archiduc  composé  a 
V alenciennes  par  1res  éloquent  et  très  renommé  poete  et  orateur,  maislre  Jehan  Molinet, 
hystoriographe,  pensionnaire  dudit  seigneur.  L’ouvrage  a  été  imprimé  à  Valenciennes, 
par  Jean  de  Liège  (texte  reproduit  par  A.  Dinaux,  Archives  du  Nord,  II,  iS38,p.  128- 
i3t).  Un  exemplaire,  unique, est  au  musée  Condé  à  Chantilly. 


358 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Le  garda  et  fila  ; 

Et  Mons,  fort  dilligente, 

Par  grant  sens  le  tailla. 

Mais  Hesdin  et  Abbeville  avaient  failli  au  besoin  ;  Péronne 
et  Bapaume  nous  avaient  tourné  le  dos... 

Bruges,  rice  bourgoise, 

Plaine  de  grant  beubant, 

Qui  danssa  la  françoise 
Et  le  pas  de  Brebant 
Retint  son  maistre  en  gaige, 

Son  habit,  son  thoison, 

Et  fit  bouter  en  caige 
Les  grans  de  sa  maison. . . 

Or  la  belle  Marguerite  était  venue.  Elle  avait  remis  à  point 
cette  robe.  Que  notre  prince,  l’archiduc,  la  conserve  toujours 
entière  ! 

Et  Molinet  chantait  la  Louange  de  V empereur  et  de  ses 
enfans1;  le  grand  arbre  géant,  tel  le  cèdre  exquis,  l'empe¬ 
reur  ;  son  fils,  le  roi  Maximilien  ;  Marguerite,  la  sœur  de 
l’archiduc2.  Et  Jean  Molinet  célébrait  encore  La  naissance  de 
madame  Alienor,  fille  de  monsieur  l’archiduc  (iJgS )3,  annon¬ 
cée  par  les  bergers  et  célébrée  par  Jupiter  (le  roi  des  Romains)» 
et  dont  la  dernière  strophe  évoque  la  ripaille  flamande: 

Leaulx  subgectz,  Flamens,  Wallons,  Frisons 
Et  Brabenchons,  ouvrés  vos  appetis. 

Buvés  d’autant  vins  de  toutes  fâchons, 

Percés  poinchons,  prenés  pos  et  pochons, 

Los  et  lochons,  faictes  grandz  clicquetis, 

Rustres  gentilz,  chantés  rondeaux  petis  ; 

Soyés  sortis  de  nouveaux  instrurnens: 

En  temps  joieux  se  font  esbatemens. 

Il  chantait  La  très  desiree  et  proufitable  naissance  de  très 

1.  Faictz  et  dictz,  fol.  123. 

2.  Voir  aussi,  à  propos  de  cette  princesse,  les  pièces  du  ms.  fr.  igi65,  fol.  i6v0,  17. 

3.  Faicts  et  dictz,  80;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  67;  ms.  de  Tournai 
io5,  fol.  8T0.  Je  suis  ce  texte.  —  Cf.  Chronique,  t.  V,  p.  94,  à  Bruxelles. 


JEAN  MOLINET  RIIETORIQUEUR 


3&9 

illustre  enfant  Charles  d'Austrice  (i5oo),  le  second  duc 
Charles,  baptisé  à  Gand  de  façon  si  triomphale  et  fêté  par  des 
illuminations  magnifiques  et  étranges1;  l 'arche  ducalle 2  (on 
voit  le  jeu  de  mot),  c’est-à-dire  la  maison  d’Autriche  et  de 
Bourgogne,  pièce  de  circonstance  écrite  en  i5oo;  l’arche  de 
paix,  autant  dire  le  paradis  terrestre,  l’étable  des  agneaux, 
où  Molinet  évoquait  toute  la  famille  auguste  de  l’empereur: 
l’archiduc  triomphant3;  son  cher  fils,  Charles  ;  Marguerite, 
Aliénor  et  la  petite  Isabelle.  Or  Marguerite  était  sur  le  point 
de  partir  en  Savoie4.  Au  mois  d’août,  une  autre  alliance 
était  faite  en  France  entre  le  duc  Charles  et  Madame  Claude. 
Voilà  de  grands  espoirs  de  paix,  quand  les  plus  grands  rois 
de  la  chrétienté  contractent  mariage: 

Crions  Noël,  si  faisons  de  grans  feuz  ! 

Enfin,  dans  le  Voyage  d’Espaigne 5,  Jean  Molinet  convo¬ 
quait  : 

Aux  champz,  aux  champz  gentilz  bergeronnetz, 

Fort  mignonnetz,  amoureux  et  gorriers, 

Marchez  avant,  au  chant  des  oyseletz, 

Portez  vos  netz  vestemens  genteletz, 

Vos  chapeletz  de  vaneque  et  de  lauriers; 

Postes,  courriers,  tirez  sur  les  sentiers 
De  tous  quartiers  et  allez  au  devant 
Du  très  illustre  et  cler  soleil  levant! 

Ces  (<  gentilz  bergeronnetz  »,  ce  sont  les  gens  du  pays  de 

1.  Faictzel  dielz,  fol.  8ivo.  —  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2300  fol.  9 5  ;  manuscrit  James 
de  Rothschild,  fol.  28  :  S’ensuit  ung  dictier  du  dessudit  Molinet  pour  la  nativité  du 
ducq  Charles  ;  autre  pièce,  fol.  6 8 vo  ;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  i3i.  Chronique,  t.  V, 

p.  12  2. 

2.  Faiclz  et  dietz,  fol.  83.  —  L’ouvrage  fut  imprimé  admirablement  à  Valenciennes 
par  Jean  de  Liège  «  demorant  entre  le  pont  des  Ronneaux  et  le  Toucquet  du  leu  devant 
le  soleil  »  (Bibl.  Nat.,  Réserve,  Y®  1077,  exemplaire  unique).  Ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  i3oT0  Cimage  de  l'arche  de  paix  qui  est  figurée  comme  l’arche  de  Noé). 

3.  On  lit  dans  le  compte  de  i5oi  (Arch.  du  Nord  B.  2174)  que  l’archiduc  Phi¬ 
lippe  manda  de  faire  payer  3o  1.  à  Jean  Molinet  «  en  considération  de  ce  que,  pré¬ 
sentement,  il  nous  a  présenté  en  don  ung  livre  qu’il  a  fait  et  composé  a  nostre 
louenge  ».  —  4.  Chronique,  t.  V,  p.  i52. 

5.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  igi65,  fol.  1.  Cf.  Chronique,  t.  V,  p.  168  (le  départ  est 
de  i5oi,  la  pièce  date  de  i5o3).  S.  Leboucq,  ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  266. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


3  Go 

]•  rance,  comme  ils  avaient  paru  dans  la  danse  nouvelle  en 
manière  de  momerie,  donnée  en  i5oi  à  l’occasion  du  mariage 
de  Charles  d  Autriche  avec  Madame  Claude  de  France1;  le 
clair  soleil  symbolise  l'archiduc  dont  nous  voyons  le  blason 
dessiné  sur  le  manuscrit  qui  nous  a  conservé  cette  pièce  et 
les  planètes  désignent  les  personnes  de  sa  maison2.  Sans 
doute,  nous  avons  ici  le  schéma  d  une  fête  donnée  à  l’occa¬ 
sion  de  son  retour,  et  dont  Molinet  a  esquissé,  comme  il  l’a 
fait  tant  de  fois,  le  programme. 

L  Epitaphe  de  Madame  Ysabeau  de  Castille 3  (26  novem¬ 
bre  t 5o4)  est  naturellement  consacrée  à  la  louange  de  la 
reine  catholique: 

Ung  cueur  viril  en  très  illustre  dame. 

Mais  l’inconscience  du  temps  et  la  faiblesse  de  l’intellect 
de  Molinet  sont  marqués  en  des  vers  regrettables  à  propos 
des  juifs  et  des  Maures  : 

Aucuns  en  fist  brusler  pour  tout  potage 

Et  les  rotist  ainsi  que  charbonnées: 

A  telz  reliefz  n’y  a  point  grans  données  1 

Or  des  obsèques  solennelles  venaient  d’êtres  faites  à  la 
reine  catholique  dans  la  ville  de  Bruxelles4. 

Jean  Molinet  suivant  l’office  d’Isabelle  la  catholique,  incliné 
devant  l’efligie  de  cire  qui  remplaçait  la  reine  sur  la  bière 
ouverte,  dans  1  église  de  Sainte-Gudule,  tendue  de  draps 
noirs  et  de  draps  d’or,  tandis  que  Philippe5,  fils  de  Maximi- 

1.  Chronique,  t.  V,  p.  i  5  i . 

2.  Dans  le  Paradis  terrestre  ( Chronique ,  t.  III,  p.  ioo-io5),  Molinet  avait  déjà 
allégorisé  sur  les  sept  planètes  à  propos  de  la  maison  de  l’empereur. 

3.  Faictz  et  dielz,  fol.  68.  —  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  igi65,  fol.  12  ;  manuscrit  James 
de  Rothschild,  fol.  3i  ;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  4.2. 

4.  Chronique,  t.  V,  p.  227-233,,  ad.  a.,  i5o4. 

5.  En  i5o6,  Molinet  écrira  Les  regrets  et  lamentations  de  très  haut  et  puissant  roy  de 
Castille ,  ainsi  qu'une  petite  pièce  latine  (manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  3-3V0; 
ms.  de  Tournai  io5,  fol.  6iro). 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


36  I 


lien,  père  de  Charles-Quint,  renouvelle  ses  armes  et  se  fait 
acclamer  roi  de  Castille,  de  Léon,  de  Grenade,  archiduc 
d’Autriche,  prince  d’Aragon  et  de  Sicile,  duc  de  Bourgogne 
et  de  Lorraine,  de  Brabant,  de  Steir,  de  Carinthie,  de  Carniole, 
de  Limbourg,  de  Luxembourg  et  de  Gueldres,  comte  de 
Flandre,  etc.,  voilà  un  geste  assez  inattendu  de  la  part  d’un 
Français  du  quinzième  siècle. 

MOLINET  CHEZ  LUI,  A  VALENCIENNES 

La  Salle,  à  l’une  des  extrémités  de  Valenciennes,  attenant  à 
la  muraille,  était  l’ancienne  résidence  des  comtes  que  Bau¬ 
douin  le  Bâtisseur  avait  fait  édifier  sur  les  vignobles  de 
Saint-Sauve,  le  long  de  l’Escaut1.  Détruite  alors  en  partie,  ce 
qui  restait  de  cette  demeure,  «  la  Salle  »,  servait  toujours  de 
pied  à  terre  au  duc  de  Bourgogne  qui  y  avait  un  concierge  U 
Chastellain,  en  1 455 ,  était  venu  résider  dans  cette  maison 
lorsqu’il  fut  nommé  indiciaire  de  Philippe  le  Bon  :  Molinet 
lui  succéda  dans  son  office  et  dans  ses  meubles. 

Une  église  collégiale,  sous  l’invocation  de  la  Vierge,  Notre- 
Dame  de  la  Salle,  avait  remplacé  une  partie  de  l’ancienne 
résidence  comtale,  dont  on  voyait  encore  les  ruines.  Dès  la 
fin  du  douzième  siècle,  il  y  eut  là  comme  un  chapitre  noble 
portant  précisément  les  vieilles  armes  des  comtes  de  Ilai- 
naut,  les  quatre  chevrons  d’or  et  les  trois  chevrons  de  sable. 
Baudouin  de  Constantinople  en  avait  augmenté  les  pré¬ 
bendes  :  et  les  chanoines  obtinrent  l'usage  de  l’église  parois¬ 
siale  de  Saint-Géry  pour  y  dire  l’office.  Mais  en  1428,  à  la 
prière  de  Jacqueline  de  Bavière,  comtesse  de  Hainaut,  qui 
augmenta  leurs  revenus,  les  chanoines  retournèrent  dans  la 
Salle  qui  recueillit  également  les  faveurs  de  Philippe  le  Bon. 
Autant  que  nous  pouvons  en  juger  par  une  vieille  image, 


i.  H.  d’Outreman,  Histoire  de  la  ville  et  comté  de  Valentiennes,  Douai  i63g, 
in-fol.  p.  399-300  ;  La  Salle  le  Comte,  dans  la  Chronique  Yalenciennoise,  191 1,  p.  48-59. 
a.  En  i499i  le  receveur  était  Philippe  Baudouin  (Arch.  du  Nord  B.  2166). 


362 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECUE 


Notre-Dame  de  la  Salle  avait  été  complètement  restaurée  ou 
reconstruite.  C’était  une  charmante  grande  chapelle,  comme 
une  petite  paroisse,  avec  de  hauts  toits,  une  tour  gracieuse  à 
balcon  ciselé  offrant  une  réduction  du  clocher  de  Saint-Géry1. 

On  y  conservait  des  reliques  de  la  Madeleine,  et  surtout  la 
tête  de  saint  Quentin  martyr  «  qu'on  vat  ilecq  servir  pour 
les  enllures  des  jambes  et  autres  du  corps  ».  Et  plus  tard,  il 
y  aura  dans  la  Salle  une  confrérie  de  saint  Quentin 2,  une 
procession  solennelle  pour  fêter  l’anniversaire  de  l'évangé¬ 
liste  de  la  Picardie.  Tout  cela  est  bien  digne  de  remarque, 
puisque  Molinet  est  certainement  l'auteur  du  grand  mystère 
de  la  Passion  de  Monsieur  saint  Quentin 3.  Enfin  Notre-Dame 
de  la  Salle  était  comme  la  chapelle  noble  de  la  Salle  où 
descendirent  toujours,  à  Valenciennes,  les  ducs  de  Bourgogne. 
C’était  la  chapelle  des  ducs,  la  paroisse  de  Bourgogne  dans 
la  capitale  du  Hainaut.  On  y  célébrait  toutes  les  fêtes4,  et 
aussi  les  deuils,  de  la  famille.  A  la  fin  du  quinzième  siècle, 
dans  Valenciennes  assez  résolument  antifrançaise,  ce  fut 
comme  une  petite  enclave  arehiducale,  une  paroisse  d’Em- 
pire  et  d’Espagne  abandonnée,  que  remplit  tout  à  coup  le  flot 
des  compagnons  des  ducs  et  archiducs,  pages,  chevauclieurs, 
huissiers  d’armes,  trompettes,  arbalétriers,  archers  de  corps, 
gens  de  cuisine,  à  l’occasion  de  leur  passage5. 


i.  J’ai  tiré  ces  détails  de  Simon  Leboucq,  Histoire  ecclésiastique  de  la  ville  et 

comté  de  Valentienne,  éd.  A.  Dinaux,  i84i,  in-4,  P-  42-43,  planche  îx.  —  Voir 
l’image  originale  du  ms.  de  Valenciennes  673,  fol.  io3.  —  2.  En  i648. 

3.  A  mon  sentiment,  le  style  de  l’ouvrage  (Molinet  a  un  style  bien  à  lui)  et  le  fait 
qu’on  a  trouvé  une  ballade  du  mystère  citée  dans  l'Art  de  rhétorique  de  Jean  Molinet, 
suffisent  à  le  démontrer  (C’est  la  thèse  soutenue  par  M.  Ernest  Langlois,  R omania, 
t.  XXII,  i8j)3,  p.  522  et  reprise  par  Henri  Châtelain,  Le  Mistère  de  saint  Quentin, 
Saint-Quentin,  1909,  in-4,  p.  vi-vii).  Mais  l’existence  du  pèlerinage  au  chef  de  saint 
Quentin  et  la  fête  forment  le  complément  de  la  preuve. 

4.  Nous  debvons  bien  chanter  le  Te  Deum 
Quant,  par  la  mort  de  très  illustre  dame, 

Nous  avons  roy  fort  comme  Gedeon, 

Castille  en  main,  et  Grenade  et  Leon, 

Sceptres  royaux  de  glorieuse  famé... 

dira  plus  tard  Jean  Molinet  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19160,  fol.  2iv0:  Cœurs  vertueulx 
inspirez  de  proesse...) 

5.  Arch.  comm.  de  Valenciennes,  compte  de  1 4 84  (série  C.  02). 


JEAN  MOL  INET  RHLTORIQUELTR 


363 


Rien  de  plus  intéressant  à  noter  que  notre  Jean  Molinet 
habitait  la  Salle,  qu’il  fut  chanoine  de  Notre-Dame  de  la 
Salle.  En  somme,  en  dehors  de  l’office,  il  n’a  guère  fait  que 
continuer  à  chanter  les  heures  de  la  maison  de  Bourgogne. 

Or,  Molinet  aimait  Valenciennes,  la  fière  cité  fidèle  à  ses 
ducs1.  On  la  tenait  pour  une  «  belle  et  plaisante  ville2  », 
la  froide  Valenciennes,  édiliée  sur  un  marais,  ceinte  de 
murailles  et  d’eaux,  où  les  tresses  de  l’Escaut  la  compar¬ 
timentaient  comme  une  petite  Venise,  llottant  sur  ses  inon¬ 
dations,  où  chaque  maison  avait  la  commodité  d’un  ruisseau, 
tandis  qu’un  puits  profond  se  voyait  à  chaque  bout  de  rue3. 
Elle  était  parée  de  la  légende  des  cygnes,  figurés  sur  son 
blason,  les  plus  anciens  hôtes  du  marais  solitaire  où  Valen¬ 
ciennes  s'éleva  4  ;  enveloppée  aussi  de  cette  lumière  d’argent 
qui  fait  si  beaux  les  rares  beaux  jours  du  doux  été.  Ville 
pieuse  certes,  sous  le  regard  bienveillant  de  Notre  Dame,  où 
tant  de  clochers  surgissent  au-dessus  des  murailles  :  la  Salle, 
Saint-Géry,  si  élégant,  Saint-Nicolas,  Saint-Pierre,  Saint-Jean, 
Saint-Wast,  et  Notre-Dame-la-Grande  ;  ville  savante  aussi, 
avec  ses  souvenirs  antiques  des  Troyens5,  ses  chaussées 
romaines,  ses  tombeaux  et  les  mosaïques  de  Bavai  qui  est 
proche,  ses  beaux  livres  à  miniatures  et  ses  précieuses  biblio¬ 
thèques  monastiques,  ses  annalistes.  Et  Valenciennes  était 
encore  la  ville  où,  depuis  deux  siècles,  les  Confrères  de 
Notre-Dame  du  Puy,  à  l’issue  d'un  dîner,  couronnaient  les 


i.  io  mai  1 4 6 5 .  Promesse  des  prévôts  et  échevins  de  Valenciennes  de  reconnaître 
le  comte  de  Charolais  à  la  mort  de  Philippe  le  Bon  (Arch.  du  Nord,  B.  iao5). 

a.  Jean  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV,  p.  48 1  ;  urbs  perelegans  et  valde  magnifica,  dit  la 
Cosmographie  de  i58i. 

3.  H.  d’Outreman,  Histoire  de  Valenciennes,  p.  246-247- 

4.  Jean  Lemaire,  parent  de  Molinet,  a  conté  la  gracieuse  légende  de  la  belle 
Germaine  qui,  au  cours  d’une  chasse,  reçut  sur  son  giron,  où  il  était  venu  se  réfu¬ 
gier,  l’un  des  cygnes  que  chassaient  ses  archers.  «  Et  elle  fist  emporter  avec  elle  ledit 
cygne  et  le  nourrist  et  garda  soigneusement  »  ( Œuvres ,  t.  II,  p.  343). 

5.  C’est  Jean  Lemaire  qui  propagea,  on  peut  le  dire,  la  légende  des  origines 
troyennes  dans  ses  Illustrations  de  Gaule. 


364 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


meilleurs  vers  «  dresses  en  1  honneur  de  la  Vierge  »  ;  le  pays 
des  sottes  chansons  pleines  de  mouvement  et  de  la  rauque 
musique  des  mots1. 

Certes,  Molinet  la  vit  déchue  de  son  ancienne  splendeur., 
la  <(  bonne  et  franke  »  ville  de  Valenciennes,  comme  la 
nomma  un  de  ses  enfants,  Jean  Froissait.  Il  le  marque 
expressément  dans  le  Didier  présenté  a  Monseigneur  de  Nasso 
au  retour  de  France 2,  en  1482  : 

Quoique  Valenciennes  soit  jus, 

Povre  que  femme  sans  lictiere, 

Plus  pressée  que  n’est  vert  jus, 

Elle  demourra,  après  tous  jus, 

Ferme,  droicte,  saine  et  entière... 

Valenciennes,  fort  povre  et  nue, 

Espérant  le  bon  temps  paisible, 

Vous  festoye  a  vostre  venue, 

Non  point  tant  qu’elle  y  est  tenue, 

Mais  autant  que  luy  est  possible, 

Prince  de  paix,  conte  invincible, 

En  qui  vertu  prent  son  degré  : 

Prenez  son  petit  faict  en  gré... 

Alors  on  criait  Noël.  C’est  quelque  chose  assurément  de 
faire  joutes  et  tournois,  d’assaillir  villes  et  châteaux  :  mais 
la  paix  surpasse  toutes  les  autres  œuvres.  Et  Molinet  disait 
encore  que  c’était  pitié  d’aller,  en  ce  temps-là,  par  les  champs: 

Argent  monte,  honneur  rapetisse  : 

Prestres,  elerez,  bourgeois,  marchans 
Sont  espluchez  par  gens  meschans, 

Querant  proye  ou  bague  faitisse. 

Et,  qui  pis  est,  s’on  fait  justice 

i.  Dinaux,  Servenlois  et  sottes  chansons  couronnées  à  Valenciennes,  Valenciennes, 
i833 . 

a.  Faiclz  et  dietz,  fol.  106  ;  manuscrit  James  de  Hothschild,fol.  i46v0;  Didier  jaitf 
par  la  ville  de  Valenciennes  a  Mgr  le  conte  de  Nassau  a  son  retour  de  France  ou  il  fit  la 
paix  (Ms.  de  Tournai  io5;fol.  i5q).  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2375,  fol.  n3 vo  :  Didier  de 
Valenchienne  présenté  a  Monseigneur  de  Nansot.  —  11  s’agit  de  monseigneur  Englebert, 
comte  de  Nassau,  mort  en  i5o4.  Fait  prisonnier  à  Béthune  par  les  Français,  il  noua 
avec  çux  de  telles  relations  qu’on  le  considérait  comme  ayant  beaucoup  avancé 
l’heure  de  la  paix  ( Chronique ,  t.  V,  p.  aai-233). 


HISTOIRE  POÉ  TIQUE  DU  XV  SIECLE»  Il 


PI.  XXII 


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JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


365 


D’un  gros  varlet,  le  maistre  en  hongne  ! 

Ou  est  Charles,  duc  de  Bourgogne  ? 

Car  il  y  avait  un  risque  véritable  à  sortir  des  murailles1. 

Une  fois  de  plus,  il  traduit  son  rêve  de  clerc  :  voir  les 
;<  feuillards  »  hors  de  leurs  garennes!  Alors  il  n'était  pas  facile 
de  correspondre  avec  ses  amis  les  plus  chers  autrement  que 
par  lettres2.  Et,  comme  il  le  disait  à  Philippe  de  Fenin3,  s'il 
s’aventurait  à  aller  vers  lui,  il  pourrait  bien  rencontrer  cer¬ 
tains  pillards  pour  lui  enlever  : 

Chappe,  cornette,  argent,  bourse,  courroye, 

Cousteau,  bonnet,  moufüe,  robbe  et  pourpoint. 

Tant  de  compagnons  de  guerre,  on  l’a  vu,  allemands,  ita¬ 
liens,  anglais  avaient  tenu  en  effet  Valenciennes  et  ses  envi¬ 
rons. 

Mais  la  cité  avait  toujours  été  un  lieu  de  passage*.  Beaucoup 
de  sociétés,  Compagnons  joueurs  de  l'Estaple,  de  la  Joyeuse 
Entente,  l’Abbé  à  tous  propos,  le  Prince  de  Plaisance,  y  rece¬ 
vaient  les  associations  des  villes  voisines  ;  les  arbalétriers  y 
tiraient  l’oiselet.  Les  compagnons  drapiers  y  vivaient  comme 
de  petits  rois.  Il  y  avait  dans  la  cité  des  peintres  renommés, 

î.  Molinet  écrira  en  i488  : 

Il  n’est  marchant  en  ce  quartier 
Qui  sur  foy  ne  sur  saulfconduit 
Oze  hors  des  portes  widier 
Sans  estre  happé  ou  séduit... 

(Ms.  de  Valenciennes  4 9 3 ,  fol.  3 1 4 ) . 

i.  Lettres  de  Molinet  envoiees  a  Fenin  (manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  iavo; 
ms.  de  Tournai  io5,  fol.  i43vo). 

3.  Les  compositions  de  ce  poète  d’Arras,  qui  écrivit  entre  1 4 9 3  et  i5i3,sont  con¬ 
servées  dans  le  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  4ib-456.  Ce  rude  rimeur,  mais  verveux,  qui 
se  vante  d’écrire  après  avoir  bu  «  maint  tret  de  bon  vin  »,  était  également  un  ami  de 
Loyset  Compère  à  qui  il  adressa  le  «  jeu  de  saint  Panchart  ».  Il  était  en  relations  avec 
Jein  Caulier  de  Blois,  messire  Olivier  Second,  président  du  parlement,  un  bourgois  de 
Mons,  nommé  Jessé,  auquel  il  adressa  un  curieux  arbre  de  Jessé  où  les  rois  sont  ceux 
/des  sociétés  joyeuses  et  littéraires  du  Nord.  Son  ouvrage  le  plus  intéressant  traite  des 
Coustumes  d'Arras,  datées  de  décembre  1007,  une  sorte  de  revue  locale.  11  est  qualifié 
de  o  noble  Fenin  ».  Une  image  du  ms.  de  Tournai  le  montre 'sommeillant  à  sa  table, 
-devant  un  pot  de  vin  et  une  miche  de  pain. 

4.  S.  Le  Boucq,  ms.  de  Valenciennes  673. 


366 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


des  orfèvres,  des  gens  capables  d'improviser  un  couplet,  de 
représenter  an  coin  des  rues  des  jeux  d’exemple1.  Beaucoup 
de  cortèges  princiers,  précédés  de  hérauts  portant  des  cottes 
d’armes,  y  avaient  défilé,  au  son  des  cloches  qui  la  remplis¬ 
saient  alors  de  puissantes  harmonies,  au  milieu  des  accla¬ 
mations  joyeuses2,  de  la  Salle  au  grand  Marché,  en  passant 
devant  le  marché  au  poisson,  la  croix,  pour  déboucher  sur 
la  grand’place  de  Valenciennes,  où  se  voyait  un  magnifique 
beffroi  abritant  la  «banque  cloche»  et  la  «  coriande 3  »  ;  la 
grand’place  que  bordaient,  solennellement,  la  chapelle  Saint- 
Pierre,  l’hôtel  de  ville,  comme  héraldique,  la  halle  au  blé 
avec  son  beau  clocher  et  son  horloge4. 

Alors  Molinet  contemplait  la  figure  de  bois  fichée  à  la 
pointe  du  clocher5  et  servant  de  girouette  à  la  maison  éche- 
vinale,  l’ange  doré  qui  soufilait  dans  une  corne  si  ingénieu¬ 
sement  faite  que  le  vent  y  rendait  comme  un  son  de  trom¬ 
pette.  A  l’étage  inférieur  de  ce  clocheton,  il  y  avait,  suivant 
la  coutume,  deux  hommes  mécaniques  qui  frappaient  sur  les 
cloches  pour  marquer  les  heures.  L’un  était  messire  Jehan  du 
Gaughet,  c’est-à-dire  de  noyer,  ce  jacquemard  étant  alors 
taillé  dans  ce  bois6.  Molinet  le  faisait  dialoguer,  ainsi  que 
son  frère,  avec  l’ange7  : 

Nous  maistre  Jehan  du  Gaughier 
Et  ung  frere  de  mon  couvent, 

Nous  voulons  icy  alléguer, 

Non  que  pour  nous  allons  souvent 

i.  J’ai  tiré  ces  détails  du  compte  municipal  de  1 484-  —  2.  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV, 

p.  48i.  —  Passage  de  l’arcliiduc,  le  26  janvier  1 4 8 4  (Arch.  du  Nord  B.  ai3o). 

3.  On  sait  que  le  beffroi,  qui  datait  de  1287,  s’est  écroulé  en  1  8 4 3 . 

4.  Un  précieux  dessin  de  cet  ensemble  a  été  conservé  à  la  B i b  1 .  de  Valenciennes, 
dans  l’histoire  manuscrite  de  Simon  Leboucq,  ms.  673,  p.  48a.  —  Sur  les  monu¬ 
ments  de  Valenciennes,  et  surtout  sur  l’esprit  particulariste  qui  survécut  jusqu’au 
dix-huitième  siècle,  voir  H.  d’OuIreman,  Histoire  de  la  ville  et  comté  de  Valenciennes, 
Douai,  i63g,,  in-fol. 

5.  H.  d’Outreman,  Histoire  de  la  ville  et  comté  de  Valentiennes,  i63g,  p.  24i.  — 
Cette  tour  fut  démolie  en  1781  lors  de  la  construction  du  théâtre. 

6.  G.  A.  J.  Hécart,  Dictionnaire  rouchi  français ,  3e  éd.,  iS34,  P-  227. 

7.  ((  Devise  de  Me  Jean  du  Gaughet  »,  publiée  par  G.  Hécart,  dans  les  Mém.  de  la 
Société  d'agriculture  de  Valenciennes,  t.  III,  1 8 4 1 ,  p.  101-110. 


JEAN  MOL1NET  RHETORIQUEUR 


367 

Sur  l’estaple  ou  le  vin  se  vendt, 

Mais  avons  regard  au  Belfroit; 

Et  si  avons  le  cul  au  vent, 

La  pouldre  en  l’œil  et  le  bec  froit  ! 

Or,  les  deux  compagnons  étudiaient  aux  étoiles,  donnaient 
l'heure  aux  amoureux,  aux  sonneurs  de  cloches,  aux  fillettes 
bien  parées  : 

Et  avons  les  faces  grauwées 
Des  arondelles  et  des  corbaux... 

Nous  avons  froid  a  nos  talions, 

Roupie  au  nez,  le  ventre  wuid. 

Quant  sur  le  timbre  martelons, 

D’heure  en  heure,  que  jour  que  nuict... 

Eux  qui  mouraient  de  froid,  ils  accusaient  l’ange  de  n’être 
qu’un  trompeur;  car  il  venait  d’être  fort  hien  vêtu  et  doré. 
Habillez-nous,  de  grâce,  bonnes  gens  : 

Pour  ce  que  point  ne  descendons 
Ne  pour  boire  ne  pour  pisser, 

Humblement  nous  recommandons 
Aux  horlogeurs  du  bas  mestier 
Que,  quant  il  leur  sera  mestier 
De  servir  amour  a  la  brune, 

S’il  convient  votre  heure  avancher 
Nous  en  sonnerons  deux  pour  une  ! 

Suivait  la  «  répliqué  angelique  »  à  ces  «  martelleurs  »  : 

On  ne  fit  oncques  rien  pour  moy 
Que  cela,  et  ma  robe  neuve... 

Et  quand,  à  leur  tour,  ils  furent  dorés  sur  l’ordre  des  éche- 
vins,  Molinet  inventa  le  plus  drôle  des  remerciements1. 

Car  il  dut  regarder  hien  souvent  l’heure  à  la  grande  hor¬ 
loge  de  la  ville,  renouvelée  l’an  1377,  sur  l’hôtel  public  :  elle 
sonnait  non  seulement  les  heures,  mais  indiquait  encore  le 
cours  de  la  lune  et  des  autres  planètes,  des  saisons  de 

1.  Pièce  recueillie  par  H.  d’Outreman,  Histoire  de  la  ville  et  comté  de  Valen- 
tiennes,  163g,  p.  262  :  <(  Dieu  mercy  et  nos  bienvueillans.  —  Nous  avons  harnois  et 


surcos...  » 


368 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


l’année1.  Orgueil  de  la  cité,  cette  pièce  rare  avait  été  con¬ 
voitée,  dit-on,  par  le  roi  Louis  XI...  Or,  Molinet  la  contem¬ 
plait  avec  amour  (son  imagination  est  remplie  du  symbo¬ 
lisme  des  planètes  et  de  leur  cours),  comme  il  regardait  le 
grand  Marché  solennel  oii  l'on  vendait  le  vin  et  le  blé,  où 
l’on  représenta  aussi  les  inventions  de  son  esprit.  Là  on 
admirait  les  ébats  des  joueurs  d’épée2  et  de  beaucoup  île 
désœuvrés  excentriques.  Là,  on  rencontrait  Hottin  Bonnelle, 
patron  des  sots,  danseur  et  faiseur  de  tours,  un  virtuose  de 
grimaces  que  tous  connaissaient,  car  il  était  de  toutes  les 
fêtes  : 

Quand  on  faisoit  jouste  ou  behours... 

Hotin  dansoit,  Itotin  chantoit, 

Ilotin  saut  toit,  Itotin  luctoit, 

Itotin  musoit,  Ilotin  cornoit, 

Et  des  sos  le  tresque  menoit... 

Le  bon  Hotin,  que  Molinet  pleura,  était,  par  ailleurs,  un 
fort  buveur  et  le  plus  cynique  et  équivoque  des  amis3,  mais 
un  fou  rare  et  accompli... 

Que  dire  de  ces  autres  compagnons  pour  qui  Molinet 
rima  une  bien  vive  chanson4?  I!  dépeint  deux  de  ces  parfaits 
religieux  (une  image  nous  les  montre,  hilares  et  à  demi  nus) 
qui  portent  la  besace  sur  l’épaule,  mendient  le  cul  découvert. 
Ils  font  partie  de  «  l’ordre  de  belistre  »  et  ce  sont  les  horribles 
mendiants  de  ce  temps,  les  truands,  les  coquins  rongés  de 
plaies,  brûlés  par  la  chaude  pisse,  couverts  de  poux  et  de 
puces,  qui  ne  connaissent  le  repos  qu’à  l’hôpital  : 

Nous  sommes,  je  vous  en  convent, 

Deux  povres  freres  du  couvent 

1.  Décrite,  entre  autres,  par  Louis  Guicciardin,  Description  de  tous  les  Pais  Bas... 
Anvers,  1Ü82,  in-fol.  ;  Simon  Leboucq,  ms.  998  de  la  Bibliothèque  de  Valenciennes, 
fol.  1  67r0. 

2.  Compte  municipal  de  Valenciennes,  1 4 S 4  (série  C.  n°  52). 

3.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  1 4 4 ro  :  L'Epitaphe  Hotin  Bonnelle...  (S’on  encassoit 
cul  en  relicque...,  etc.) 

4.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  3o8ro  :  Chanson  sur  l'ordre  de  belislr:e...  Or  escoutés, 
petis  et  grans.. . 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


369 


De  l’ordre  de  belistre 
Qui  n’avons  braye  en  cul  souvent; 

Mais  nous  avons  le  bec  au  vent, 

Quant  il  tonne  et  esclitre... 

Les  drois  parfaictz  religieux 
De  belistre  sont  roupieux 
Maleureux,  quetivailles, 

Foireux,  roigneux,  ripeux,  morveux, 

Frileux,  poulleux  et  mousquilleux, 

Tignés,  armés  d’escailles, 

Borgnes,  esbourbellés,  hideux, 

Morfondus,  esclopeux,  boiteux, 

Crochus,  bochus,  pendailles, 

Pouvres,  cupellés,  locqueteux, 

Truans,  crocquins,  paillars,  honteux, 

Et  gens  de  wite  faille  ! 

Et  Molinet  les  fait  parler,  tandis  qu’ils  tendent  la  main  : 

Donnés  nous  vos  escus  anciens 
Pour  fourrer  nos  aulmuces 
Nous  prierons  Dieu  qui  voit  les  siens... 

Qu’autant  vous  doint  en  mars  de  fiens 
Qu’ung  vieu  quien  a  de  puces! 

Voilà  les  curieuses  gens  que  Molinet  pouvait  bien  rencon¬ 
trer  sur  la  grand’place,  l’étaple  du  vin. 


Molinet  dut  faire  bien  souvent  le  chemin  de  la  Salle  au 
grand  Marché,  où  se  déroulaient  les  joutes,  les  tournois,  les 
cérémonies,  car  il  était  le  poète  officiel  de  la  localité,  une 
de  ses  gloires  on  peut  le  dire1.  C’est  ainsi  qu’à  l’occasion  du 
douzième  chapitre  de  la  Toison  d'or,  tenu  à  Valenciennes  en 
i473,  il  reçut  10  écus  pour  avoir  écrit  «  une  belle  comédie2  ». 
Quand  la  paix  fut  signée  à  Senlis,  au  mois  de  mai  i4g3,  Mar- 


1.  Avec  Simon  Marmion,  le  peintre  dont  il  rédigea  l’épitaphe  en  i48g  (H.  Re¬ 
nault,  Les  Marmion,  1907,  p.  66).  Pierre  Lefrancq  était  également  un  rimeur  officiel 
(compte  municipal  de  i484). 

2.  G.  Doutrepont,  La  Littérature  française  à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne,  p.  365 
(d’après  Jean  Cocquiau,  Mémoires  de  la  ville  de  Valenciennes,  t.  II,  p.  206-207, 
Archives  de  l’Etat  de  Mons). 


II.  —  24 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


37o 

"uerite  d’Autriche,  iille  du  roi  des  Romains  et  sœur  de  l’ar- 
chiduc,  entrait  à  Valenciennes.  Beaucoup  de  Valenciennois 
se  rendirent  à  sa  rencontre  avec  des  robes  blanches  et  vertes. 
Marguerite,  suivant  la  coutume,  descendait  à  la  Salle-le- 
Comte.  Et  les  métiers  de  la  ville  avaient  édifié  des  arcs  de 
triomphe  tendus  de  tapis,  représenté  des  tableaux  vivants 
(le  sacre  du  roi  des  Romains,  l’histoire  de  sainte  Marguerite, 
l’histoire  de  Pegasus  volant  dans  l'air,  l’histoire  de  Daniel  et 
de  Ahacuc,  les  Vierges  folles  et  les  Vierges  sages).  Alors  le 
Marché,  c’est-à-dire  la  grand'place,  était  lui-même  paré  de 
verdure  comme  une  rue.  Les  chariots  venaient  jouer  devant 
la  Salie  un  «jeu  fondé  sur  la  désertion  du  pays,  lequel  reve- 
noit  a  convalescence,  le  tout  en  bergerie  ».  France  montrait 
'sa  couronne  faite  de  Karolus  ;  Flandre,  le  long  chapeau  de 
ses  sept  marguerites  F 

Il  n'est  pas  difficile  de  reconnaître  ici  les  précieuses  inven¬ 
tions  de  Jean  Molinet.  Ft  nous  conservons  le  compliment 
qu’il  adressa  à  Marguerite  d’Autriche  : 

Fleur  de  noblesse,  odorant  Marguerite, 

Geme  sacré  de  royal  origine2... 

Car  tout  y  passait  comme  comparaisons:  la  fleur  et  ses  vertus. 

Le  poète  le  déclarait  : 

Pour  maintenir  la  paix  fustes  antée 
Au  très  souef  fleury  jardin  de  France... 


C’est  vrai  que,  depuis  la  paix  rompue,  on  n’avait  vécu  que 
des  jours  d’épouvante;  on  n'avait  vu  que  des  redditions  de 

x.  Chronique,  t.  IV,  p.  358,  388,  38g.  Voir  le  compte  de  1 4 84  (Arch.  comm.  de 
\  alenciennes,  fol.  1 1 1)  et  celui  de  1 4 9 3  (Arch.  du  Nord  B,  21 47)-  S.  Le  Boucq,  ms. 
de  Valenciennes  672,  fol.  263. 

2.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  76™  ;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  iii70; 
ms.  de  Tournai  io5.  —  Un  admirable  portrait  de  van  Orley  donne  l’idée  de  la 
fraîcheur  de  cette  princesse  (Les  chefs-d'œuvre  de  l'art  ancien  à  l'exposition  de  Bruges, 

p.  17). 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE!' R 


37i 

châteaux,  des  villes  qui  tremblaient,  des  pays  gâtés,  des  cités 
sans  provisions.  Et  Jean  Molinet  disait  la  renommée  de  Mar¬ 
guerite  en  France,  à  Rome,  en  Savoie.  Il  s’inclinait  devant 
la  mignonne  fleur  : 

Prenés  en  gré  mon  faict  : 

Molinet  vous  salue. 

Princes,  archiduc  passaient  à  Valenciennes  en  i5oih  Et  l’an¬ 
née  suivante,  trois  hôtes  illustres,  trois  jeunes  iils,  princes  du 
sang,  gages  du  roi  Louis  XII1 2,  s’établirent  somptueusement 
dans  la  cité  et  habitèrent  la  Salle-le-Comte  qui,  à  cette  occa¬ 
sion,  fut  aménagée3. 

Il  semble  toutefois  que  Jean  Molinet  ne  devait  pas  avoir 
bien  chaud  à  la  Salle-le-Comte.  Tant  de  fois  il  nous  a  parlé 
de  ce  rigoureux  hiver  du  Nord,  de  la  grêle,  de  la  neige,  du 
verglas,  des  rameaux  des  arbres  luisant  au  soleil  comme  le 
cristal,  cliquetant  au  vent  comme  un  harnois  d’armes,  des 
grands  froids  qui  abattaient  à  terre  les  oiseaux,  et  jusqu’aux 
oies  sauvages  et  aux  canards.  Alors  les  coqs  des  églises  ne 
tournaient  plus  et,  sur  les  routes  et  dans  les  bois,  les  hommes 
étaient  parfois  métamorphosés  en  statues  par  le  gel4. 

Et  peut-être  souffrait-il  d’un  mal  que  les  «  gaudisseurs  » 
de  France,  à  leur  retour  de  l’expédition  de  Naples,  avaient 


1.  Chronique,  t.  V,  p.  169.  — Le  12  octobre  la  ville  délibéra  de  donner  de  4oo  à 
5oo  1.  aux  princes  et  princesses,  ainsi  que  leur  vin  «  pour  faire  son  voiage  d’Espaigne  »; 
ils  devaient  faire  leur  entrée  à  Valenciennes,  le  20  octobre  (S.  Le  Boucq,  ms.  de 
Valenciennes  672,  fol.  266). 

2.  Chronique,  t.  V,  p.  2o3-2o4  ;  ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  267.  —  Voir  la 
Ballade  adrescante  a  messeigneurs  de  Foys,  Montpensier  et  Vendosme  lors  estant  hosta- 
giers  a  Valenciennes  (manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  i3V0;  ms.  de  Tournai  io5 
fol.  2 4 2V0)  et  les  Faictz  et  dictz,  fol.  137  :  Ballade  faicte  pour  monseigneur  de  Foix, 
Montpensier  et  Vendosme.  Voir  aussi,  dans  le  ms.  fr.  19165,  fol.  32ro,  la  pièce  :  A 
monseigneur  le  comte  de  Vandomme  «  Seigneur  fort  gent  il  sang  de  Bourbon  »,  une  suite 
de  jeux  de  mots  par  lesquels  le  pauvre  Jean  Molinet,  à  son  habitude,  mendie.  Elle  porte 
la  rubrique  :  Recommandation  dudit  Molinet  a  Monseigutur  Charles  de  Vendosme  estant 
en  V allenciennes  hostager  avec  aultres  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  a4o). 

3.  Arch.  du  Nord,  B.  2181. 

4.  Chronique,  t.  II,  p.  234>  279  ;  t.  V,  p.  99,  ad,  a.,  1498. 


372  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

répandu  en  Hainaut1.  C'est  un  fait  que  Jean  Molinet  rima,  en 
ce  temps-là,  la  Ballade  de  la  maladie  de  Naples  2  : 

O  faulse  goutte  appellée  reumatique, 

Dyabolique,  pire  que  sciatique, 

Orde  relique  de  Naples  qui  me  suyt, 

Contre  toy  fault  que  ma  langue  declique 
En  rhétorique,  car  tu  m’es  trop  inique  ; 

Par  ta  pratique  tout  plaisir  me  desfuyt: 

De  jour,  de  nuyct,  de  repos  suys  destruyct. 

Tu  m’as  seduict  de  bien  et  de  plaisance; 

Par  quov  je  crye  souvent,  a  la  my  nuict  : 

Que  mauldit  soit  qui  t’apporta  en  France! 

Or  le  malade  invectivait  aussi  contre  la  fille  publique  qui 
lui  avait  passé  ce  mal,  disant  qu'il  aurait  mieux  valu  pour 
lui  qu’il  fût  Turc,  Tartare,  juif  ou  païen  :  car  il  devenait 
maigre  et  infect,  et  tout  le  monde  le  fuyait.  Le  feu  était  dans 
ses  os  et  pour  lui  point  de  secours.  Souhaitons  pour  Jean 
Molinet  qu'il  ait  parlé  à  la  place  d’un  autre3,  comme  il  le  fit 

1.  Une  manière  de  «  mesellerie  »,fort  horrible  «  nommée  pocques, grosse  verole  et 
la  grant  gaulre  ;  et  aultres  la  nommoient  maladie  de  Naples  ».  Chronique,  t.  V,  p.  5g 
(ad.  a.,  1496)  et  p.  33,  en  parlant  de  Charles  VIII,  ad.  a.,  1 4 9 4  :  «  mais  fînablement  il 
concquist  la  grosse  verole,  de  laquelle  comme  impétueuse,  horrible  et  abominable 
maladie,  il  fut  angoiseusement  touché;  et  plusieurs  de  ses  gens,  qui  retournèrent  en 
France,  en  furent  moult  doloreusement  oppressez  ».  —  Jean  Molinet  a  recueilli  ces 
dénominations  :  «  la  maladie  de  Naples...  les  grosses  pocques...  la  grande  gorre...  la 
paucque  denarre...  les  fiebvres  sainct  Job  ».  La  date  de  1.496  est  fort  intéressante. 
Cette  année-là  parut  à  Nuremberg  la  pièce  de  Theodoricus  Ulsenius,  medicus. ..  in 
epidimicam  scabiem  que  passim  tobo  orbe  grassal,  avec  la  planche  attribuée  à  Albert 
Durer  représentant  précisément  un  pauvre  «  gaudisseur  ». 

2.  Le  ms.  fr.  1717,  fol.  9V0,  l’attribue  à  Molinet;  «  qu’on  dit  avoir  esté  faicte  par 
Molinet  ».  On  y  retrouve  son  style  vigoureux,  ses  équivoques  et  ses  allitérations. 
(P.  Champion,  Epiiaphium  cujudam  meretricis...  dans  la  France  Médicale,  1907).  — 
Il  y  a  lieu  de  remarquer  que  la  pièce  n’est  pas  dans  les  Faictz  et  dietz,  ni  dans  les 
manuscrits  James  de  Rothschild  et  de  Tournai.  Mais  on  ne  se  vante  pas,  à  l’ordinaire, 
de  ce  genre  d’accident.  Bien  des  pièces  libres  du  ms.  fr.  2375  sont  de  Molinet  et 
elles  ne  sont  pas  signées. 

3.  C’est  bien  par  expérience  qu’il  parle  cependant  dans  l’impudique  pièce  en 
rébus  du  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  4o3ro  : 

Plus  njagre  que  ung  soret,  plus  barbus  que  ung  convers, 

11  est  entre  tous  cons,  cons  rouges  et  cons  vers... 

Josnes  gens,  escouttés  de  quoy  je  me  complains: 

Regardés  le  dangier  de  quoy  est  ung  con  plain, 

La  goutte  et  les  boutons  sont  en  moy  congelés... 

Tous  mes  membres  et  sens  sont  par  ung  con  gelés... 


JEAN  MOLIXET  RIIETORIQUEUR 


373 

dans  la  «  Complainte  d'ung  gentil  homme  a  sa  dame  aggreffé 
de  la  maladie  de  Naples  ou  de  pocques1  ». 

Ce  qui  est  certain,  du  moins,  c'est  qu'il  avait  été  un  libre 
compagnon,  marié  à  Valenciennes2.  Mais  l'expérience  qu'il 
avait  faite  du  mariage  ne  lui  apparaissait  pas  trop  encoura¬ 
geante,  si  l'on  en  croit  les  conseils  qu'il  adressait  à  autrui3: 

Tart  t’y  boutte,  et  se  amer  il  est, 

Sy  l’avalle  doulx  comme  laict  ! 

Mais  il  faut  bien  que  la  jeunesse  se  passe,  même  dans  cet 
état  du  mariage,  V  «  ordre  noire  »  comme  il  l'appellait,  et  où 
il  voyait  seulement  une  consolation  d'un  ordre  fort  cynique: 

Martelés  sans  estre  esperdu, 

Faictes  saillir  les  étincelles 
De  ce  propre  cailleau  fendu... 

Ainsi,  avant  ou  pendant  son  mariage,  Jean  Molinet  avait 
été  un  galant  en  son  bon  temps;  un  compagnon  un  peu  rude 
tout  de  même  avec 

Ceste  fillette  a  qui  le  tetin  point4, 

mais  sachant,  à  côté  de  pièces  libres  admirables5,  où  son 
jeune  talent  n'était  pas  encore  chargé  du  faix  de  la  rhéto¬ 
rique6,  parler  simplement  et  avec  esprit  des  choses  de 
l’amour  7,  comme  dans  le  charmant  rondeau  des  «  dames 


1.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  5iro-52vo. 

2.  Dinaux,  Archives  historiques  du  Nord,  I,  212. 

3.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  200vo  :  Revid  faict  en  envoys  par  maistre 
Jean  Molinet  aulx  nopces  de  maistre  Pot  de  Mol,  lieutenant  de  chasteau  de  Lille.  Ms.  de 
Tournai  io5,  fol.  36ro  :  Le  revid  de  Molinet  a  ung  nommé  Me  Pol. 

4.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1721,  fol.  i6V0. 

5.  On  rencontre  ces  rondeaux  dans  le  manuscrit  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  1721, 
fol.  25vo-26vo.  Ils  ont  été  publiés  par  Marcel  Schwob,  Parnasse  salyrique  du  quin¬ 
zième  siècle,  p.  165-172. 

6.  Je  tiens  pour  des  œuvres  de  Molinet  les  chefs-d’œuvre  d’invention  et  de  liberté 
publiés  par  Marcel  Schwob  d’après  le  ms.  fr.  2376.  Car  aucun  autre  homme  du 
quinzième  siècle  n’était  capable  de  les  écrire;  on  peut  comparer  d  ailleurs  ces  pièces 
avec  l’épitre  farcie  à  Mgr  de  Ville  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  tgi65,  fol.  17). 

7.  «  Madame  vous  plairait  il  pas  »...  «  Madame  qui  mon  cueur  avez  »...  «  Mon 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


3  74 

sans  si1  ».  Et  jadis,  il  avait  bien  pu  courtiser  Bonne  de  Hersin, 
maintenant  femme  de  Jean  de  Ranchicourt,  son  ami,  qui 
était  brunette,  propre,  sage,  belle  et  nette  comme  une  gorrière 
de  cour'2. 

C’est  là,  il  faut  l’avouer,  une  note  rare  chez  Molinet.  Sur 
des  rimes,  aussi  sales  que  riches,  il  décrivait  la  dame  de  son 
cœur  et  le  bonheur  qu’il  n’aurait  pas  échangé 

S’on  me  donnoit  cent  mil  escus. 

Mais  c’est  une  bombarde,  cette  femme-là: 

Pour  combatre  Anglois  et  Gascons 
Vous  aviés  engin  a  devis  3  ! 

Et  que  dire  de  cette  autre4  : 

Margot  des  bleds  ouvrit  son  porge 
A  Robinet  de  Saint  Génois, 

Et  Robin  lui  battit  son  orge 
De  son  flaiaux  sarrazinois... 

Aujourd’hui  Molinet  disait  de  lui-même  qu'il  était  un 
vieux  «  gaudisseur  caduc5  »  : 

Adieu  Venus  et  Mars  de  moy  est  pic  : 

Je  suis  prescript  et  ja  passé  au  bac. 

Car  quant  je  veulx,  a  bauldrier  ou  a  cric, 

Tendre  l’engin6,  j’ai  mal  en  l’esthomac  ; 

Les  reins  me  tirent  ;  les  nerfz  me  dient  crac  ; 

Je  décliné  par  hic  et  liée  et  hoc. 

J’en  lairray  7  faire  a  Lancelot  du  Lac  : 

Car  plus  ne  puis,  de  taille  ny  d’estoc. 

cueur  s’esjoy  »...  Voir  aussi  la  jolie  pièce  libre  du  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  4oiro  : 
A  une  fillelte  parlay... 

i.  Une  «  dame  sans  si  »  est  la  perfection. 

а.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  3 1  7  :  Lectres  de  Molinet  a  Bonne  de  Hersin,  femme  de 
Jehan  de  Ranchicours...  Sur  ce  personnage,  voir  la  Recommandation  (Ibid.,  fol.  247v0). 

3.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  i3  :  Ballade  figurée. 

4.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  220.  Voir  au  fol.  3g2V0  : 

Belle  par  nuyt  rude  que  Durendas... 

5.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1717,  fol.  iir0.  M.  Schwob,  Parnasse  satyrique,  p.  i6r. 

б.  Ms.  fr.  2375  bender  Vengien.  —  7.  Ms.  fr.  2375  J'en  laisse. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR  375 

La  ville  de  Valenciennes  était  pleine  de  filles1.  Le  papier 
des  Bourgois  mentionne  souvent  ces  «  folles  femmes  »  à 
cause  des»  folies  »  de  leur  corps,  de  leur  mauvaise  et  deslion- 
nête  vie,  de  leurs  larcins;  parfois,  on  leur  coupait  les 
oreilles,  on  leur  faisait  une  croix  sur  la  tête,  on  les  bannis¬ 
sait.  Que  de  mauvaises  paroles  elles  avaient  à  la  bouche,  et 
sur  la  conscience  des  crimes  et  maléfices,  si  vilains  et  détes¬ 
tables,  que  le  greffier  n'ose  pas  les  mentionner!  Cette  race  du 
Ilainaut  est  rude,  violente  et  laide;  elle  boit  et  tape  dur2. 

Des  imaginations  singulières  agitent  ces  têtes  chaudes.  En 
i5o6,  l’on  brûle  le  neveu  Cussen  Godin;  Hacquin  Cloquet 
est  pendu;  dix  compagnons  étrangers  furent  mis  aux  fers 
parce  qu’ils  avaient  fait  habiller  des  filles  en  habit  d'hommes, 
ayant  formé  le  projet  d’accomplir  avec  elles  le  voyage  de 
Rome.  Ces  putains  sont  fustigées  par  les  carrefours  de  la 
ville3.  En  i5oo,  on  dut  construire  un  pilori  sur  le  pont 
Néron,  instrument  jusqu’alors  inconnu  dans  la  ville4. 

En  ces  jours,  Antoine  Busnois,  le  bon  musicien,  gloire  du 
pays  de  Flandre,  écrivait  à  «  monseigneur  Molinet  5  »  : 

Reposons  nous,  entre  nous,  amoureux 
Du  temps  jadis;  no  saison  est  passée... 

Or  Molinet  faisait  une  forte  réponse  à  Antoine  Busnois, 
épicée  d’équivoques  : 

Je  soulloye  estre  ung  reboureur  6 7  de  bas, 

Housseur  de  cuir,  fourbisseur  de  cuiraches  "... 

1.  De  1600  à  1700,  suivant  Simon  Leboucq  (Ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  243, 
ad.  a.  ilx'i’i).  «  Mademoiselle  la  ronde  éloignée  de  la  caude  maison  pour  faire  un 
long  pèlerinage  ».  Aultre  pronosticaiion  (Ms.  de  Tournai  io3,  fol.  28p). 

2.  Voir  le  registre  des  «  choses  communes».  Dit»] .  de  Valenciennes(i5oi  à  ioo5). 

3.  Ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  260. 

4.  Ibid.,  fol.  266. 

5.  Ce  rondeau  est  publié  dans  le  Jardin  de  Plaisance.  La  rubrique  du  manuscrit 
James  de  Rothschild  (fol.  24vo)  ne  laisse  pas  de  doute  sur  cette  attribution. 

6.  Ms.  fr.  2376  :  ramboreux.  —  Ms.  de  Tournai  io5:  remboureur. 

7.  Ces  deux  pièces  dans  le  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  24-a4V0.  La 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


3-6 

Alors  Molinet  déclarait  ne  plus  apprécier  que  la  chaleur  du 
feu,  le  bon  vin,  dragées  et  cotignac.  Et  il  se  rappelait  que  Fran¬ 
çois  Pétrarque  avait  dit  que  l'Amour  haïssait  les  vieillards1. 

Jean  Molinet  a  deux  fils2;  il  vit  avec  son  parent  Jean 
Lemaire,  qu'il  forme  à  la  rhétorique,  et  qui  chante,  près  de 
lui,  à  la  Salle-le-Comte,  benedicamus 3.  Jean  Molinet  est  veuf, 
car  maintenant  il  est  chanoine. 

Il  est  vrai  qu'une  femme  qui  l'asservit  «  par  longue 
saison  »  l'avait  fait  citer  devant  Jean  Voisin4  : 

Chief  de  justice  et  de  pité... 

Pour  ung  enfant  nouveau  venu... 

Mais  Jean  Molinet  se  défendait  devant  son  juge  et  le  flattait 
dans  une  charmante  épître  5.  Et,  bien  gentiment,  il  demandait 
miséricorde.  Il  disait,  une  fois  de  plus,  sa  misère  : 

Le  [s]  petis  enfant[s]  a  présent 
Me  mettent  a  confusion. 

De  chevance  me  treuve  exempt  : 

Amour  veult  et  raison  consent 
D’eulx  faire  administration. 

Ainsy,  pour  conclusion, 

Dieu  me  rend,  par  mon  fait,  confus: 

Qui  paouvre  est,  chascun  luy  court  sus  ! 

Et,  maintenant  qu'il  voyait  clair  dans  sa  conscience,  Jean 
Molinet  l’avouait  : 

Se  j’eusse  sceu  en  ma  jonesse 
Ce  qu’a  présent  voy  et  congnoy, 

Le  povreté  et  la  simplesse, 

Les  fortunes  et  grans  rudesse 


deuxième  pièce  a  été  publiée  par  Marcel  Schwob  d’après  le  ms.  fr.  2875,  fol.  i23TO: 
Le  Parnasse  satyrique  du  quinzième  siècle,  p.  1  43-i47-  Plie  se  lit  dans  le  ms.  de  Tour¬ 
nai  io5,  fol.  1 46. 

1.  Marcel  Schwob,  Parnasse  salyrique,  p.  161  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  287b,  fol.  5i). 

2.  Augustin  lui  succédera  dans  un  bénéfice. 

3.  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV,  p.  iv. 

4.  Ce  nom  est  très  commun.  Une  famille  de  robe  parisienne  l’a  porté  (Bibl.  Nat., 
P  Orig.,  0037). 

5.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2375,  fol.  i58vo  :  Supplication  pour  Jo.  Voisin. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE  U  R 


*77 


Que  la  guerre  a  fait  par  desroy, 

Il  n’eust  esté  prince  ne  roy 
Pour  quy  j’eusse  commis  tel  œuvre, 

C’est  tard  qui  apres  froit  se  cœuvre! 

Depuis  que  d’Arras  me  party, 

J’ay  maintenu  la  povreté. 

Lors  fus  de  peus  de  biens  parti  : 

Encore  suis  en  ce  parti, 

Je  vis  sans  avoir  [a]questé; 

Argent  n’est  point  de  mon  costé. 

Il  me  souffit  vivre  en  plaisance: 

Assés  a,  qui  a  souffisance. 

Ne  desplaise  a  vo  reverence 
Se  je  déclaré  ma  folie... 

Car  Molinet  disait  qu'il  était  de  ceux  qui  entendent 
s’humilier.  D’ailleurs  ne  sommes-nous  pas  tous  dans  les 
mains  de  Dieu?  Mais  l’homme  propose  ;  et,  en  la  circonstance, 
maître  Jean  Voisin  était  de  ceux  qui,  par  la  grâce  où  Dieu 
l’avait  mis,  pouvaient  abaisser  ou  élever  notre  homme  : 

Aiés  pitié  de  voz  amis, 

Faites  ung  pardon  d’abundance  : 

Mal  soeuffre  qui  requiert  vengence. 

Et  Jean  Molinet  d’ainsi  conclure: 

Je  suis  vostre  subget,  Voisin, 

Prest  a  faire  joyeux  esbas. 

Je  ne  quiers  noise  ne  hutin, 

Mais  j’ayme  paix,  soir  et  matin  ; 

D’aultre  chose  ne  fais  pourcas. 

Plaise  vous  supporter  mon  cas. 

Et  pour  vous  je  prieray  Dieu  : 

Bone  priere  a  tousjours  lieu  ! 

C’est  un  coin  de  la  maison  du  pauvre  chanoine  de  la  Salle- 
le-Comte  à  Valenciennes  qu'il  nous  faut  connaître;  surpre- 
nons-le  à  table,  pour  ainsi  dire,  conversant  avec  ses  amis. 
Mais  chair  et  poisson  y  dialoguaient  aussi1.  La  chair, 

1.  Le  débat  de  la  chair  et  poisson  ( Faictz  et  dictz,  fol.  87  ;  manuscrit  James  de 
Rothschild,  fol.  120;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  1 3 6 r0 ;  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19160, 
fol.  5T0). 


37S 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


tendre  et  délicieuse,  parlait  au  poisson,  pauvre  et  nu.  Et 
Molinet,  d’une  érudition  véritable,  mêlait  à  leurs  propos  des 
considérations  de  toutes  sortes  :  il  rappelait  Jésus,  né  de  la 
chair,  le  miracle  de  Tobie,  les  grands  poissons  qui  mangent 
les  petits;  il  citait  des  proverbes,  faisait  allusion  à  des  événe¬ 
ments  contemporains.  Et  tout  cela  est  si  intime  qu’on  a  le 
sentiment  d’avoir  commis  une  indiscrétion,  d’avoir  entr’ou- 
vert  la  porte  de  la  salle  à  manger  du  chanoine  de  la  Salle-le- 
Comte... 

Dans  le  même  esprit,  sans  plus,  nous  devons  lire  les 
Débats  d’ Avril  et  de  Mai 1  ;  de  l'aigle,  du  hareng  et  du  lion2; 
le  dialogue  du  loup  et  du  mouton3;  bétonnant  dialogue  du 
gendarme  et  de  l’amoureux4  où  se  cache  la  plus  riche  collec¬ 
tion  de  basses  équivoques.  Car  les  interlocuteurs  commencent 
la  conversation  sur  un  vers  de  chanson  d’amour  courtois  : 
mais  c  est  pour  verser  de  suite  dans  la  série  des  images  et  des 
équivoques  obscènes.  Ainsi  l’amoureux  dit  : 

Mon  cueur  chante  joyeusement, 

Quant  il  me  souvient  de  la  notte... 

C’est  ung  plaisant  esbatement 
De  ce  bas  cliquant  instrument, 

Qui  sy  bien  tambure  et  gringotte. 

Il  n’est  nonne,  tant  soyt  fort  bigotte, 

Qui  n’ayt  joye  quand  la  dance  a. 

Et  l’homme  armé  répond  : 

L’autre  d’autan  par  la  passa, 

Mais  oncques  je  n’y  entendy  : 

Car  en  dansant  tant  me  lassa 
Que  ma  muse  a  bruyant  cassa 

1.  Faictz  et  dictz,  fol.  go'0,  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  137;  ms.  de  Tour* 
nai  io5,  fol.  ig4 . 

2.  Faictz  et  dictz ,  fol.  gi'°;  ms.  deTournai  io5,  fol.  igg.  L’aigle  désigne  l’empe¬ 
reur;  le  hareng,  le  roi  de  France  et  le  lion  est  le  duc  de  Bourgogne. 

3.  Faictz  et  dictz,  fol.  g3  ;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  i2yvo;  ms.de  Tour¬ 
nai  io5,  fol.  2g3ro.  —  Les  pastoureaux  symbolisent  les  prélats  chargés  de  veiller  sur 
les  âmes.  Le  loup  est  le  loup  d’enfer. . . 

4.  Faictz  et  dictz,  fol.  g5V0;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  1 3 2 vo ;  ms.  de 
lournai  iod,  loi.  8o%0  :  Le  débat  du  viel  gendarme  et  du  vieil  amoureux. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE  U  R 


379 

Et  mes  naquaires  pourfendy. 

Oncques  puis  corde  ne  tendy 

Sur  tambourin  ne  sur  rebelle... 

Comme  cela,  des  pages  se  suivent...  Et  il  y  a  aussi  le  Ser¬ 
mon  de  Billouart  ou  de  M.  saint  Billouart1... 

Car  chez  Molinet  nous  trouvons  bien  de  l'ordure,  des  gros 
mots,  et  surtout  cette  saleté  breneuse  que  nous  ne  supportons 
plus,  mais  qui  réjouissait  absolument  ses  admirateurs,  qu’on 
lui  imposait  même2. 

Ce  sont,  si  l’on  peut  dire,  des  plaisanteries  de  table  d’une 
senteur  spéciale,  et  même  de  table  pédante  ou  religieuse. 
Voulez-vous  par  exemple  savoir  ce  que  peut  être  la  réponse  à 
Yargumentum  operis 3  : 

Bis  natus,  non  baptisatus, 

Qui  fuit  in  Ugno  positus 
Pro  nabis  peccatoribas. 


On  répond  :  un  œuf.  Pas  du  tout  : 

C’est  d’un  pourcheau  l’estront  musi. 

La  démonstration  est  complète.  Mangé  par  les  pourceaux, 
du  pourceau  on  fait  des  tripes,  des  tripes  le  boudin  rôti  que 
l’on  sert  dans  un  baquet  de  bois  : 

Estudiés  bien  sur  cela 
De  la  truye  qui  pourchela. 

Pour  aultant  que  le  faict  me  touche 
Le  remetz  tout  en  vostre  bouche  ! 

i.  Vers  i46o  dit  M.  Picot.  La  jeunesse  serait  une  excuse  à  cette  facétie  ordurière 
(Picot,  Le  Monologue  dramatique,  dans  la  Romania,  18S6,  p.  564-367,  d’après  le 
manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  i  ;  la  pièce  a  été  imprimée  à  Rouen,  chez  Nicolas 
Lescuyer,  vers  i5g5). 

a.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  28y0  : 

Or  ça,  monseigneur  le  bailly, 

Pour  escripre  m’avés  assally 
D’un  subtil  et  ort  quolibet... 

Suivant  le  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  53,  il  s’agit  d’une  réponse  à  «  Mgr  le  Bailly  », 
c’est-à-dire  au  bailli  de  Valenciennes. 

3.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  29. 


38o  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Et  quel  autre  qu’un  homme  d’église  eut  jamais  écrit  le 
quatrain  pour  le  troncq 1  ? 

Vous  qui  avés  forme  d’estre  homs 
Et  vous,  femme,  aussy  d’estre  homache, 

Bouttés  chy  de  vos  gros  es  troneqs 
Affm  que  l’euvre  se  parfache  ! 

Oui,  quel  autre  qu’un  homme  d’église  eût  écrit  cette 
facétie  (excusable  au  cours  d'une  nuit  des  rois),  quand  une 
couenne  de  pourceau,  à  l'image  d’un  pape,  fut  présentée  à  un 
prélat  de  Hainaut2? 

Nous  avons  icy  apporté 
Ung  personnaige  especial, 

Quy  point  n’est  ung  moisne  crotté, 

Ung  seelleur,  ung  official, 

Ung  médecin  sans  urinai, 

Ung  frere  bigot,  ung  lolart, 

Ung  evesque  ou  ung  cardinal  : 

Mais  c’est  un  très  beau  papelart3. 

Ce  papelart  ne  congnoissoye  : 

Mais  Colart  Cochon  fut  son  pere, 

Vestu  d’ung  gris  habit  de  soye; 

Dame  Ruyande  fut  sa  mere. 

Dan  Jhan  Lardon  fut  son  compere, 

Martin  Gambon  son  cousinet, 

Et  sœur  Andoulle,  sa  commere, 

Quy  se  tenoit  au  boudinet... 

Ce  papelart  est,  entre  gent 
Mortiffiet,  sans  estre  espars. 

Il  ne  manye  point  d’argent 
Comme  font  ces  freres  frappars 
Qui  par  dehors,  en  pluisieurs  pars, 

Sont  simples  comme  pucellettes 
Et,  par  dedens,  fins  agrippars, 

Tirans  argent  des  femmelettes  ! 

Pauvre  papelart  qui  avait  «  tenu  route  »  aux  «freres  du 
boys  et  aux  grues  »!  11  mangeait  les  «  ratons  sans  crouste  » 

i.  Ms.  James  de  Rothschild,  fol.  75vo. 

a.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165,  fol.  22.  «  Fut  présenté  a  ung  prélat  de  Haynau  la 
nuyt  des  roigz  une  ymage  faicte  de  coisne  de  pourceau  a  maniéré  de  pape  ». 

3.  Pape-lard, 


JEAN  MOLINET  R  HISTORIQUE  U  R 


38 1 

qu  il  rencontrait  parmi  les  rues  :  or  on  lui  avait  brûlé  les 
paupières  et  ses  entrailles  étaient  restées  aux  mains  des 
<(  ordes  »  tripières.  Ce  pauvre,  martyr  durant  sa  vie,  méritait 
du  moins,  après  sa  mort,  d’aller  avec  les  parfaits, 

Tout  droit  au  paradis  des  truyez. 


Et  voici  la  généalogie  du  saint  homme  : 

De  ce  sainct  papelart  yssy 
Noble  dame  Saincte  Vessye  ; 

Dame  Saussice  en  vint  aussy 
Qui  la  pance  avoit  bien  tesye  ; 

Dame  Ratte,  mole  que  mye, 

Dant  Orillart,  dan  Jhan  Rongnon, 

Dan  Jhan  Grongnet  ne  fally  mye 
Ne  dan  Coisne,  son  compaignon. 

Il  donnait  enfin  absolution  à  ceux  qui  buvaient  de  grandes 
chopines  à  s’en  crever  la  panse  : 

Ce  papelart  donra  pardon 
Aux  seigneurs,  pages  et  valetz, 

Qui  luy  font  offrandes  et  dons  : 

Logiés  les  en  vostre  palays. 

Mais  gardés  que  ceulx  de  Calés 
Ou  d’Arras,  qui  furent  pylars, 

Ne  luy  rongent  les  bracheletz  : 

Il  devenroyent  papelars... 

Voilà  ce  qu’un  grand  prélat  du  Hainaut,  un  métropolitain 
certainement,  entendait  de  la  bouche  de  Jean  Molinet...  Et 
l’on  devait  bien  rire  entre  porteurs  d'aumusses. 

Lisons  dans  cet  esprit  les  Neuf  preux  de  gourmandise  V 
dont  les  paroles  sont  toutes  authentiquées  par  le  numéro  des 
versets  de  la  Bible  en  références  : 

Je  suis  Noé  qui  plantay2 
La  vigne  après  le  deluge. 

i.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  a8v0;ms.  de  Tournai  io5,  fol.  i55;  Faictz 
et  dictz,  fol.  86v0  ;  A.  de  Montaiglon,  Recueil  de  poésies  françaises,  t.  II,  p.  38-4i. 
a.  On  peut  trouver  ici  comme  un  souvenir  de  Villon  ;  voir  aussi  le  couplet  d’Ammon 


382  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

J’en  tiray  vin  et  goustay  : 

Tant  en  mon  ventre  en  boutny 
Que  dormir  fut  mon  reffuge. 

De  Cam,  mon  filz,  raillé  fuz  je 
Qui  perceut  mes  genitoires: 

Mauldit  fus  pour  mes  boytoires  ! 

Et  Loth,  Nabal,  Ammon,  llela,  Iloloferne,  Simon  Macchabée, 
d’autres  ivrognes  à  qui  malheur  arriva,  viennent  nous  faire 
entendre  des  propos  analogues.  Se  procurer  du  vin  à  Valen¬ 
ciennes  a  été  l’une  des  préoccupations  de  Jean  Molinet.  On  le 
vendait  à  l’étaple,  le  samedi.  La  vigne  était  cultivée  autour 
de  la  cité,  mais  c’est  du  vert  jus  qui  pouvait  bien  y  être  habi¬ 
tuellement  récolté1.  Et  ces  vins  de  la  Somme,  du  Beauvaisrs 
etdu  Laonnais  étaient  tout  juste  propres  à  donner  le  frisson2. 
Le  bon  vin  offert  aux  entrées  par  la  municipalité  était  du 
Beaune.  On  l’appréciait  fort  en  cette  froide  région.  Car  c'est 
bien  Molinet  qui  nous  parle  dans  le  beau  Chant  de  la  pie 3  : 

Par  le  bon  vin  boire, 

Engien  et  mémoire 
Souvent  aguison. 

La  tasse  et  le  voire 
Luysant  comme  yvoirre 
A  le  foys  brison... 

Grande  narrinée 
De  bonne  vinée 
Prouffite  au  matin... 

Quant  au  Roy  de  la  pye,  Molinet  lui  faisait  aussi  publier 
un  Mandement  de  ft'oidure 4  :  pièce  libre,  d’une  verve  admi- 

qui  en  est  un  rappel  évident.  A  rapprocher  de  la  pièce  :  «  Je  suis  Noé  qui  apres  le 
deluge  »  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2875,  fol.  i84). 

1.  H.  d’Outreman,  Histoire  de  Valentiennes,  p.  246  ;  E.  Bouton,  Les  Vignobles  de 
Valenciennes,  dans  les  Mémoires  historiques  sur  l'arrondissement,  t.  Il,  1868,  p.  197- 
205. 

2.  Didier  ad  cause  des  vins  vers  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  177). 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165  fol.  24  (Marcel  Schwob,  Le  Parnasse  salyrique,  p.  169). 
Pier,  en  jargon,  c’est  boire  ;  les  pions  sont  les  buveurs.  —  Le  roy  de  la  pye,  à  qui  ce  mor¬ 
ceau  est  adressé,  est  le  président  des  buveurs.  La  pièce  est  postérieure  à  l’année  1482, 
date  du  moment  où  l’on  parla  de  la  croisade  contre  les  Turcs;  vers  r  4  9  4  ? 

4.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  24ovo. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUETjR 


383 


rable,  qui  fait  revivre  l’esprit  des  sociétés  joyeuses  du  Nord. 
Car,  dans  son  empire,  il  énumère  tous  les  compagnons 
étranges  que  Molinet  pouvait  bien  connaître  : 

Escornifleurs  de  trippes  et  d’andoulles, 

Joindeurs  de  culx,  ratripelleurs  de  coulles, 

Pervers,  parjurs,  effondreurs  de  terrasses, 

Joueurs  de  dez,  combatteurs  de  ducasses, 

Vieux  guisterneurs,  vieux  trompeurs,  vies  ivrognes, 

Vieux  batteleurs,  vieux  gueux  a  rouges  trognes, 

Vieux  chevauceurs  et  vieux  courreurs  aux  barres 
Et  vieux  saulteurs  et  vieux  jetteurs  de  barres  ! 

Tous  les  ribauds,  enfin,  les  figures  enluminées,  les  ventres 
vides  et  les  narines  fendues,  les  pourris,  ceux  qui  ont  froid 
et  faim.  Et  les  dames  aussi  sont  convoquées  dans  le  palais  de 
froidure  :  mais  la  citation  n’est  plus  possible... 


Nous  reconnaissons  la  série  des  calembours  traditionnels 
parmi  les  écoliers  parisiens  dans  le  Cry  des  monnoyes fi 
Comme  toutes  les  époques  qui  ont  suivi  les  guerres,  celle  où 
vécut  Molinet  a  subi  sa  crise  de  monnaie,  «  a  cause  de  l'en- 
tretenement  et  nouriture  des  guerres,  dures  et  austères,  es 
pays  de  monseigneur  l’archiduc  ».  Les  monnaies  y  avaient 
tout  à  fait  changé  de  valeur:  la  pièce  d'or  valait  trois  pièces 
d'argent  pour  le  grand  dommage  des  pauvres  rentiers  et  des 
gens  d’Église 1  2.  Le  bruit  courait  alors  qu'on  allait  ramasser 
les  monnaies  :  l'un  présentait  de  l’argent  ;  l’autre  le  refusait 
à  sa  valeur.  D’où  bien  des  altercations  et  des  procès3. 

A  ce  propos,  Molinet  faisait  des  plaisanteries  de  ce  goût  : 


1.  Marcel  Schwob,  Le  Parnasse  satyrique,  p.  i55.  (D’après  le  ms.  de  la  Bibl.  Nat., 
fr.  1716,  fol.  93to). 

2.  Chronique,  t.  IV,  ad.  a.,  i48g,  p.  7S.  —  Des  ordonnances  sur  les  nouvelles 
monnaies  ont  été  données  en  1467,  en  1492,  en  i4g6,  en  i499  (Arch.  du  Nord,  B. 
644). 

3.  Molinet  a  parlé  encore  des  monnaies  en  1602  ( Chronique ,  t.  V,  p.  200).  — La 
maison  de  la  Monnaie  s’élevait  devant  l’église  Saint-Géry.  C’est  vers  i4g5  que  les 
célèbres  changes  de  Valenciennes  et  la  monnaie  périclitèrent  tout  à  fait  (H.  d’Outre- 
man,  Histoire  de  Valentiennes,  p.  302). 


384 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Nobles  de  poix  sont  a  la  cour  du  roy... 

Les  croix  voit  on  es  plus  haults  des  moustiers... 

Les  pilles  ont  gens  d’armes  voulentiers... 

Et  les  salutz  aux  pieds  des  nobles  princes... 

Les  filz  lippus  en  Lesdain  ont  palais... 

Targes,  escus  sont  chez  les  fourbisseurs... 

En  Cambresis  sont  les  marionnettes... 

Les  rides  sont  pour  vieilles  fammellettes,  etc. 

On  pouvait  lire  à  la  table  de  Jean  Molinet,  aux  alentours 
du  premier  janvier,  de  ces  «  pronostications  »,  de  ces  calen¬ 
driers  comme  Rabelais  en  composera  encore.  Telle  cette 
Pronostication 1  que  l'homme  «  simple  »,  que  se  dit  Molinet, 
formule  au  début  de  l’année  pour  le  salut  des  hommes, 
annonçant  les  tempêtes,  les  biens  de  la  terre,  les  monnaies* 
la  guerre,  les  campagnes  des  géants  ;  que  le  capitaine  Fri¬ 
son  de  Biscaye,  accompagné  d’Ecossais  et  Barbarins,  devait 
venir  assiéger  Valenciennes  et  dépouiller  tous  les  feuillards 
de  leurs  habits.  Alors  les  seigneurs  de  Gand  devaient  porter 
secours  aux  assiégés2.  Et  Molinet  rédigeait  cet  étrange  et 
libre  calendrier3,  si  curieux  avec  son  énumération  des  saints 
et  des  quartiers  de  Valenciennes,  que  suivent  des  Grâces  sans 
villenye*  où  tout  doit  être  entendu  à  rebours: 

Les  souris  les  chats  occiront, 

Les  folz  les  sages  conduiront... 

On  y  lisait  encore  ces  réjouissantes  inventions5  : 

1.  Faiclz  et  dietz,  fol.  97;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  iyyvo-iygvo.  Pro¬ 
nostication  des  iiij  vens  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol  233.  Voir  aussi  aux  fol.  235,  a36r0, 

2  3  9™). 

2.  Cette  pièce  qui  se  trouve  au  fol.  ioov°  des  Faiclz  et  dietz  est  donc  postérieure 
à  1/176. 

3.  Faiclz  et  dietz,  fol.  101  ;  manuscrit  James  de  Rothschild;  Montsiglon,  Recueil 
de  poésies  françoises,  t.  VII,  p.  204-210. 

4.  Faiclz  et  dietz,  fol.  iod;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  io3. 

5.  Faiclz  et  dietz,  fol.  io4'°.  Cette  étonnante  pièce  est  intitulée  Gratias  dans  le 
manuscrit  de  la  B i b  1 .  Nat.,  fr.  2375  et  suit  le  Confiteor  (fol.  i58):  Aultres  grâces  (Ms. 
de  Tournai  ioô,  fol.  284roJ.  Le  ms.  de  Tournai  io5,fol.  32-33,  contient  Les  douzes 
abusions  des  cloislres  dans  le  même  esprit. 


JEAN  MOLÏNET  RHETORIQUEUR 


385 


Prions  Dieu  que  les  Jacobins 
Puissent  menger  les  Augustins, 

Et  les  Carmes  soyent  pendus 
Des  cordes  des  Freres  Menus. 

Les  faulx  mutins  et  les  pillars 
Soyent  seigneurs  gentz1  et  gaillars, 

Et  leurs  gens  puissent  clievauc[h]er 
Recluses  que  Dieu  a  tant  cher, 

Prendre  femmes  et  beguinettes 
Et  religieuses  nonnettes. 

Soyent  saincles  les  curatieres, 

Les  macquerelles,  les  loudieres, 

Qui  prennent  filles  en  leurs  las. 

Le  dyable  emporte  noz  prelatz, 

Noz  doyens,  prestres  séculiers, 

Et  mendians  et  cordeliers 
Qui  n’ont  cure  de  ces  pecunnes. 

Vierges  soient  toutes  communes, 

Soient  riches  gens  dissolutz, 

Traînez  au  gibet  les  esleuz. 

Soient  en  gloire  les  dampnez, 

En  enfer  les  bons  amenez, 

Quand  Dieu  fera  son  examen 
A  l’huys  du  Paradis.  Amen! 

Pièce  qui  peut  dater  de  l’époque  de  la  réformation  des  Jaco¬ 
bins  qui  eut  lieu  à  Valenciennes  en  x 479  2 - 

Chez  Molinet  encore  on  pouvait  bien  rire  d’une  facétie 
qu’il  composa  pour  énumérer  Ceulx  qui  sont  dignes  d'estre 
aux  nopces  de  la  fille  de  Laidin 3.  C’est  là  une  suite  de  cari¬ 
catures  des  gens  laids  de  Valenciennes.  Molinet,  qui  s'est 
nommé  «  le  maire  des  laids4  »,  le  disait: 

Sacchiés  que  le  conte  Michault, 

Qui  est  trop  plus  qu’a  demy  chault, 

1.  Ms.  de  Tournai  :  preux. 

2.  Chronique,  t.  II,  p.  229.  —  L’église  venait  d’être  incendiée.  De  notables  per¬ 
sonnes  profitèrent  de  l’incident  pour  repeupler  le  couvent  de  dévots  religieux,  les 
anciens  étant  «  fort  desreiglés  »  (S.  Leboucq,  ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  259). 
Les  Carmes,  de  «  mauvais  gouvernement  >>,  furent  réformés  en  i485  (Ibid.,  fol.  263). 

3.  Faictz  et  dictz,  fol.  1 1 6-1 1 7  ;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  44vo  (Ledain). 
La  rubrique  du  ms.  de  Tournai  io5,fol.  i63ro,  est  intéressante:  Ceux  qui  sont  evocqués 
aux  nopces  Magdne  de  Laidin...  Je  suis  les  leçons  de  ce  dernier  ms. 

4-  Épître  à  monseigneur  de  Ville  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165,  fol.  18). 


II.  —  25 


386 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


M’a  fait  ung  conte  fort  soudain  : 

C’est  que  le  fille  de  Laidain, 

Ne  scay  se  c’est  Anne  ou  Marie, 

Pour  tout  potaige  se  marie; 

Et  se  prend  Hottin  Ourdoulet, 

Nostre  germain  frere  de  let... 

Et  le  seigneur  de  Laidin  lançait  les  invitations  à  la  noce 
qui  devait  être  célébrée  à  «  Crevecueur  ».  Parmi  tous  les 
bossus,  les  contrefaits,  ceux  qui  louchaient,  les  gens  noirs  et 
velus,  Jean  Molinet  nomme  Jehannet  Br  il  1  et ,  Turpin,  Moreau, 
Maliieu  Robaille,  Toussaint  Le  Wert,  Jehan  Lescot...;  et 
parmi  les  dames,  désignées  allégoriquement,  il  nomme  «  Bie- 
tris  a  pance  de  musette,  Molle  fesse,  Adison  Bec  d  oue, 
Court  talion,  Margot  Torte  maue  »,  etc.  On  devait  y  voir  aussi 
le  trésorier  de  Saint-Géry,  Bruail,  avec  sire  Laurens,  le  secré¬ 
taire  Dainteville 1 .  Le  railleur  y  marquait  son  rôle: 

Molinet  rostira  les  trippes 
A  tout  ses  grandes  grosses  lippes. 

A  «  venerable  et  cachieuse  personne,  Jo.  de  Vuisoc2,  Mon¬ 
sieur  maistre  N.,  president  de  Papagosse  »  adressait  un 
faisceau  de  calembredaines,  «  escript  au  soleil  pour  le  hasle, 
d’une  plume  de  cocquart,sur  ung  papier  velu  sans  poil,  trois 
jours  après  demain,  le  XVI Ie  jour  du  moy  de  Gingembre  »... 
Le  reste  est  à  l’avenant. 

1.  Un  Jean  Dainteville  était  maître  de  l’artillerie  en  1 4 9 7  (Arch.  du  Nord,  B. 
2160).  Claude  de  Dainteville,  enquêteur  en  i4tï  (Ibid..,  B.  338). 

2.  Faictz  et  dietz,  fol.  108  ;  «  a  venerable  et  cachonnieuse  personne  J.  de  Wissocq, 
monseigneur  maistre  N.,  president  de  papagosse  «(manuscrit  James  de  Rothschild, 
fol.  i43).«Lectre  missive  a  venerable  et  cachefummeuse  personne  Jo.  de  Wissoc,  pre¬ 
sident  en  papagoise  »  (Ms.  de  Tournai  io5,  foi.  287'0).  —  Ce  même  Jean  de  Wissocq, 
excellait,  paraît-il,  dans  la  baguenaude,  c’est-à-dire  à  écrire  des  couplets  sans  rime, 
((  mode  pou  recommandé  »  (Arts  de  seconde  rhétorique,  pp.  Ernes!  Langlois,  p.  248). 
Le  nom  de  Wissocq  est  celui  d’une  famille  de  l’Artois  au  service  des  ducs  de  Bour¬ 
gogne  dont  l’origine  remonte  à  Jean  de  Wissocq,  maître  d’hôtel  de  Philippe  le  Hardi 
en  x 4 o 2  (Bibl.  Nat.,  P.  Orig.,  3o52).  Au  temps  de  Molinet  on  trouve  Antoine,  capi¬ 
taine  d’Alost,  qui  défendit  sa  ville  contre  les  Gantois  rebelles  ;  Antoine,  fils  d’Antoine, 
qui  servit  Charles  le  Téméraire  (Ibid.)  ;  Adrien  de  Wissocq,  prêtre  et  chevalier  de  Jéru¬ 
salem,  en  i5o3  (Arch.  du  Nord, B.  2184);  Martin  de  Wissocq,  conseiller  en  i5o4 
(Ibid.,  2190). 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE UR 


38; 

Ne  cherchons  donc  pas  à  identifier  ce  monstre  pronosti- 
cateur,  le  prince  de  «  noir  wegue  »  [Norvège],  gouverneur 
des  barragouyns,  duc  de  Glacquedent,  etc.  Mais  un  des  hôtes 
de  cette  table,  fut  «  monseigneur  le  doyen  de  Borne1,  maistre 
Anthoine  Busnois2  »,  le  célèbre  musicien,  honneur  de  la 
Flandre.  Car  Molinet  lui  disait  : 

Tu  prospères,  sans  nul  aBus, 

En  ce  bas  pays  flandrixoïs, 

En  sucre,  en  pouldre  d’oriBus, 

Et  en  brouetz  sarraziNois  : 

Tes  porées  et  tes  caBus 

Vallent  mieulx  que  tous  mes  tourxoïs... 

Car  Jean  Molinet  se  sentait  «  mescliant,  vieulx  et  barbus  », 
bien  pauvre,  tandis  que  Busnois  possédait  des  champs  fer¬ 
tiles  produisant  ces  gros  choux,  honneur  de  la  région.  Il  se 
dépeignait  de  la  sorte  : 

Ung  chétif  veau,  lourd  et  pheBus, 

Du  plat  pais  de  Boullexoïs, 

Jus  de  poil3  plus  que  rasiBrs, 

Sans  asne,  cheval  ne  harxoïs. 

Oncques  si  voulontiers  ne  bus 
De  vin  friant,  doulx  comme  vois, 

Que  près  je  te  verroye  es  bus 
Des  chérubins  celestixoïs. 

Avec  toy,  malgré  BelzeBus, 

Seroye,  se  tu  m’y  texoïs 
Mieux  logé  que  DeipheBus  : 

Prens  en  gré,  et  vive  Busxoïs  ! 


C’est  un  fait  d'ailleurs  que  Molinet  avait  un  goût  marqué 
pour  la  musique  dont  il  a  parlé  si  souvent,  énumérant  tous 
les  instruments  connus,  équivoquant  sur  les  tons  et  les 


1.  Vorne  (éd.  i53i). 

2.  Faictz  et  dictz,  fol.  209;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  1 4 4  ;  ms.  de 
Tournai  io5,  fol.  2  85ro  :  Lectre  a  Motis.  le  doien  de  Verne...  —  Il  s’agil  d’Antoine 
Busnois,  doyen  de  Fournes-en-Weppes,  musicien  et  poète,  comme  l’a  indiqué  M.  Pirro. 

3.  Suivant  le  ms.  de  Tournai  io5.  Sus  (éd.  1 5 3  1  )  ;  dur  (éd.  i54o). 


388 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


notes1.  Il  est  l'auteur  des  épitaphes  latine  et  française2  du 
fameux  musicien  Jean  Okghem  dont  il  a  fait  un  magnifique 
éloge3.  Car  Okghem  était,  à  son  jugement,  un  clair  soleil,  là 
où  Busnois  n’était  qu’une  étoile. 

Un  ami  encore,  ce  maître  David  Walle,  qui  semble  avoir 
été  médecin4,  et  que  Jean  Molinet  engageait,  dans  une  pièce 
macaronique5,  à  prendre  certaines  précautions  relativement 
à  sa  santé  et  à  ses  écus  6. 

Et  Molinet  célébrait  toutes  les  vertus  de  Mathurin  Clé¬ 
ment7  : 

Clare  vir  doctissime, 

Venerande  perceptor, 

Fratrum  Virgin  is  aime 
Pater  et  consolator, 

In  te  nitet,  ut  splendor, 

Mira  sapiencia , 

In  mente  verus  amor, 

In  corde  clementia. 

Car  si  Jean  Molinet  n'avait  pas  pratiqué  tant  de  vertus,  il 
savait  du  moins  les  reconnaître  chez  les  autres: 

In  epulis  ratio, 

In  ventre  sobrietas, 

i.  Bibl.  Nat.  ms.  fr.  19165,  fol.  36;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  3io.  A  la  façon 
dont  il  a  parlé  de  la  chapelle  de  l’archiduc,  on  peut  penser  qu’il  y  avait  des  amis 

( Chronique ,  III,  p.  2-3).  G.  Crétin  a  nommé  Verjust  sur  lequel  E.  Droz  prépare  une 
notice.  —  2.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2j3i5,  fol.  96. 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165,  fol.  20  :  Famosissimi  musici  Johannis  Obghem  regis 
Francie  capellani  epitaphium  :  Qui  dulces  modulando,  etc.;  Tournai,  ms.  io5.  Ce 
musicien  a  été  célébré  également  par  Guillaume  Crétin  {Déploration . ..  éd.  Er.Thoi- 
nan,  Paris,  1 864).  Il  mourut  entre  1 4 9 4  et  1496.  Cf.  Brenet,  Jean  Okeghem.  Paris,  1 8g3, 
p.  17. 

4.  Magister  qui  sanas  egros, 

Se  mon  latin  est  rude  et  gros 
Corrige... 

5.  Faictz  et  dictz,  fol.  io4vo  ;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  76  :  «  a  maistre 
David  Walle  ».  — -  Ce  nom  est  celui  d’une  famille  ayant  des  biens  à  Douai,  à  Lille 
(Bibl.  Nat.,  P.  Orig.  3o44). 

6.  Morluus  est  papa  Paulus  (fol.  dio).  La  pièce  est  donc  postérieure  au  28  juil¬ 
let  1471,  date  de  la  mort  de  Paul  II. 

7.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19166,  fol.  20  T0.  On  lit  à  la  fin  de  la  pièce  :  Te  saluiat 
Molinet  diceris  laus  et  gloria  tibi,cum  tuo  vigel  in  corde  clementia. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


389 


In  labris  oratio, 

In  renibus  castitas... 

Et  parmi  les  correspondants  de  Jean  Molinet,  il  faut 
compter  Guillaume  Crétin1  qui  lui  adressait  des  missives 
pleines  de  compliments,  lui  demandant  pourquoi  il  ne  pro¬ 
duisait  plus  rien  2  :  bien  maladroitement,  il  faisait  allusion  à 
la  laideur  du  poète3.  A  ces  vers,  Molinet  répondait  par  une 
prose  étrange.  Dix  fois,  vingt  fois  peut-être,  on  l’avait  relancé. 
Mais  il  sentait  décliner  en  lui  musique,  grammaire  et  rhéto¬ 
rique.  Alors  Octovien  était  le  maître  de  l'art  au  «  vergier  1  il i- 
gere  ».  Mais  jadis  Jean  Molinet  disait  avoir  connu  un  grand 
chroniqueur  de  France,  nommé  Castel4,  «  laid  sac  »  quand  il 
était  retourné,  «  mais  fort  bien  duysant  pour  porter  le  grain 
au  moulin  ».  Car  Jean  Molinet  était  vexé;  et  jamais  il  n'avait 
demandé  à  personne  <c  crétin  ne  hotte  pour  engrener  sa 
farinotte  ». 

C’est  vrai  que  Jean  Molinet  se  disait  alors  un  vieillard 
abattu5.  Or  Crétin  devait  lui  présenter  des  excuses,  se 
nommant  «  le  crétin  legier  qui  n’approche  en  riens  ta  non 
tangible  sublimité6...  » 

Jean  Molinet  le  disait  encore  à  Loyset  Compère7,  un  contre- 
pointiste  célèbre  dont  l'art  traduisait  la  douceur  d’une 
manière  quasi  céleste  8  : 

1.  Faictz  et  dictz,  fol.  1 1 4V0  ;  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  igi-iga  ;  ms.  de 
Tournai  io5,  fol.  271™  :  Invectives  envoiées  par  ung  nommé  Crétin,  secrétaire  du  roy 
Loys  de  France,  et  response  sur  chacune  a  icelluy  par  MonsT  Molinet. 

2.  Ton  molinet  gaigna  la  bruyt  jadis 

Du  grain  tirer  d’entre  les  fleurs  la  fine; 

Tantost  y  a  des  ans  passez  ja  dix 

Qu’on  en  voit  riens,  je  ne  sçay  qui  l’affine... 

Déjà  G.  Crétin  l’avait  provoqué  à  la  mort  de  Jean  Okeghem  (Déploration. ..  éd.  Thoi- 
nan,  p.  36). 

3.  J’ay  entendu,  tant  de  clercz  que  de  laiz. 

Que  tu  ne  tiens  d’homme  qui  vive  compte. 

Pour  l’office  du  president  des  lays....  (fol.  114;. 

4.  E.  Droz,  Jean  Castel,  chroniqueur  de  France,  Paris,  igai,  p.  17-18.  (Exlr.  du 
Bulletin  philologique  et  historique.)  —  5.  Faictz  et  dictz,  fol.  ni. 

6.  Epître  datée  du  i3  août  à  Lyon.  Vers  1 4 9 S  suivant  M.  Guy,  op.  cit.,  p.  225  . 

7.  Magistro  Ludovico  Compere,  Faictz  et  dictz,  fol.  118;  manuscrit  James  de 
Rothschild,  fol.  ig4V0.  —  D’une  famille  de  Saint-Omer  ( Chronique ,  IV,  2 9 5 ) ,  il  mourut 
chanoine  et  chancelier  de  Saint-Quentin,  le  16  août  i5i8  (G.  Crétin,  Déploration... 
éd.Thoinan,  p.  45).  —  8.  Jean  Lemaire,  Œuvres,  t.  III,  p,  ni. 


o  9° 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Compere,  vous  passez  le  [temps]  1 
En  amours,  comme  je  sup  [pose]; 

Vous  nourrissez  les  bien  chan  [tants] 

De  l’art  que  vostre  engin  com  [pose]... 

Mais  à  Jean  Molinet,  Vieillesse  avait  imposé  silence  et  fermé 
la  bouche,  depuis  sept  ou  huit  ans  déjà.  Il  avait  mal  aux  yeux; 
il  s  avançait  en  touchant  de  la  main  les  parois  de  sa  chambre  ; 

Pour  estre  aveugle  me  dis  [pose]  ; 

Ne  me  comptez  des  frequen  [tans] 

La  Bassée  :  je  me  re  [pose]  ! 

A  vrai  dire,  Jean  Molinet  ne  composait  plus  guère  que  des 
jeux,  des  devinettes  où  sa  virtuosité  se  joue  encore  de  la  rime 
qu'il  avait  soumise,  des  rébus  même  Pourquoi  nous 
montrer  plus  difficiles,  à  propos  de  ces  facéties,  que  le 
musicien  Loyset  Compère,  Antoine  Rusnois,  ou  Florimond 
Robertet  P  Rabelais,  qui  était  un  artiste,  je  pense,  s’en  amu¬ 
sait3.  Il  pouvait  bien  apprécier  l’antique  Jean  Molinet,  qu’il 
na  cependant  jamais  nommé4.  Il  lui  a,  peut  être  indirecte¬ 
ment,  emprunté  ce  procédédela  répétition  verbale  qui  donne 
beaucoup  de  mouvement  à  sa  prose;  car  Rabelais  avait  lu  le 
moderne  Jean  Lemaire5. 

1.  Un  temps  et  une  pause  étaient  dessinés  à  la  fin  du  vers  (Ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  3 S 4V0  :  Une  leclre  a  Me  Loys  Compere). 

2.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  88  :  Lettre  missive;  fol.  8g:  Response; 
fol.  88  :  fatras. —  Voir  aussi  les  rébus  du  ms.  fr.  igi65,  fol.  33-36. 

3.  Beroalde  de  Vervîlle  du  moins  a  reproduit  un  équivoque  quatrain  (Picot,  Cata¬ 
logue  James  de  Rothschild,  t.  I,  p.  276). 

4.  Je  ne  comprends  pas  comment  Buchon  a  pu  écrire  :  a  Même  dans  son  style 
historique,  J.  Molinet  a  conservé  de  nombreuses  traces  de  cette  ridicule  affectation 
de  bel  esprit,  qui  lui  a  justement  attiré  les  sarcasmes  du  mordant  et  spirituel  Rabe¬ 
lais  »  (Notice  sur  Jean  Molinet  en  tête  des  Chroniques,  t.  I,  p.  8).  Rabelais  n’a  jamais 
parlé  de  Molinet  qu'il  pouvait  bien  d’ailleurs  admirer.  —  11  a  nommé  Jean  Lemaire 
et  lait  allusion  au  contempteur  de  la  papauté  (liv.  III,  ch.  xxx).  M.  Abel  Lefranc  a 
voulu  reconnaître  Jean  Lemaire  dans  le  vieux  poète  Raminagrobis  ( Revue,  des  Études 
Rabelaisiennes,  t.  IX,  1911,  p.  1 4 4 ) .  Mais  le  rondeau  allégué  est  indubitablement  de 
Crétin  qui  séjourna  à  Lyon,  mourut  vieux  (en  iÔ2Ô),  tandis  que  Lemaire  mourut 
entre  quarante  et  cinquante  ans  (il  disparaît  après  i5i4).  Cf.  II.  Guy,  l’École  des 
Rhétoriqueurs,  nos  364,  i4aS,  452. 

5.  Lemaire  s’est  nommé  d’ailleurs,  très  justement,  l’élève  de  Molinet,  à  qui  il  a 
beaucoup  emprunté  :  ce  n’est  pas  le  meilleur  de  son  oeuvre. 


JEAN  MOLINET  RIIETORIQUELÎR  3<)I 

Laissons  alors  Jean  Molinet  en  paix;  laissons-le  regarder 
son  chat  qui  était  blanc  1  : 

Ce  cat  nonne  vient  de  Calais, 

Sa  mere  fut  Cathau  la  bleue: 

C’est  du  lignaige  des  Anglois, 

Car  il  porte  très  longue  queue  2  ! 

Ce  cat  nonne,  quant  il  s’engaigne, 

Destruyct  araignes  et  vermynes  : 

C’est  parent  au  duc  de  Bretaigne, 

Fourré  de  très  nobles  hermynes. 

Il  couchait  sur  cendre  et  sur  braise,  savait  son  cathonnet, 
aimait  le  fromage.  Ce  «  chanoine  »  allait  les  pieds  déchaussés 
et,  chose  admirable,  ne  maniait  point  d’argent  ! 

Ce  cat  nonne,  frere  convers, 

Menge  herbe,  pois,  pains  et  paste  ; 

Mais,  s’il  trouve  potz  descouvers, 

Il  y  boutte  groing,  pied  et  patte. 

Il  faisait  sanglante  guerre  aux  gens  d'Arras  (les  rats  !) 

Ce  cat  nonne,  dévot  et  saige, 

S’endort  disant  ses  patenostres, 

Et  de  sa  patte  son  visaige 

Lave,  aussy  bien  que  l’ung  des  nostres... 

Ce  cat  nonne,  plein  de  vertu, 

Vous  recommande  son  affaire  ; 

Le  vêla  chaussé  et  vestu  : 

Prenez  en  gré  ce  qu’il  sçait  faire. 

Ce  «  cat  nonne  »,  ce  chat  blanc,  comme  il  ressemble  au 
vieux  Jean  Molinet,  chanoine! 


1.  a  Le  présent  d’ung  cat  nonne  »,  Faictz  et  dictz,  fol.  1 1  7  ;  «  Le  présent  d’un  cat 
nommé  Molinet»,  manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  7  5  ;  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  265  :  «  Le  présent  d’ung  cat  noue.  » 

2.  Le  populaire  nommait  les  Anglais  «  coués  »,  caudati. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


392 


JEAN  MOLINET  CHRONIQUEUR 

Jean  Molinet  a  écrit  une  vaste  chronique  en  prose,  suite 
de  la  chronique  de  Chastellain,  qui  va  de  l’année  1 474  à 
1  année  i5o6C  Et,  parallèlement  à  cette  chronique,  il  a  com¬ 
posé  une  série  de  pièces  de  circonstances  qui  forment  comme 
une  sorte  de  chronique  limée.  En  tout  cela  il  croyait  suivre, 
on  1  a  vu,  les  traces  de  Chastellain,  indiciaire  de  la  maison 
de  Bourgogne.  Mais  alors  que  Chastellain  a  édifié  un  vrai 
monument  historique,  sinon  poétique,  Jean  Mol  inet  a  écrit 
surtout  une  chronique  domestique  et  locale,  pleine  toutefois 
d’intérêt  et  de  talent. 

Il  serait  curieux  de  savoir  si  c’est  auprès  de  lui  que  son 
parent,  Jean  Lemaire,  qui  lui  succédera  dans  sa  charge  d'in¬ 
diciaire,  a  appris  les  devoirs  de  l’historien.  Ce  dernier  les  a 
résumés  de  la  sorte  :  Notifier  au  peuple  «  les  vrayes,  et  non 
flateuses  louenges  et  mérités  de  leurs  princes,  et  les  bonnes 
et  justes  querelles  d’iceux,  mesmement  quand  l’estât  de 
guerre  est  scandaleux...  afin  que  les  subjets,  pour  la  plupart 
rudes  et  ignorans,  n’ayent  cause  de  s’esbahir,  murmurer  et  se 
scandaliser  entre  eux  mesmes,  mais  soient  enclins  etententifs 
a  soustenir  et  favoriser  le  juste  droit  de  leurs  princes, 
auxquels  ils  sont  tenus  obéir,  par  tout  droit  divin  et  humain, 
et  a  les  ayder  et  secourir,  et  prier  Dieu  pour  la  victoire 
d’eux2  »... 

C’est  bien  ainsi  du  moins  que  Jean  Molinet  a  compris  ses 
devoirs  vis-à-vis  des  princes  qui  le  recueillirent.  A  cet  égard 
sa  chronique  est  fort  intéressante  pour  suivre  les  étapes  qui 
inclinèrent  la  maison  de  Bourgogne  (à  la  suite  des  brutalités 

1.  Elle  a  été  publiée  peu  correctement  par  Buchon.  Il  existe  plusieurs  copies  à  la 
Bibl.  Nat.  fr.  a4o34,  24o35,  24o38.  Le  ms.  fr.  56i8  est  une  copie  intéressante  mise 
au  net  par  le  fils  de  Jean  Molinet,  Augustin  Molinet,  chanoine  de  Condé.  Je  connais 
un  manuscrit  à  la  Bibliothèque  James  de  Rothschild.  D’autres  copies  à  Lille,  à 
Besançon,  à  Cambrai,  à  Bruxelles,  à  Gand. 

a.  Œuvres,  t.  III,  p.  232-233  (Le  «  traiclé  de  la  différence  des  schismes...  »). 


JEAN  MOLIXET  RHETORIQUE U R 


3  9  3 

de  Louis  XI,  il  faut  le  reconnaître)  vers  la  Germanie,  vers 
l’Empire,  puis  vers  l’Espagne1.  Si  les  vers  de  Molinet  nous 
montrent  souvent  un  ouvrier  du  verbe,  un  extravagant 
virtuose,  sa  chronique  est.  à  tous  égards,  d  un  homme 
beaucoup  plus  simple;  et  I  on  peut  y  trouver  bien  des  pages 
qui  sont  d'un  artiste  étonnant  et  comme  romantique2. 

A  l  imitation  de  Chastellain,  Jean  Molinet  débutait  par 
quelques  développements  assez  éloquents,  disait  qu  il 
cherchait  à  «  enluminer  de  riche  estoffe  »  maints  glorieux 
faits  d’armes.  Comme  il  arrive,  ses  meilleurs  tableaux  sont 
au  début  de  son  œuvre,  dans  la  peinture,  singulièrement 
forte,  qu’il  a  faitA-des  misères  de  la  guerre  en  Picardie  et  en 
Hainaut.  Par  la  suite,  Molinet  se  lassa.  Quel  annaliste  aurait 
dit,  sans  fatigue,  ces  terres  périodiquement  foulées,  ces 
villes  mutinées,  prises  et  reprises  :  Arras,  Garni,  Liège, 
Dixmude,  Nieuport  ?  Les  années  qui  suivront,  Jean  Molinet 
décrira  surtout  le  faste  des  cortèges,  les  fêtes  des  Habsbourg, 
citant  des  textes,  abrégeant  des  relations  officielles.  Dans  ses 
dernières  années,  précieusement  et  fortement,  Jean  Molinet 
nous  fera  voir  l'Espagne  et  la  Flandre  des  archiducs,  leurs 
fêtes,  leurs  deuils,  leurs  danses  et  leurs  jeux,  les  courses  de 
taureaux  à  Bruges,  les  mules  avec  leurs  pompons,  les  embar¬ 
quements  princiers  à  Anvers  dans  ces  petites  nefs  que  la  mer 
soulève  et  parfois  disperse,  les  réceptions  superbes  de  Gand, 
tant  de  cérémonies  à  préséances  et  révérences,  de  surprenants 
baisemains  où  paraissent  des  femmes  raidies  dans  leurs  robes 
de  drap  d’or  et  des  gentilshommes,  tout  de  noir  vêtus,  porteurs 
de  chaînes  dorées.  Et  Molinet  écrira  encore  comme  un  journal 
de  Valenciennes,  dira  ses  rigoureux  hivers  et  ses  verglas. 


1.  Les  deux  dernières  mentions  contenues  dans  les  comptes  de  la  maison  de  Bour¬ 
gogne  relatives  à  notre  poêle  sont  des  dons  de  Philippe,  roi  de  Castille,  à  Jean  Moli¬ 
net,  prêtre  et  chroniqueur  du  roi,  en  i5o4  et  i5o5  (Arch.  du  Nord  B.  21S8,  2Iq4). 

2.  a  Cela  ne  ressemble-t-il  pas  au  sonnet  du  misanthrope,  et,  s’il  est  permis  de  le 
dire  tout  bas,  à  quelques-unes  des  pages  les  plus  admirées  de  nos  salons  ?  »  (Boa  de 
Beiffenberg,  Mémoire  sur  Jean  Molinet  historien  et  poète.  Cambrai,  i835,  in-S,  p.  18.) 
Cette  prose  est  naturellement  pleine  de  vers,  de  rimes  en  attente. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


%4 


ses  étés  orageux,  ses  crises  de  monnaie,  sa  misère  et  ses  joies, 
les  contes  merveilleux  des  bonnes  gens  de  la  rue. 

Car  Jean  Molinet  ne  savait  pas,  d  un  coup  d’œil  aigu,  voir 

I  actualité,  y  découvrir  le  permanent,  ce  qui  est  digne  de  sur¬ 
vivre  à  1  éphémère.  Il  montre  souvent  l’indigence  de  son 
esprit,  qui  s’échauffait  surtout  pour  les  mots.  Jean  Molinet 
déclame  en  poète  et  son  esprit  chavire  sur  la  mer  des  histoires. 

II  a  une  complaisance  exagérée  pour  le  merveilleux,  les  reve¬ 
nants,  les  apparitions,  les  veaux  à  deux  têtes  et  autres  «  sin¬ 
gularités  »  répondant  à  son  génie  caricatural  et  burlesque. 
En  somme,  la  chronique  de  Jean  Molinet  lui  ressemble  infi¬ 
niment  ;  et,  s'il  n'a  pour  ainsi  dire  jamais  parlé  de  lui,  il  y  est 
à  chaque  page1.  On  constate  même  une  sorte  de  parallélisme 
fort  curieux  entre  les  chroniques  et  les  pièces  poétiques  de 
circonstances  qu'il  nous  faut  analyser  très  brièvement2.  Seu¬ 
lement  il  faut  se  méfier  du  sens  littéral.  Le  débat  des  trois 
nobles  oiseaulx  a  sçavoir  :  le  roytelet,  le  duc,  le  papegay 3  est 
le  compte  rendu,  sous  forme  allégorique,  d’une  entrevue 
entre  l’ambassadeur  du  roi,  celui  du  pape  et  l'archiduc  au 
sujet  de  la  paix. 

Jean  Molinet,  qui  reprit  la  plume  de  Chastellain  pour 
continuer  sa  chronique,  termina  de  même  sa  Recollection 
des  merveilles  advenues  en  nostre  temps  4. 

Sur  un  rythme  de  complainte  populaire,  Chastellain  avait 
dit  : 

i.  Ou  ne  saurait  partager  l’opinion  de  M.  Henry  Guy  qui  a  écrit  au  sujet  des 
Chroniques  :  «  Elles  sont  tellement  objectives  qu’elles  ne  nous  révèlent  rien  sur  leur 
auteur...  »  ( Histoire  de  la  poésie  française  au  seizième  siècle,  t.  I,  p.  160). 

a.  On  l’a  déjà  marqué  à  propos  de  la  fin  du  Téméraire,  du  Naufrage  de  la  Pucelle, 
du  Traité  sur  le  Paradis  Terrestre,  etc.  ;  de  tous  les  écrits  consacrés  à  la  guerre  et  à  la 
misère  du  petit  peuple.  Le  prologue  même  de  la  Chronique  (I,  p.  18)  offre  une 
grande  analogie  avec  les  «  Aages  du  monde  »  ( Faictz  et  dictz,  fol.  3 4 vo-3 7  ;  Bibl. 
Nat.,  lr.  2375,  fol.  f>9V0),  petit  poème  que  l’on  a  appelé,  d’une  manière  excessive, 
la  Légende  des  Siècles  de  Jean  Molinet. 

3.  Manuscrit  James  de  Rothschild,  fol.  i4ovo.  Dans  le  ms.  de  Tournai  io5,fol.  ao3, 
un  dessin  les  montre  perchés  sur  les  chapiteaux  d’une  salle. 

4  Faictz  et  dictz,  fol.  io6vo;  ms.  de  Tournai  io5,fol.  32 ivo  :  Recollection  des  mer¬ 
veilleuses  advenues  en  nostre  temps  commenchiée  par  très  élégant  orateur  metsire  George 
' Chastellain  et  continuée  par  V/e  Jehan  Molinet. 


JEAN  MOL1NET  RHETORIQUEUR 


3q5 


Qui  veult  ouyr  merveilles, 

Estranges  a  compter, 

Je  sçay  les  nom  pareilles 
Que  home  sçaroit  chanter... 

Et  le  vieux  Chastellain  l'avait  célébrée  tout  d'abord,  cette 
merveille  de  la  Heur  chrétienne  en  France,  la  Pucelle  d’Or¬ 
léans,  qui,  par  un  prodige,  mena  le  roi  au  sacre  à  Reims.  Il 
avait  dit  ce  petit  moine  qui  gouvernait  le  pape  ;  l’hypocrite  du 
Carmel  condamné  au  feu  ;  le  meurtre  du  roi  d’Ecosse;  le  duc 
de  Savoie  qui  devint  pape  ;  Jacques  Cœur,  le  grand  argentier, 
mort  en  exil  ;  Gilles  de  Bretagne  étranglé  en  prison  ;  le  comte 
d' Armagnac  qui  «coucha  avec  sa  sœur»;  Rouen  soumise  au  roi 
et  Constantinople  aux  Turcs;  Lucrèce  Borgia  dominant  les 
cardinaux  et  les  prélats  de  Rome;  le  fils  aîné  du  roi  de 
France  réfugié  à  la  cour  de  Bourgogne;  le  roi  René  de  Sicile 
qui  se  fit  berger;  Mayence  révoltée.  Car  Chastellain  avait 
vu  tant  de  choses  que  ses  yeux  allaient  se  fermant  : 

J’ay  veu  dure  vieillesse 
Qui  me  vient  tourmenter; 

Si  fault  que  je  délaissé 
L’escripre  et  le  dicter, 

En  rime  telle  quelle, 

Puisque  je  vois  mourant; 

Molinet,  mon  sequelle, 

Fera  le  demourant... 


Alors  Molinet  avait  repris  la  noble  plume1 2.  Encore  qu’il 
n’ait  point  vu  de  merveilles  aussi  étonnantes  -,  Jean  Molinet 
avait,  lui  aussi,  à  rappeler  bien  des  événements  assez  extraordi¬ 
naires.  Mais  il  faut  avouer  qu’à  les  choisir  et  à  les  juger,  il  se 
montre  fort  partial,  très  éloigné  du  sage  jugement  que  le 
grand  Chastellain  avait  habillé  de  son  éloquence.  Ainsi,  dit- 
il,  il  avait  vu  un  petit  comte  de  Charolais  régler  son  affaire 
à  Louis  de  Valois  à  la  journée  de  Montlhéry  ;  ce  même  roi 


1.  Faictz  et  diclz,  fol.  109. 

2.  Ibid.,  fol.  iog-n4. 


3q6  histoire  POÉTIQUE  DU  XVe  SIÈCLE 

Louis  porter,  «  sans  vergogne  »,  au  siège  de  Liège  la  croix 
de  Saint-André;  Liège  détruite  et  Pinant  châtiée;  le  roi 
Edouard,  expulsé  d’Angleterre,  recouvrer  par  l’épée  ses 
domaines;  le  roi  Henri  perdre  ses  deux  royaumes;  l’empe¬ 
reur  couronné;  le  siège  de  Neuss,  celui  de  Rhodes  et  celui  de 
Grenade;  un  duc  de  Bourgogne  combattant  un  empereur;  la 
vauderie  d’Arras;  les  champs  pillés  et  tant  de  révolutions 
municipales  ;  Charles  VIII  conquérant  Naples.  Et  Jean 
Molinet  citait,  très  justement,  parmi  ces  merveilles,  l’impri¬ 
merie  1  : 

J’ay  veu  grant  multitude 
De  livres  imprimez2, 

Pour  tirer  en  estude 
Povres  mal  argentez. 

Par  ces  nouvelles  modes 
Aura  maint  escollier 
Decret,  bibles  et  codes, 

Sans  grant  argent  bailler. 

Mais  pourquoi  mettait-il  au  nombre  des  merveilles  le  chan¬ 
teur  exécutant  à  la  fois  le  contre  et  le  ténor;  le  clerc  de 
village  qui  mangeait  un  quartier  de  mouton  entier;  le  cou¬ 
reur  qui  allait  de  Valenciennes  à  Tournai  en  moins  d’une 
heure  et  demie;  l'éléphant  qui  se  noya  ;  le  jeune  lils  proche 
de  Valenciennes  qui  avait  des  mains  noires  comme  le  char¬ 
bon  parce  que  l’esprit  de  sa  défunte  mère  l’avait  blessé; 
l’homme  qui  fut,  près  de  Bruges,  ravi  par  le  vent;  les  deux 
femmes  qui  «  tenaient  ensemble  »?  Il  est  vrai  que  Jean 
Molinet  a  omis  de  mentionner  la  découverte  du  nouveau 
monde3. 

Dans  sa  Chronique,  Molinet  fait  un  récit  de  la  journée  de 
Guinegate  (août  1478),  montrant  Maximilien  au  milieu  de 
ses  troupes,  passant  en  revue  son  armée  qui  défile  en  clian- 


1.  Faiclz  et  dictz,  fol.  no. 

2.  Ms.  de  Tournai  :  empraintés. 

3.  Mais  il  l’a  fait  dans  un  bien  curieux  chapitre  de  sa  Chronique ,  t.  V,  p.  a 38,  ad, 
a  ,  i 5o4 . 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


397 

tant.  Or  les  Français,  sur  l’Aire,  venaient  d’obtenir  la  per¬ 
mission  du  roi  Louis,  qui  avait  horreur  qu'on  tentât  la 
fortune  en  grand  nombre,  d’attaquer  les  Bourguignons  qui 
tenaient  la  colline  de  Guinegate,  tandis  qu’ils  occupaient 
celle  d’Enqui.  Et  l’on  vit  les  deux  montagnes, qui  semblaient 
d’acier  poli,  s'aborder.  Dur,  long,  incertain  combat,  où  les 
Français  s’emparaient  du  charroi  des  Bourguignons,  se 
mettaient  à  piller  et,  par  là,  perdaient  l’avantage1.  C’est  à 
l’occasion  de  cette  journée  que  Molinet  écrivit  une  com¬ 
plainte  tendancieuse  plutôt  qu’une  chanson  populaire.  Car, 
en  dépit  de  sa  verve  truculente,  et  peut-être  à  cause  d’elle, 
Molinet  ne  savait  rien  faire  de  simple2.  Une  chanson,  pour 
Molinet,  c’est  un  petit  poème  épique,  avec  invocation  aux 
Muses  et  aux  Dieux  : 

Chante,  Clyo,  joue  de  ta  musette... 

Il  triomphait,  s’amusait  de  l’accumulation  de  mots,  comme 
Hugo  en  sa  vieillesse  : 

Sonnez  tabours,  trompes,  tubes,  clarons, 

Flustes,  bedons,  simphonyes,  rebelles, 

Cymballes,  cors,  doulx  manicordions, 

Decacordes,  choros3,  psalterions, 

Orgues,  herpes4,  naquaires,  challemelles... 

Chantez,  nottez,  deschantez,  gringotez, 

Petiz  enfans  qui  sçavez  contrepoinct, 

Et  nous  montrez,  par  vos  chants  fleuretez, 

Comment  François  ont  esté  escrotez5, 

Ruez  par  terre  et  gallez  mal  a  point... 


1.  Chronique,  t.  II,  199-224. 

2.  Le  Roux  de  Lincy,  Recueil  de  chants  historiques  français,  1847,  I,  p-  385-3g9. 
Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  85v0  :  «  Les  chansons  Molinet  de  la  journée  de  Gui- 
negatte  »  ;  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2200,  fol.  63  :  «  La  journée  de  Viesville...  »  [Je 
donne  les  variantes  de  ce  manuscrit  qui  sont  intéressantes].  —  Le  ms.  fr.  2075, 
fol.  7OV0  donne  cette  chanson  sous  le  titre  :  Choses  faicle  (sic)  a  l’appetit  des  flamens. 
Sous  le  titre  de  Canthique  nouvel  dans  le  Kalendrier  des  guerres  de  Tournay  par  Jean 
Nicolay.  ( Mémoires  de  la  Soc.  hist.  de  Tournai,  t.  III,  i856,  p.  22.).  Ms.  de  Tournai 
io5,  fol.  38ro  :  La  journée  de  Therouenne  gaignié  par  le  duc  d'Austrice. 

3.  Fr.  2200  :  chorez.  —  4-  bourdons. 

5.  Descrottés. 


3g8  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Et  Jean  Molinet  célébrait,  non  sans  verve,  la  gloire  de 
son  prince  : 

Ung  jeune  prince,  humble  et  plain  de  vaillance, 

A  rué  jus,  auprès  de  la  Viesville, 

L’orgueil  de  France  et1  dix  huit  cens  lances, 

Dont  les  cinq  cens,  vertes,  perces  ou  blances2, 

Ont  sur  le  champ  reçeu  mort  noire  et  vile... 

Il  disait  comment  les  Français,  riches  de  leurs  pilleries, 
s’étaient  fait  prendre  trente-cinq  pièces  d’artillerie, 

Vivres  et  vins  pour  boire  a  pance  plaine. 

Chantez  Flamans,  beuvez  a  longue  alleine 
Ches  vins  franchois  en  lieu  de  keute3  ou  bierre  : 

Voz  ennemis  sont  mortz  et  mis  en  bierre  ! 

Chantez  comment  François  furent  gallez, 

Chollez4,  foulez5,  roulez0,  escharbouillez, 

Affistollez7,  pourbondiz,  pestellez 
Halez,  touillez8  et  battuz,  descouliez9... 

Jean  Molinet  célébrait  ces  gens  de  fer  et  d’acier,  les  Fla¬ 
mands  hardis  comme  des  lions.  Il  rappelait  les  éperons  dorés 
pris  jadis  à  Courtrai  ,  disait  les  fiers  Anglais,  Bourguignons, 
Allemands,  ces  Français  massacrant  le  camp  des  vivandiers. 
Jean  Molinet  criait  vengeance  contre  la  France,  soutien 
des  tyrans,  des  Turcs,  des  Mameluks,  des  Tartares  ;  il  mau¬ 
dissait  Thérouanne,  ce  gouffre  de  Satan,  et  jadis  cependant 
cité  troyenne.  Enlin,  dans  les  derniers  couplets  (il  y  en  a 
trente,  et  c’est  beaucoup  trop  pour  une  chanson),  Jean  Molinet 
célébrait  le  prince  invaincu,  ce  puissant  duc  d’Autriche,  le 
fils  de  Frédéric,  l’empereur  couronné  d’or,  d’argent  et  de 
fer,  son  fils,  son  épouse,  toute  sa  famille  enfin  : 

Vive  ton  filz,  ton  espouse  et  ton  pere  ! 

Viz  et  prospéré  en  ta  félicité  ! 

i.  en.  —  2.  Ce  sont  les  vieilles  couleurs  royales . 

3.  Citre.  —  4.  loillez.  —  5.  Foillez.  —  6.  Roillés.  —  7.  Enfistolés. 

S.  Mattés.  —  9.  Leçon  du  ms.  fr.  2200  plus  forte  que  le  texte  corrigé  :  de  tous  lez. 
Ms.  de  lournai  io5  :  Battus,  boutés,  pilliés,  esparpilliés —  Désordonnés,  desrompus, 
desmontés  —  Desbrigandés,  desfaits,  desbarretés  —  Eegarettés,  esqueullés,  eschiliiés 
—  Perchiés,  lancbiés,  despoulliés,  desbilliés... 


JEAN  MOLINET  R  HÉ  TORT  QUE  U  R 


3  99 

Dieu  est  pour  toy,  Fortune  s’y  adhéré, 

Qui  considéré  et  voit  le  dur  mystère 
Et  peine  austere  ou  les  tiens  ont  esté, 

Si1  prens  pyté  de  leur  adversité. 

Tu  as  dompté  noz  ennemvs  cornuz  : 

Vive  le  duc  Maximilianus  ! 

Mais  cela  n’abusait  pas  les  gens  de  Tournai,  la  ville  fidèle 
à  la  France-,  où  l’on  savait  que  notre  Jean  Molinet  était  un 
chanteur  à  gages3.  Jean  Nicolay,  commissaire  de  la  cour  spi¬ 
rituelle,  le  disait  fortement  et  il  le  nommait4  : 

Un  grand  souffleur  soufflant  a  glieulle  bée. 

Il  dépeignait  Molinet  comme  un  vantard,  un  animateur 
de  fantômes  et  de  songes  : 

C’est  ung  riffleur,  gengleur,  escornifleur 

Et  boursouffleur,  mentant  a  gheulle  playne. 

Le  Tournaisien  se  moquait  de  ses  vaillants  piquenaires, 
de  ses  «  plif,  de  ses  piaf,  plouf  »,  haquebutiers  et  canonniers. 
Enfin,  il  défiait  Molinet,  le  roi  des  «  bourdeurs  »  : 

Architrompeur,  prince  des  ghiffauldeurs 

Pour  abuser  le  monde  de  langages. 

Adieu,  soufflet,  prens  ces  mots  pour  tes  gages  ! 


Des  observations  analogues  pourraient  être  faites  à  propos 
de  la  mutinerie  de  Gand,  en  i486,  durant  le  séjour  de  Maxi¬ 
milien  et  de  ses  Allemands  dans  cette  ville,  et  de  la  répres- 

i  Ms.  fr.  2  200  ;  I  et. 

2.  Les  relations  entre  Tournai  et  Valenciennes  étaient  continuelles.  Les  sociétés 
littéraires  et  joyeuses  de  Tournai  étaient  accueillies  officiellement  à  Valenciennes  :  le 
Prince  d’Amours,  l'amiral  de  jeunesse,  l’abbé  de  la  Plume,  de  la  Folle  Emprise,  etc. 
(Arch.  comm.  de  Valenciennes,  compte  de  i  4 8 4) -  Molinet  y  avait  même  des  amis, 
comme  sire  Jean  Lorce  à  qui  il  adressa  un  Remede  de  jalousie  (Ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  22gvo).  Mais  Molinet  a  longuement  maudit  Tournai,  la  cité  pour  lui  le  symbole 
de  l’orgueil  et  de  la  déloyauté,  dans  le  Didier  sur  Tournay  (Ms.  de  Tournai  ro5, 
fol.  385). 

3.  Sur  les  sociétés  littéraires  de  Tournai,  F.  Hécart,  Ritmes  el  refrains  Tournésiens, 
Mons,  1 83 7 ,  in-8. 

4.  Kalendrier  des  guerres,  éd.  Ifennebert  ( Mémoires  de  la  Soc.  hist.  de  Tournai, 
t.  III,  i856,  p.  23). 


4oo 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XVe  SIECLE 


sion  qui  suivit1.  Jean  Molinet,  qui  rapporta  ces  faits  clans  sa 
chronique,  racontait  ces  différents  épisodes  dans  La  reconsi- 
liation  de  la  ville  de  Garni2 3  :  il  célébrait  le  lils  de  l’aigle,  le 
César,  le  a  poullon5  »  allié  à  la  «  poulie  fort  riche  »,  à  la  lionne. 
Car  il  bataillait,  ce  lils,  d'ongle  et  de  bec;  il  faisait  fléchir 
Utrecht.  Tous  l’aimaient  et  chacun  de  ses  barons  valait  un 
Oger.  Il  était  logé,  depuis  le  mois  de  mai,  à  Gand,  à  Clèves, 
à  Nassau,  à  Chimay,  au  milieu  des  sonneries  de  trompettes 
et  de  clairons.  Il  soumettait  la  Flandre  et  l’Autriche  le  crai¬ 
gnait.  Car  si  le  duc  Philippe  obtint  un  jour  le  choix  d’hon¬ 
neur  sur  Gand  par  une  victoire  éclatante,  elle  se  fondait  sur  le 
seigneur  des  Cordes4 

dont  les  cordons  sont  tous  desnicordez  5. 

Mais  le  fils,  grand  marteau  de  justice,  se  préparait  à  briser  la 
révolte.  Et  c’est  vrai  que,  depuis  mille  ans,  Gand  n’avait  été 
aussi  abattue  que  par  l’archiduc  : 

Fumeux6  Flamens  sont  saignez  et  flemmez  : 

Les  cras  oysons  sont  toujours  desplumez7. 

Exemple  qui  devait  servir  aux  autres  villes  : 

Tremblez  mutins,  Mamelus  et  Liégeois, 

Courez,  voliez  que  bougeons8  empenez, 

1  remblez  citez,  villes,  chasteaulx  et  toictz  : 

Prenez  exemple  aux  orguilleux  Gantois!... 


i.  Chronique,  t.  II,  p.  4  49*456. 

a.  Faicts  et  dictz,  fol.  75vo  ;  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165,  fol.  a5  ;  ms.  de  Tournai  100, 
fol.  127. 

3.  Cf.  Chronique,  II,  85. 

4.  Philippe  de  Crevecœur,  seigneur  des  Cordes  ou  d’Esquerdes,  maréchal  de  France, 
d’abord  dans  le  camp  bourguignon,  qui  combattit  à  Montlhéry,  reconduisit  le  roi 
Louis  XI  en  France  après  Péronne,  attaqua  Beauvais,  puis  livra  la  ville  d’Arras  au  roi 
à  qui  il  fit  serment.  C’est  lui  qui  perdit,  pour  son  nouveau  maître,  la  bataille  de  Gui- 
negate.  11  était  tout  à  fait  1  homme  de  confiance  de  Louis  XI  qui  lui  recommanda  son 
fils  en  mourant.  Molinet  a  longuement  parlé  de  ce  personnage,  radié  de  la  Toison 
d'or  ( Chronique ,  II,  Gi,  293,  3i5;  III,  p.  87;  V,  p.  1).  Le  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  1 4 5V0,  donne  son  épitaphe  en  vers. 

5.  Faictz  et  dictz,  fol.  76'0.  —  6.  Ms.  fr.  19160;  I  Furieux. 

7.  Je  corrige  suivant  les  leçons  du  ms.  fr.  19165. —  8.  Ms.  fr.  1  9  1 6 5  :  bondons. 


JEAN  MO  LIN' ET  RHE  TORIQUE  UR 


4oi 

Sur  quoi  Jean  Molinet  engageait  son  duc  et  archiduc  à 
remercier  Dieu,  à  triompher  aussi  dans  la  paix. 

Par  deux  fois,  Jean  Molinet  fit  taire  ses  rancunes  de  Bour¬ 
guignon.  D’abord  quand  il  a  maudit  : 

Englés  coués  s’il  reviennent  en  France1, 

puis  quand  il  célébra  un  roi  de  France.  Il  s’agit  de  Charles  VIII 
qui  descendait  alors  en  Italie. 

Or,  Jean  Molinet,  lorsqu'il  parle  de  cette  aventure,  dans 
sa  Chronique  2,  déclare  que  c’était  là  une  croisade  qui  devait 
mener  le  roi  en  Turquie;  il  indique  la  vengeance  à  tirer  des 
«  très  horribles  et  exécrables  tyrannies  que  ont  commis  et 
perpétré  en  la  religion  de  Dieu,  depuis  quarante  ans  encha, 
les  très  cruels  et  maldicts  infidèles  Turcqs  ».  Dans  ce  prince, 
vaillant  et  catholique,  un  preux  de  roman,  mort  à  vingt-quatre 
ans,  Molinet  célébrera  le  héros  «du  plus  grand  hardement  que 
n’avoit  esté  nul  roy  franchois,  depuis  long  temps  paravant3. . .  » 
Maintenant  Jean  Molinet  chantait  le  Voyage  cle  Napples 4. 
En  ces  jours,  il  dira  que  la  «  froide,  merveilleuse  et  très 
meschant  brise  »  avait  converti  son  encre  en  glace,  sa  plume 
en  corne,  son  papier  en  pierre  blanche.  Mais  Le  Brun,  archer 
du  corps  du  roi,  l  avait  tellement  secoué  qu’il  avait  habillé 
à  nouveau  les  volants  de  son  pauvre  petit  moulin  ;  et,  cette 
fois  encore,  il  l’aurait  mis  face  au  vent  «  pour  le  faire  tourner 
et  en  tirer  fleur  et  farine  ».  Ainsi  Jean  Molinet  était  alors 
tout  enthousiasme  pour  le  «  royal  cerf  volant  »  : 

Fort  que  Rotant,  puissant  comme  éléphant. 

Charles  venait  de  passer  les  monts,  tel  un  autre  Annibal  ; 

1.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  4oor0.  Ballade  : 

Des  chaux  fournaux  que  garde  Cerberus 

(à  comparer  avec  la  ballade  contre  les  ennemis  de  France  attribuée  à  Villon). 

2.  Chronique,  t.  V,  p.  24-4i-  Il  semble  que  Molinet  ait  assisté  à  l’entrée  de 
Charles  VIII  à  Paris  en  i  483  ( Chronique ,  t.  II,  p.  3g3-3g8). 

3.  Ibid.,  t.  V,  p.  84- 

4.  Faiclz  et  dictz,  fol.  6gro;  ms.  James  de  Rothschild,  fol,  33  ;  ms.  de  Tournai  io5, 

fol.  48. 

II.  —  26 


402 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\e  SIECLE 


comme  un  second  Charlemagne,  il  était  entré  dans  Rome,  dans 
Naples.  Et  Molinet  disait  aussi  comment  le  roi  Charles  avait 
été  assailli,  à  son  retour,  par  le  «  grand  veneur  de  Venise  »  et 
par  ses  chiens.  Molinet,  qui  tant  de  fois  avait  crié  :  «  Vive 
Bourgogne  !  »,  s’époumonnait  dans  un  trait  final  : 

Throsne  azuré,  Irescrestienne  Fiance, 

Royalle,  franche,  entière,  sans  gastis, 

Puis  cinq  cens  ans  n’a[s]  eu  roy  portant  lance 
De  tel  vaillance  ;  il  a,  par  sa  puissance, 

Acquis  finance,  honneur,  terre  et  pastis. 

François  gentilz,  parez1  chambres  et  lictz 
De  fleurs  de  lis  et  du  rouge  lion  : 

Vive  le  roy  dans  plus  d’ung  million  ! 

Sans  doute,  ce  qui  rendait  Charles  VIII  si  sympathique  à 
Jean  Molinet,  c’était  la  croisade  contre  les  Turcs  qu’il  entre¬ 
voyait  comme  conclusion  logique  à  la  descente  en  Italie. 
Car  la  croisade  contre  les  Turcs  était,  depuis  près  d'un  demi- 
siècle,  un  thème  à  déclamation  cher  aux  Bourguignons.  Au 
temps  de  Molinet,  on  parla  beaucoup  des  Turcs,  surtout 
après  le  siège  de  Rhodes  2.  Enfin  Jean  Molinet  pouvait  bien 
connaître  un  certain  Jean  de  Tournai,  bourgeois  de  la  ville 
de  Valenciennes,  qui,  entre  1/187  et  i488,  accomplit  un  voyage 
en  Grèce  et  en  Turquie  qui  le  mena  jusqu’à  Jérusalem.  On  lui 
lit  une  entrée  triomphale  à  son  retour.  Ce  fut  un  grand  défilé 
de  gens  dans  sa  maison,  et  aussi  au  cabaret.  Il  y  eut  fête  et 
dîner  auquel  assistèrent  quarante-sept  de  ses  bons  amis.  Or, 
à  la  suite  de  la  relation  de  son  voyage,  nous  trouvons  une 
poésie  acrostiche  le  célébrant  et  disant  la  joie  que  son  retour 
avait  causée.  Jean  Molinet  est  l’auteur  de  ce  «  dictier  »  com¬ 
posé  à  la  requête  de  Jean  Godin,  beau-frère  de  Jean  de  Tour- 
nay,  et  qui  fut  lu  dans  la  maison  de  ce  dernier  à  l’issue  du 
dîner  a : 

1.  Ms.  de  Tournai  :  tendez.  —  a.  Chronique,  t.  II,  p.  a4S  (mai  1480). 

3.  Le  8  mars  i486.  — -  Bibl.  de  Valenciennes,  ms.  4g3,  fol.  3i3-3i5.  La  pièce  est 
publiée,  avec  quelques  incorrections,  par  Hécart,  Mémoires  de  la  Société  d'agriculture 
de  Valenciennes,  t.  III,  iS3S,  p.  iio-ii4. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


4o3 


Joieulx  suis  de  vostre  retour, 

Et  grand  liesse  au  cœur  en  ay... 

Et  Jean  Molinet écrivit  ce  que  l'on  a  appelé  une  orientale1 2, 
-c’est-à-dire  sa  Complainte  de  Grèce',  vers  ce  temps-là  3. 

C’est  un  discours  de  la  Grèce  à  l’Espagne4 5  très  chrétienne 
et  à  la  vaillante  Angleterre  '’.  Et  la  Grèce,  mère  de  philo¬ 
sophie  et  nourrice  de  toute  science,  demandait  à  chacun  de 
rembarrer  les  a  faulx  Turcs  forcenez  »  ;  elle  faisait  appel  à  la 
puissance  inlinie  et  à  la  richesse  de  Bourgogne,  au  cœur  des 
mignons  de  cour  qui  suivaient  alors  les  pas  d’armes,  les 
tournois,  où  ils  perdaient  follement  leur  jeunesse.  Elle 
nommait  les  ducs  de  Bourgogne  «  les  lyons  puissants  »,  les 
soutiens  de  toute  la  chrétienté.  Elle  priait  Dieu  d’envoyer  à 
son  secours  des  légions  d’anges,  suivant  le  vieux  jeu  de  mots 
sur  les  angels  et  les  anglais.  Selon  l’usage,  l’auteur  réclamait 
l’indulgence  des  lecteurs  pour  un  de  ses  ouvrages  des  plus 
ennuyeux,  en  effet,  et  d’un  bien  mauvais  goût.  Molinet 
l’avouait  : 

Lourd,  saulvaige, 

Sans  paraige, 

Ou  riens  n’est  net, 

Molu  d’un  gros  molinet. 


1.  H.  Guy,  Op.  cil.,  p.  i65. 

2.  Faiclz  et  diclz,  fol.  6 4ro- 6 Sr0 ;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  a5V0  :  La  complainte 
de  Grece  a  la  chreslienté  a  la  descente  des  Tarez  ;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  5 4V0  ;  Bibl. 
Nat.,  ms.  fr.  1716,  fol.  q5;  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  2200,  fol.  91  :  La  complainte  de  Grece 
lamentée  et  composée  par  maistre  Jehan  Molinet;  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  12  490,  fol.  ior0  : 
La  complainte  de  Constantinople  par  Molinet.  L’ouvrage  a  été  imprimé  sous  ces  deux 
titres  (Brunet,  Manuel  du  libraire  t.  V,  col.  i8i3). 

3.  La  date  n’est  pas  difficile  à  déterminer.  L’ouvrage  est  postérieur  au  second  traité 
d’Arras  (  1 482)  ;  au  mariage  des  infants  (1496).  En  i5or  ( Chronique ,  t.  V,  p.  i45-i46) 
Molinet  disait  encore  que  les  temps  étaient  proches.  Cette  année-là,  Mgr  de  Ravestain 
donna  l’assaut  aux  Turcs  à  Mytilène  (Ibid. ,  p.  i83). 

4.  L’archiduc  Philippe,  roi  de  Castille,  était  fils  de  Maximilien. 

5.  Marguerite  d’York  avait  épousé  Charles  le  Téméraire. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


4o4 


l’odieux  molinet 

C’est  une  grave  question  de  savoir  si  Jean  Molinet  a  eu 
vraiment  de  l’esprit,  ou  si  nous  lui  en  prêtons.  Car  souvent 
sa  gravité  est  cocasse  et  souvent  aussi  sa  cocasserie  laborieuse. 
Mais,  qui  a  lu  attentivement  son'  Art  de  rhétorique  1  demeure 
persuadé  que  rien,  chez  lui,  n’est  abandonné  au  hasard. 
Molinet  est  un  virtuose  du  mauvais  goût,  du  nouveau  goût, 
nous  présentant  l’outrance  des  défauts  et  des  qualités  des 
artistes  flamands2,  mais  aussi  leur  esprit.  Rien  n’est  peut  être 
plus  utile  à  étudier  que  certaines  parties  des  œuvres  de  Jean 
Molinet  pour  nous  faire  comprendre  le  mortel,  l’invisible 
péril  qui  entoure  l’artiste,  et  qui  est  l'entraînement  d'une 
mode  nouvelle,  le  goût,  à  tout  prix,  du  nouveau3.  Oui, 
l’odieux  .Molinet  existe.  Mais,  à  mon  sens,  il  sévit  surtout 
dans  les  pièces  allégoriques  et  morales  et  presque  jamais 
dans  les  pièces  libres  ou  réalistes. 

Il  se  manifeste  dans  le  Chappellet  des  Daines  (1479?) 4  où  il 
décrit,  de  façon  convenue  et  assommante,  le  noble  verger 
(un  paradis  terrestre,  des  quatre  vertus  cardinales  où  des 
Heurs  innombrables  dessinaient  le  nom  de  Marie5.  L'odieux 
Molinet  existe  dans  un  certain  Siégé  d' Amours &  où  il  nous 
montre  la  cour  d’amour  attaquée  par  Doux  Regard,  le  bon 
sagittaire,  secouru  par  les  loyaux  amants.  Sur  un  bon  rythme 
de  guerre,  les  troupes  d’amoureux  champions  donnent  l’as- 

1.  E.  Langlois,  Recueil  d'arts  de  seconde  rhétorique,  p.  2i4-25j. 

2.  Je  prends  ce  terme  comme  on  l’a  entendu  jusqu'au  dix-huitième  siècle. 

3.  On  le  verra  même  abréger  les  Triomphes  de  Pétrarque  et  faire  1  humaniste  tout 
comme  un  autre  (Ms.  James  de  Rothschild,  fol.  i6r0  :  Les  VI  triomphes  en  latin  et  en 
franchois  composés  par  maistre  Jehan  Molinet...  Ms.  de  Tournai  io5,  fol,  243r0). 

4.  Faictz  et  dictz,  fol.  27-29;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  89.  Le  ms.  de  Tour¬ 
nai  io5,  fol.  2Ôovo,  donne  une  curieuse  image  de  cette  couronne  de  fleurs. 

5.  Chronique,  t.  II,  p.  g3.  Cet  ouvrage  a  été  composé  pour  sa  protectrice,  Marie 
de  Bourgogne,  qui  passa  à  Valenciennes,  en  i4Si,  et  mourut  l’année  suivante. 

6.  Faict:  et  dictz,  fol.  7ovo-73ro;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  102  ;  ms.  de  Tour¬ 
nai  io5,  fol.  2  5™  :  Le  hault  siégé  d'amours .  Une  image  représente  le  siège  de  la  cour 
dont  les  murs  sont  battus  par  une  bombarde.  C’est  certainement  une  œuvre  de  jeu¬ 


nesse. 


HISTOIRE  POETIQUE  DU  XV'  SIECLE.  II 


icpiofoguc 

£  fuffifl  nSofîtc  tref 
fiauftcfcigncuncpro 
fperôt  cm  ffcur  bc  icu-, 
i  tteffe  militer  fou6î,  fc 

_  \  miîpfiaur  cfîâbart  5c 

\(  iiiflïc  fc  gnîf  bi'cu  Sce 

-  .6of(iiffre  bout  Soa  itiicj  Se u  fee  cvpfoit; 

-  jpfue  (j  uufpuuce  be  "Sofïrc  gage  §>e  auec 


S 


quee  re comme  em6rafe  barbant  befn  ef 
pnne  bamourcufcB  cfïmeeffee  ne  bcfttc} 
efîre  rfiamptoq  bce  bamee  enfupuattt  fe 
trcfpfaifant  gutbon  bc  hernie  beeffe  Sa^ 
moure .  t'ont  lafoit  ce  que  fee  arcs;  /  fee 
bactvfee  faucce  i  fee  fiarnope  bc  famou 
reufe  arttffcrte  foient  bc  pfue  tenbre  ttc^ 
peurc  que  ccufv  5c  guerre  que  fon  fo:ge 
a  mifaq.  TC  outcffoie  quant  if}  font  fu6' 


L’auteur  présente  son  Roman  de  la  Rose  moralisé 

■Bibl.  Nat.,  Vélins  1 1 01  » 


JE  \ \  MOLINET  RHETORIQUEUR 


4o5 

saut,  à  la  manière  des  soudards,  chargés  de  l’attirail  des 
armes  les  plus  récentes  h  Amour  appelle  à  son  aide  les  nobles 
demoiselles  et  autres.  Quelles  pauvretés,  d'où  l’on  peut  cepen¬ 
dant  détacher  un  portrait  où  nous  croyons  retrouver  la  dame 
du  poète,  celle  qui  le  servait  alors  d’un  «  franc  baisier  », 

D'ung  très  beau  ris  pour  moy  aiser, 

la  «  plus  mygnonne  de  France  »,  et  dont  il  jouissait. 

Mais  surtout  quand  Molinet  évoque  La  Bataille  des  deux 
nobles  deesses -,  rédige  les  assommantes  ballades  qui  ne  sont 
qu'une  suite  de  noms  sonores  de  héros,  des  dieux  de  la  Grèce 
et  de  Rome,  pièces  dans  lesquelles  il  devance  les  prouesses 
parnassiennes,  il  faut  fuir...  A  propos  de  sa  dame,  Molinet 
osera  dire  que  si  les  prés  étaient  des  feuilles  de  parchemin 
et  l'eau  courante  du  ruisseau  de  l’encre,  il  ne  saurait  venir  à 
ses  fins,  efc.3.  On  tremble  de  voir  le  miracle  se  réaliser.  11 
se  produit  parfois,  hélas  !  chez  Molinet. 

A  cet  égard,  il  n’est  guère  d’entreprise  plus  sauvage  dans 
la  littérature,  mais  il  n’en  est  pas  non  plus  de  plus  typique, 
que  la  «  moralisation  »  que  Jean  Molinet  donna  du  Roman 
de  la  Rose. 

Elle  n’a  d’excuse  que  la  vieillesse  de  l’auteur  ;  car  c'est 
en  ioooiquele  vieux  Molinet  mit  en  prose  cette  bible  poétique 
du  moyen  âge,  qu’il  allégorisa.  moralement,  chrétiennement, 
le  robuste  et  païen  Roman  de  la  Rose.  Mais  le  plus  admirable 
n’est-ce  pas  le  succès  qui  semble  bien  avoir  accueilli  la  plus 
téméraire  et  la  plus  sotte  des  entreprises5? 

1.  Ce  poème  a  dû  être  composé  dans  la  période  des  guerres,  entre  i474-i478. 

2.  Faictz  et  dictz,  fol.  73vo;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  io8r0;  ms.  de  Tournai 

io5,  fol.  261™. 

3.  Faicts  et  dictz ,  fol.  7iro.  Ms.  de  Tournai,  io5,  fol.  87™  :  Petit  traictê  faict  par 
ledit  Molinet  soubz  obscure  poetrie.  —  4.  L’an  quinze  cens  tournay  molin  au  vent. 

5.  On  lit  dans  le  Triomphe  de  Bonne  Renommée  de  Jean  Bouchet  (Paris,  i5i6, 
fol.  7aT0)  : 

Se  vous  lisez  les  faiz  de  Molinet, 

Vous  trouverez  qu'il  eut  son  moulin  nect 
Quant  le  Romant  de  la  Roze  arroza 
De  sa  science  et  la  moralisa... 

Il  y  a  quelques  manuscrits  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  10297).  Mais  l’ouvrage  a  été  imprimé 


jo6 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


Ainsi  le  songe  de  l’amant,  quand  il  s’approchait  de  la 
rivière,  était  comparé  au  jeune  enfant  qui  sort  du  ventre 
maternel  et  que  les  eaux  du  baptême  lavaient;  la  venue  de 
l’amant  au  verger  devait  être  entendue  l’homme  épris  de  bon 
zèle  entrant  au  saint  cloître  de  la  religion  ;  le  dieu  d’ Amours 
lirant  ses  ilèches  devenait  le  Saint-Esprit  qui  distribue  ses 
grâces  où  bon  lui  semble  ;  la  fontaine  d’Amours  était  pour 
la  fontaine  de  Sapience  ;  l’histoire  de  Vulcanus,  de  Vénus 
et  de  Mars,  était  comparée  à  celle  de  Notre-Seigneur,  à  lame 
pécheresse  et  à  l’ennemi  d’enfer;  les  rapports  de  la  femme 
avec  son  ami,  en  l’absence  du  mari,  devenaient  l  ame  se 
récréant  avec  son  bon  ange  au  déplaisir  du  corps!  Enfin  la 
rose,  triomphalement  cueillie  par  l’amant,  était  le  symbole  de 
la  rose  que  Joseph  d’Arirnathie  reçut  quand  il  descendit  de  la 
croix  le  corps  du  Sauveur  ! 

Naturellement,  les  choses  n’étaient  pas  présentées  avec 
cette  absurde  rigueur. 

Dans  les  cent  sept  chapitres  où  il  résuma  en  prose  les  épi¬ 
sodes  de  l’œuvre  de  Guillaume  de  bonis,  et  surtout  de  celle 
de  Jean  de  Meung  qu’on  lui  préférait  alors,  Jean  Molinet  fait 
d’abord  un  résumé  très  court  de  l’épisode  réel  ;  puis,  sous  le 
titre  de  moralité,  il  en  donne  une  parabole  symbolique  et 
morale. 

Cet  ouvrage  étrange,  et  même  inconvenant  à  sa  façon,  a 
tout  de  même  une  certaine  raison  ;  ou  du  moins  les  raisons 
dont  s’abrite  Molinet  sont  assez  curieuses  à  connaître. 

presque  immédiatement,  à  Lyon,  en  i5o3,  par  Guillaume  Balsarin,  libraire  (Bibl.  Nat., 
Réserve  Ye  167,  avec  l’invocation  :  Gloire  soit  a  Dieu  et  prouffit  es  humains), 
à  Paris,  par  Antoine  Vérard  (Exemplaire  de  d’Urfé,  Bibl.  Nat.,  Rés.  Vélins,  1  102  . 
C'esl  le  romant  de  'la  rose  moralisié  cler  et  net  translaté  de  rime  en  prose  par  voslre 
humble  Molinet;  Vélins  1  101,  aux  armes  de  Pianello  de  La  Vallette.  Suivant  M.  Prinet, 
que  je  remercie  d’avoir  bien  voulu  identifier  ce  blason,  cet  ecu  aurait  été  ajouté 
vers  le  dix-septième  siècle.  Une  figure  représente  1  auteur  offrant  son  livre  j  et  son 
moulin  emblématique  tourne  derrière  lui.  Mais  ce  joli  g.  rçon,  aux  beaux  cheveux 
blonds,  n’a  rien  à  voir  avec  le  vieux  Molinet.  Nous  donnons  cette  planche  pour  mon¬ 
trer  le  soin  dont  l’œuvre  fut  entourée.)  —  D’après  le  catalogue  des  imprimés  du 
Brilish  Muséum,  Vérard  aurait  encore  donné  deux  éditions  ;  la  veuve  de  Michel  Lenoir, 
une  autre,  en  1 52  1 . 


JE  AN"  MOLINET  RHETORIQUE  U  R 


407 

D’abord  il  fut  adressé  à  un  jeune  prince  1 ,  couvert  de  gloire, 
combattant  sous  le  «  triumphant  estandart  de  Mars  »,  qui  se 
disposait  à  marcher  alors  «  ou  province  d'amoureuse  pensée  ». 
Or,  Molinet  devait  le  mettre  en  garde,  l’avertir  qu'il  y  avait 
là  «  du  doulx  et  de  l’amer  ».  Et  Molinet  de  citer  tous  les 
auteurs  qui  avaient  dénoncé  les  dangers  de  l’amour  :  saint 
Augustin,  Rabanus,  saint  Denis,  Ovide,  Yalère,  Tulle, 
Sénèque,  Virgile,  Aeneas  Sylvius.  Or  ce  prince,  qui  désirait 
devenir  écolier  de  la  Faculté  d’ Amour,  lui  avait  commandé  de 
réduire  «  le  Romant  de  la  Rose  de  rèthorique 2  en  prose. 
Laquelle  chose,  mise  a  execution,  semblera  déprimé  face  fort 
estrange,  de  grant  labeur  et  d’inutile  fruict,  considéré  que  le 
dit  romant  a  esté  ourdy  tant  subtilement  et  tissu  de  si  bonne 
main  ;  et  est  l’ouvrage  tant  incorporé  en  la  mémoire  des 
hommes  que  de  le  coucher  en  autre  stille  ne  sera  moindre 
nouvelleté  que  de  forgier  un  nouvel  A.  B.  C 3  ». 

On  ne  saurait  donc  reprocher  absolument  à  Molinet  une 
œuvre  envers  laquelle  il  en  usa  si  modestement  :  et  le  profit 
même  qu’on  en  pouvait  retirer  lui  paraissait  mince.  Car,  en 
matière  amoureuse,  Nature  surtout  peut  nous  donner  quelque 
adresse  ;  et  souvent  «  les  disciples  y  sont  maistres,  les  maistres 
y  sont  aprentilz...  Non  seulement  damoiseaulx,  damoi- 
selles,  jouvenceaulx,  jouvencelles,  filles,  garsettes  et  gars, 
mais  aussi  vieillottes  et  vieillars  se  delictent,  degoisent  et 
resjouyssent  en  recordant  les  devises  de  leurs  plaisans  amou¬ 
rettes.  Puis  donc  que  chascun  congnoist  l'industrie  d'amours 
et  que  le  Romant  de  la  Rose  nous  en  demonstre  si  cler  ensei¬ 
gnement  que  ce  nous  est  commune  patenostre,  que  pourra 
prouffiter  ce  que  j'en  sçauray  faire?»...  Aussi  le  pauvre 
Molinet  demandait,  contre  les  médisants  et  les  langues  ser- 

1.  Suivant  J. -A.  Buchon  ( Collection  des  chroniques  nationales  françaises,  t.  XLIII, 
p.  7),  ce  serait  Philippe  de  Clèves?  Mon  sentiment  est  qu’il  s’agit  d’une  commande 
d’un  des  trois  jeunes  princes  hôtes  de  Valenciennes. 

2.  Je  rappelle  que  ce  mot  désignait  toujours  la  poésie. 

3.  Abécédaire.  —  Dans  le  même  esprit  est  Le  donal  baillé  au  roy  Loys  douziesme 
de  ce  nom  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  342ro). 


4o8 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVP  SIECLE 


pentines, affilées  pour  détruire  ses  ouvrages,  le  secours  delà 
llamboyante  épée  du  jeune  prince. 

Molinet  nous  donnait  une  autre  excuse  encore.  Depuis  le 
temps  où  avait  été  composé  le  Roman  de  la  Rose,  notre  lan¬ 
gage  était  devenu  «  fort  mignon  et  renouvellé  ».  A  dire  vrai, 
à  en  juger  d’après  sa  propre  virtuosité,  Molinet  trouvait  le 
Roman  de  la  Rose  pauvrement  rimé  ;  les  mots  lui  en 
paraissaient  durs  et  hors  d'usage.  Enfin,  sous  la  meule  de  son 
moulin,  il  allait  passer  ce  qui  lui  paraissait  répréhensible 
pour  le  rendre  propre  au  bien,  la  «  mondanité  »  afin  d’en 
extraire  la  divinité. 

Ainsi  le  cynique  Molinet  moralisa  1  immoral  Roman  de  la 
Rose  ;  et  il  espérait  que  Notre-Seigneur  prendrait  en  considé¬ 
ration  son  <(  rude  ouvrage  »  et  qu’il  verrait  au  ciel,  avec  son 
prince,  la  rose  immarcescible... 

En  réalité,  c’est  un  livre  d’images  que  le  Romant  de  la 
Rose  moralisé,  un  nouvel  abécédaire.  Tel  il  nous  apparaît 
dans  les  beaux  exemplaires  sur  vélin  que  tira  Antoine  Vérard. 
Le  <(  noble  »  Roman  de  la  Rose  allait  devenir  un  grand  sou¬ 
venir.  Il  devenait  un  prétexte  à  illustrations,  à  dissertations 
instructives;  son  charme  original  ne  le  parait  plus.  Et  c’est 
peut-être  là  le  fait  le  plus  important  de  toute  l’histoire  litté¬ 
raire  de  cette  fin  du  quinzième  siècle. 


JEAN  MOLINET  EN  PRIERE 

Il  est  un  autre  aspect  de  Jean  Molinet  qu'il  nous  faut  main¬ 
tenant  connaître  :  c’est  le  chanoine  en  prière.  Dans  une  pièce, 
consacrée  à  1’  «  arche  de  Noé  »,  il  avait  dit  : 

Prestre  devost,  quant  bien  je  te  contemple, 

Tu  es  de  Dieu  le  vaisseau  et  le  temple  É.. 

i.  Faictz  et  dictz,  fol.  18.  Dans  le  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  23,  cette  pièce  a 
pour  rubrique  :  Didier  a  ung  prebsire  disant  sa  première  messe;  de  même  dans  le  ms. 
de  Tournai  ioü,  fol.  2oSro.  Mais  le  nom  du  sire  est  demeuré  eu  blanc. 


JEAN  MOT. INET  R IIETORIQUEUR 


4oq 

Si  nous  contemplons  Jean  Molinet  faisant  oraison,  il  nous 
apparaît  comme  un  de  ces  habiles  ouvriers  qui  savent  faire 
par  cœur  les  images  des  saints  et  des  saintes,  en  ce  temps-là, 
dans  les  Flandres  : 

Trop  plus  hardy  que  Percheval1, 

Vecy  le  glorieux  sainct  Jorge 
Fort  bien  monté  sur  ung  cheval, 

Tout  nouveau  venu  de  la  forge! 

S’il  est  armé  jusque  a  la  gorge, 

Je  croy  que  point  ne  s’en  repent  : 

Dieu  luy  a  faict  ouvrir  son  porge 
Pour  ce  qu’il  tua  le  serpent _ 

Servez  sainct  Jorge  glorieux, 

Amez  Dieu  sy  comme  il  a  faict, 

Soyez  fors  et  victorieux 

Sur  le  serpent  qui  gens  deffaict  : 

C’est  l’ennemy,  plain  de  mesfaict, 

Quy  le  monde  gaste  et  desvoye. 

Se  prions  Dieu,  sur  tous  parfais, 

Que  grâce  et  pardon  nous  envoyé! 

Des  secousses,  comme  Valenciennes  en  connut  alors,  les 
alarmes  de  la  guerre,  la  famine,  la  maladie,  déterminèrent  de 
singuliers  mouvements  de  piété,  dans  une  ville  naturelle¬ 
ment  pieuse,  pleine  d’églises,  de  béguinages,  de  couvents  et 
d’hospices.  Car,  de  temps  à  autre,  on  y  dressait  de  gigan¬ 
tesques  chandelles  devant  l'image  de  la  Vierge  ;  des  proces¬ 
sions  se  déroulaient  où  l’on  portait,  sur  des  brancards,  les 
fiertés  des  saintes  reliques,  gloire  des  pays  du  Nord2. 

C’est  un  fait  que  Jean  Molinet,  au  temps  où  la  peste  et  la 
guerre  désolaient  le  monde,  pria  Madame  sainte  Anne: 

Cedre  eslevé,  portant  la  fleur  virgine  3, 


r.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165,  fol,  23  ro  :  Présent  pour  ung  sainct  Jorge. 

2.  Cf.  abbé  Cappliez,  Les  Madones  de  Valenciennes,  p.  i3o-i59.  A  la  procession  de 
la  ville,  c’est-à-dire  celle  du  Saint-Cordon,  les  chanoines  de  la  Salle  touchaient  «  ij 
getiers  de  claret,  ij  rains  et  ij  blans  »  (Compte  communal  de  1 4 8 4) . 

3.  Faictz  et  diclz,  fol.  8-10;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  20;  ms.  de  Tournai  io5, 
fol.  1 8oT0. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X^ e  SIECLE 


4lO 

saint  Gabriel1,  saint  Adrien2  et  saint  Hippolvte 3.  Maisquand 
il  priait  le  roi  de  gloire  et  d'amour,  c’était  pour  décrire  son 
blason  mystique4: 

L’escu  d'argent  au  chief  d’or  luysant  cler 
A  cincq  plaves... 


Et  il  écrivait  une  paraphrase  du  pater,  qui  paraît  avoir  eu 
une  certaine  célébrité5,  où  tous  les  mots  de  l’oraison  latine 
trouvent  un  court  développement.  Or  le  pauvre  homme  que 
fut  toujours  Jean  Mol  inet  commentera  fortement  les  mots  : 
panera  nostrum  quotidianum.  Il  évoque,  à  ce  propos,  l’œuvre 
du  Créateur,  qui  fait  croître  les  épis  :  mais  c’est  pour  nous 
dire  : 

Tout  vient  de  terre  et  prend  cresture 
Soit  en  secheresse  ou  moyture, 

Et,  en  la  fin,  s’est  la  droicture, 

Tout  retourne  en  terre  et  pourrit.,. 

11  n’est  pas  sans  intérêt,  quand  Molinet  parle  de  nos  fautes, 
débita  nostra,  de  l’entendre  dire  : 

Par  faulx  regard,  langue  friande, 

Bouche  trop  gloute  et  trop  truande, 

Tant  en  parler  comme  en  viande, 

Nostre  povre  ame,  vile  et  orde, 

Le  cours  de  raison  se  desborde... 

Car  sans  doute  Molinet  fait  retour  sur  lui-même.  Voici 
enfin  sa  glose  in  tentationem  : 

In  tentationem  labeure 
Mon  esperit  a  chascune  heure, 

En  danger  de  cbeoiren  telz  las. 

L’Ennemy  quiert  que  je  demeure 

1.  Faictz  et  dictz,  fol.  S,  io,  i  avo.  —  Oraison  a  saint  Gabriel  donnant  en  acrostiche 
le  nom  de  Jehan  de  Wargni  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  2i3r0). 

2.  Ms.  de  Tournai  io5,fol.  2ioro.  —  3.  Oraison  de  Sainct  1  polite  ( Faictz  et  diclz> 
fol.  I  2V0). 

4-  C’est  cette  oraison  par  maniéré  de  ballade  qui  ouvre  pieusement  les  Faitcz  et  dictz, 

fol.  iro. 

5.  Bibliothèque  de  Sainte-Geneviève,  ms.  2734,  fol.  3.  (Livre  de  prières  de  la 
famille  Duprat,  début  du  seizième  siècle;  ibid.,  ms.  2712,  fol.  io3.) 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE UR 


4i  i 

En  cest  estât,  tant  que  je  meure, 

Pour  m’avoir,  en  son  vil  demeure, 

En  ses  ordz  et  très  parfondtz  latz 
Ou,  en  lieu  de  chans,  sont,  helas  ! 

Cris  et  clameurs  pour  tous  soullas. 

Helas!  quel  banquet  et  quel  0! 

Souverain  Dieu,  ne  permet  pas 
Que  nous  ayons  de  tel  repas 
Après  nostre  doubteux  trespas  , 

Sed  libéra  nos  a-malo  Amen. 

Et  Jean  Molinet  prie  encore  quand  il  compose  (comme  tous 
les  hommes  de  ce  temps,  sans  même  qu’ils  y  prissent  garde), 
quand  il  écrit  la  »  Passion  de  Monsieur  saint  Quentin  » 
(24h5  vers)2,  où  il  se  montre  l’imitateur  de  Greban3  dont 
il  exagère  encore  la  préciosité.  Ces  mystères  ne  passaient 
guère  pour  des  œuvres  originales.  Leurs  rajeunissements 
étaient  fréquents  ;  et  si  l’œuvre  de  Molinet  a  pu  être  repré¬ 
sentée  à  Saint-Quentin,  en  i5oi,  le  i4  novembre,  lors  de 
l’entrée  de  Philippe,  archiduc  d’Autriche,  il  n’en  est  pas 
moins  vrai  qu’il  y  avait  déjà  un  «  jeu  de  saint  Quentin  »  que 
l’on  voit  représenté,  en  1 4 L> i ,  à  Abbeville. 

11  est  plus  intéressant  de  rappeler,  à  ce  propos,  que  Jean 
Molinetétait  chanoine  de  la  Salle-le-Comte  où  l’on  conservait 
un  chef  de  saint  Quentin  très  vénéré;  qu’il  y  avait  là  un 
pèlerinage  fréquenté  par  ceux  qui  souffraient  de  l’enflure  des 
jambes  ;  qu’une  procession  du  chef  de  saint  Quentin  aura 
lieu,  par  la  suite,  dans  Valenciennes4.  Comme  les  anciens 

1.  Texte  du  manuscrit  delà  Bibliothèque  Sainte-Geneviève  n°  2734,  fol.  3-iov0. 
Une  «  devote  explication  »,  sur  le  Pater  se  rencontre  aussi  dans  le  ms.  n°  333  d’Amiens. 

2.  Le  Mistere  de  saint  Quentin  suivi  des  invencions  du  corps  de  saint  Quentin  par 
Eusebe  et  Eloi,  éd.  critique  par  II.  Châtelain.  Saint-Quentin,  1909,  in-4.  M.  E.  Lan¬ 
glois  a  démontré  que  Molinet  était  l’auteur  du  mystère  qui  est  anonyme  ( Romania , 
t.  XXII,  p.  522).  La  belle  ballade  «  adreschunt  a  saint  Maurice  »  lui  plaisait  particu¬ 
lièrement,  car  elle  figure,  comme  exemple,  dans  son  Art  de  rhétorique  (E.  Langlois» 
Recueil  d'arts  de  seconde  rhétorique,  p.  232-24i  ;  l’œuvre  est  donc  antérieure  à  i493). 
Cf.  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  iiv0;  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  245v0. 

3.  C’est  ce  qui  prouve  absolument  le  rôle  de  la  mère  de  saint  Quentin  qui  est  la 
réplique  du  rôle  de  Notre  Dame.  —  4.  Simon  Leboucq,  Histoire  ecclésiastique  de  la 
ville  et  comté  de  Valentienne,  éd.  Dinaux,  p.  48-49.  C’est  là  un  argumenta  ajouter 
à  ceux  présentés  parM.  E.  Langlois  et  résumés  par  H.  Châtelain. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SlÈCUE 


412 


trouvères  avaient  rencontré  parfois  non  loin  des  châsses 
vénérées  le  sujet  de  leurs  compositions  épiques,  près  du  chef 
de  saint  Quentin,  sans  doute  à  l'occasion  du  pèlerinage,  Jean 
Molinet  conçut  son  mystère.  Et  nous  devons  reconnaître  qu'il 
a  dressé  une  grande  image  sainte  en  rimant  la  Passion  de 
Monsieur  saint  Quentin,  évoqué  la  splendeur  de  Rome,  celle 
de  la  cour  de  Dioclétien,  les  origines  chrétiennes  des  nobles 
cités  de  Noyon,  d'Amiens,  de  Saint-Quentin;  drame  farci  éga¬ 
lement  de  calembredaines,  de  pitreries  de  fous,  de  miracles, 
de  scènes  infernales,  de  supplices,  où  les  bourreaux  font 
revivre  la  soldatesque  de  ce  temps,  dans  son  langage  et  dans 
son  costume,  au  milieu  des  sonneries  de  trompettes  et  de 
clairons.  Molinet  pouvait  en  être  fier. 

Il  s'intéressait  d’une  façon  particulière  aux  représentations 
théâtrales  qui  étaient  des  cérémonies  rares  et  d'un  rare  éclat. 
C’est  un  fait  qu'il  se  rendit  à  Mons,  en  iüoi,  lors  de  la  solen¬ 
nelle  représentation  du  Mystère  de  la  Passion  ;  qu’il  admira 
sans  doute  la  mise  en  scène  dont  nous  avons  conservé  le 
compte,  qu'il  put  souper  avec  le  roi  Hérode,  et  d’autres,  à 
1  auberge  du  Cerf1.  Il  y  a  même  lieu  de  croire  que  Jean 
Molinet  dut  à  la  suite  de  cette  représentation,  remanier  la 
«  Passion  dite  de  Valenciennes  »,  car  il  en  est  certainement 
l’auteur2 3.  Et  le  6  avril  i5io,  les  confrères  de  Saint-Quentin 
furent  autorisés  à  jouer  pendant  huit  jours,  sur  le  marché 
de  Mons,  la  Passion  de  saint  Quentin  Enfin,  dans  Les  regres 
des  peres  et  meres  pour  la  mort  de  leur  pi z  incongneu  en  leur 

1.  G.  Cohen,  Mélanges  Lanson,  1922,  p.  63-76;  Revue  des  Deux  Mondes,  10  mai 
1928,  p.  420. 

2.  M.  Noël  Dupire  en  a  fait  à  mon  sens  une  démonstration  probante  à  laquelle  on 
pourrait  joindre  encore  d’autres  arguments  qui  font  preuve,  des  vers  communs,  des 
plaisanteries  qui  n’appartiennent  qu’à  Molinet.  (Le  Mystère  de  la  Passion  de  Valen¬ 
ciennes  dans  la  Romania,  1923,  p.  070-584).  Le  ms.  56o  de  Valenciennes  date  de 
la  première  partie  du  seizième  siècle.  Il  est  intéressant  de  noter  que  la  20e  et  der¬ 
nière  journée  est  consacrée  au  triomphe  de  Marie  et  à  son  assomplion  qui  forme 
une  apothéose  d’un  caractère  bien  local.  Ce  livre  a  appartenu  à  Bauduin  de  Ver- 
melles,  marchand  demeurant  à  Douai,  un  amateur  de  bon  vin. 

3.  G.  Cohen,  Notes  sur  le  Mystère  de  saint  Quentin  dans  la  Romania,  1910,  p.  92-93. 
Molinet  venait  de  mourir. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR  4  1  3 

hostel,  Molinet  résumera,  sur  le  ton  et  le  rythme  d’une  com¬ 
plainte  populaire,  la  légende  de  saint  Alexis1 *. 

Et  nous  trouvons  encore  dans  les  compositions  de  Jean 
Molinet  les  traces  d’un  culte  nouveau,  celui  des  âmes  du 
Purgatoire.  Car  le  chanoine  de  Valenciennes,  dans  son 
Advocat  des  âmes  du  purgatoire',  nous  a  laissé  comme  le 
texte  d'une  de  ces  inscriptions  pour  tableaux  funèbres3,  résu¬ 
mant  les  enseignements  de  la  Danse  Macabre,  par  où  le  clergé 
du  temps  atteignait  l’imagination  et  aussi  la  bourse  des 
croyants  épouvantés  : 

Arrestez  vous,  qui  devant  nous  passez, 

Et  compassez  la  pitoyable  hystoire 
Des  corps  humains  du  siecle  trespassez. 

Noz  indignes  esperitz,  hutinez, 

Sont  condampnez  au  feu  de  purgatoire... 

Il  n’est  mesfaiz  demourans  impugnis4. 

Vous,  gaudisseurs,  avez  habitz  divers, 

Blancz,  bruns,  bleuz,  verds,  chaînes  et  grans  trésors  ; 

Et  nous,  avons  tous  les  os  decouvers, 

Ventres  ouvers,  piedz  et  mains  a  revers, 

Rongez  de  vers  fort  puans  et  très  ors. 

Se  n’avons  fors  laidure  et  desconfors. 

Nous  fusmes  fors  et  beaulx,  comme  vous  estes  : 

Les  blancs  chapeaulx  couvrent  bien5  noires  testes  ! 

Vous  reposez  en  lict  de  parement  : 

Nous,  en  tourment,  bruslez  et  rotilliez...  6 

Dames  de  court,  mirez  vous  bien  !  Mirez 
Et  admirez  nostre  terrible  face. 

Sont  voz  cheveulx  bien  pignez,  bien  parez? 

En  fin  aurez  membres  deffigurez, 

Fort  mal  curez,  quelque  honneur  qu’on  vous  face. 

La  mort  embrasse,  et  gorriere  et  gorrace, 

i.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  25gvo. 

а.  Faiclz  et  diclz,  fol.  1 7 r0  ;  pièce  incomplète  dans  le  manuscrit  James  de  Roth¬ 
schild,  fol.  6. 

3.  Le  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  65v0  donne  cette  intéressante  rubrique  :  Com¬ 
plainte  des  trespassés  pour  mectre  en  ung  cimetiere. 

4.  Ms.  de  Tournai  io5  :  qui  demeure  impugny. 

5.  Les  noires  ( Ibid .). 

б.  Traveillés  (/fud.) 


4  1 4  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Et  trote  et  trace  1  en  hault  et  bas  estage  : 

Service  a  court  n’est  pas  vray  héritage... 

Devant  voz  huyz  povres  gens  ayans  faim, 

Couchans  sur  fain,  quierent  pain  et  lardons2. 

Nous  ne  povons,  ne  meshuy  ne  demain, 

Tendre  la  main  a  frere  n’a  germain, 

Pour  l’inhumain  brasier  ou  nous  ardons. 

Nous  attendons  grâce,  mercy  et  pardons3, 

Et  par  voz  dons  estre  en  vray  repos  mys  : 

Au  grand  besoing  voit  on  ses  grans  4  amys  !... 

C’est  vrai  que  les  défunts  du  Purgatoire  réclamaient  aux 
passants,  sur  les  biens  qu’ils  leur  avaient  laissés,  des  messes, 
des  oraisons,  les  sept  Psaumes  et  les  Vigiles  des  morts.  Dans 
ces  accents  de  Jean  Molinet,  il  y  a  comme  un  souvenir  des 
vers  de  Villon. 

Toute  une  littérature  funèbre  se  développa  alors  sur  ce 
thème  macabre5.  Mais  il  se  peut  aussi  qu’un  événement  con¬ 
temporain,  qui  a  frappé  Molinet,  ait  inspiré  cette  pièce6. 

Car  au  temps  où  Maximilien  conquérait  la  Hongrie,  Moli¬ 
net,  son  indiciaire,  était  préoccupé  par  l’histoire  d’un  jeune 
lils  de  vingt-deux  ans,  Lucquet,  habitant  d’un  village  voisin 
de  Valenciennes,  garçon  fort  paisible  à  qui  sa  mère,  enterrée 
au  cimetière  de  Saint-Wast  de  Valenciennes  depuis  plusieurs 
années,  apparut.  Lucquet  rapporta  son  histoire  au  clerc  de 
l’église.  Car  sa  mère  lui  avait  fait  signe  qu  elle  voulait  lui 
parler;  elle  lui  avait  dit  l'horrible  et  intolérable  tourment 
des  peines  du  purgatoire  qu  elle  endurait  depuis  sept  ans, 
qu  elle  était  seulement  tirée  de  cet  «  angoisseux  travail  » 
par  les  prières,  les  jeûnes  et  les  aumônes  de  personnes 

1.  Et  quiert  et  trache  (Ibid.). 

2.  Couchent  sus  fain  quérans  pain  et  lardons  (Ibid.). 

3.  Mercy  grâce  et  pardons  (Ibid.).  —  4.  Bons  (Ibid.). 

5.  Les  loys  des  trespassez  (impression  de  Bréhan-Loudéac.  Bibl.  Nat.,  Rés.  Yen54); 
Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  1727,  fol.  189  :  Bonnes  gens  qui  en  ce  mouslier...  E.  Droz  a  donné 
d’utiles  indications  sur  ces  thèmes  :  Jean  Castel,  chroniqueur  de  France,  192T,  p.i5-i8. 

(Extr.  du  Bulletin  philologique  et  historique.) 

6.  Chronique,  t.  IV,  ad.  a.  1490,  p.  122-127. 


JEAN  MOLINET  RHÉTORIQUEUR 


4i5 

dévotes.  Elle  priait  un  cousin  d'aller  mettre  des  chandelles 
devant  Notre-Dame  de  liai.  Et  la  mère  de  Lucquet  lui  nomma 
encore  diverses  personnes  pieuses  de  Valenciennes,  que  son 
111s  connaissait  bien,  leur  demandant  de  faire  célébrer  des 
messes  pour  le  repos  de  son  âme.  Mais  on  se  moqua  du  fils 
crédule.  Or,  comme  il  rentrait  à  son  village,  travaillé  par  la 
tentation,  il  s’en  fut  loger  chez  une  «  simple  femelette  »  au 
faubourg  de  Braine.  A  minuit,  sa  mère  vint  le  réveiller, 
tirant  sa  couverture,  le  pinçant  si  rudement  au  bras  qu’il  en 
portait  des  cicatrices,  douloureuses,  noires  comme  l’encre.  Et 
comme  son  fils  sortait  de  la  chapelle  de  liai,  sa  mère  le  tirait 
encore  si  rudement  par  sa  robe  qu’il  tombait  sur  les  marches  : 
car  il  avait  oublié  d’allumer  une  chandelle  devant  l’image  de 
la  très  sacrée  Vierge.  Or  sa  mère  avait  été  condamnée  à  faire 
quarante  ans  de  Purgatoire.  Mais  plus  tard,  accompagnée  de 
quatre  petits  personnages,  blanc  vêtus  comme  neige,  fort 
riants,  elle  avait  pris  congé  de  son  fils,  lui  annonçant  qu’elle 
s’en  allait  en  la  compagnie  de  Notre-Seigneur  ;  et  elle  lui 
recommandait  de  ne  jamais  se  trouver  aux  danses  et  aux 
jeux,  causes  de  ses  tourments.  Or  le  fils  déclarait  que  sa  mère 
lui  apparaissait  tantôt  comme  une  dame  blanche,  tantôt  sous 
la  forme  d’un  petit  enfant. 

Molinet  pensait  que  cette  apparition  était  frivole.  Pour  le 
convaincre,  damp  Jean  de  Fontaine,  notable  religieux  de 
Saint-Benoît,  trésorier  de  Notre-Dame-la-Grande  de  Valen¬ 
ciennes,  le  conduisit  à  Airain.  Il  s’interrompit  donc  d’écrire 
ses  Chroniques,  planta  là  Maximilien,  très  victorieux  roi  des 
Bomains,  qui  conquérait  la  Hongrie.  Et  Molinet  vit,  à  Airain, 
le  jeune  fils  qui  portail  les  «  enseignes  »,  ainsi  qu’elles  sont 
décrites  ;  le  curé  et  d’autres  personnages  de  foi  lui  confir¬ 
mèrent  le  fait  comme  véritable. 

Il  faut  le  dire  :  la  crédulité  de  maître  Jean  Molinet  n’était 
pas  petite.  Et  sans  rire,  longuement,  il  a  conté  l’histoire  des 
religieuses  de  saint  Augustin  de  la  ville  de  Ouesnoy-le-Comte1, 


i.  Aujourd’hui  Le  Quesnoy,  à  18  kilomètres  de  Valenciennes. 


4 1 6 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\ e  SIECLE 


tourmentées  par  les  diables,  Tahu,  Gorgias,  Pantoufle,. 
Gourteaux  et  Momifie,  tout  à  fait  pareils  à  ceux  des  jeux  de 
ce  temps,  maîtres  de  cette  maison  depuis  qu’une  religieuse 
s’était  enamourée  d’un  bon  pater1 2.  Jean  Molinet  accepta 
l’histoire  du  fils  Lucquet  qu'il  avait  du  moins  cherché 
à  vérifier;  et,  sans  doute  à  cette  occasion,  il  écrivit  son 
Advocat  des  cimes. 

Jean  Molinet  tirera  aussi  une  morale  de  la  Danse  macabre 
qui  prit  alors,  grâce  aux  belles  illustrations  de  Guyot  Mar¬ 
chand,  tout  son  développement.  Car  l’image  de  la  mort  ré¬ 
gnait  partout  en  souveraine.  C’est  Molinet  qui  nous  a  rap¬ 
porté'  que,  lors  de  l’entrée  à  Genève  de  Madame  Marguerite 
d’Autriche  parmi  les  tableaux  vivants,  les  tapisseries,  les 
étendards,  la  dernière  histoire  que  l'on  voyait  était  celle  de 
la  mort  :  «  ou  il  y  avoit:  Omnia  mori  debent  ;  omnia  morte 
cadant  ;  et  de  rechef  :  Vanitas  vanitatum  et  omnia  vanitas  ». 

Et  peut-être,  en  ces  jours,  Jean  Molinet  adressait-il  aux 
grands  de  ce  monde  ce  rude  discours3  ; 

Princes  puissans  qui  du  monde  univers, 

Dur  et  divers,  querez  la  seigneurie, 

Notez  que  c’est  du  monde  par  mes  vers  : 

Ce  sont  gros  vers,  puans,  rouges  et  verdz, 

Poindans,  pervers,  ou  la  mort  s’est  nourrie  ; 

C’est  tromperie,  orgueil,  pomme  pourrie, 

Voye  perie  et  faulx  trésor  : 

Tout  ce  qui  reluyst  n’est  pas  or  !... 

Le  monde  est  vieilz,  tout  plain  de  maladie, 

Et  se  lourdie  qui  monte  dans  l’escache. 

Il  danse  en  l’air,  il  nage  sur  vessie, 

Il  se  soussie,  il  joue  a  la  toupie, 

Il  prent  la  pie,  il  fait  la  borgne  agache. 

On  le  menache,  il  s’enfuit  ;  on  le  cache, 

Il  court,  il  trache  sans  ester  : 

Besoing  fait  la  vieille  troster... 

1.  Chronique,  t.  IV,  p.  147. 

2.  Ibid.,  t.  V,  i63  ad.  a.,  i5oi. 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  24  3i5  :  Ensuit  ung  petit  traiclé  fait  par  Molinet;  Les  aages 
du  monde  dans  les  Faict:  et  dictz ,  fol.  24'r°-27  )  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  i58. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR 


Finablement,  le  monde  est  sur  espine 

Poingnant  que  pigne  ou  [que]  arche  ou  que  fer. 

Jadiz  fina  par  eaue  et  par  bruyne  ; 

Mais  ja  ruyne  aproche  :  on  en  veoit  signe. 

Chascun  se  signe,  il  finera  par  feu  ! 

Sathan  cornu  soufîe,  dru  et  menu  ; 

Le  monde  nu  veult  fouldroier. 

Qui  doit  pendre  ne  peult  noyer. 

Et  .lean  Molinet  se  demandait:  que  ferons-nous,  nous  qui 
sommes  le  résidu  de  ce  monde  : 

Triste,  esperdu,  sur  glace  d'une  nuyct  ? 

Servons  sans  ruyt  Dieu,  qui  tous  biens  produit... 

Et  sy  vault  mieulx  tart  que  jamais... 

On  ne  sera  pas  étonné  que  la  Vierge  tienne  une  grande 
place  dans  les  pieuses  compositions  de  .Jean  Molinet.  Elle 
régnait  sur  Valenciennes,  à  Notre-Dame-la-Grande,  l'antique 
église  que  l’on  nommait  aussi  du  Saint-Cordon.  Car  la 
Vierge  était  apparue  jadis  à  l’ermite,  dans  la  clarté,  entou¬ 
rée  d'anges,  à  minuit,  tandis  que  la  ville  était  ravagée  par 
la  contagion  *.  L’un  de  ses  anges  était  descendu  sur  l’église, 
un  cordon  rouge  à  la  main,  et  il  avait  fait  le  tour  extérieur 
de  l'enceinte  de  la  ville,  laissant  à  Notre-Dame,  à  son  retour, 
le  cordon  comme  témoin.  Et,  chaque  année,  la  fierte,  les 
métiers,  les  enfants  des  écoles,  ies  corps  saints,  les  paroisses, 
les  couvents,  ions  les  gens  de  la  ville  et  le  magistrat  suivaient 
l'antique  circuit2.  Depuis  qu'il  y  eut  des  poètes  à  Valen¬ 
ciennes,  ils  célébraient  la  Vierge  dans  le  concours  du  Puy, 
briguant  la  couronne  ou  le  chapeau  d’argent3.  Comme  eux, 

1.  «  En  l’an  mil  et  huit, en  septembre...»  H.  d’Outreman , Histoire  de  Valentiennes , 
p.  43  i.  —  Sur  ce  culte  delà  Vierge,  cf.  abbé  Cappliez,  Les  madones  de  Valenciennes , 
Valenciennes,  1891,  in-8.  —  Sur  les  «  Cinq  testes  Noslre  Dame  »,  Molinet  a  com¬ 
posé  un  ditier  avec  des  rimes  en  rébus  (Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  i4Sro).  L'oraison 
sur  Marie  :  Marie  mere  miraculeuse...  ( Ibid .,  fol.  179'0). 

2.  S.  Leboucq,  Op.  cit.,  p.  1. 

3.  Dinaux,  Serventois  et  sottes  chansons  couronnées  à  l  alenciennes  tirés  des  manus¬ 
crits  de  la  Bibliothèque  du  Boy.  Valenciennes,  1 8 3 3  ;  Jean  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV, 

p.  3a3. 

II.  —  27 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 


4i8 

Molinet  célébrera  Notre  Dame1  :  mais,  en  sa  «  rude  science  », 
il  rappellera  l’excellence  de  sa  race, exaltera  son  «  parentage» 
et  sa  généalogie  (il  en  a  tellement  l’habitude)  : 

De  roys,  de  duez  et  de  sainctz  patriarches 
Es  descendue,  et  par  mere  et  par  pere. 

Mais  la  noblesse,  excellente,  ou  tu  marches 
Excédé  roys  triumphans  en  leurs  arches 
Et  puissans  ducz  en  proesse  prospéré... 

De  même,  la  science  infuse  de  la  Vierge  éclipsait  celle 
des  philosophes  !  Dans  une  autre  oraison,  «  commençant 
par  chansons  et  finissant  par  chansons  »,  Jean  Molinet  disait 
à  Notre  Dame  ceci,  qui  est  plus  fort  : 

Vecv  l’amant  qui  vient  pour  vous  servir. 

Il  demandait  à  cette  gracieuse  pucelle  de  lui  prêter  des 
oreilles  favorables  : 

Navré  suis  mieulx  que  d’une  picque 
Par  le  regard  de  voz  beaulx  yeulx. 

Il  osait  dire  qu’il  avait  la  face  pâle  à  force  de  l’aimer  2  : 

D’une  autre  aymer  que  vous,  doulce  Marie, 

En  vérité  mon  cœur  s’abbaisseroit  : 

Pourtant  a  vous  je  me  donne  et  marie... 

Et  Jean  Molinet  la  disait  belle  de  corps,  aux  beaux  yeux;  il 
la  nommait  la  «  plaisant  brunette  »  où  Jésus  avait  pris  chair 
humaine...  Il  est  vrai  que  Jean  Molinet  était  vieux  et  débile 
quand  il  composa  son  oraison3.  Mais  enfin  le  tableau,  le 
portrait  qu  il  nous  trace  de  la  Vierge,  ne  doit  pas  plus  nous 

1.  Faiclz  et  clictz,  fol.  avo,  3,  7,  19,  22;  Bibl.  ual.,  ms.  fr.  19165,  fol.  a8-3i. 
Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  2i4V0  (sur  les  rimes  Damas),  2i5ro,  23ovo,  a86vo,  3 1 7ro  ; 
ms.  James  de  Rothschild,  fol.  6  et  8  ;  Bibl.  Sainte-Geneviève,  n°  2734,  fol.  nro: 
Cy  après  ensuit  une  oraison  haulte  et  elegante  composée  par  maistre  Jehan  Moulinet  sur 
chascun  mot  par  ordre  contenu  en  la  salutation  angelicque.. .  Ave  angelicaue  salut... 

2.  On  pense  tout  de  même  aux  vers  de  Verlaine. 

3.  Ce  n’est  qu’un  exercice  de  virtuosité  dont  nous  rend  compte  la  rubrique  du 
ms.  de  Tournai  io5,  fol.  23oV0  :  Didier  quise  peult  adresch'er  soit  a  la  Vierge  Marie  ou 
pour  ung  amant  a  sa  dame. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR  4  Q) 

surprendre  que  les  images  des  vierges  contemporaines 
que  peignirent  Fouquet,  Van  Eyck  ou  Memlinc  (on  pense  à 
la  dame  de  Beauté,  Agnès  Sorel,sous  les  traits  de  la  Vierge). 
JeanMolinet  peint  la  Vierge  telle  la  jolie  iille  des  Flandres, 
la  belle  jeune  femme  aux  longues  tresses,  au  front  bombé,  à 
l'épaisse  toison  dorée,  au  manteau  royal  de  brocard,  trônant 
sous  un  dais  de  damas,  comme  la  dessina  Thierry  Bouts.  Car 
.lean  Molinet  implorait  son  secours  contre  Satan,  prêt  à  le 
dévorer;  et  il  avait  soin  de  le  dire  : 

Aultre  ne  quiers  que  vous  pour  mon  secours, 

Vrays  amoureux,  ne  vous  vueille  desplaire, 

Si  congé  prens  de  mes  belles  amours... 

Car  il  s’attendait  bien  à  la  revoir,  après  lui  avoir  dit,  tant 
de  fois,  adieu  1  ! 

Or,  se  sentant  le  «  corps  maladif,  vermoulu  », 

Laid  et  velu,  impotent  devenu, 

.la  tout  chenu  en  vice  se  délité, 

Jean  Molinet  se  tournait  aussi  vers  ce  glaive  de  victoire, 
saint  Hippolyte2.  Il  disaitson  glorieux  martyre;  ilse  nommai! 
son  filleul,  son  serf  et  son  paroissien.  Plus  que  dans  les 
prières  des  chanoines  et  des  doyens,  pour  parvenir  aux  saintes 
cours,  il  avait  confiance  en  ce  sûr  patron  : 

Tirez  moy  devant  le  throsne 
Du  ltoy  qui  les  roys  patronne, 

Qui  bons  messonneurs  messonne, 

Qui  malades  rend  tous  sains, 

Qui  les  baslonneurs  bastonne, 

Qui  les  guerdonneurs  guerdonne, 

Et  qui  aux  donneurs  redonne, 

Dieu  le  sçayt  et  tous  les  sainctz  ! 

1.  Faictz  et  diclz,  fol.  qvo.  —  11  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que  les  églises  étaient 
alors  pleines  de  chansons  et  de  refrains  profanes  qu’on  adaptait. 

2.  Faictz  et  diclz ,  fol.  nï0.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  2  7  7rv  :  Oraison  de  saint 
Ipollte  jaicle  a  la  requeste  de  Me  Ypolite  de  Berlold  en  laquelle  est  comprins  son  mol 
vous  seulement  et  celuy  de  sa  femme  Dieu  le  scel.  —  L’écartèlement  de  saint  Hippolyte 
a  été  peint  par  Thierry  Bouts  à  Saint-Sauveur  de  Bruges. 


4  20  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Car  le  Paradis  apparaît  à  Jean  Molinet  comme  la  chambre 
de  son  souverain.  Saint  Hippolyte  y  sera  son  introducteur. 

Mais  surtout,  on  l'a  vu,  dans  une  oraison  que  l’on  tenait 
pour  «hauJte  et  élégante  »,  Molinet  commentait  chaque  mot 
de  la  salutation  angélique1,  demandant  à  Marie  la  joie  durable 
du  Paradis. 

C'est  vrai  qu'aux  jours  de  sa  vieillesse2,  contemplant  la 
sainte  dame,  la  Vierge,  Jean  Molinet  avait  le  remords  de  sa 
vie  «  orde,  lente  ».  Presque  dans  les  mêmes  termes  que 
Miehault  Taillevent,  il  regrettait  son  «beau  temps  despendu  »  : 

Sans  Jleur,  sans  fruict,  ne  sans  avoir  attente 
\u  temps  futur,  n’a  la  saison  présente. 

Jean  Molinet  pensait  aux  voluptés  anciennes  : 

La  chair  m’esmeult  aux  delictz  de  la  terre. 

C  est  sur  la  Vierge,  comme  il  convient,  qu  il  comptait  pour 
I e  délivrer  des  serres  de  Sa lan  et  pour  le  met  t re  sur  le  chem in 
de  la  gloire  éternelle3. 

Comme  il  la  priait,  à  genoux4 5  : 

Pour  ce  qu’en  suis  déshérité, 

Vers  Dieu,  dont  povre  me  reclame, 

Pour  m’oster  de  ma  povreté, 

Ayez  pitié  de  ma  povre  âme  ! 

Alors  Jean  Molinet  donnait  à  la  \  ierge  les  noms  des  gemmes 
et  des  fleurs.  >, 

Il  nous  faut  ouvrir  un  livre  bien  précieux  pour  comprendre 
cette  artificielle  et  brillante  poésie  des  serventois3  :  c’est  le 

1.  Bibl.  de  Sainte-Geneviève,  2734,  fol.  12;  ms.  James  de  Rothschild,  fol.  17; 
Faiclz  et  dictz,  fol.  22. 

2.  Faictz  et  diciz,  fol.  19  «  très  devole  louenge  a  la  Vierge  Marie  ».  —  A  la  Salle- 
le-Comte  il  y  avait  1111  autel  privilégié  à  N'otre-Dame-de-Chièvres,  ou  des  Étoiles,  la 
madone  des  comtes  de  Flandre. 

3.  Vers  i497,  on  s’entretint  à  Valenciennes  de  la  condamnation  de  Jean  Véry, 
Jacobin,  à  propos  de  la  Vierge  immaculée  ( Chronique ,  t.  V,  p.  81). 

4.  Oraison  a  la  Vierge  Marie. 

5.  Bibl.  Nat.,  n.  acq.  fr.  4o6i. 


JEAN  MOL  I  NET  RHETORIQUEUR 


42  1 

recueil  que  forma  le  poète  Jean  Lemaire,  parent  de  Molinet, 
et  que  transcrivit,  en  i4q8,  maître  Régnault1. 

Livre  charmant,  de  format  petit  et  carré,  comme  un  livre 
de  poche,  enclos  dans  sa  reliure  primitive  de  cuir  ciselé  aux 
fleurs  de  lis,  avec  ses  coins  et  ses  fermoirs  de  cuivre.  Un  livre 
de  poésies  qui  est  aussi  un  livre  de  prières,  régulièrement 
écrit  comme  un  missel,  où  les  vers  sont  terminés  par  des 
bâtons  bleus  ou  rouges  entourés  de  banderolles  dorées.  Livre 
païen  et  chrétien  tout  ensemble.  Y ulla  sors  longa  est  :  ainsi 
l'affirme  l’épigraphe...  Et  l’on  y  voit  les  armes  parlantes  de 
Jean  Lemaire,  ses  trois  pensées  d'azur  sur  fond  doré,  avec  la 
devise,  si  digne  de  ce  bel  écrivain  :  Penser ,  penser,  penser , 
dire.  Ce  livre,  à  la  gloire  de  Marie,  débute  par  les  vers  latins 
d’Ovide  sur  les  poètes  : 

Quid  petit ur  sacris  nisi  tantum  fama  poetis... 

des  vers  de  Virgile  suivent  sur  les  saisons,  sur  la  rose  ; 

Ver  erat  et  blando  mordentia  frigora  morsu... 

Et  Lemaire  le  disait  après  eux  "  : 

Nostre  eaige  est  brieï,  ainsi  comme  des  fleurs. 

Dont  les  couleurs  reluisent  peu  d’espasse. 

Le  temps  est  court,  et  tout  remply  de  pleurs, 

Et  de  douleurs,  qui  tout  voit  et  compassé... 

Laissons  jardins,  roses,  flourons  et  lis... 

Oui,  au  clos  de  notre  cœur,  plantons  les  trois  pensées  :  la 
pensée  qui  va  vers  Dieu, celles  que  nous  devons  à  nous-mêmes 
et  à  autrui.  Et  on  lisait  encore,  dans  ce  recueil,  des  vers  latins 
de  Battista  de  Mantoue,  extraits  de  sa  Parthénice3,  et  le 

i  •  Ce  petit  livret  sommaire 

De  la  main  maistre  Régnault 
Appartient  a  Jehan  Le  Maire, 

Né  du  pays  de  Haynault. 

De  riches  motz  et  grant  sens 
Chascun  voit  qu’il  n’est  pas  vuid  : 

Escript  l’an  mil  qnatre  cens 
Quatre  vingtz  et  dix  huit. 

a.  Bibl.  nat.,  n.  acq.  fr.  4o6i,  fol.  6T0. —  3.  Fol.  io. 


\‘?.9  HISTOIRE  POÉTIQI  E  1)1  \\e  SIECLE 

voluptueux  Cantique  des  cantiques.  Puis  venaient  les  «  nobles 
dictiers  composez  a  honneur  de  la  \  ierge  Marie  par  feu  mes- 
sire  George  Chastellain,  orateur  du  duc  Phelippes  de  Bour¬ 
gogne  en  son  temps, démoulant  en  la  bonne  ville  de  Yallen- 
ciennes1  ».  Bouquets  de  fleurs  artificielles,  fardées,  où  tant 
de  lis,  de  roses,  d’essences  parfumées,  lavande  et  cyprès, 
finissent  par  donner  mal  au  cœur. 

Là  était  transcrit 2  le  «  serventois  fait  par  maistre  Jehan 
Molinet,  orateur  de  l’archiduc,  résident  en  la  dite  ville  de 
Yallenciennes  ».  Mais  la  pièce  solennelle  est  quelque  peu 
comique  dans  sa  sévérité3  : 

Quant  Terpendres  sa  harpe  prépara 
De  sept  cordons,  selon  les  sept  plannettes, 

A  Jupiter  Y  pâté  compara, 

Sol  a  Mesé,  et  fit  par  ses  sonnettes 
Paripaté  ressembler  Saturnus... 

Cette  harpe  formée  par  Dieu  4,  qui  sonne  harmonieusement 
au  temple  et  surpasse  par  ses  accords  les  accents  de  Pan,  de 
Pythagoras,  etc. ,  Jean  Molinet  la  comparait  à  la  Yierge  Marie: 

Prince  du  Puv,  qui  chantez  d’aventure, 

Donnez  accort,  plain  chant  et  fioriture, 

A  humble  fleur  des  vierges  esparnie  : 

Et  vous  arez,  en  la  gloire  future, 

Harpe  rendant  souveraine  armonie  ! 

Et  c'était  là  un  typique  serventois,  comme  Froissart  en 
avait  écrit,  qui  évoque  tout  à  coup  pour  nous  la  littérature 
bourgeoise  des  villes,  les  chambres  de  rhétorique  où  les  cou¬ 
ronnes  d'or  et  d’argent  sont  données  aux  meilleurs  poètes, 
suivant  la  coutume  de  Hainaut  et  de  Picardie. 

i.  Bibl.  nat.,  n.  acq.  fr.  4061,  iol.  2gr0.  —  2.  Ibid.,  fol.  55. 

3.  Jean  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV,  323  ;  E.  Langlois,  Recueil  d'arts  de  seconde  rhé¬ 
torique,  p.  243-244.  —  M.  E.  Langlois  pense  que  la  pièce  a  pu  être  présentée  au 

Puy  d’Amiens  en  1470?  Cette  pièce  est  également  dans  le  ms.  de  Tournai  io5,  fol. 
247™  :  Balade  appelée  chant  roial.  Un  autre  Serventois,  fol.  24gr0. 

4.  Dans  une  autre  poésie  religieuse,  cette  harpe  symbolise  la  Trinité  (Ms.  de 
Tournai  io5,  fol.  3g5  :  Sensuit  ung  petit  traictié  delà  harpe  comparée  a  la  Trinité..- 
Fors  que  Orphens  le  prudent  cithariste, .  .1 


JEAN  MOL, T  NET  HH ÉTOBIQUEUR 


Quant  à  la  pièce  de  Lemaire,  elle  est  plus  compliquée 
encore1  ;  et  ses  premiers  vers  sont  formés  des  premières  syl¬ 
labes  du  Salve  Regina  qui  se  lisent  en  diagonale,  en  créneaux. 
Folles  subtilités, laborieux  enfantillages  des  rhétoriqueurs  du 
Nord  ! 

Mais  que  dire  du  Didier  de  V arondelle  qu’inventa  Jean 
Mol  inet 2  ? 

On  pense  tout  d'abord  au  génie  du  mécanicien  des  mots 
qui  va  lutter  de  virtuosité  avec  le  petit  oiseau  rapide  pour  le 
dessiner,  comme  un  trait,  dans  l’air.  C'est  bien  un  peu  cela  : 

Euvre  divin,  doulce  espece  angelicque. 

Vif  exemplaire  a  substance  mortelle, 

Rayant  objet  a  l'oibie  veul  organicque. 

Noble  oiselet,  o  très  saincte  arondelle, 

Tant  gente  es(t)  tu,  de  corps,  de  becq  et  d’elle. 

Qu’a  bien  conter  la  digne  corpulence 
Fallent  mes  sens,  qui  rient  n’ont  d’excellence  ! 

Et  tant  d’autres  orateurs,  pleins  de  philosophie,  avaient  si 
bien  apprécié  sa  vertu  que  lui,  simplet,  ne  saurait  la 
glorifier  : 

Tu  n’as  plume  qui  ne  vaille  une  ville, 

Toutte  d’azur  et  d’or  une  cité, 

Car  tu  n’es(t)  rien  que  préciosité... 

Tu  vis  en  l’air  dont  tu  portes  le  nom... 

Tu  passes  tout,  nul  aultre  ne  te  passe. 

Mais,  comme  dans  un  crochet  du  rapide  oiseau,  Molinet  le 
déclarait  brusquement  :  cette  hirondelle,  c’est  la  Vierge  : 

...  L’emperiere  de  grâce, 

Que  des  haulx  cieulx  sur  terre  est  la  voilée 
De  qui  notre  ame  est  du  tout  estollée  ! 

Jean  Molinet  le  proclamait  alors:  il  est  béni  celui-là  qui  te 
pare  de  beaux  dits  : 

L’œil  qui  te  voit,  le  cœur  qui  a  toy  pense. 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  n.  acq.,  4o6i,  fol.  58;  Œuvres,  t.  IV,  p.  3-j6-33o. 

2.  Ms.  James  de  Rothschild, fol.  i4.  —  Le  chanoine  Garet  l’a  copié  le  3  octobre 
i5a6.  Nous  respectons  son  orthographe.  — Ms.de  Tournai  io5,  fol.  33vo  :  Ad  laudem 
irundinis. 


histoire  poétique  m  x\e  siècle 


Sans  doule  le  vieux  Jean  Molinet  pensait  à  la  Vierge  qui 
régnait  à  Notre-Dame  la  Grande  etapparul  à  l’ermite  sur  la 
cité,  celle-là  que  les  savants  rimeurs  célébraient  au  Puy, 
quand  les  hirondelles  passaient  au  ciel  de  Valenciennes. 

LE  V I  EUX  MOLINET  MEURT  EN  1607 

Ainsi  vieillissait  Jean  Molinet,  auprès  du  jeune  Jean 
Lemaire,  qui  avait  chanté  près  de  lui,  à  la  chapelle,  «  bene- 
dicamus  »  ;  le  lier  jeune  homme,  né  à  Valenciennes1,  celui-là 
qu'on  nommera  de  Belges,  le  bon  latiniste,  l’italianisant,  le 
chrétien  et  le  voluptueux, celui  qui  va,  en  France,  renouveler 
la  poésie  et  l’histoire,  qui  donnera  une  vie  nouvelle  à  la 
légende  troyenne2.  Et  c’est  le  docte  Henri  de  Berghes,  évêque 
de  Cambrai,  chancelier  de  la  Toison  d’or,  qui  lui  a  imposé  la 
simple  tonsure3;  Henri  de  Berghes  dont  Jean  Molinet  a  fait 
un  éloge  si  ému  que  nous  pouvons  penser  qu'il  était  de  ses 
protecteurs4.  Or,  sous  son  glorieux  parent,  Jean  Lemaire 
avait  «  bien  appris5  »  ;  il  était  devenu  clercde  financesde  Pierre 
de  Bourbon,  le  précepteur  des  enfants  de  Saint-Julien, 
courant  le  monde  en  attendant  de  succéder  à  Jean  Molinet 
comme  indiciaire. 

Et  Jean  Molinet  a  sans  doute,  non  loin  de  lui,  ses  tils  qui 
ont  de  qui  tenir  :  Augustin,  qui  sera  chanoine  de  Coudé  et 
achèvera  sa  chronique,  la  mettra  au  net  sur  le  comman¬ 
dement  de  l’empereur  Maximilien6,  et  Philippe. 

Quant  à  Jean  Molinet,  il  continuait  à  tenir  sa  chronique 


1.  Ce  point  a  été  établi  par  M.  Spaak  ( Revue  du  seizième  siècle,  1921,  p.  218).  Il  a 
signé  ainsi  un  de  ses  premiers  ouvrages  (Œuvres,  t.  IV,  p.  326). 

2.  Voir  les  Illustrations  de  Gaule  et  singularitez  de  Troye  (t.  I  et  II  des  Œuvres). 

3.  Dinaux,  Archives  du  Nord,  3e  série,  III;  Paul  Spaak,  Jean  Lemaire  de  Belges, 
sa  vie  et  son  œuvre,  dans  la  Revue  du  seizième  siècle,  1921 -1922. 

4.  Chronique,  t.  V,  p.  199-200  (-j-  iôoa).  Famille  puissante  auprès  de  l’archiduc. 
On  peut  citer  Michel  de  Berghes,  négociateur  avec  l’Angleterre  en  i48o  (Arch.  du 
Nord,  B.  342);  Jean  de  Berghes,  conseiller  et  chambellan  (ibid.,  B.  2118).  L’abbé 
de  Saint-Berlin  et  messire  Cornille  ( Chronique ,  t.  V,  p.  199). 

5.  Épître  de  Crétin  (Lemaire,  Œuvres,  t.  IV,  p.  188). 

6.  Bibl.  Nat.,  ms.fr.  56i8.  —  Balthasar,  qui  mourut  historiographe  de  Charles 
Quint  et  greffier  de  la  Toison  d’or,  n’est  pas  son  fils,  comme  on  l’a  dit. 


JEAN  YIOI.I  NET  R  Fl  ETOR1 0  UEUR 


au  courant  pur  le  récit  de  fêtes  solennelles,  l’entrée  de  Mon¬ 
seigneur  d’Arras,  Nicolas  de  Ruter,  jadis  audiencier1 *,  en  son 
évêché-, évoquant  les  fastesde  la  Flandre,  vivante  et  brillante, 
l'infecte  et  somptueuse  Espagne,  décrivant  tant  de  fêtes  de 
la  Toison  d'or,  de  tapisseries  et  de  tapis  d’or  déployés,  énu¬ 
mérant  combien  de  naissances,  de  mariages  et  de  deuils  prin¬ 
ciers  3. 

Il  rapportait,  en  1006,  le  lamentable  trépas  du  roi  Philippe 
de  Castille,  archiduc  d’Autriche,  dans  Burgos,  où  il  prit  froid 
à  la  suite  d’une  partie  de  paume  à  la  chartreuse  de  Mira- 
llores.  11  disait  son  corps  exposé  dans  la  salle  du  Palais,  vêtu 
de  ses  riches  vêtements  royaux;  et  l’archiduc  semblait  plutôt 
dormir,  avec  ses  cheveux  bien  peignés  et  son  bonnet  sur  la 
tête,  l’épée  au  côté  et  le  sceptre  de  l'autre.  Or,  chacun  entrait 
comme  il  voulait  pour  le  voir,  escorté  d’appariteurs  portant 
de  grands  flambeaux  de  cire  ardente.  Et  les  grands  d'Es¬ 
pagne  et  d’autres  des  Flandres  le  portaient  jusqu’au  monas¬ 
tère  des  Chartreux  où  il  était  mis  dans  la  sépulture  du  roi 
Jean,  «  laquelle  est  de  albastre  fort  somptueuse  et  bien 
entaillée  ».  Puis,  on  l’en  retirait,  car  la  reine,  sa  femme, 
entendait  le  mener  partout  où  elle  allait.  Et  l’amiral  appor¬ 
tait  à  Bruges  son  cœur  qui  était  déposé  près  de  Madame 
Marie,  sa  mère...  Ces  scènes  de  sombre  splendeur  et  de  deuil 
agitaient  notre  vieux  Molinet.  Il  disait  alors  la  lampe  d’hon¬ 
neur  éteinte  au  ciel  occidental.  Il  interprétait  le  nom  de 


i.  Il  reçut  l’archiduc  à  Louvain  en  1 4 9 4  ( Chronique ,  t.  V,  p.  ii). 

Chronique ,  t.  V,  p.  201,  ad,  a  i5o2.  — J.  Molinet  a  composé  une  pièce  envers 
à  ce  sujet  :  Traictié  a  la  louenge  de  l'entrée  et  du  nom  de  Monseigneur  maistre  Nicolas 
de  Ruttre,  eves que  d'Arras  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  19165,  fol.  i8V0).  —  Un  peu  après 
i5oo,il  écrit  les  Lamentables  regrez  pour  le  trespas  de  très  illustre  seigneur  Monseigneui 
Albert,  duc  de  Zasson  (Ms.  de  Tournai  100,  fol.  a66ro). 

3.  «  Monseigneur  l’archiduc  et  Madame  se  tenoient  le  plus  a  Toledo,  ville  fort 
infecte  et  dangereuse,  pour  sens  délicatifs,  a  cause  des  rues  fort  eslroictes  et  non 
pavées  ;  et  ce  procédé  par  putréfactions  de  charognes  qui  engendrent  le  snaulvois  air. . .  » 
Chronique,  t.  V,  p.  19 8,  ad.  a.,  i5oa.  — Il  dut  s’arrêter  d’écrire  seulement  à  la  mort 
de  Philippe  le  Beau  (i5o6),  car  il  y  a  un  chapitre  la  rapportant  que  n’a  pas  recueilli 
Buchon  (Bibl.  Nat.  ms.  fr.  a4o35,  fol.  469;  Bibl.  de  Cambrai,  ms.  73o;  Bibl.  de 
Lille,  mss.  5 4 a -544,  545,  546). 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\ e  SIÈCLE 


i  2  f> 

Philippus,  qui  «  vault  aultaut  a  dire  comme  bouche  de 
lampe1  ou  amateur  de  choses  haultes  ». 

Sous  les  lettres  de  son  nom,  il  lisait  :  «  Proesse,  Hardiesse, 
Justice,  Largesse,  Intelligence,  Poissance,  Paix,  Vérité  et 
Souffisance  ».  Ces  neuf  vertus,  personnifiées  par  des  dames, 
descendaient  en  sa  bière  pour  présenter  cette  lampe  d’hon¬ 
neur  «  devant  la  face  de  l’éternel  dominateur  en  gloire  par- 
durable,  ou  elle  resplendira  a  tousjours  par  le  mérité  de  celles 
nommées.  Laquelle  gloire  vœulle  ottroyer  a  tous2»! 

Dans  les  prières  qu’il  adressait  au  ciel,  on  voit  combien 
Jean  Molinet  se  dit  faible,  cassé,  perclus.  Dans  une  «  Lettre 
de  recommandation  a  ung  bon  amy  »,  faite  sur  des  rimes  en 
rébus,  il  disait  ses  craintes  relativement  au  jugement3 4: 

Pour  ce  que  j’ai  trop  but  et  gourmandé. 

Et  dans  une  autre  «  lettre  missive*  »,  Molinet  déclarait 
qu’il  n’avait  jamais  eu  de  plaisir,  et  d’aucune  sorte,  depuis 
qu'il  lui  était  advenu  de  perdre  un  œil.  Il  n’avait  plus  de 
voix;  il  ne  pouvait  plus  chanter  le  Credo.  Une  seule  conso¬ 
lation  lui  demeurait,  boire  à  grands  traits, 

Comme  docteur  avec  les  bons  frater... 

Ailleurs5,  sur  une  suite  de  rimes  en  pé,  il  disait  qu'il 
venait  d’échapper  à  la  mort  : 

Et  mon  povre  œil  perdu  ou  le  mal  s’est  frap 

Feust  bien  gary  par  ung  bon  reci 

Car  j’ay  par  ci  devant  tant  monté,  tant  grip 

1.  Os  lampadis  :  tel  est  le  début  des  Regretz  que  Molinet  composa  en  vers  sur  la 
mort  de  Philippe  le  Beau  (Ms.  James  de  Rothschild,  fol.  3Y0).  Et  les  «  gentilz  ber- 
giers  des  champz  »  qui  avaient  perdu  leur  bon  maître  gardaient  silence.  Dans  une 
autre  pièce  :  Mortuus  est  rex  (fol.  3),  Molinet  montre  le  troupeau  dispersé  des  gens  de 
cour,  le  pasteur  étant  mort.  —  Sur  l’émotion  causée  à  Valenciennes  par  la  mort  du 
roi  et  son  épitaphe,  voir  S.  Leboucq,  ms.  de  Valenciennes  672,  fol.  260.  La  ville  se 
lit  représenter  aux  obsèques,  à  Malines  (IbicL.,  fol.  269). 

2.  J’ai  suivi  le  texte  du  ms.  fr.  24o35,  fol.  466-469  (chapitre  inédit). 

3.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  ioiro. 

4.  Ms.  de  Tournai  io5,  fol.  227™,  également  sur  des  rimes  en  rébus. 

5.  Ibid.,  fol.  3g4,  —  Dans  le  manuscrit  la  rime  est  marqué  par  la  lettre  capitale  P, 


JEAN  MOI. INET  R ITKTORT OUEl'R 


»’*7 

Et  tant  du  bas  mestier  je  me  suis  occup 
Qu’en  la  fin  de  mes  jours  je  me  trouve  pip 
Mais,  la  merchy  Dieu,  suis  de  la  mort  escap 

I.a  mort  occupait  sa  pensée  : 

Mon  franc  amy.  mirons  nous  en  la  mort  !  1 

Niais  il  n’était  pas  guéri  cependant  de  ses  équivoques  : 

Vers  de  virlais  laisse  a  Dieu  Molinet. 

En  ce  temps-là,  sans  doute,  il  composa  son  Didier  pour 
penser  a  la  mort2.  Molinet  méditait  gravement;  il  connais¬ 
sait  enfin  le  repentir.  I.e  religieux  parlait  à  I’  «  homme 
mondain  »  : 

Et  puis  donc  qu’il  te  fault  mourir, 

A  quoy  te  sert  ta  grant  bombance? 

Tu  sçays  qu’il  fault  ta  chair  pourrir, 

Eschapper  ne  peulz  par  finance. 

Se  tu  as  mesfait,  sans  doubtance, 

Tu  seras  damné  en  enfer... 

Il  regardait  le  crucifix,  déplorait  l’habitude  de  jurer  de  ses 
contemporains,  et  aussi  les  «  delictzcharnelz  ».  Il  contemplait 
ce  beau  trésor  qu’est  le  Paradis... 

Molinet,  on  ne  le  reconnaissait  plus  !  Mais  ce  n’est  pas  à 
l’heure  de  la  mort  que  nous  mourons. 

Le  poète  avait  connu  la  gloire  3;  cependant  il  était  demeuré 
très  pauvre.  11  avait  dû,  sur  ses  vieux  jours,  se  retourner 
vers  ceux  qui  avaient  abrité  ses  années  d’écolier. 

Niais  il  semble  bien  que  la  mort  de  Henri  de  Berghes,  son 
protecteur4,  détruisit  ses  illusions,  si  elles  n’étaient  pas  dissi¬ 
pées  depuis  longtemps. 

i.  Ms.  James  de  Rothschild,  fol.  1 4 4 •  —  2.  Faictz  et  dielz,  fol.  126. 

3.  Voir  les  vers  latins  qui  se  lisent  sur  son  portrait  ( Mémoires  de  la  Société  des 

cintiquaires  de  France,  1868,  t.  X,  p.  1  a 3) . 

4.  Le  noble  Henri  de  Berghes,  qui  officia  dans  toutes  les  circonstances  solennelles 
pour  la  famille  de  l’archiduc  ( Chronique ,  t.  III,  p.  4-i8*ai),  succéda  à  Jean  de 
Bourgogne  sur  le  siège  de  Cambrai  en  i48o.  Il  fit  un  voyage  en  Terre  Sainte,  décou- 


HISTOIRE  POETIQUE  RU  XVe  SIECLE 


teS 

Il  était  mort,  le  bon  prélat,  au  retour  du  voyage  d’Espagne 
Et  solennellement,  dans  un  grand  luminaire,  on  l’inhumait 
à  Notre-Dame  de  Cambrai,  le  somptueux  évêque  qui  avait 
présidé  à  tant  de  cérémonies  familiales  dans  la  maison  de 
l’archiduc.  Car  il,  était  noble  de  sang  et  de  vertus,  élégant 
de  corps  et  bien  éloquent,  beau  prélat  en  vérité,  grand, 
humain,  «  fort  aulmosnier  »,  tout  discret  et  docte,  chaste  et 
dévot;  et  il  avait  beaucoup  travaillé  à  la  réforme  des  monas¬ 
tères2.  Pour  ce  prélat,  qui  répondait  à  l’idéal  du  prêtre  à  ses 
yeux,  Jean  Molinet3  rédigera  une  très  belle  épitaphe,  en 
versant,  on  le  devine,  de  vraies  larmes'1  : 

Terrible  mort,  trop  flere,  qu'as  tu  faiet 
Par  le  forfaict  de  ta  cruelle  espine  ? 

Le  bon  Henry  de  Berghes,  sans  mesfaict. 

Prélat  parfaict,  tout  vertueulx  de  faict, 

Tu  as  deffaict,  de  ton  dart  qui  fort  pince, 

De  ce  province  ung  grant  trésor  non  mince, 

D’Empire  prince,  ung  comte,  ung  pasteur  vra> , 

Très  vénéra ble  evesque  de  Cambray. 

Et  Molinet  disait  la  noblesse  et  aussi  l’humilité  de  celui 
qui  fut  le  prudent  chancelier  de  la  Toison  d'or.  11  rappelait 
qu’il  avait  visité  le  Saint-Sépulcre  et  Saint  Jacques-le-Grand  ; 
tous  ceux  qu'il  avait  assistés,  en  leurs  nécessités,  pèlerins, 
clercs  et  étudiants.  Il  disait  son  œuvre  de  réforme  et  com¬ 
ment  il  fut  pleuré  de  tous  : 

Prions  Dieu  qu’il  avt  gloire  a  tousjours. 


vrit  eu  1491  les  reliques  de  saint  Guillain,  officia  à  l’occasion  des  noces  de  l’ar¬ 
chiduc  avec  Jeanne,  la  fille  du  roi  de  Castille,  qu’il  accompagna  en  France.  Il  mourut 
au  mois  d’octobre  tooi  et  fut  enterré  au  chœur  de  la  cathédrale  de  Cambrai  ( Gallia 
Christiana,  t.  III,  col.  5o-5i).  Sur  cette  famille,  dont  le  nom  revient  si  souvent  dans 
la  Chronique  de  Molinet,  voir  en  particulier,  t.  V,  p.  i3,  5g.  19g. 

1.  Chronique,  t.  V,  p.  19g.  —  2.  Chronique,  t.  V,  p.  191-200. 

3-  Ecce  sacerdos  magnus  qui  in  diebus  suis 

Placuit  Deo  et  inventus  est  justus 

dira  Jean  Molinet  dans  l’épigraphe  de  la  pièce  qu’il  lui  consacra.  Cf.  Chronique,  t.  II, 
p.  238. 

4.  Épitaphe  de  Monsr  Henry  de  Berghes  evesque  de  Cambray  (Bibl.  Nat.,  ms,  fre 
igi65,  fol.  1  ir°). 


JEAJN  MO).  T  NE  T  RHETORIQUES  R 


\  2  9 

Jean  Molinet  va  perdre  un  autre  de  ses  protecteurs, 
Mgr  Engelbert,  comte  de  Nassau1,  seigneur  de  Bréda,  cheva¬ 
lier  de  la  Toison  d'or,  homme  sans  peur  ni  reproche,  bon 
serviteur  de  l’archiduc,  qui,  pendant  les  deux  ans  que  dura 
le  voyage  d'Espagne,  eut  la  charge  de  conserver  en  paix, 
tranquillité  et  amour,  comme  lieutenant-général,  ses  pays  du 
Nord;  et,  par  sa  franchise,  son  élégance,  Engelbert  avait 
même  su  retenir  l’amitié  de  ses  ennemis,  les  Français.  Jean 
Molinet  faisait  de  lui  un  fort  bel  éloge2.  Il  nous  décrivait  sa 
maison  qu’il  avait  bien  pu  fréquenter  : 

Qu’esse  de  son  beau  logys  magnificque 
De  myrificque  édification? 

C’est  ung  second  palays  salomonicque, 

C’e[st]  monde  unicque  :  Asie,  Europe,  Auffricque, 

N’ont  sy  très  fricque  hostel  ne  manssion. 

C’est  vision  de  consolation, 

Ostencion  de  glorieux  chief  d’euvre  : 

L’on  void  que  c’est,  l’ouvraige  le  desceuvre. 


Par  luy  Franchois  rifllés  et  ramonnez, 

Tous  estonés  furent  et  bien  bastus 
Quant  franchs  archiers  furent  desbatonnez, 
Desbrigandés,  craventez,  tempestés, 

Tous  esgeullés,  combatus,  abbatus, 

Lanchiez,  fenduz,  pourlanchiez,  pourfendus, 
Et  confondus  auprès  d’Esguinegatte  ! 

N’est  sy  beau  champ  que  la  terre  ne  gastc . 


Ce  sera  moy  quy  ses  fais  escrira 
Et  publira,  comme  faire  le  doy, 

Ce  sera  luy  qui  jamays  ne  mourra, 

Ains  demourra;  son  loz,  qui  grant  sera, 

Quant  plus  n’ara  corps  entier,  main  ne  do\, 

Ce  sera  moy  qui  feray  mon  larmoy 
Pour  son  armoy.  Mais  quoy,  ce  sera  luy 
Que  Dieu  prenra  de  son  celeste  gluy  ! 

1.  Il  mourut  le  3i  mai  i5o4  (Voir  le  bel  éloge  qu’en  tait  Je m  Molinet  dans  sa 
Chronique,  t.  V,  p.  221-223).  Cf.  t.  III,  p.  174;  IV,  p.  137;  V,  p.  87-25S. 

2.  Bibl.  Nat.,  ms.fr.  19165,  fol.  1  4V0  (la  pièce  n’a  pas  de  titre).  Une  main  contem¬ 
poraine  a  ajouté  :  du  comte  Engle.bert  de  Nassau  :  Dieux  amoureux  qui  les  nymphes 
hantés... 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV*  SIECLE 


4  3  O 

Aux  jours  de  sa  vieillesse  et  de  sa  misère,  Jean  Molinet  se 
tournait  aussi  vers  la  femme  qui  a  été  la  protectrice  char¬ 
mante  de  beaucoup  d’artistes  de  ce  temps  :  c'est  celle  qu’il 
nomme  Madame  Marguerite,  princesse  de  Castille l,  c’est-à- 
dire  Marguerite  d’Autriche,  sœur  de  l'archiduc,  veuve  du 
roi  Fernand  de  Castille,  et  qui  épousera,  en  i5oi,  Philibert, 
duc  de  Savoie2. 

Comme  il  savait  parler  délicatement  du  <c  chief  d’œuvre 
exquis  »  qu’était  sa  princesse,  celle-là  qui  avait  ramené  la 
bonne  paix  à  Valenciennes  et  détruit  la  «  guerre  immonde  »! 
Et  il  lui  annonçait  qu’aux  cieux  elle  serait  «  grant  doua- 
giere  »  : 

Car  Allemans,  Espaignars  et  Franchoys 
Et  Bourguignons  vous  en  donnent  le  choys. 

Mais  voyez  comme  le  vieux  Jean  Molinet  sait  tendre  la  main 
avec  esprit,  en  disant  merci  : 

Princesse  illustre,  humble,  doulce  et  humaine, 

Le  Molinet  qui  ne  void  que  d’ung  oeul 
Et  qui  ne  scet  aller  s’on  ne  le  maine, 

Vous  rend  merchy,  mile  foys  la  sepmaine, 

De  vostre  don  et  gracieulx  recoeul . 

Il  a  tourment,  grain  et  vent  a  son  voeul  : 

Mais  ce  porteur,  son  valet  quy  cacquette, 

Prie  d’avoir  pourpoint,  robbe  ou  jacquette  ! 

Trait  qui  ne  serait  indigne  ni  de  Villon  ni  de  Marot. 
Comme  un  amoureux,  Jean  Molinet  écrivait  pour  une  Mar¬ 
guerite*  : 

La  margueritte  est  une  fleur 
Blanche  et  vermeille  de  couleur, 

Fort  mygnonne,  gente  et  petitte. 

Il  n’est  vent,  tant  soit  grant  souffleur, 

Ne  temps  d’yver  ne  de  challeur 
Qui  lu>  p u i st  briser  sa  valleur  : 

i.  Bibl.  Nat.,  fr,  1 9 1 0 5 ,  fol.  16-17.  Cf.  ms.  de  Tournai  io5,  fol.  276'°:  Ballade 
dont  les  premières  lecires  sont  Marguerite  d’Austrisse  princesse  de  Castille  : 

Manne  du  ciel,  doulce  fleur  de  concorde... 

□  .  Chronique,  t.  V,  p.  162.  —  3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  igio5,  fol.  171'0. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUE  ET  R 


/INI 


Tousjours  est  humble,  propre  et  viste. 

La  doulce  roze  a  grant  meritte  ; 

Mais  la  Ires  noble  margueritte 
Est  le  triumphe  de  beaulté, 

Des  fleurs  le  cliief  d’œuvre  et  l’eslitte. 

Cueur  qui  le  pensse  s’y  delitte 
Tant  est  plaine  de  grant  bonté. 

Elle  est  vraye  amour  confltte  : 

L’oeul  qui  le  void  moult  y  proflite 
Et  la  personne  desconfitte 
Y  recœuvre  joye  et  santé. 

Et  tout  cela  11e  manque  pas  de  gentillesse. 

En  ce  tcmps-là  Jean  Molinet  s’adressait  encore  à  Mgr  de 
\  i lie,  premier  chambellan  de  l’Archiduc1,  et  aussi  son 
mignon,  chevalier  de  la  Toison  d’or,  noble  personnage 
qui,  avec  son  frère,  était  tout  puissant.  Mais  Molinet  qui 
vient  de  contempler  naïvement  la  marguerite,  quel  sinistre 
portrait,  et  si  équivoque,  il  va  nous  donner  de  lui-même! 

Moy  borgne  d’œul  et  le  maire  des  letz, 

Ego  miser  sum  turpis  et  velus , 

Vous  triumphans,  jones  et  bien  vestus; 

In  eternum  votre  nom  durabil, 

Le  mien  décliné  et  s’ay  moult  dur  habit; 

In  me  non  est  sanitas  nec  salus , 

Santé  avez  et  d’or  mile  salus; 

In  hac  jleo  lacrimarum  vale, 

Le  jeu  d’amours  m’a  du  tout  ravallé; 

Suspetisus  est  nunc  in  patibulo 
Mon  petit  frere,  ung  povre  vitulo, 

Qui  dum  vixit  quondam  super  egros 
N’estoit  legier,  mais  pesant,  grant  et  gros; 

Celos  vidit,  erat  astrologus  : 

Mais  il  devint  herbier  et  trop  locus. 

Pedes  laval  rigando  lacrimis. 

Sans  point  lever  la  teste  il  est  remis. 

Requiescat  a  modo  in  pace  ; 

Priez  pour  luy,  son  bon  temps  est  passé. 

1.  Bibl.  nat  ,  ms.,  fr.  19160,  fol.  17™.  Sur  ce  personnage  cl.  Chronique,  t.  V, 
p.  ig3,  a58.  —  On  voit  encore  que  Molinet  demandait  de  l’argent  à  son  bon  ami 
de  Rauchicourt,  se  recommandant  aussi  à  son  épouse  Madeleine.  Et  il  le  priait  de 
saluer  Philippe  de  Fenin,  «  gentil  d’engin,  cler  et  divin  ».  (Ms.  de  Tournai  100, 
fol.  i77vo.) 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV*  SIECLE 


432 

Costam  Ade  tangere  non  petit, 

Pour  ce  qu’il  est  hors  de  sens  et  petit... 

Mais  Jean  Molinet  relevait  sa  vieille  figure  quand  un  Crétin 
laissait  entendre  qu'il  était  caduc,  qu’il  ne  produisait  plus 
rien.  11  rabrouait  l'insolent1.  «  Mon  Molinet  »  dira  le  jeune 
Lemaire  quand  il  énuméra  tous  les  bons  rhétoriqueurs  qui 
vivaient  encore2.  Car  Molinet  demeurait  leur  chef;  il  était 
célèbre  dans  toute  l’Europe,  partout  où  l’on  entendait  le 
français.  Octovien  de  Saint-Gelays,  l’aimable  évêque,  qui 
appartenait  à  la  génération  suivante,  le  saluait  toujours 
comme  un  maître  3  : 

O  Moullinet?  —  Saint  Gellais,  que  diz  tu  P 
Que  je  diz?  —  Voire  —  Assez  si  je  sçavoie. 

Or  parle  donc  —  Mon  sens  est  abatu 
Auprès  du  tien  —  Voire,  se  j’en  avoye. 

Je  cherche  — Quoy?  —  Le  moyen  et  la  vo>e 
Pour  venir  —  Ou?  —  Au  sumptueux  trésor  ! 

De  quoy?  —  De  loy,  qui  vault  plus  que  nul  or. 

Pour  quel  raison?  —  Pour  ce  que  ta  faconde 
Passe  et  excede  tous  orateurs  du  monde. 

Messire Octovien  affirmait  qu’on  tenait  Jean  Molinet,  entre 
tous, 

L’aigle  hault  volant  sur  les  historiens. 

Or  Molinet  répondait,  modestement,  qu  il  n'était  pas  un 
aigle,  mais  un  oiseau  volant  à  ras  de  terre: 

Ma  simphonye  est  de  trop  rude  chant 
Pour  si  grant  loz  et  renommée  acquerre. 

Tous  mes  traitez,  soit  de  paix  ou  de  guerre, 

i.  Faictz  et  dictz,  fol.  iiô. 

a.  Œuvres,  t.  II,  p.  172,  en  iôo3.  —  G.  A.  J.  llécart  [Mémoires  de  la  Société 
d' Agriculture  de  Valenciennes,  t.  III,  iS4i,  p.  81-77)  a  donné  un  recueil  de  témoi¬ 
gnages  jusqu’à  Marot. 

3.  Bibl.  Nat.,  n.  acq.  fr.  477,  fol.  90;  fr.  1721,  fol.  26'°.  Octovien  de  Saint- 
Gelays  a  signé  un  de  ses  poèmes  : 

Cecy  n'est  pas  œuvre  de  Moulinet, 

Mais  blé  mouté  et  de  gros  moulinet. 

(Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  12  4go,  fol.  i3ivo.)  —  Olivier  de  la  Marche,  toujours  si  ju  te 
dans  ses  sentences,  le  dira  «  homme  venerable  »  ( Mémoires ,  t.  1,  p.  iô). 


JEAN  MOL  IN  ET  RHETORI  QUE  I  JR 


D’armes,  d’amours,  de  joye  et  de  criz. 

Ne  sont,  pourvoir,  fors  que  menuz  escriptz 
Que  j’ay  mys  sus  pour  mieulx  faire  apparoistre 
L’humble  vouloir  que  doibt  servant  a  maistre! 

Ainsi  Moiinet  saluait  la  plume,  teinte  de  lis  et  de  roses,  qui 
avait  touché  aux  choses  souveraines.  Et  quand  Octovien 
disait  l'actif  moulin  où  l’eau  de  science  dégouttait,  Moiinet 
répondait  qu’il  n’avait  «  azur  ni  or  »  en  sa  boutique.  S’il 
fait  ici  allusion  aux  couleurs  des  armes  de  France,  certaine¬ 
ment  aussi  il  plaisante  sur  sa  misère. 

Car  parfois  Moiinet  était  las  et  douloureux  quand  l’archiduc 
laissait  réduire  sa  pension  annuelle  de  cent  écus  à  cinquante1. 
Alors,  il  déclarait  : 

Par  Borreas,  de  vent  le  granl  souffleur. 


que  son  moulin  ne  pouvait  plus  tourner,  qu’il  perdait  tout, 
fruit,  froment,  farine  et  fleur  : 

Car  on  luy  a  son  vivre  retrenchiet 
El  retrachiet,  recopet,  reprinchiet, 

Et  restrinchiet  a  demy  portion  : 

De  bourse  wide  il  n’est  cœur  qui  s’esjoye. 

Ingénument,  il  réclamait  son  salaire  d’hommes  à  gages, 
comme  il  disait  aussi,  avec  superbe,  la  splendeur  de  son 
métier  : 

11  a  mollut,  tout  net,  jusqu’à  l’estrain, 

De  Mars  le  train  qui  gendarmes  allarme, 

En  lectre  d’or,  d’azur,  d’argent,  d’arrain. 

Tant2  lederrainque  le  premier  gros  grain... 

Quant  argent  fault,  aussy  font3  les  varletz. 

Mais  pensés  vous  qu’il  escripve  et  qu’il  chante... 

Quant  cent  escus  sont  venus  a  cincquante  ? 

Pauvre  Moiinet  qui  ne  savait  même  plus  où  acheter  du 
vin  !  Car  naturellement,  dans  la  misère,  on  n’a  ni  voisin,  ni 

i.  Ms.  James  de  Rothschild,  fol.  2V0  :  Congés  de  Moiinet  retrenchiés.  Le  ms.  de 
Tournai  io5,  fol,  67''°,  donne  cette  rubrique  :  Gaiges  dudit  Moiinet  retranchiés  dont 
il  se  complning.  —  1.  Leçon  du  ms.  de  Tournai.  —  3.  Ibid. 


II.  —  28 


434  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X3  e  SIECLE 

parent,  ni  ami.  Ah  !  si  un  baudet  pouvait  encore  porter 
quelque  froment  à  son  moulin  !  Certes,  il  tournerait,  el 
dru.  Mais  le  voilà  trouvé  ce 

Puissant  baudet  de  Lannoy  verd  issus1 2, 

Fort  et  tissu  en  très  noble  maison, 

< 1 1 1 i  voudra  bien  soutenir  Jean  Molinet  sous  le  menton  : 
car  il  est  comme  un  homme  qui  va  se  noyer.  Le  poète  lui 
tlisail  encore  : 

Vers  l’archeduc  fovs  le  mollin  tourner... 

C’est  le  pastour,  le  port,  le  fort,  le  tour, 

Et  le  retour  du  povre  Molinet, 

Quy  n’a  desja  plus  d'encre  en  son  cornet... 

Un  peu  d  argent,  voilà  ce  qu  il  attendait  de  ses  ducs, 
archiducs,  empereurs  qui  ne  furent  que  des  gueux  :  ils  lui 
donnèrent  des  armes  !  C’est  ainsi  que  Maximilien  d’Autriche, 
empereur  auguste,  par  lettres  patentes  datées  d’Anvers, 
en  i5o3,lui  fit  délivrer  des  lettres  de  noblesse-!  Des  lettres  de 
noblesse,  à  Jean  Molinet  qui  adressait  au  roi  de  Castille,  avec 
de  bons  rébus,  un  traité  des  devoirs  du  prince3  où  il  lui 
recommandait  d’être  : 

Des  indigens  alimenteur! 


Mais  en  dépit  de  son  goût  pour  le  clinquant,  pour  tout  ce 
qui  brillait  et  ne  fut  jamais  or,  pour  lui  du  moins,  Jean  Moli¬ 
net  n’en  fut  pas  abusé.  Car  sur  ses  armes  parlantes,  qu’il  dut 
dessiner,  et  qui  scandalisèrent  quelque  peu  les  héraldistes,  il 

1.  L’équivoque  n’était  pas  choquante.  Ces  Lannoy  ont  été  les  diplomates  et  les 
grands  serviteurs  de  la  maison  de  Bourgogne. 

2.  E.  Roy,  les  Lettres  de  noblesse  du  poète  Jean  Molinet,  dans  la  Revue  de  philologie 
française  et  provençale,  t.  IX,  iSg5,  p.  iq.  —  Le  document  se  trouve  à  la  Biblio¬ 
thèque  de  Besançon,  dans  les  fonds  de  Chiflet,  qui  a  pris  le  soin  rie  dessiner  les  armes 
de  Molinet  (Ms.  84,  fol.  86v0). 

3.  Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  i g  i  6 5 ,  fol.  33ro  :  «  Prince  qui  veult  acquérir  honneur...  » 
—  Le  goût  des  rébus  était  celui  de  la  famille.  Cf.  ms.  de  Tournai  io5,p.  i49  :  Rébus 
musical  pour  Maximilien  ;  fol.  179,  Présent  fait  pour  l’Empereur  sous  le  nom  d'oi¬ 
seaux;  Lettre  à  l’Archiduc  quand  il  alla  en  Espagne,  etc. 


JEAN  MOLINET  RHÉTORIQUEUR 


435 

adopta  un  chevron  sur  champ  d'azur  aux  trois  noix  percées 
et  surmontées  d'un  moulin,  ce  que  les  enfants  appellent  en 
Bourgogne  un  virot,  jouet  analogue  au  petit  moulin  de  papier 
qui  tourne  encore  dans  les  mains  puériles.  C’est  là  comme 
un  symbole  que  l'on  ne  comprit  pas,  mais  où  paraît  l’humo¬ 
riste  qu’était  resté  Molinet.  Il  y  eut,  ce  jour-là,  un  sourire 
sur  les  vieilles  lippes  du  poète. 

Plus  tard,  Jules  Chili  et,  chancelier  de  la  Toison  d’or,  s'in¬ 
dignait  qu'un  indiciaire  de  la  maison  de  Bourgogne  ait  pris 
des  armes  parlantes  à  ce  point  dépourvues  de  noblesse.  Mais 
nous,  qui  savons  bien  que  Jean  Molinet  n’était  pas  un  igno¬ 
rant  de  la  science  du  blason1,  nous  pouvons  croire  qu’il  a 
obéi,  non  seulement  à  son  goût  pour  les  équivoques,  mais 
encore  au  sentiment  de  l’ironie  qu’il  apporta  en  tant  de 
choses. 

Ce  «  moulinet  »,  ce  jeu  des  enfants  qui  tourne  à  tous  les 
vents,  le  vieux  et  clairvoyant  Molinet  l’a  adopté  parce  qu’il 
symbolisait  sa  vie.  Un  pauvre  jouet  entre  tant  de  mains, 
princières,  impériales  et  autres  !  Jean  Molinet  avait,  comme 
lui,  tourné  à  tous  les  vents.  11  avait,  comme  on  disait,  suivi  la 
plume  au  vent:  tout  cela  absolument  sans  profit  : 

Je  suis  ung  Molinet  sans  vent, 

Sans  fourment,  sans  grain  et  sans  paille2... 


Sur  la  fin  de  sa  vie  il  avait  dû  implorer  un  secours  des  logi¬ 
ciens  du  collège  de  Montaigu,  faisant  connaître  «  qu  alors, 
estant  vieil,  il  estoit  reduita  son  petit  feu,  couvertd’un  habit 
qui  souvent  n’estoit  pas  doublé,  disant,  après  Boece  : 

Qui  carmina  quondam, 

Flebilis  heu  moestos  cogor  inire  modos 3.  » 


1 .  Il  a  composé  une  poésie  sur  les  métaux  et  les  couleurs  dans  les  armoiries. 
(Bibl.  de  l’Escurial  ;  Bibl.  de  Besançon,  ms.  Chiflet,  83,  fol.  g3). 

2.  Ms.  James  de  Botlischild,  fol.  2oor0  :  «  Bevid  faict  en  envoys  par  maistre  Jehan 
Molinet  aulx  nopces  maistre  Pol  de  Mol,  lieutenant  du  chasteau  de  Lille.  » 

3.  E.  Boy,  Revue  de  philologie  française  et  provençale,  t.  IX  (t8q5)  p.  22  (ms. 
Chiflet,  n°  79,  p.  qô). 


'|36  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XXe  SIECLE 

Mais  toujours  il  plaisantait,  le  pauvre  Molinet,  équivoquant 
sur  le  jargon  de  l’école,  qu’il  n’avait  pas  oublié,  le  genre, 
l’espèce,  l’accident.  Même  en  latin,  et  à  cette  heure  triste  où 
un  vieil  homme  de  lettres  tend  la  main,  Molinet  ne  pouvait 
faire  que  jeux  de  mots  et  calembours1.  II  évoquait  et  temps 
où  il  avait  été  «  scribe  indocte  »,  un  fou  dans  la  Heur  de  sa 
folie,  tandis  qu’il  était  maintenant  affolé  par  la  vieillesse, 
sans  vigueur  d’esprit,  sans  mémoire,  que  sa  vue  était 
comme  perdue,  qu’il  n’avait  plus  cette  rapidité  dans  l’élocu¬ 
tion,  que  tristesse,  surdité,  nuit  des  yeux,  tremblements  des 
membres  l'assiégeaient  de  toute  part.  A  scs  anciens  maîtres, 
les  péripatéticiens  très  aigus  du  collège  Xlonlaigu,  il  adressait 
une  de  ses  anciennes  compositions.  Car  il  n'inventait  plus 
rien.  Et  bientôt  s’avançait  le  jour  où  il  allait  comparaître 
devant  le  Roi  des  rois,  le  .luge  des  juges;  bientôt  il  devrait 
rendre  raison  de  tant  de  paroles  oiseuses,  de  ses  mensonges 
emplissant  sacs  et  bissacs.  Devant  Lui  pas  de  sophismes... 
((  Frères,  priez  pour  moi;  et  je  prierai  pour  vous  afin  que 
vous  comparaissiez  justifiés  et  sanctifiés  en  la  présence  du 
Très  Haut  ».  Missive  que  Molinet  datait  précieusement  du 
«  Val  en  ciguës  »,  c’est-à-dire  de  Valenciennes*... 

Ainsi  nous  apparaît  le  pauvre  Molinet,  vidé,  qui  a  froid 
près  de  son  petit  feu,  en  simple  habit  non  doublé,  et  qui  se 
console  en  récitant,  à  son  propos,  des  vers  de  Boèce3. 

Rien  n’est  plus  vrai  :  le  pauvre  Molinet,  des  libéralités 
princières,  avait  remonté  parfois  sa  garde-robe4... 

1.  Bibl  Nat.,  ms.  fr.  1 9 1 65 ,  loi.  32'°  :  «  No»  vertuosus  sum,  sed  vir  tortuosus; 
non  mirabilis,  sed  miserabilis  ;  non  diserlus,  sed  desertus...  » 

2.  «  Ex  valle  cignorum  Vallenciennarum...  »  Bibl.  nat.,  Ir.  19165,  fol.  3a'°. 

3.  ((  Prope  foculum,  cum  habitu  simplici  et  non  duplicato,  sepe  lugens  eut» 
Boecio  carmina...  »  (/bid.). 

!\.  Arch.  du  Nord,  B.  2i65  (  1 499  •-  bes  25  et  26  juin,  les  compagnies  de  Valen¬ 
ciennes  ayant  joué  c.  certain  s  jeux  de  tarse  devant  lui  f  1  archid  uc] ,  a  sa  plaisance. ..  a 
messire  Jean  Molinet,  presbtre,  chanoine  de  la  Salle  a  Valenciennes  et  croniqueur  de 
monseigneur,  la  somme  de  dix  neuf  livres,  en  considération  des  bons  et  agréables  ser¬ 
vices  qu’il  lui  faisoil  journellement,  mesmement  pour  emploier  a  1  achat  de  bon 
drap  pour  en  faire  une  robe  et  autres  babillemens,  affin  qu  il  fui  de  tant  plus  hon- 
nestement  en  point  »  (fol.  201). 


Tel  est  Jean  Molinet,  célèbre  et  besogneux,  qui  avail 
chanté  les  nobles  et  les  preux  de  la  maison  de  Bourgogne, 
les  princes,  un  empereur  auguste,  le  vieillard  frileux  qui 
attendait  un  petit  secours  de  ceux  qui  avaient  abrité  sa  jeu¬ 
nesse  indigente,  le  poète  dont  la  pensée  tourna  suivant  la 
brise,  si  vide  et  fugace. 

.lean  Molinet  mourut  à  Valenciennes,  le  2.3  août  i5o“,  dans 
sa  soixante-douzième  année,  accablé  par  les  ans  et  la  maladie1. 

Le  i3  août  il  avait  fait  un  testament  révoquant  toutes  ses 
dispositions  antérieures.  A  Augustin  Molinet,  sous-diacre, 
chanoine  de  Notre-Dame  de  Condé,  il  laissait  sa  maison  de 
la  rue  de  la  Wédiere  (des  teinturiers)  qui  touchait  par  der¬ 
rière  aux  murs  de  la  Salle-le-Comte  ;  à  Philippe  Molinet,  frère 
d’Augustin,  deux  louages  contigus  dans  la  même  rue,  pour 
lui  et  sa  femme  Marguerite  Bourcinette.  Ses  enfants  devaient 
au  surplus  acquitter  ses  dettes  et  régler  les  frais  des  funé¬ 
railles  de  celui  qui  ne  s’est  pas  nommé  leur  père,  car  il  était 
prêtre.  Barthélemy  Dangy,  prêtre,  chanoine  de  la  Salle,  fut 
son  exécuteur  testamentaire2. 


LE  TOMBEAU  DE  JEAN  MOLINET.  -  UN  OUVRIER  DES  MOTS.  - 

LES  SAVANTS  ET  LES  BERGERS  DES  LETTRES.  - 

JEAN  LEMAIRE  ANNONCE  RONSARD. 


Une  seule  tombe,  à  Notre-Dame  delà  Salle-le-Comte,  devait 
recevoir  le  corps  du  grand  Georges,  l’aventurier,  et  celui  de 
son  disciple,  Jean  Molinet.  C'est  Jean  Lemaire  qui,  sur  une 
seule  épitaphe,  les  magnifiera,  Jean  Lemaire,  le  successeur 

1.  Chronique  annale  (Jean  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV,  p.  5a  i).  —  C.  Collel,  Sur 
quelques  particularités  de  la  vie  de  Jean  Molinet  ( Revue  agricole,  industrielle  cl  littéraire 
du  Nord,  Valenciennes,  t.  VII,  i856,  p.  271). 

2.  Ce  document,  aux  archives  communales  de  Valenciennes,  a  été  publié  par 
Ernest  Bouton  :  Testament  de  Jean  Molinet,  Valenciennes,  i85g,  in-8  (Revue  agricole, 
industrielle  et  littéraire  du  Nord,  t.  XI  . 


|38  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  X\e  SIECLE 

de  Molinet  dans  sa  charge  d'indiciaire  de  la  maison  de  Bour¬ 
gogne  et  aussi  dans  sa  prébende  de  chanoine  à  la  Salle-le- 
Comte  1  : 

Dis  moy,  qui  gist  icy  sans  que  point  tu  m’abuses? 

—  Cy  gis  l’amy  privé  d’Apoilo  et  des  Muses. 

Quelz  choses  avec[ques]  luy  sont  mortes  et  taeries  ? 

Dicts  sobtilz,  savoureux,  jeux,  ris  et  facéties... 

Est  ce  doncques  celuy  tant  congnu  Molinet? 

C’est  luy  seul  qui  mouloit  doux  motz  en  molin  net... 

N’eut  il  nul  précepteur,  Greban  ou  maistre  Alain? 

—  Son  maistre,  qui  cy  gist.  fut  Georges  Chastelain... 

Mais  a  qui  comparer  les  peut  on  sans  mespris? 

L’un  pour  Virgile,  et  l’autre  est  pour  Ovide  pris. 

L’un  doncques  fut  plus  grave,  et  l’autre  plus  facile? 

Plus  humain  fut  Ovide  et  plus  divin  Virgile...  2. 


Telle  était  l’épitaphe  que  fit  graver,  en  lettres  d’or,  messire 
Charles  Leclerc,  homme  très  élégant,  amateur  de  beau  lan¬ 
gage,  trésorier  des  guerres  de  Marguerite  et  de  Maximilien. 

Ces  «  métrés  alexandrins  »  se  lisaient  à  côté  de  l’inscription 
latine3,  beaucoup  plus  simple,  qui  rappelait  le  lieu  de  nais¬ 
sance  de  Molinet,  ses  études  faites  à  Paris,  et  aussi  le  salaire 
qu’il  avait  tiré  desa  gloire  :  inscription,  emphatique  el  ironi¬ 
que,  qu’il  a  très  vraisemblablement  rédigée: 

Et  quamvis  magna  fuerit  mea  fama  per  orbem 
llaec  mihi  pro  cunctis  fructibus  aula  fuit... 

Ce  tombeau,  avec  les  trois  noms  de  Georges  Chastellain,  de 
Jean  Molinet,  rie  Jean  Lemaire  de  Belges,  est  vraiment  un 
lieu  de  recueillement  pour  l’historien  des  lettres.  Car  Jean 
Lemaire,  c’est  tout  l’avenir;  et  Chastellain,  c’est  le  noble  et 
héraldique  passé.  Oui,  elle  semble  bien  petite  la  personnalité 
de  Molinet,  entre  celle  du  grand  Georges  et  celle  de  cet 

t.  Jean  Lemaire,  Œuvres,  t.  IV,  p.  523. 

2.  Ibid.,  t.  IV,  p.  3i8-323.  J’ai  collationné  ce  texte  sur  le  ms.  de  Valenciennes  67a, 
fol.  1  1  7. 

3.  Simon  Leboucq,  op.  cit.,  p.  4 7 .  —  J’ai  cité  les  premiers  vers  plus  haut. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR  jSq 

homme  nouveau,  si  curieux,  Jean  Lemaire,  qui  annonce 
Konsard  L 

C’est  cependant  entre  ces  deux  hommes  qu’il  nous  faut 
apprécier  Jean  Molinet  :  épreuve  assez  redoutable. 

Mais  vraiment,  Jean  Molinet  a  trop  parlé  de  son  «  rude  en¬ 
gin  »,  de  son  «  gros  moulinet  »,  de  ses  rimes  de  «  gros 
rimage  ».  C’est  bien  plutôt  sa  facilité  qui  nous  déconcerte 
et  qui  nous  accable  •.  Il  a  trop  aimé  les  termes  rares;  il  a 
abusé  des  mots  forgés  sur  les  vocables  latins  ;  il  a  trop  admiré 
les  énigmes.  Mais  encore  faut-il  lui  reconnaître  une  oreille 
musicale,  un  sentiment  surprenant,  et  tout  à  fait  romantique, 
de  la  musique  des  mots.  Musique  étrange,  parfois  absurde, 
qui  fait  de  beaucoup  de  ses  rimes  comme  une  suite  d'équi¬ 
voques,  de  calembours  aussi.  C’est  un  écueil  pour  les  maîtres, 
celui  sur  lequel  maintes  fois  toucha  le  vieil  Hugo.  Mais  enfin 
quand  il  ne  fignole  pas,  Molinet  a  une  vraie  verve  populaire, 
le  goût  des  proverbes1 2 3,  le  sentiment  des  bons  refrains  qu’il 
sait  frapper  en  habile  forgeron  des  mots.  C’est  cela  qu’il  a 
été.  Non  un  maître,  mais  un  grand  ouvrier,  qui  charpente, 
rabote  et  joue  de  la  varlope  avec  une  virtuosité  absurde  4, 
admirable  à  sa  manière,  et  tout  à  fait  remarquable  dans  ses 
pièces  libres.  Comme  le  bon  ouvrier  aussi,  Molinet  a  travaillé 
sans  relâche,  avec  amour  ;  et,  toujours,  il  a  été  lui-même. 
Tout  chez  lui  est  signé  d’un  trait  original,  s’il  est  souveul 
cocasse.  Enfin,  il  faut  admettre  que  Molinet  s’est  parfois 
amusé,  s’il  ne  nous  amuse  pas  toujours.  Rabelais  le  savait 


1.  Pour  faire  comprendre  combien  le»  temps  sont  proches  dans  ce  monde  du  Nord, 
disons  qu’en  i5o4,  frère  Erasme  de  Rotterdam,  religieux  de  saint  Augustin ,  reçoit  de 
Mgr  10  1.  pour  s’entretenir  à  l’école  de  Louvain  où  il  étudiait  (Arch.  du  Nord,  B.  ai  85). 

2.  Olivier  de  la  Marche,  qui  a  pu  le  connaître,  lui  envie  justement  son  «  influence 
de  rhétorique,  si  prompte  et  tant  experte  »  (t.  I,  p.  i5). 

3.  Voir  par  exemple  le  DU  des  conditions  (ms.  James  de  Rothschild,  fol.  i76r0) 
et  le  Dit  en  prose  (loi.  x 4 5V0).  Le  débat  d'apvril  et  de  may  ( ibid ,,  fol.  137)  n’est  guère 
qu’une  suite  de  proverbes. 

4.  Par  exemple  dans  les  vers  rétrogradés  dont  les  effets  sont  très  comiques  (Ms.  de 
Tournai  iod,  fol.  219).  Pour  les  hommes  :  Hommes  sont  ennemys  non  angles... 
Uesponse  pour  femmes  :  Larges  a  point  sont  josnes  filles. 


11°  HISTOIRE  POÉTIQUE  DI  X\e  SIECLE 

bien.  Il  a  été  un  très  habile  artisan  de  l’art  pour  l’art,  un 
artisan  inlassable  et  conscient  de  sa  valeur,  ht  il  a  dressé, 
triomphalement,  la  gigantesque  et  somptueuse  image  de 
Monsieur  saint  Quentin  et  renouvelé  la  Passion. 

Qu  il  ait  été  un  bon  ouvrier,  Jean  Molinet  ne  1  ignorait  pas. 
Quand  il  avait  à  donner  un  exemple  dans  son  Art  de  rhéto¬ 
rique,  ce  petit  traité  qu’il  composa  pour  un  seigneur  «  tiré 
soubz  1  estandart  de  Cupido,  le  dieu  d’Amours  »,  et  qui  est 
sans  doute  un  seigneur  de  Croy  *,  Molinet  citait  Molinet.  De 
tous  les  ouvrages  de  ce  genre,  ce  traité  est  le  plus  complet,  le 
plus  clair,  le  plus  original.  Quelle  richesse,  absurde  et  décon¬ 
certante,  de  tailles  nouvelles,  de  rimes  batelées,  brisées,  en¬ 
chaînées,  à  double  queue,  de  rondeaux  jumeaux,  simples, 
doubles,  de  ballades  communes,  baladant,  fatrisée,  com¬ 
plainte,  chant  royal,  serventois,  riqueraques,  baguenaude! 
Molinet  ouvre  devant  nous  comme  un  magasin  ;  l’habile 
artisan  lait  voir  tous  les  ressorts  et  les  roues  de  la  machine 
dont  il  est  si  naïvement  lier.  A  ceux  qui  viendront  s’informer 
auprès  de  lui  des  règles  de  l’art, il  répond, comme  les  maîtres  : 
faites  comme  moi,  messieurs  !  Molinet  livre  ses  inventions  et 
ses  catalogues.  Pourquoi  les  lui  avoir  volési. 2?  Impossible  de  se 
montrer  plus  sincère:  «  Qui  veult  praticquier  la  science 
choisisse  plaisans  equivocques,  riches  termes  et  leonismes,  et 
laisse  les  bregiers  user  de  leur  rhétorique  rurale3.  »  La  rime 
rurale,  c’est  la  rime  qui  n’est  pas  riche;  la  rime  en  goret,  c’esl 
la  rime  plus  mauvaise  encore,  l’assonance.  En  somme,  le 
comble  de  l’art  est  l’équivoque  ;  écrire  en  rime  à  chevalet  :  ce 
valet  ;  ce  val  est;  cheval  est!  composer  un  rondeau  en  vers 
d’une  syllabe  ! 

i.  On  doit  à  M.  E.  Langlois  une  excellente  édition  de  cet  art  poétique  ( Recueil 
d  arts  de  seconde  rhétorique,  p.  lyi-lxviii,  p.  2i4-a5a).Ce  traité  a  été  imprimé,  sans 
le  nom  de  son  auteur,  par  Aut.  Vérard,  en  i4g3  (Bibl.  Nat.,  Réserve  Ye  io). 

a.  Antoine  Vérard  a  substitué  le  nom  d’Henry  de  Croy  à  celui  de  Molinet  dans 
l’exemplaire  magnifique  qui  fut  présenté  à  Charles  VIII  (Bibl.  Nat.,  Vtlins  577). 

3.  E.  Lauglois,  op.  cit.,  p.  a4q. 


JEAN  MOLINET  RHETORIQUEUR  \t\  I 

Il  est  absoluinenl  inutile  d'insister  sur  tant  de  défauts 
évidents  l.  Mais  Jean  Molinet  a  vécu  à  une  époque  ambiguë, 
d’un  mauvais  goût  et  d’une  virtuosité  extrêmes.  Quant  au 
travail  qu'il  a  exercé  sur  les  mots  et  les  rythmes,  il  ne  devait 
pas  être  perdu,  on  le  verra  tout  à  l’heure. 

Mais  la  plupart  des  artistes  du  temps  de  Molinet  ont  été 
surtout  des  virtuoses.  Nous  n'y  prenons  pas  garde  (la  chose 
est  si  bien  faite!)  quand,  sur  les  miniatures  d  un  Alexandre 
Bening,  nous  voyons  tant  de  petites  figures  satiriques  et 
comiques  orner  les  marges  des  manuscrits  :  fleurs,  oiseaux, 
fraises,  papillons,  qui  cherchent  à  faire  illusion;  des  objets, 
des  natures  mortes,’  vases,  pots,  plumes  de  paon,  faïences, 
bijoux,  perles,  qui  n’ont  souvent  aucun  rapport  avec  le 
sujet,  avec  l’ensemble  même  de  la  représentation. 

Enfin,  à  côté  du  poète  épris  des  recherches  verbales,  il  y 
a  toujours  chez  Jean  Molinet  l’homme  du  Nord  au  génie  cari¬ 
catural  très  spécial;  un  vrai  réaliste  qui  a  dessiné  la  guerre 
comme  Peter  Breughelet  dont  l’art,  grimaçant  et  expressif,  est 
si  proche  de  celui  de  son  contemporain,  Jérôme  Bosch2. 

Les  poèmes  de  Molinet  furent  assez  appréciés 3  pour  avoir 
quatre  fois  au  moins  les  honneurs  de  l’impression.  La  pre¬ 
mière  fois,  à  Paris, en  i53r,  chez  Jean  Longis,  libraire,  qui  en 
donna  une  admirable  édition  de  format  in-folio  en  lettres 
gothiques  (choix  qui  n’est  malheureusement  pas  correcte¬ 
ment  publié  ni  conforme  à  l’esprit  du  vieux  maître  de  «  bonne 
mémoire»)4.  Deux  autres  éditions  parurent  en  1 537  chez  Jean 

i.  On  les  retrouvera  chez  les  romantiques  attardés  et  chez  certains  Parnassiens. 

a.  En  i5o4,  Jerouimus  VanÆken  dit  Bosch,  peintre  demeurant  à  Bois-le-Duc,  reçoit 
36  livres  pour  son  grand  tableau  du  jugement  de  Dieu  (Arch.  du  Nord,  B.  2i85). 
Voir  au  Musée  deGandle  Christ  portant  sa  croix. 

3.  Un  chapelain  d’Arras,  Jean  Garet,  entre  i52o  et  i5a6,  recueillit  le  précieux 
exemplaire  manuscrit  qui  est  aujourd’hui  à  la  Bibliothèque  James  de  Rothschild.  Ce 
religieux  a  peut-être  connu  Molinet.  C’était,  dans  tous  les  cas,  un  de  ses  admirateurs 
car  il  a  noté  soigneusement  sur  une  table  de  cet  exemplaire  les  vers  qui  étaient  «  en 
-on  grand  Molinet  »,  copie  aujourd'hui  perdue.  —  l!n  autre  admirateur  était  l’ami 
Philippe  de  Fenin  d’Arras  à  qui  l’on  doit  l’admirable  manuscrit  de  Tournai  n°  io5. 

4.  Bibl.  Nat.,  Réserve  Ve  4i,  4a. 


\  HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XVe  SIECLE 

Petit 1  et  chez  Jean  Longis2.  Arnoul  Langelier,  en  i54o,  repro¬ 
duisit  le  texte  précédent  dans  une  édition  de  petit  format, 
imprimée  avec  de  jolis  caractères  ronds3.  Un  prologue  disait 
encore  l’estime  singulière  dans  laquelle  on  tenait  ces  poésies, 
en  louait  les  termes  exquis  et  les  sentences,  les  «  dicts»  fruc¬ 
tueux  et  joyeux,  au  point  qu’il  semblait  que  l’auteur  eût 
fréquenté  les  Muses  sur  le  Mont  Parnassus  et  l’Hélicon. 

Et  tout  cela  est  un  enseignement,  à  cinq  siècles  de  distance. 
Ne  nous  hâtons  pas  de  juger  ! 

La  destinée  a  de  ces  ironies.  Le  chanoine  de  Valenciennes, 
conservateur  de  Part  réaliste  des  Flandres,  a  nourri  chez  lui, 
formé  à  sa  discipline  Jean  Lemaire4,  l’inventeur  de  mètres 
nouveaux,  celui  qui  usera  des  tercets  à  l’italienne,  l’ami  des 
arts  et  des  artistes,  le  chantredes  Troyens5,  celui-là  qui  devait, 
à  Lyon,  sur  la  colline  de  Fourvières,  que  l’on  disait  le  forum 
Veneris,  édifier  le  temple  païen  de  Vénus,  rédiger  le  discours 
de  l’archiprêtre  Genius6 7.  Et  c'est  une  autre  affaire  que  lr 
Temple  de  Mars  : 

De  ce  haut  temple  et  merveilleux  oracle, 

Les  autels  sont  de  lis  1res  bien  parez, 

Encourtinez  pour  éviter  spectacle. 

Les  chappes  sont  de  draps  bien  figurez  : 

Le  propre  encens  est  d’odeur  naturelle, 

Les  benoistiers,  des  vaisseaux  corporelz. 

El  Genius,  au  moment  où  s’éteignait  le  vieux  Molinet, 
parlait  ainsi  à  ses  dévots  ’  : 


i.  Bibl.  Nat.,  Réserve  Ye  i  3  3  <» . 

а.  Bibl.  Nat.,  Réserve,  fonds  Salomon  de  Rothschild. 

3.  Bibl.  Nat.,  Réserve  Y*  i34o. 

4.  Il  se  dira  «  disciple  de  Molinet  »  dans  le  Temple  (l'Honneur  et  de  Vertus. 

f>  Chez  Molinet  il  a  pu  trouver  toute  cette  légende  ( Chronique ,  t.  II,  p.  89). 

б.  Œuvres,  t.  III,  p.  107.  Ce  n’est  là  qu’une  rencontre  :  mais  Molinet  avait  com¬ 
posé  un  diclier  pcetical  ayant  refrain  : 

En  regardant  la  beaulté  île  Venus 
(Ms.  James  de  Rothschild,  fol.  46). 

7.  Ibid.,  p.  11 5. 


JEAN  MOLINET  H  U  É  TORT  QUE  TJ  P< 


14  O 


Jeunesse  est  brieve;  et  pourtant  qui  est  sage, 

Il  sert  les  Dieux,  il  employé  son  temps, 

Ains  que  vieillesse  usurpe  en  luy  servage. 

Voyez  vous  point,  selon  que  je  pretens, 

Qu’animaux  tous,  Dieu  et  Nature  servent 
En  leur  jeune  aage,  en  ce  joly  printemps  ? 

Les  cerfs  au  bois,  filtre  d’amours  observent  : 

Les  oiselets  maintenant  s’apparient, 

Et  par  grand  sens  leurs  especes  conservent. 

Les  éléments,  les  uns  aux  autres  rient  ; 

Celestes  corps,  l’un  a  l’aultre  se  jouent  ; 

Toutes  choses  d’amours,  ores  se  prient. 

Tous  sexes  or,  en  concorde  se  vouent, 

Masle,  femelle,  ont  accord  réciproque  : 

Jusqu’aux  poissons,  qui  souz  les  ondes  nouent  . 

N’attendez  point  le  froid  temps  hyvernal, 

Auquel  serez  destituez  de  forces, 

Et  de  vigueur  perdrez  le  gouvernai. 

En  ce  temps  la,  voz  ridees  escorces, 

De  grand  vieillesse,  aspres  seront  et  dures  : 

Et  voz  branches,  inclinées  et  torses... 

Chacun  de  vous  alors  s’accusera 
De  ses  beaux  jours  perdus  et  oubliez. 

Et  ses  genoux  de  pleur  arrosera, 

En  requérant,  a  deux  genoux  pliez, 

Mercy  aux  Dieux,  et  Venus  la  deesse, 

Par  qui  tous  biens  nous  sont  multipliez! 

Cet  hymne  à  Vénus,  Lemaire  l’a  chanté  à  Lyon1,  peu  après 
i5of>;  il  l'a  chanté  pour  le  peuple  de  Gaule,  blanc  comme  le 
lait,  pour  la  race  courtoise  des  Français  qu’il  a  si  magnifi¬ 
quement  nommés  : 

Peuple  hardi,  de  perilz  essayeur... 

On  le  voit  :  c'est  l'art  païen  qu'un  tils  de  Valenciennes 
annonce  déjà  à  la  France  et  qui  va  s'implanter  dans  les 
Flandres  gothiques,  où  il  s’accordera  d’ailleurs  fort  bien  avec 
la  volupté  charnelle.  C’est  l’art  tout  court,  la  nouvelle  religion 
de  la  Beauté  ;  et  peut  être  aussi  l'appel  assez  brutal  au  plaisir. 
Bien  des  aigles  ont  perdu  leurs  plumes,  bien  des  lions  ont 

i.  Dans  le  Traicté  intitulé  la  Concorde  des  deux  langages. 


\\\  HISTOIRE  POÉTIQUE  Dl  X\ “  SIECLE 

été  dépouillés  de  leurs  peaux  depuis  le  jour  où  l'antique 
Molinet  eliantail  les  exploits  de  ses  maîtres,  ce  qui  ne  l’enri¬ 
chit  pas.  Mais  la  déesse  qu’annonça  Jean  Lemaire,  cette  gracile 
dame  Vénus, qu  un  charmant  dessin  de  ce  temps  nous  montre 
lorsqu  elle  sort  des  eaux,  c'est  la  Beauté,  et,  sans  doute  aussi, 
c’est  la  volupté. 

Les  derniers  venus  parmi  les  Rhétoriqueurs  entrevirent 
cette  récente  divinité.  Il  appartenait  aux  hommes  de  la  géné¬ 
ration  de  Ronsard  de  la  célébrer  sur  des  rythmes  nouveaux, 
avec  les  mots  préparés  par  les  Rhétoriqueurs. 

Les  artistes  dresseront  cette  figure  païenne  dans  l'alcôve 
des  courtisans  du  Louvre  des  \  alois,  là  où  jadis  avait  rayonné 
la  croix  ensanglantée,  régné  la  figure  de  la  Vierge  mère,  el 
celle  aussi  de  la  terrible  mort. 


HISTOIRE  POÉTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE.  Il 


PI.  XXIV 


VENVé 


cvpibo 


^3  cite;  n  mopScn&trtc  ameufe 
Ûm  Surife*  /tcMttrWîffiumtcnlc 
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cdzruft  loft  et  ivt>nvte)]  hxftcffc . 


A  POLO 


La  Vénus  du  Recueil  de  François  Robertet 

B i b i .  Nat.,  ms.  fr.  24461,  fol.  24) 


INDE  X 


A 

Abbeville,  II,  1 5 1 ,  i5a,  358,  4u- 
Abruzzes ,  I,  358,  371. 

Ac.igné  (Amaury  d’),  11,  227. 

Actes  des  aposlres,  II,  i4o  n,  1 4 <  - 
Adam,  II,  802. 

Eneas  Sylvius,  I,  54  n,  56  n,  84  n, 
g4  n,  123-124,  II,  407. 

Agamemnon,  I,  1 46. 
aigle  à  deux  têtes  (Maximilien),  II, 
271.  —  romain,  II,  35a. 
Aigueperse,  I,  167,  168,  169,  170,  178, 
181  n,  182,  190,  ig5,  196 
Aignan  (saint),  I,  1 45. 

Aimé  (saint),  I,  25o. 

Airain,  II,  4 1 5. 

Aix-en-Provence,  I,  356.  35g,  889. 

Aix  (Corrèze),  II,  a43,  a44. 

Albalat  (Guillaume),  II.  i4o  n. 
Albany  (régent  d’j,  1,  121. 

Albi,  II,  298,  3o6. 

Albin  (saint),  I,  25o. 

Albret  (Isabeau  d’),  I,  77  n,  38i. 

—  le  vieux  sire  d’,  II,  a36. 

—  le  seigneur  d’,  II,  33a. 

—  le  cadet  d’,  I,  38 1  n. 
alchimie,  I,  343,  354,  355. 

Alciat,  II,  281 . 

Alençon  (Jean  duc  d’),  I,  48,  11,  19, 
27,  35,  36. 

Alexandre,  I,  ii5,  i54,  280,  279,  298, 
3 1 3  ;  II,  108,  2c4,  273,  3o2. 

Alexis  (saint),  II,  4 1 3 . 

Alexis  (Guillaume),  11,  120. 
Allemagne,  1,  1 54 ;  II,  357. 
Allemands,  I,  3 r  1 ,  Sia;  11,334,  346, 
348,  354,  355,  898,  399. 

Aloris,  II,  173. 


Amant  rendu  cordelier,  1,  74  n ,  365, 
383;  II,  ia3,  124, ia5. 

Amatre  (saint),  I,  a5o. 

Amboise  (sainte  Françoise  d’),  II. 

201,  202. 

Amboise,  II,  38. 

Ambroise  de  Miglie,  I,  5a  n. 
Amédée  IX,  duc  de  Savoie,  11,  817. 
Amérique,  II,  896. 

Amiens,  II,  26,  1 53 ,  4xa,  422. 
Ammon,  II,  1 1 1 ,  38t  n. 

«  Amoureux  de  l’Observance  »,  I, 
364  ;  H,  1 28,  1  a5. 

Amptliill,  II,  17. 

Ancenis,  II,  226. 

ânes,  II,  278,  279. 

ânes  mitrés,  II,  281  et  n. 

Angelier  (les),  II,  i4o  n. 

Angers,  I.  99,  1  x 4  n.,  116,  176  n., 
1 84,  359,  36o,  366;  II,  87,  88,.  89, 
90,  1  1 4  - 

Anglais,  I,  11,12,  22,  34,  35,  44,  45, 
70,  90,  98,  99,  118,  121,  126,  1 3 1 , 
1 33 ,  i5o,  x 5 1 ,  j 52,  1 54,  164,  178, 
181,  182,  1 83,  1 85,  228,  a3i,  282, 
290,  291,  3o5,  3 1 5,  32i;  II,  11  et 
s.,  24,  27,  28,  3o,  44,  61,  235,  334, 
348,  891,  398,  4or. 
anglaise  (langue),  I,  a36,  275. 
Angleterre,  I,  124,  1 53 ,  179,  201;  11, 
19,  271,  4o3. 

—  cour  d’,  II,  3x7. 

Angoulême  (Jean  d’),  1,77,878,  882, 

383  ;  II,  1 5,  28,  29. 

—  Louise  d’,  \,  379. 

Anjorrant  (famille),  II,  262. 

Anjou,  I,  356,  358,  887. 

Anjou  (Charles  d’),  comte  du  Maine, 
I,  386;  II,  1 37 ,  1 38,  i4o,  i5o,  i5i. 


INDEX 


446 

—  Louis  d\  I,  99. 

-  Marie  d’,  I,  48,  61 ,  26 j  . 

Anne  de  Bretagne,  II,  197,  212,  235- 
206 ;  II,  356. 

Annibal,  I,  7,  91,  ii5,  1 3g,  265  ;  II, 
4oi. 

Anquetil,  I,  74  n • 

Anselme  (saint),  I,  383. 

Antéchrist,  I,  1 4B,  228. 

Anthume,  1,  269. 

Antiochus,  I,  n5. 

Antoing,  II,  018. 

Antoine,  I,  171  n. 

Antonio  Astesano,  II,  5,  62,  46,  4?, 
48. 

I nvers,  I,  269;  II,  867,  898,  434. 
Apollon,  II,  296,  438. 

Appoigny  (Pierre  d’),  II,  26,  260. 
Aragon  (Alphonse  d’),  I,  357-358. 

—  Jeanne  d’,  II,  357. 

Aragonais,  I,  358. 

Arbouville  (Charles  d’),  1,  38o  n. 
Arc  (Jeanne  d’),  1,  116,  1 28,  1 33, 

1 36,  i4i,  1 5 1 ,  i55  n,  i5y  n,  160, 
161,  i64,  i8o,  228,  a3 1  291  ;  II,  5, 
6,  16,  35,  82,  99,  i36,  189  n,  274. 
275,  3g5. 

Arcueil,  II,  i4g. 

Ardennes,  II,  334. 

Argouges  (Jacques  d’),  II,  t3g  n. 
Aristote,  I,  6,  25,  127,  i44,  1 63 , 
170  n,  200,  826,  354,  383,  887;  11, 
20,  47,  63,  64,  80,  108,  120. 

Avion,  1,  3og. 

Armagnac  (Bernard  d’),  II,  10,  ir. 

—  Bonne  d’,  II,  11,  21,  28. 

—  Cte  d’,  I,  5o;  II,  895. 

Armagnacs,  1,  22,  227;  II,  11. 
Arménie,  I,  23o. 

Arnaud  [EsquerrerJ,  I,  378. 

Arnauld  Guilhem,  I,  5o. 

Arques,  II,  354- 
Arundel,  II,  1 1 . 

Arras,  I,  3i5,  385;  11,  12,  334,  335, 
34o,  347  n,  365  n,  877,  38i,  091, 
3  98. 

Arras  (traité  d’),  I,  3o5,  807,  3o8, 
817,  4a5. 

Ars  memorativa ,  II,  63. 

,4rs  moriendi,  II,  129. 

Art  de  mémoire,  II,  77. 


Arts  de  seconde  rhétorique,  II,  3g, 
1  26. 

Artaud  de  Granval,  abbé  de  Sainl- 
Antoine  de  Viennois,  I,  96,  toS, 
109,  i5o,  1 56 . 

Arthur,  I,  280,  278,  298,  384  ;  1 1 ,  1  1 8, 
282. 

Arthur  III  de  Bretagne,  1,  4g,  71  n, 
1 1 6,  290,  3o5 ;  II,  192,  ig4,  196, 
198,  199,  20 1 ,  202,  234- 

Arthur  (le  petit),  duc  de  Bretagne, 
I,  386. 

Artois,  II,  332,  353. 

Artois  (Charles  d’),  II,  817. 

Asie-Mineure,  1,  227. 

Asnières ,  II,  7. 

Asti,  II.  5,  29. 

Athènes,  I,  34,  1 44,  811  ;  II,  3i4,  828, 
34 1 . 

Athis,  II,  277,  299. 

Atropos,  I,  3ao;  II,  352. 

Attila,  1,  1 45. 

Aubigny,  1,  >.3  n. 

Auguste,  1,  386. 

Augustin  (saint),  I,  212;  II.  20,  12.0, 
r 65,  i85  n,  407. 

Aurélius,  I,  7. 

Authon  (Jean  d’),  H,  297  n,  298. 

Autriche,  II,  348,  352,  353,  867,  35g, 
4oo. 

Autriche  (Frédéric  d’),  1,  i55. 

—  Miénor  d’,  II,  358,  35g. 

Aubert  d’,  I,  1 55. 

—  Charles  d’,  II,  35g,  36o,  36i. 

Auvergne ,  I,  47,  167,  181,  196;  11, 
288,  2g3,  3o5. 

Auxerre,  1,  228,  280,  a3i,  2.82,  246, 
247,  249,  253,  256,  260,  261,  268  n, 
269  et  n,  276 . 

Auxigny  (Thibaud  d’),  11,  98,  g4,  1 10. 

Auxonne  (vin  d’),  II,  3i5. 

Av  alto  n ,  1,  25o. 

Avaugour  (Guillaume  d’),  1,  5o,  5t. 

Averroës,  II,  64. 

Avicenne,  I,  354 - 

Avesnes,  II,  333,  3 5 4 - 

Avignon,  i55,  1 56 ,  i5S,  359,  36i  ;  II, 
29. 

î  Avis  (Me  Jean),  II,  278. 

|  Azay-le-Rideau,  1,  23. 


1  \  DEX 


4 zincourt,  I.  i  i-i2,  ,  35,  6i,  99  n, 
179,  227,  280;  1T,  1 3-i 5,  26,  220. 

B 

Babylone,  J,  34;  11,  828,  34  «  -  3 4 9 • 
Bacclius,  11,  280,  81 4. 

Bagdad,  II,  3o2. 

Baillet,  I,  172. 

Bailli  (Jean),  II.  1 5 1 . 

Bailly,  II,  249. 

Bâle  (Concile  de),  1,  3o5. 

Balue  (Jean),  II,  281  n. 
Bannockbrun,  I,  1 44 - 
Banquet  du  bois ,  II,  122. 

Banquet  du  Faisan,  II,  224. 
Bapaume,  II,  358. 

Bar  (Gui  de),  I,  280. 

Barbarins,  II,  384. 

Barbazan,  I,  5o. 

Barbeau  (le  gros),  11.  >48,  282. 
Barbeau  (Guillaume),  II,  281. 
Barbeau  (Henri),  II,  281  //. 
Barcelone,  1.  .887. 

Barrois,  11,  334. 

Bas  volant  de  Bretagne,  11.  3oo. 
Basanier  (Pierre),  II,  77. 

Basin  (Thomas),  I.  60  n. 

Basoche,  II,  247,  254-255,  282. 
Bataille  (Me),  II,  245,  246. 

Bâtard  de  Bourgogne  (Grand),  voir 
Bourgogne. 

Battista  de  Manloue,  II,  421. 

Baudas  (Galiffre  de),  II,  802. 

Baude  (Anne),  II.  246,  28,8  n. 

Baude  (Henri),  1.  VIII.  329:  11,  19. 
239-307.  294. 

Ballades  et  rondeau,  II,  301. 
Bonnes  inventions,  dictz  moraulx 
pour  faire  tapisseries ,  II,  299. 

—  Brieve  moralité,  II,  247.  259- 

—  Bulles  du  cardinal  de  Guerrande, 

II,  261. 

—  Dictz  moraulx  pour  meslre  en  ta¬ 
pisserie,  II.  301. 

Dix  visions.  II,  270.  271 
«  Gorrier  bragard  »,  11,272.  273. 
Hystoire  poétique,  II,  277. 

-  «JeudesclercsduPalais»,  11,256. 
Lamentations  de  Bourrien ,  II ,  284. 
287. 


—  Petitz  dictz  et  brocars,  11,282,300 

-  Petits  traictez  et  dictz,  II,  299. 
Pièces  libres.  II.  284. 
Pragmatique  (la),  II.  253. 
Requestes,  II.  301. 

—  «  Tapisseries  »,  II,  276,  282. 

—  Testament  de  la  mule,  11,248,250. 
Baude  (chien),  II,  3a,  241,  269, 

275,  3o3  n. 

Baude  le  Maistre,  II,  78,  110. 
Baudelaire,  II,  126. 

Baudet  Ilerenc,  I,  74  n. 

Baulf remont  (Pierre  de),  I,  3 1 5. 
Baudouin  de  Ccndé,  I,  217. 
Baudouin  de  Constantinople,  11,  36 1. 
Baudoin  (Philippe),  II,  36 1  n. 

Bavai,  II,  34i,  363. 

Bavière  (Louis  de),  T,  i55. 

—  Jean  de,  I,  3o8. 

Bayeux,  I,  2. 

Beauce,  II,  92. 

Beaufort  (cardinal),  IJ,  28. 

—  Jeanne  de,  I,  ia5. 

Beaujeu  (Pierre  de),  I,  268;  II,  4a4- 
Beaugé,  I,  48,  122. 

Beauneveu  (André),  I,  175. 
Beaupère  (Jean),  I,  1 33. 

Beauté,  11,  3 1 3. 

Beauvais,  I,  233,  235,  a38,  289,  247, 
254,  255. 

Beauvaisis,  I,  282. 

Beauvau  (famille  de),  1,  5o. 

—  Louis  de,  I,  384  et  n,  386 

—  Bertrand  de,  I,  889. 

Béarn,  I,  83. 

Bedford  (régent),  1,  290;  II,  17. 
belistres,  II,  .868-369. 

Belle  dame  (La)  qui  eut  merci,  I, 
74  n . 

Bellefave  (Martin  de),  II  ,  100,  1 1 2- 
1  j  3. 

Belle  Heaulmière,  II,  110,  118. 
Bening  (Alexandre),  II,  44 1  - 
berger  (bourguignon),  11,354  n.  35g. 
Bergère  (la),  II,  828. 
bergeries,  IL  178,  174. 

Berghes  (Henri  de),  II,  424,  427,  4a8. 

—  famille,  II,  4a4  n. 

Bernard  (saint),  I,  p.  170/1,201,209; 
II,  35. 


INDEX 


48 


Beroalde  de  Verville,  11.  390  n. 
Berruyer  (Martin).  II,  i3g. 

Berry  (Jean  duc  de),  I.  78,  168.  169. 
172,  175,  197,  203,  2 1 3,  2(6-222, 
224  ',  II.  1 43,  168  n. 

Berry  (Marie  de),I,  178-183,  184-189, 
190,  1911-95,  2o3. 

Bertold  (Hippolyte  de),  11,  4ig  n. 
Besançon  (Etiennette  de).  Il,  289. 
bêtes,  II,  278,  279. 

Bethsabée,  I,  99;  11,  3 1 5. 

Beyle  (Henri),  II,  5o. 

Bezon,  II,  262. 

Bezon  (Jean),  II,  64- 
Bible,  I,  i64- 
Bicêtre,  I,  1 70 ;  II,  77. 

Blanche  la  Savetière,  II,  69. 

Blangy  (Mlle  de).  I.  254-255. 

Blarru  (Jean  de).  Il,  76. 

Blois,  I,  358,  364,  365,  382;  11,  9, 

10,  27,  3o-32,  36,  43-44,  9ï>  *  93, 

223. 

Blosset,  I,  74  n. 

Blossete,  I,  77,  38o. 

Blosseville,  If,  3g. 

Bobillet,  1,  218. 

Bocal,  II,  246. 

Boccace  (Jean),  1,  i44,  1 58  m,384  n, 
386  ;  II,  20,  120,  3 19. 

Bochier  (Nicolas),  II,  20. 

Bodel  (Jean).  I.  325. 

Boèce,  1,  198,  209,220,  279,  383;  11. 
435,,  436. 

Bohème,  I,  99,  100,  io5-io6,  i43, 
i47,  245. 

Boisbrassu  (famille  de),  II,  196,  197. 
Boisratier  (Guillaume),  I,  6  n. 
Bolingbvoke,  II.  16. 

Boneuil  (Guillaume  de),  II,  i5i. 
Boniface  (Jean  de),  I.  3 1 5,  317. 

Bons  dictz  moraulx  pour  tapis  ou 
verrieres  de  fenestres,  II,  3o2. 
Bordeaux,  II,  83. 

Borgia  (Lucrèce),  II.  3g5. 

Bosch  (J.),  II,  44 1  • 

Bossuet,  1,  33,  1 4 1  >>■ 

Bothéon  (Mme  de),  I,  61. 
boucanier  (le),  II,  295.  296. 
Bouchain,  II,  33a. 

Bouchet  (Jean).  I.  1  n,  1 3 1  u.  160  n; 

11,  21 1,  287. 


Boucicaut  (le  maréchal  de),  1,  229  n. 
280. 

Boucicaut,  II,  21. 

Bouciquault.  I,  365  n. 

Bouligny  (René  de).  11,  248. 
Boulonnais,  II,  3n  et  n,  34g. 
Bouquins  (les)  1.  388. 

Bourbon,  II,  258. 

Bourbon  (cour  des  ducs  de),  11,  4g. 

222,  289.  3o4,  3o5. 

Bourbon  (Charles  de),  II,  281. 

—  Jacques  de,  II,  289. 

—  Jean  de,  I,  178,  179,  181,  186- 
189,  234;  II,  i3,  22. 

—  Jean  II  de,  I,  257;  II,  92-93,  267- 
260,  288. 

—  Jeanne  de,  II,  5g. 

Lierre  de,  I.  38o. 

—  Pierre  de,  écuyer,  1,  23 1. 
Bourbon  (vin  de),  11,  3i5. 
Bourbonnais,  I,  167,  181  ;  II,  5g,  258, 

259,  3o6. 

Bourcinette  (Marguerite),  II,  437 . 
Bourdigné  (Charles),  II,3io. 
Bourg-la-Reine,  II,  76. 

Bourges,  1.  23,  !\\,  46,  47,  4g,  69,  i54, 
176,  176,  218;  II,  192,  2u3. 
Bourgogne,  I,  256,  276;  II,  353,  357, 
359,  363,  4o3. 

—  Agnès  de,  I,  3o5. 

-  Antoine,  bâtard  de  Bourgogne,  I, 
3  09  ;  II,  224,  263,  266.  3 1 5 . 

—  Isabelle  (duchesse  de),  1,  261-262, 
292,  3o4  ;  II,  24,  a5,  225. 

—  Marie  (duchesse  de),  II,  3i6  n, 
333,334,  34g-352,  4o4  n,  4a5. 

Bourgogne  (cour  de),  I,  69,  228,  286. 
292-295,  3 1 4-3 1 6,  3 1 7-3 1 8.  32o-32i; 

II,4g. 

Bourgogne  (Geste  de),  1,  298. 
Bourguignonne  (Ecole),  I,  33g. 
Bourguignons,  1.  22.  23,  227,  23a, 
a56,  276,  3o5,  3o8;  II,  282,  333, 
334,  335,  3g8. 

Bournel  (Denis),  11,  264,  265,  266. 
Bourrien  (Jean),  II,  284  n. 
Boursière  (Catherine  la).  II,  69. 
Boutin  (famille),  I,  3i  n. 

Boutine  (la),  I,  196. 

Bouton  (Philippe),  II,  224. 

Bouts  (Thierry),  II.  4 19  et  n. 


INDEX 


Boyau  (Etienne),  11,  226. 
Brabançons,  II,  358. 

Brabant,  II,  348,  353. 

—  Antoine  de,  1,  3o8. 

Branches,  I,  260. 

Brantôme,  II,  3-, 

Brebant  (Philippe  de),  II,  286  n. 
Bréhal  (Jean),  I,  1 55  n. 

Bressoles,  I,  197. 

Bretagne,  II,  90,  192,  ig5,  2io-2i5, 
225,  227,  234,  235-236.  Voir  Anne. 
Bretagne  (cour  de),  II,  ig5,  222,  227, 
a3 1,  234,  235,  317,  3 1 8. 

Bretons,  1,  290;  11,  356;  II,  319. 
Breughel,  11,  33g,  44 1  - 
Brézé  (Pierre  de),  1  386. 
Brie-Comte-Robert,  II,  7. 

Briquet  (chien),  II,  32. 

Briséis,  I,  25g. 

Brive,  II,  245. 

Brou,  II,  3o6. 

Bruges,  I,  118,  i84,  299,  3o4,  320, 
34o,  35o;  II,  26,  338,  35i ,  355,  358 
3g3,  419  n,  425. 

Brunei  (Philippe),  II,  77,  ii3. 
Brunetto  Latini,  I,  5,  1 44- 
Bruxelles,  I,  288,  3 12,  3 1 5,  3 1 8  ;  II, 
338,  353,  358  n,  36o. 

Bruyères  (Mlle  de),  11.  65,  m. 
Buchan  (Cte),  I,  125. 

Buda-Pesth,  I,  96,  97,  io5  n,  i36. 
Bulgnéville,  I,  356,  371. 

Burgos,  II,  4a5. 

Buridan,  II,  io4. 

Bury  (Jean  de),  I,  2i5. 

Busnois  (Antoine),  II,  375,  387,  388, 
890. 

C 

Cacus,  II,  336. 

Cadier  (famille),  II.  261-262. 

Cadier  (Charles),  II,  255,  261-262. 
Cadmus,  II,  299. 

Caillau  (Jean),  I,  363-364. 

Calabre  (Mme  de),  I,  261,  262,  383 n, 
384. 

Calabre  (Jean  de).  Voir  Lorraine. 
Calais,  II,  1 3 ,  17,  2.4,  381,891. 
Calendrier  des  bergers,  II,  121. 
Camail  (ordre  du),  II,  24.  26. 
Cambrai,  II.  26,  384,  424,  4s8  et  n. 
Cambyse,  II,  299. 


Campo  Basso  (Cte  de),  II,  323,  3a4, 
829. 

Candie,  1,  23o. 

Canlers,  II,  82. 

Cannes,  1,  1 46 . 

Capétiens,  I,  1 64 - 
Captivel,  I,  388. 

Cardon  (Jacques),  II,  77,  u3. 
Cardonne  (bâtard),  II,  334  n. 

Carlo  del  Nero,  I.  68  n. 

Carthage,  1,  34,  91,  337. 

Cassandre,  11,  92. 

Cassinel  (Mlle),  1,  170,  171. 

Castel  (Jean),  1,  72,  73:  auteur  du 
Pin,  73. 

Castel  (Jean),  11,  38g. 
Castelnau-de-Montmirail,  II,  22. 
Castille,  I,  g5,  121,  122;  11,  36a  n. 
Castille  (Fernand  de),  II,  356. 
Castillon,  II,  192,  201. 

Castres  (évêque  de),  I,  1 46. 
Catalogne,  I,  387;  II,  348. 

Catherine  (fête  de  la  Sainte),  II,  49. 
Catherine  (sainte)  du  Sinaï,  I,  25o. 
Catherine  de  France.  Voir  Charo- 
lais  (comtesse  de). 

Catherine  de  Vausselles,  II,  69,  70. 
Caton,  I,  88,  i3g,  279,  383. 

Catulle,  II,  46. 

Cauchon  (Pierre),  II,  1 36 . 

Caulier  (Achille),  1,  74  n,  i5S  n. 
Caulier  (Jean),  II,  365  n. 

Cauvel  (Jennin),  II,  18. 

Caxton  (William),  I,  56  n. 
caymands,  I,  366. 
ceinture  de  Bourbon,  II,  260. 

Cent  Nouvelles  nouvelles,  I,  vin,  269- 
271,  338  ;  II,  1 2 1 . 

Cerberus,  1,325;  II,  4oi. 
Cerf-volant,  II,  242,  25o,  275. 
Cerf-volant  (querelle  du)  et  du  lion 
rampant,  II,  3o4,  33i. 

César,  I,  5,  n5,  1 44,  1 54 ,  2g3,  386. 
Chabannes  (Antoine  de),  II,  269, 
270,  3o3. 

Chaise-Dieu  (la),  I,  223  n. 
Chalon-sur-Saône,  I,  3 1 6  ;  II,  3o. 
Châlons  (fêtes  de),  I,  261,  382. 
Chalvet  (Vincent),  II,  5o. 

Chambéry,  I,  3o3. 

Chambres  de  rhétorique,  II,  422. 


II.  — 


INDEX 


45o 

Champagne ,  I,  78. 

Champ  Fleury,  II,  1 4 1  n. 
Champloiseau,  I,  260. 

Chanco  de  Johanne,  I.  356. 

Chandos  (John),  I,  265. 
chanson  brodée,  II,  12. 
chansons,  I,  75,  2/12;  II,  4i9  n- 
chansons  notées,  II.  4i. 

Chapelain.  II,  112. 

Chaperonnière  (Jehanneton  la),  II, 
69. 

Charenton,  II,  3i3. 

Charlemagne,  I,  21,  101,  1 46,  279. 

2g3;  II,  5,  273,  3o2,  3 1 4,  4o2. 
Charlemagne  (roman  de),  I,  23o. 
Charles  V,  I,  1 43 ,  227,  23i  ;  II,  09. 
69. 

Charles  VI,  roi  de  France,  I,  20, 
227  ;  II,  6,  ro.  io3. 

Charles  VII,  roi  de  France,  I,  23, 
24,  a5,  4 1  -4 2 ,  46-52,  60-61,  69, 

71  n,  73,83-84,  g4  n,  95-96,98,  100- 
101,102,  rog,  112,  120,  121,  123, 
129,  1 43 ,  1 45,  1 46-i 47 ,  1 64 »  i84, 
260,  s3 1 ,  238,  295,  3o5.  3 17-3 18, 
32i;  II,  3,  64,  g4,  100,  123,  i36, 
137,  241,242,  267,  269,  273,  276, 

649- 

Charles  VIII,  roi  de  France,  II,  236, 
255,  264,  269,  270,  273,  275,  278, 
292,  3o5,  872,  395,  3g6,  4oj-4o2, 
44o  n. 

Charles,  frère  de  Louis  XI,  II,  220. 
Charles  le  Chauve,  I,  21. 

Charles  Quint,  II,  36 1 . 

Charles  le  Téméraire,  1.  268,  3i8  ; 
II,  225,  3o4,  3 1 3 ,  3x5,  3 i 6,  320, 
322-332,  335,  338,  34o-352,  363  n, 
365,  695,  396. 

Charolais  (Catherine  de  France, 
comtesse  de),  I,  317,  320. 
Charolais.  Voir  Charles  le  Témé¬ 
raire. 

Charpentier  (Jean),  II,  67. 

Chartier  (Alain),  I,  vu,  i\,  1-165, 

1 83,  1 84- 1 85,  253,  286,  3i8,  321- 
322,349,  35g,  383,  386;  II,  33,69, 
75,  121,  122,  123,  1 35,  2i5,  216, 

438. 

—  Belle  dame  sans  merci  (la),  I,  60. 


65-68,  i5g,  223;  II,  122.  Querelle, 

I.  70-73.  74. 

—  Bréviaire  des  nobles,  I,  92-93,  121, 
322,  323. 

—  Complainte  contre  la  mort,  I,  62- 
63  :  II,  122. 

—  Curial,  46-57,  84  n,  1 6 1 . 

—  Débat  dugrasou  du  maigre  ou  des 
deux  fortunes  d'amour,  I,  74-84. 

—  Débat  du  réveille  matin,  I,  64-65; 

II,  122. 

—  Débat  patriotique,  1.42-45,485. 

—  Dialogus  familiaris  amici  et  so- 
dalis,  I,  88-92,  160. 

—  Discours  latin  sur  les  libertés  de 
l'Eglise,  I,  20-22. 

—  Epitres  latines,  I,  85-92. 

—  Epitre  latine  à  son  frère,  I,  4-5. 

—  Epitres  de  propagande  auxquelles 
Chartier  a  pu  collaborer,  I,  24. 

—  Epistola  de  detestatione  belli  gal- 
lici.  I,  22. 

—  Epistola  de  de  testatione  belli  g  allie  i 
et  suasione  pacis,  I,  110-116. 

—  Epistola  ad  Universitatem  Pari- 
siensem,  I,  24-28. 

—  Espérance  (F)  ou  Consolation  des 
trois  vertus,  I,  2,  i32  n,  135. 

—  Exil,  1,  1 35  n. 

—  Invective  en  latin  contre  un  ami 
ingrat,  1,  57-58.  85. 

—  Invective  en  latin  contre  un  en¬ 
vieux,  1,  58-59.  85-86. 

—  Lay  de  Paix,  I,  118-120.  r 84- 1 85  ; 
II.  1 22. 

Lay  de  Plaisance.  I,  2,  8-10. 

—  Livre  des  Quatre  Dames,  I,  2, 11  17. 

—  Oratio  ad  imperalorem,  I,  98-103. 

—  Oratio adregem  romanorum  Sigis- 
mundum,  1,  103-105. 

—  Persuasio  adPragenses,!,  105-108. 

—  Quadrilogue  inveclij,  I,  29-42, 
i32  n,i35,  160  n,  1 6  r . 

Chartier  (Guillaume),  I,  3,  4,  5,  52  n, 
55-56,  157,  196. 

Chartier  (Jean),  I,  2. 

Chartier  (Thomas),  I,  3,  3i  n. 

Chartres,  II,  10. 

Chartres  (Régnault  de),  I,  4g,  116, 
123,  124,  127,  1 43,  i5o,  3o5. 


INDEX 


Chartres  (Hector  de),  I,  128. 

Charybde,  I,  1 i3. 
chasse,  J,  3 r 4 - 

Chastellain  (Georges),  1,  ix,  020, 
'32i,  829  n,  3G4  n,  889;  il,  i35, 
191  11,  222,  223-225,  282,  290,  298, 
294,  298,  3o4,  3o5,  3i8-32i,  33 1  n, 
36i,  892,  393,  394-295,  422. 

Chastellain  (Pierre),  dit  Vaillant,  I , 

286,  829,  339-389:  II,  3g,  122,  724. 

I  25. 

—  Cornerie  des  anges ,  I,  352,  36a  n, 
366.  382. 

—  Débat  des  deux  seurs  ou  VEm- 
busché  Vaillant ,  1,  365,  372-378, 
383  ;  II,  124. 

—  Lettres  envolez,  1,367. 

—  «  Lettre  en  prose  ».  T.  368. 

—  Mon.  temps  perdu,  I.  340-344;  11, 
122. 

—  Mon  temps  recouvré',  I,  344-353, 
862  n. 

—  Poésies  de  Vaillant,  1,  367-370. 

Chaslellaine  (Jeanne),  I,  889.  Voir 
Jeannette  (la  bonne). 

Chastellux  (maréchal  de),  I,  281. 
Chateaubriand,  I,  34. 
Château-Regnault,  1,  268. 
Châteauneuf  (bois  de),  I,  3C8. 
Châteauneuf  -  sur -Charente,  I,  379, 
38o  n ,  38 1 . 

Châteauneuf-sur-Loirë,  II,  7. 
Château-Thierry,  II,  9. 

Chaucer,  I,  1 25  ;  II,  3,  17,  28,  4 2. 
Chaucer  (Alice),  II,  28. 

Chauvigny  (Anne  de),  1,  287,  260. 
Chauvin,  II,  23 t  n. 

Chiilet  (J.),  434,  435. 

Childebert,  l,  167. 

Childéric,  I,  1 43,  1 44- 
Chirnay,  II,  4oo. 

Chimay,  II,  3i8. 

Chinon,  I,  a3  n,  1 3 1  n,  x 34  n. 

Cholet,  II,  77,  225. 

Chrétien  (Antoinette).  I.  281  n. 
Chrétien  (Isabeau),  femme  de  Jean 
Régnier,  I,  289,  242,  253,  271- 
273,  280-281 . 

Chronique  de  Normandie,  II,  720. 
Chronique  de  Saint-Denis,  II, 


45  I 

Chuffart  (Jean),  1,  7,83. 

Chypre,  I,  23o. 

Ciboule  (Robert),  I,  733  n. 

Cicéron,  I,  58  n,  iro;  II,  277,  ago  n, 
voir  T 17 1 1  e . 

Clarence,  I,  778;  II,  i5. 

Claude  de  France,  II,  35g,  36o. 

Claus  Sluter,  I,  278. 

Cléopâtre,  I,  386. 

Clèves,  II,  4oo. 

Clèves  (Adolf  de),  II,  26,  817 

—  (Jean  de),  I,  3og. 

—  (Marie  de),  I,  77  n,  365,  378,  879, 
38o, 382, 383  n,  384  et  n ,  887  ;  1 1 , 25, 
26,  29,  36,  87. 

Ctisson,  II,  790,  7 9 r ,  794. 

Clopinel,  1,  7  58  n,  386. 

Clotaire,  1,  746. 

Clotho,  II,  299. 

Clotilde,  7 ,  1 1 3. 

Clovis,  1,  100,  7  43,  7  45,  7  46,  i64. 
Cœur  (Jacques),  I,  362,  363  ;  II,  8g5. 
Cognac,  I,  878,  879  et  n  ;  11,  7  35. 
Coïmbre  (duc  de),  I,  323,  324- 
Col  (Gontier),  I,  79,  20,  3 1 ,  5a  n. 
Colard  le  Voleur,  I,  295,  828. 

Colard  Mansion,  1,  3a. 

Colcos,  I,  299. 

Colette,  II,  24g,  25a. 

Colette  (sainte),  I,  782. 

Colin  de  Caye7ix,  II,  84.  85,  86. 
Collège  de  Montaigu,  1 1 ,  3 1  1 ,  3  7  2  n , 
436. 

—  de  Navarre,  II,  85,  87,  96-97. 

—  du  Cardinal  Lemoine,  II,  3 7 1  - 

3i  2. 

Collerye  (Roger  de),  II,  a54- 
Cologne  (archevêque  de),  II,  3aa. 
Colombel  (Guillaume),  II,  1  1 3 . 
Colombe  (sainte),  I,  a5o. 

Colonna  (Gui  de),  1,  829. 
Combworth  (Thomas),  II,  16. 
Commynes  (Pli.),  II,  236,  373  et  n. 
compagnons  de  la  fe7ii  1  lée,  I,  a3a. 
Compains  (Jean),  II,  246. 

Compère  (Loyset),  IL  865  n,  889- 
890. 

Compiègne,  1,  32  7  ;  II,  8,  72,  26,  7  35. 
Complaintes  et  épitaphes  du  roy  de 
la  Bazoche  d’André  de  La  Vigne, 


45s 


INDEX 


Compost  des  bergers,  I,  195  n. 
Coudé,  II,  327  n,  332,  334- 
confession  (Manuel  de),  II,  20. 
Confession  d'amour,  II,  122. 
Confession  et.  testament  de  l'amant 
trespassé  de  deuil,  II,  ta3. 
Confions,  II,  1 4 9 - 
Congé  d'amour,  II,  122. 

Conrad,  I,  i5o,  i54,  1 55 
Constantin,  II,  278. 

Constantinople,  I,  296;  II,  895. 
Contem placions  (les)  hystoriez  sur 
la  passion,  II,  167  n. 

Coppenolle,  II,  355. 

Coquards  (les),  11,  220. 

Coquerel  (Jean),  II,  66. 

Coquille  (Gilbert),  II,  121. 
Coquillards,  II,  81,  83-88. 

Corbie,  II,  1 53 . 

Corbigny,  I,  a5o. 

Cordebeuf  (Merlin  de),  I,  196,  197. 
Cornwall  (John),  II,  17. 

Corrozet  (Gilles),  II,  110,  282. 
Cotard  (Jean),  II,  117,  287. 

Colin  (Guillaume),  II,  112. 
Cotonnière  (la),  II,  286. 
couleurs  (symbolique  des),  II,  281. 
Coulonges  (Jeanne  de),  I,  38i. 
Coullonges  (Mme  de),  I,  38i. 
Gouraud  (Andry),  II,  8990,  111. 
Courcelles  (Guillaume  de),  I,  i33, 
Courcelles  (Jean  de),  II,  1 56 . 
Courcelles  (Thomas  de),  II,  i36, 
1 56  n. 

Courtebote,  I,  171,  172. 

Courtecuisse  (Jean),  I,  176. 
Courtrai,  II,  398. 

Cousay  (André  de),  II,  25i. 
Cousteau  (Nicolas),  II,  i4o  n. 
Coustelier  (U.),  II,  3io. 

Coustumes  d'Arras,  II,  365. 
coûtumiers,  II,  120. 

Coxin  de  Velde,  I,  Soi  n. 

Gravant,  I,  48,  280. 

Crécy,  I,  3 1 4- 
Crésus,  I,  220. 

Crétin  (Guillaume),  II,  4g,  1 35 , 
295,  3o5,  38g,  432. 

Crevecœur  (Philippe  de),  II,  3 1 6 , 
4oo.  hoir  Esquerdes. 

Cri  de  la  Basoche,  II,  254  n. 


Croy  (les),  I,  384',  H,  3 18,  320. 

—  Antoine  de,  I,  269;  II,  225. 

—  Charles  de,  II,  224- 

—  Henri  de,  II,  44o  et  n. 

—  Philippe  de,  I,  2 1 4 - 

Cruelle  femme  (la)  d’Achille  Caulier, 
74  n. 

Criseïs,  II,  22,  4i. 

Cupido,  II,  281. 

Cybole  (Robert),  II,  1 45 . 
cygnes  (légende  des),  II,  363. 

D 

Dacian,  II,  337. 

Dago,  II,  202. 

Dagobert,  1,  j  4 G . 

Dainleville,  1 1 ,  386. 

Dalmatie,  I,  109. 

Damas,  1,  262,  357. 

Dames  (les),  II,  223. 

Dames  de  Rhétorique,  11,  289-292, 
294,  3 1 1  n. 

Dammartin  (Cte),  II,  3o3,  332. 
Dangy  (Barthélemy,  I,  3 1 1  n;  II, 
437. 

Danche  (P.),.I,  365 n;  II,  270?!,  294, 
3o5. 

Daniel,  1 1 ,  ,870. 

danse,  I,  18,  74-75,  222-228,  257,  36o, 
382,  383  ;  II,  36o. 

danse  macabre,  I,  177,  222-228,  247, 
3iq,  820  336;  II,  io5,  121,  4i3, 
4i6-4i7. 

Dante,  I,  85,  1 35  ;  II,  3o5. 

Darés  le  Phrygien,  I,  6. 

Darius,  I,  11 5,  162. 

Darnley  (J.  Stuart),  I,  122. 
Dauphiné,  1 1 ,  90. 

Dauvet  (Jean),  II,  248. 

David,  1,  99,  i64,  220,  386;  II,  111, 
204,  3i5. 

Débat  du  boucanier  et  du  gorrier, 
II,  295,  296. 

Débat  de  la  dame  et  de  l'écuyer,  11, 
3o3  n. 

Débat  sans  relation,  II,  125. 

Décius,  I,  7. 

Delacroix  (Alain),  II,  248. 
démocratie,  I,  i63. 

Demophontes,  I,  386. 


1  INDEX 


Démosthène,  I,  6. 

Denis  (saint),  If,  407. 

Denis  le  Tyran,  I,  21;  II,  336. 

Dent  (Guillemette),  I,  197. 
Deschamps  (Eustache),  I,  vii,  y  4 G  ; 

II,  21,  33,  io3,  107,  117-118. 

Des  Ormes  (Gilles),  II,  3g. 

Despars  (chanoine),  II,  1 45 - 
Dessarteaulx,  1,  72. 

Desvres,  II,  3i  1 . 
devises  : 

—  La  plus  des  plus,  I,  36g. 

—  Los  en  croissant,  I,  378. 

—  C'est  moy  qui  Va,  I,  378. 

—  Chauffrettes  ardentes,  ardent  dé¬ 
sir, plaie  non  guérie,  arc  turquois, 
I,  387. 

—  Rien  ne  m'est  plus,  I,  38o;  II,  10. 

—  Vostre  rien,  I,  38o. 

—  Séjour  de  deuil,  I,  38o. 

—  Fors  vous  seule,  I,  38o. 

—  Cerf  volant,  I,  386. 

—  Feu  grégois,  1,386. 

—  Souvenir  tue,  II,  224. 

—  Au  fort  allé,  II,  224. 

—  Espérance,  I,  191;  II,  260. 

—  Nul  ne  s'y  frôle,  II,  263. 

—  Vous  seulement,  II,  4ig, 

—  Dieu  le  scet,  II,  4ig, 

Diable  (le),  II,  172,  173. 

Dialogue  d'un  amoureux  et  de  sa 

dame,  I,  74  n. 

Dialogues  de  France,  d'Angleterre, 
de  Bourgogne,  II,  3o4. 

Didon,  I,  i4o  ;  II,  70. 

Dijon,  I,  257,  3o2  ;  11,83,  84. 
Dinant,  II,  34i »  3g6. 

Diomède,  I,  386. 

Dioscorus,  II,  336. 

Dit  de  la  mort  par  un  Célestin  de 
Paris,  I,  202  n. 

Dit  des  philosophes,  II,  120. 

Dit  des  trois  morts  et  des  trois  vifs, 
I,  198,  217,  218. 

Dixmude,  II,  3g3. 

Dogis  (Robin),  II,  97,  98,  99. 
Dolopathos,  I,  23o. 

Donat,  II,  63. 

Donzenac,  II,  246. 

Douai,  II,  333,  334,  4ia. 

Douglas  (Àrchimbault),  I,  122, 


/  r  o 
/|!>0 

Douglas  (Guillaume),  I,  121. 
Doutrejan  (Madeleine),  II.  297. 
Douvres,  II,  1 4»  17,  19. 

Draguignan,  II,  1 53. 

Du  Roc,  1,  247, 

Du  Bellay  (Joachim),  I,  r  1  ;  If,  1 3 5 . 
Du  Breul,  II,  1 02. 

Du  Cange,  I,  247. 

Duchesne  (André),  1,  1  n. 

Du  Cygne  (Jean),  I,  5i. 

Dudrac,  II,  266. 

Du  Fail  (Noël),  II,  190. 

Du  Fresne  (Martin),  I,  i33  n. 

Du  Guesclin,  I,  17,  265  n. 

Du  Piédefou,  voir  Perrette. 

Du  Pleiz  (Jean),  I.  1 33  n. 

Dupont  (Gaspard),  II,  297  n. 

Dupré  (Jean),  voir  Larcher. 
Durendal,  II,  374  n. 

Dürer  (Albert),  II,  291,  372  n. 

E 

Echo,  I,  326. 

Echecs  moralises  ( livre  des),  I,  198. 
écoliers,  II,  63-68. 

Ecorcheurs,  II,  xi. 

Ecossais,  I,  48,  122,  128,  23o;  II, 

384. 

Ecosse,  I,  47,94  n,  1 2 1  - 1 3 1 ,  1 44 ;  H. 
i5,  3g5. 

Ecosse  (Isabelle  d’),  II,  199,  229. 

—  James  I  d’Ecosse,  I,  121,  124-127, 
1 3 1 . 

—  Marguerite  d’,  I,  76,  i3i,  261, 
262,  382  n  ;  II,  123. 

—  Robert  d’,  I,  1 44- 
Egypte,  I,  23o. 

Edouard  d’York,  roi  d’Angleterre, 
II,  349,  396. 

Eglise,  1,  35 1  -352  ;  II,  322. 

Eglise  gallicane,  I,  19-22. 
Egyptienne  (F),  I,  a5o. 

Eliot,  I,  171. 

élus  des  finances,  II,  244,  245  et  n. 
Empire,  I,  g5,  97-98,  1 63 ;  II,  34g, 
3g3. 

Enée,  I,  i3g,  i5g,  161,  386. 
enseignes,  II,  112. 
entremets,  I,  3o4. 

Eole,  II,  322. 


INDEX 


Epernay ,  if,  8. 

Epicière  (L’),  II,  286. 

Erreurs  (les )  du  .Jugement  de  la  Belle 
dame  sans  merci,  I,  74  n. 
Esbaternent...  du  mariaige  desiiij  filz 
Hemon...  If,  G8. 

Escandlour  (siège  d’),  1,  23o. 

Escaut,  II,  363. 

Esch,  l,  809. 

Esdras,  I,  io3. 

Espagne,  K,  356,  357.  .893,  4o3. 

—  maison  d’,  II,  367. 

Espagnols,  I,  35;  ;  II.  334. 

Espaly,  I,  71  n, 

Espérance  (devise  des  ducs  de  Bour¬ 
bon),  1 ,  191  ;  II,  92,  267. 
Esquerdes  (seigneur  d’),  II,  4oo. 
Etampes  (comte  d’),  I,  268,  270,  271. 
Estienne  (Henry),  II,  io4. 
Estouteville  (Robert  d’),  II,  66,  81, 
82,  100,  in. 

États  provinciaux,  II,  246. 

Etrille  Eauveau,  II,  281. 

Etienne  (saint),  I,  25ü. 

Eugène  (Pape),  I,  3o5. 

Europe,  II,  299. 

Eurydice,  I,  326. 

Eusèbe  (saint),  I,  >5o. 

F 

Fabius  Maximus,  I,  89. 

Facino  Cane,  I,  279. 

Faits  romains,  II,  208. 
farces,  II,  1 85,  289,  256. 
farces  (joueur  de),  I,  287,  3o4,  3o5  n. 
Faulcon  (Jean),  I,  286. 

Fauveau,  II,  Soi. 

femmes  des  différents  pa\s,  II,  281. 
Fenin  (Philippe  de),  II,  3io  n,  3i  1  n, 
365  et  n,  43 1  n,  44 J  n. 

Féron  (Guillaume),  II,  121. 
Ferrebouc  (François),  II,  98,  99,  100. 
Ferron  (Jean),  I,  198. 

Ferrone  (la),  II,  i3g  n. 

fêtes  religieuses,  I,  a5x  ;  II,  60-61. 

feuillards,  II,  365,  384. 

feuillée  (compagnons  de  la),  I,  232. 

Fiacre  (saint),  I,  122. 

Fichet  (Guillaume),!,  i5 7  n;II,i38. 


Fierabras,  II.  121. 

Fillastre  (Guillaume),  I,  294  n. 
Firdouzi,  II,  3g. 

Flamands,  11,  348,  358,  898,  4oo. 
Flandre,  II,  27,  3o4  ;  II,  353,  3g3,  4oo. 
Flavy  (Hector  de),  I,  3i5. 

Floquet,  I,  238. 

Florus,  I,  5,  1 44. 

Foix  (maison  de),  I,  5o  ;  II,  271. 
comte  de,  1 .  871. 

—  cardinal  de,  I,  356,  36 1. 

Gaston  de,  I.  878;  II,  289. 

—  Jean,  comte  de,  I,  83,  84  ;  II,  124. 

-  Marguerite  de.  II,  195,  212. 

-  Monseigneur  de,  II,  .871. 

Folgoët,  II,  199. 

Fontaine  (Jean  de),  II,  4x5. 
Fontaines  (Rigaud  de),  1,  2 38. 
Fontay  (Jean  de),  I,  167. 
Fontenay-le-Comte,  II,  102. 

Forez ,  I,  181,  182,  r83;  II,  3o6. 
Formigny,  I,  167  n  ;  II,  201 
Fotheringay,  II,  16. 

Fouquet  (Jean),  II,  294,  /1 1  9- 
Fouquet,  II,  72. 

Fradet,  II,  29,  89. 

Franc  Gontier,  II,  89,  128,  170,  284, 

3oi . 

Français,  II,  349,  356,  398,  429. 
France,  I,  35-36,  87,  38,  69,  i3o,  242- 
243,  a45;  II,  19-20,  357,  .898,  402. 
France  (cour  de),  I,  52-55,  60-6 1  ; 

II,  6,  3 17. 

Francfort,  II,  353. 

Francheville,  11,334. 

Francillons,  1 1,  356. 

François  I,  roi  de  France,  II,  38, 
281,  292. 

François  I  de  Bretagne,  II,  192,  194, 
196,  198,  199  200,  2o5,  227. 
François  II  de  Bretagne,  II,  194, 
ig5,  196,  2X2,  225,  234,  235. 
François  (saint),  I,  364. 
frappart,  II,  38o. 

Frédéric  (l’empereur),  II,  827,  35.8. 
Frémi  n,  II,  1 1 7. 

Frioul,  1,  109. 

Frisons,  II,  358. 

Frison  (capitaine),  II,  384. 

Froissart,  I,  47,  228;  II,  3,  21,  33, 

■  364,  422. 


INDEX 


Frotier  (Pierre),  I,  5o,  5i. 
Fumechon  (famille  de),  II,  a4S  n. 

G 

Gaguin.  I,  5a  n,  56  n  ;  II,  99. 
Galehaut,  I,  384. 

Galerne  (Colin),  I,  2 1 4-21 5  ;  H,  ira, 

i4g. 

Galien.  I,  208. 

Galiffre  de  Ëaudas,  II,  278,  3oa. 
Galiot  du  Pré,  II,  889  n. 

Gallogrécie,  I,  38. 

Galmier  (messire),  II,  261,  289. 
Gand,  I,  289,  294  n,  3o3  n,  3i5,  34o, 
35o  ;  II,  29,  338, 349, 35o,  355,  356, 
35g.  384.  3g3,  899,  4oo. 

Gantière  (belle),  II,  69. 

Gantois,  II,  355,  4oo. 

Garbet  (Nicole),  II,  7,  8. 

Gardane,  I,  388. 

Garet  (Jean),  II,  3io  n,  3ii  a,  44 1  n. 
Gascons,  I,  84,  1 33. 

Gaston  IV  de  Foix,  I,  378,  386. 
Gaulois,  I.  38. 

Gautier  (Théophile),  II,  39,  78. 
Gauvain,  I,  3i8,  384. 

Gédéon,  I,  2g3,  294,  299. 

Gélu  (Jacques),  I,  i46. 

Genève,  I,  3o3,  4i6. 

Geneviève  (sainte).  I,  i45. 

Gerber,  I.  354. 

Germain  (Jean),  I,  294. 

Germanie,  II,  34g,  3g3. 

Gentilly,  II,  i4g. 

Georges  (saint),  II,  4og. 

Gerson  (Jean),  I,  1 33,  147;  II,  167- 
1 7 1 . 

Geste  de  Bourgogne,  I,  293. 

Geste  de  France,  I,  293. 

Geste  des  nobles  (la),  I,  38a. 

Giac  (Pierre  de),  I,  4g,  5o. 

Gibecière  (la),  11,  286. 

Gildas  (saint),  II.  219. 

Gilles,  II,  71. 

Gilles  de  Bretagne,  II,  3g5. 

Giron  (Alain),  I,  238. 

Gleichen  (comte  de),  I,  3o8,  3io,  3ia. 
Gloucester,  I,  118;  II,  24,  25. 
Godefroy  de  Bouillon,  II,  118. 
Godefroy  o  la  grant  dent,  II, '208. 


/|55 

Godin  (Jean),  II,  4oa. 

Goerlitz  (Elisabeth  de),  I,  3o8,  3 r3 ; 
II,  8. 

Gombault,  II,  122,  173. 
gorrier  bragard,  II,  272. 
gorriers  de  cour,  II.  278. 
gorrier  (le),  II,  ag5,  996. 

Gossouyn  (Girard),  II,  78,  112. 
Goths,  I,  1  r  1 . 

Gouge  (Martin),  1,48,  116,  1 43'. 
Gouges  (les),  II,  228. 

Goujet  (l’abbé),  II,  5o. 

Guurnay ,  1,  a54- 
Gouvieux,  II,  79. 

Graal,  I,  384. 

Grand  garde  derrière,  II,  122. 
Granson,  II,  264,  3a8,  3ag. 
Gravelines,  II,  25. 

Gray  (Johannes),  I.  127. 

Greban  (Arnoul),  I,  vin;  n,  133- 
188,  4 1 1 ,  438. 

—  Actes  des  apostres,  II,  i4o,  1 4 1  et  n. 

—  Mystère  de  la  Passion, U,  151-161. 

—  Oraison  à  la  Vierge,  II,  1 4 1  n. 

—  Résurrection  (la)  de  Nostre  Seigneur 
Jesuschrist,  II,  i5g,  161  n. 

Greban  (Simon),  II,  1 34,  1 35,  i4o- 
i4i. 

Grèce,  I,  i54,  23o;  II,  402,  4o3. 
Grecs,  I,  88,  91,  ni;  II,  3x4- 
Grecques  (nobles),  II,  281. 

Grégoire  (saint),  I,  221. 

Grenade,  II,  356,  36a  n,  896. 

Grenier  (dom),  II,  i52  n. 

Gremont  (Jean  de),  II,  243. 

Gressart  (Perrinet),  I,  117,  a3a  n, 
260, 3ai . 

Grigny  (seigneur  de),  voir  Brunei 
(Philippe). 

Grimault  (Me  II.),  II,  1 45  n. 

Gruel,  I,  5o. 

Guarini  de  Vérone,  I,  388  n. 
Gueldres,  II,  353. 

Guerchy,  I,  229,  260  n,  274  n,  277. 
Guerrande  (cardinal  de),  II,  261. 
Guet  (chevalier  du),  II,  77. 
Guichard  du  Puy,  I,  5 r ,  52. 

Gui  de  Colonna,  I,  329. 

Guillain  (saint),  II,  4a8  n. 


INDEX 


456 

Guillaume  de  Marcigny,  I,  21  G. 
Guillebert  de  Metz,  I,  S. 

Guilleville,  Pèlerinage  de  la  vie 
humaine,  II,  120. 

Guillier  (Christophe),  I,  233,  235. 
Guillot,  1,  235. 

Guinegate,  II.  3g6,  397,  4oo  n,  429. 
Guyenne  (Monseigneur  de),  fils  de 
Charles  VI.  f.  18,  170  171.  176  n, 
2  23. 

H 

Hainaut,  I,  3o8;  II.  3ig,  353,  36 1 . 

3g3,  421  n,  422. 

Mal,  II,  4i5. 

Ham,  II,  i56. 

Hamlet.  II,  3,  6. 

Heaulmière,  voir  Belle  Heaulmière. 
Hector,  I,  87,154,  278;  II.  208.257/1, 
232,  209. 

Hélène  (Belle),  I,  279,  326;  II.  22, 
4 1 ,  129,  277.  —  Hélène,  II.  89. 
Hélicon,  II,  442. 

Hélinant,  I,  201. 

Henri  de  Saxe,  II,  x 43. 

Henry  V,  roi  d’Angleterre.  I,  12,111, 
122,  179.  290  n  ;  II,  12-16,  19. 
Henry  4  1,  roi  d’Angleterre,  II.  16, 
17,  18,  3o6. 

Hennuvers,  II,  348,  354. 

Hercule.  I.  326.  386,  087;  II,  281, 
3 1 3 . 

Herlph.  II,  16. 

Hermès,  I,  354. 

Hersin  (Bonne  de),  II.  374. 

Hervé  (saint),  II,  196. 

Hesdin,  1,286,  289,  292.814;  11.358. 
Hesse  (Henri  de),  II,  323. 
Hippocrate,  I,  208. 

Hippolythe  (saint),  II,  4io,  4 1 9,  420. 
Hollandais,  II,  348. 

Hollande,  I,  118;  II,  353. 
Holopherne,  II,  382. 

Homère,  I,  5,  6,  87,  1 44,  217;  II, 
290. 

Hongrie,  I.  96,  i56;  II,  4 1 4,  4i5. 
Hongrois,  I,  98,  108, 

Hôpital  d’ Amours,  I,  386,  387;  II.  122. 
Hôpital  d' Amours  d’Achille  Caulier, 
I,  74  n. 

Horace,  I.  6,  323;  II.  33,  46,  55. 


Ilottin  Bonnelle,  II,  .868-369. 

Hue  de  Boulogne,  I.  3a8. 

Hugo  (Victor).  I.  1 6 1  :  II.  5i,  102, 
348  n,  438. 

Hugues,  I,  222. 

!  Humières  (le  seigneur  de),  I.  3i2. 
Ilussites,  I.  97,  1 43,  147. 

Hutin  du  Moustier,  II.  98.  99. 

I 

llion,  I,  34,  329. 

Imbert,  II.  5o,  3io. 

Imitation  de  Jésus-Christ.  I.  1.89. 

|  Imprimerie,  II,  3g6. 

Innocents  (cimetière  des),  I,  1 76- 
178, 217, 222  ;  II,  io5,  128.  129.  210, 
2 1 4  • 

Inverness,  I,  126. 

Iphigénie,  I,  i46. 

Isabeau  de  Bavière.  I,  18,  69;  II,  9, 

1 64. 

Isabelle  de  France,  veuve  de 
Bichard  II,  n,  8. 

Isabelle  d’Autriche,  II,  359. 

Isabelle  la  Catholique,  II,  36o. 

Isaïe,  I,  34. 

Iseult,  11.  22. 

Isle  Bouchard  (Catherine  de),  femme 
de  Giac.  I,  49,  5o,  61,  71. 

Israël  (la  maison  d’),  I,  99,  127, 
1 64-i 65. 

Issoudun,  I.  71,  73,  74,  109,  i85. 
Italie,  I,  107,  1 54,  i56,  227,  23o,  242, 
354,  355.  36i  ;  II,  29-30,  292,  3o5, 
4oi. 

Italiens,  I,  357;  II,  29,  3i. 
italienne  (langue),  I,  275. 

J 

Jacqueline  de  Hainaut,  I,  1 1 8  ;  II. 
36 1 . 

Jacquemart  de  Hesdin.  I,  176. 
Jacques  de  Cessoles,  I.  198. 
Jacqueville,  I,  18. 

James  (Jacques),  II,  112. 

Jamet  du  Tillay,  I,  76. 

Jardin  de  Plaisance,  I,  3i4- 
jargon,  II,  84,  85,  i36,  172,  177. 

|  jargon  des  voleurs,  II.  127. 

Jason,  I.  r 5q,  293,  294,  299. 


INDEX 


457 


Jaucourt  (Philibert  de),  I,  268. 

Jean  II,  roi  de  France,  I,  37. 

Jean  V  de  Bretagne,  II,  193,  1 9 4 , 
196,  198,  I99,  205. 

Jean  de  Cambrai,  I,  21S. 

Jean  de  Liège,  II,  357  n>  359  ». 

Jean  de  Meung,  I,  198;  II,  1 35. 

Jean  de  Montmatre,  I,  171  n. 

Jean  de  Troyes,  I,  171. 

Jean-Baptiste  (saint),  II,  ni. 
Jean-Sans-Peur,  1, 19,  2/1,  4g,  5i,  121, 
290;  II,  9,  10,  11,  i5. 

Jeanne  la  brune,  II,  6,  S. 

Jeanne  de  Bretagne  (la  grant).  II,  69. 
Jeannette  (la  bonne),  1,  343,  35i. 
Jeannette  de  Presles,  II,  263. 
Jérémie,  I,  3ia;  11,  322. 

Jérôme  (saint),  I,  170  n,  21 1. 
Jérusalem,  I,  a3o,  291,  347;  II,  4oa, 
429. 

Jérusalem  ( La  conquête  de),  II,  30. 
Jessé  de  Mons,  II,  365  n. 

Jésus,  I,  249 ;  II,  1 16. 

Jeu  de  saint  Quentin,  II,  4n. 

Job,  I,  198,  199,  200-2 1 3,  219,  245, 
25l  . 

Joigny,  I,  23 1,  258,  260  n. 

Joigny  (comtesse  de),  I,  257,  260. 
Joly  (Michel),  II.  256. 

Josué,  I,  i46. 

Jouvenel  (Michel),  II,  1 1 3 .  —  Voir 
J  uvénal. 

Judas,  I,  376. 

Judith,  II,  92. 

Jugement  (le)  du  povre  triste  amant 
banny,  I,  74  n  ;  II,  1 23. 

Jugurtha,  I,  i4o. 

Juifs,  I,  36o,  36i . 

Julien  (saint),  I,  25o. 

Jupiter,  II,  277,  299,  358,  422. 
Justin,  I,  5,  1 44 - 
Juvénal,  1,6;  II  ,  33. 

Juvénal  des  Ursins  (Jean),  I,  36-37, 
46,  5o,  i65n;  II,  248,  275. 

K 

Karités,  II,  296. 

L 

La  Barre  (bâtard  de),  II,  1  10. 


La  Bassée,  II,  3qo. 

La  Baume,  I,  366. 

La  Brosse,  voir  Cadier,  If,  261. 
Lacédémone,  1,  34. 

La  Charité-sur-Loire,  I,  260. 

La  Croix  du  Maine,  II,  1 34  n,  1 35  n . 
Lactance,  II,  290. 

La  Curne  de  Sainte-Palaye,  II,  5o. 
Ladislas  de  Hongrie,  I,  109. 

Ladre  (saint),  I,  25o. 

La  Dehors  (Pierre  de),  II,  100,  101. 
La  Ferté- Bernard,  I,  5t. 
Laduz-en-Auxerrois,  I,  229. 

La  Fontaine,  I,  263;  II,  42. 

La  Garde  (Jean  de),  I,  279;  II,  79, 
x  1 2. 

Lagrange  (cardinal),  I,  197,  216. 

La  Grutuyse,  II,  3i8. 

La  Hire,  I,  60,  238,  290. 

Laidin  (fille  de),  11.  385  n,  3S6. 
Lalaing  (Jacques  de),  I,3oq,3i5,  817, 
383  n,  II,  29. 

—  Charles  de,  II,  355  n. 

—  II,  3x8. 

La  Marche  (Olivier  de),  I,  xx,  286, 
289,  298,  294  n,  299/1,  3o4 n,  3o5, 
307,  3 1 8,  32x,  323,  3a4,  364  n;  II. 
29,  49,  3i3  n,  320  n ,  355  n,  432  n. 
La  Mare  (Jacquette  de),  II,  286  et». 
La  Monnoye  (Bernard  de),  II,  5o. 
Lancelot,  I,  x5q,  3io,  3x8,  326,  384, 
386;  II,  121,  374. 

Landais,  II,  281  ». 

Langelier  (Arnoul),  II,  44-i. 
Languedoc,  I,  37,  4 <  »  84. 

Lannoy  (sire  de),  II,  320. 

—  Jean  de,  I,  55  ». 

—  Baudet  de,  II,  434. 

La  Porte  (Jean  de),  II,  256. 

Larcher  (Etienne),  II,  189,  190  », 
197,  229,  236. 

Larcher  (Jean)  dit  Dupré,  II,  23i  ». 
La  Beculée,  I,  366. 

La  Bochefoucault,  I,  77,  38o. 

La  Rochelle,  I,  121;  II,  16. 

La  Salle  (Antoine  de),  I,  365,  387. 
La  Trémoille  (Georges  de),  1,  4g, 
50,  57  »,  II7-H8,  120,  I7I,  232. 

—  Louis  de,  I,  257. 

—  Louis  de,  vainqueur  de  Saint- 
Aubin,  II,  235. 


INDEX 


458 

Laurana  (Francesco),  II,  i38. 
Laurens  (Jean),  II,  112. 

Laurens  (Nicolas),  II,  78,  112. 
Laurens,  procureur,  II,  262. 

Laval  (maison  de),  II,  19/i,  ig5. 

—  Jeanne  de,  I,  35q  n,  370,  371;  IL 
1 3 7  n. 

La  Vigne  (André  de),  II,  4g,  247, 
3 1 1  n . 

Lazare  (saint),  I,  38g. 

Le  Blanc  Aulbin  (la),  II,  286. 

Le  Brun,  II,  4oi. 

Le  Camus  de  Beaulieu,  I,  5o. 

Le  Caron  (Michault  le),  I,  3o3  n. 

Voir  Taillevent  (Michault). 

Le  Caron  (Pierre),  I,  n. 

Leclerc  (Charles),  II,  438. 

Leclerc  (Perrinet),  I,  22. 

Leçons  de  Job,  I,  2i3. 

Le  Cornu  (Jean),  II,  76,  ni. 

Léda,  II,  277. 

Le  Dain  (Olivier),  II,  282,  3oo. 
Lefèvre  (Christophe),  II,  250. 

Le  Fèvre  (Jean),  I,  3o5. 

Lefèvre  (Raoul),  I,  32g;  auteur  des 
Histoires  de  Troyes,  II,  120. 

Le  Fourbeur  (Raoul),  II,  142,  1 43 . 
Le  Franc  (Martin),  I,  vu;  II,  5,  44, 
1 55  n. 

Lefrancq  (Pierre),  II,  36g  n. 
Légende  de  Me  Pierre  Faifeu,  II,  3 10. 
Legras  (Jean),  I,  1 33  n. 

Légende  dorée,  II,  120. 

Legrand  (Jacques),  I,  175,  197,  216. 

2 1 9-222  ;  II,  1 18,  120. 

Le  Loup  (Jean),  II,  77,  ni. 

Le  Maçon  (Robert),  I,  19,  48,  4g. 
Lemaire  de  Relges  (Jean),  I,  56  n; 
II,  4g,  i35,3o5,  363,  376,  3go,  392, 
421,  423,  437,  438-439,  442-444, 

Le  Marchant  (Claude),  T,  27g. 

Le  Mardi  (Jean),  II,  71-72. 

Le  Mol  (Jacques),  II,  1 43 . 

Léon,  II,  362  n. 

Léonard  (frère),  I,  1 55  n. 

Léonin,  II,  1 43 . 

Le  Pérugin,  II,  3o5. 

Le  Pescheur  (Girard),  II,  264. 

Le  Quesnoy,  II,  332,  333,  334. 

Le  Roux  (Olivier),  II,  25i. 

Lestang  (Jeannette  de),  I,  386. 


Le  Tur  (Guillaume),  1,  19. 

Le  Tybonnier  (G.),  I,  3. 

Levantins,  I,  35g. 

Le  Vert  (Thibault),  II,  264. 

Levet  (Pierre),  II,  102,  120. 

Liège,  H,  34 1,  3g3,  3g5. 

Liégeois,  II,  10,  33 1 ,  332. 

Liévin  (saint),  I,  3o3  n. 

Ligne,  II,  3 1 8. 

Limagne,  I,  167. 

Lille,  I,  288,  289,  224;  11,373  n. 

Limbourg,  II,  348,  353. 

Limousin  (Ras),  II,  a4i,  242,  2.43- 
247,  252,  263,  288,  298. 

lion  rampant  (querelle  du).  II,  3o4. 

lion  de  Bourgogne,  Il ,  3 1 4,  828,  33 1 , 
348,  4o3. 

lions  de  Flandre,  II,  3g8. 

Livre  du  Cuer  d' Amours  espris  (le)  par 
René  d’Anjou,  I,  366. 

Loches,  I,  23  n. 

Loges  (François  des),  II,  58,  75.  — 
Voir  Villon. 

Loire,  I,  358-359  ;  H,  33,  90. 

Lombardie,  I,  279,  354,  36 1 . 

Lombards,  I,  228,  36o. 

Lomer  (Jean),  II,  ni. 

Londres,  II,  i4,  1 5 ,  16,  17. 

Longis  (Jean),  II,  3io,  44',  442. 

Longueil  (Pierre  de),  I,  2.32. 

Lorce  (Jean),  II,  899  n. 

Loré  (Ambroise  de),  II,  81. 

Lorraine,  I,  356;  II,  329. 

Lorraine  (duc  de),  II,  271. 

—  Isabelle  de,  I,  357. 

—  Jean  de,  fils  du  roi  René,  I,  365, 
384,  387  ;  II,  i4S  n. 

Lorrains,  I,  ,857;  II,  334. 

Lotb,  II,  3 1 5,  382. 

Louis  (saint),  I,  21,  227;  II,  5,  19,  20. 

Louis  XI,  roi  de  France,  I,  122  n, 
II,  37,  g4,  100,  110  123,  190  n,  196, 
219-220,  224,  233,  234,  24 1 ,  242, 
255,  264,  269,  276,  281,  288,  3 1 3, 
3 1 5,  3 16,  317,  33 1,  332,  333,  334, 
33g,  349,  35o  et  n.,  3g3,  3g5,  396, 
397,  4oo  n,  398,  395,  3g6,  397, 
5oo  n. 

Louis  XII,  roi  de  France,  11,37,  38, 
255,  281,  292,  2g3,  371. 

Louis  le  Débonnaire,  I,  101,  1 45. 


INDEX 


Louise,  I.  38 1. 

Loup  (sainl),  1,  1 45. 

Louvain,  I,  288. 

Louvet  (Jean),  I,  48,  4g»  61. 

• —  Jeanne,  Mme  de  Bothéon,  I,  49» 
61,  71. 

—  Marie,  Mme  de  Vaubonnais,  I, 
48,  4g,  71. 

Louviers  (Nicolas  de).  II,  n3. 
Louvres-en-Parisis,  I,  299. 

Loys  des  trespassez .  II,  !\\l\  n. 
Lucain,  I,  5,  1 4 4 - 
Lucheux,  I,  3 r 4 - 
Lucquet,  II,  4 1 4 ,  4 1 5- 
Lucrèce,  I,  x4o,  3 2 b  ;  II,  g.3. 
Luxembourg,  I,  3o8-3i3;  11,348. 

—  maison  de,  I,  89.  Voir  Ville  (mon¬ 
seigneur  de). 

Luxembourg  (Elisabeth  de  Goerlitz, 
duchesse  de),  I,  3o8,  3 1 3. 

—  connétable  de,  II,  i3g,  i5a  n, 
i?g- 

—  Louis  de,  II,  3 19. 

—  Thibaud  de,  II,  i3g. 

—  Wenceslas,  II,  18. 
Luxembourgeois,  II,  348. 

Lydgate,  II,  23. 

Lyenard  (sainl)  [Léonard],  I,  a5o. 
Lyon,  I,  24,  1 83  ;  II,  3i5,  44a,  443. 

M 

Machault  (Guillaume  de),  I,  7G,  77, 
1 5S  n,  228;  II,  4a. 

Macé  d’Orléans,  II,  112. 

Machecou  (la),  II,  112. 

Maciot  (Claude),  II.  121. 

—  (Jean),  II,  121 . 

Madeleine  (la),  I,  a5o,  2.5 1,  3Go,  36 1, 
366,  389  ;  II,  1 55. 
mai  (fête  de),  II,  33. 

Maignelais  (Antoinette  de),  II,  225. 
Maillard  (Olivier),  II,  190  n,  225. 
Maillart  (Jean),  II,  a5i. 

Maillotin  de  Bouts,  I,  3 1 5. 

Maine,  I,  73;  II,  1 38,  i4o. 

Maine  (Comte  du),  voir  Anjou 
(Charles). 

Maizières,  I,  3og. 

Majorque,  I,  356. 

Malay-le-Roy,  II,  81. 


459 

Malestroit  (Guillaume  de).  IL  227. 
Malet  de  Graville,  II,  190  n. 
Malgarny  (Nicolas),  II,  264. 

Ualines,  II,  357,  4aG  n. 

Malingre  (Marie  de),  II.  179  n. 
Mameluks,  II,  3g8,  4 00, 

Marner  (saint),  I,  ?.5o. 

Manlius,  I,  7. 

Mandeville,  II,  120. 

Manne  (Jean),  II,  25 1  n. 

Mans  (le),  II,  1 34,  1 35,  1 38,  i4o, 
175  n. 

Marc  Antoine,  I,  386. 

Marceau  (Jean),  II,  78,  112. 
Marchand  (Guyot),  I,  177,  1  g5  n, 
22.3,  4  iG. 

Marchand  (Perrinet),  II,  110. 
Marchant  (Ytliier),  II,  76,  110,  111. 
Marcillé,  II,  ig5. 

Marcus  Gurtius,  I,  88. 

Margot  (bergère),  11,  278. 

Margot  (grosse),  II.  67  n,  69,  70,  rio, 
ni,  118. 

Margot  des  bleds,  II,  874. 
Marguerite  (sainte),  25o. 

Marguerite  (histoire  de  sainte),  II, 
.870. 

Marguerite  de  Bourgogne,  II,  338. 
Marguerite  d’York,  II,  338. 
Marguerite  d’Autriche,  II,  356,  358, 
359,  370-371,  4 1 6,  43o. 

Marguerite  d’Ecosse,  voir  Ecosse. 
Alarion,  II,  1 13. 

Marion  l'Idole,  II,  69,  111. 

Marius,  I,  7,  1 1 4- 
Marie,  II,  1 12. 

Marmion  (Simon),  II,  36g  n. 

Marot  (Clément),  II,  3g,  4g,  85,  1 1 3 , 
1 1  g,  127,  1 34,  1 35,  284,  287,  298, 
307  ;  II,  43o. 

Marot  (Jean),  II,  4g,  1 35,  2g4,  298, 
3o6. 

Alars,  II,  34o,  374, 

Marseille,  I,  357,  36o. 

Marseillaise  (la),  I,  162,  1 63 . 

Marthe,  II,  71,  110. 

Martial  d’Auvergne,  I,  3,  21 5,  365. 
Martin  V,  pape,  I,  46,  108,  122,  1 33, 

i34. 

Maubeuge,  II,  354- 
Maucouvent  (dame  de),  II,  6,  8. 


46o 


INDEX 


Maumigny,  I,  267. 

Maur  (saint),  I,  272;  II,  79. 

Maures,  I,  36o,  38g;  II,  3 1 4,  356, 
357,  36o;  mauresques  (olijets),  I. 
357,  366,  385. 

Maurice  (saint),  I,  38g. 

Mautaint  (Jean),  II,  77. 

Mavors,  II,  34o. 

Mayence,  II,  3g5. 

Maximilien  (l’archiduc),  II,  236,  271 , 
334,  338,  347  n,  35o,  35a,  353,  354, 
355,  356,  358,  3g6,  398,  3gg,  4oo- 
4oi,  4 1 4,  4i5,  434. 

Meditationes  vitae  Christi,  II,  1 64 - 
Médée,  I,  2g4,  29g. 

Mehun-sur-Yèvre,  I,  4 1  »  45,  47,  5g, 

61,  69  ;  II,  193,  243. 

Melgate,  II,  25. 

Mélibée  et  Prudence  ( livre  de),  I.  198. 
Mehin,  I,  ia5. 

Melun  (Charles  de),  II,  281  n. 
Mélusine  de  Jean  d’Arras,  II,  120. 
Memlinc,  II,  419. 

Menalope,  I,  826. 

Mer  des  histoires,  II,  120. 

Merbœuf  (Pierre),  II,  79,  n3. 
Mercadé  (Eustache),  II,  1 53- r 56,  162, 

1 63,  171. 

Merciers,  II,  90. 

Merlin  de  Cordebeuf,  I,  196,  197. 
Meschinot  (Guillaume).  II.  [90,  igi. 

Meschinot  (Jean),  II,  3g,  49,  189- 
237. 

—  Lunettes  des  Princes, II,  189, 190  n, 

198,  202-218,  222. 

—  xxv  ballades...  sur  xxv  piùnces, 

II,  223-224. 

Meschinot  (les  filles  de),  II,  233. 
Meschinot  (Jean),  fils,  II,  196. 

Metz,  I,  1 57 ;  II,  1 53 . 
Meung-sur-Loire,  II,  57,  9.3,  94. 
Mi-Carême,  II,  1 4 9 • 

Michault  (Pierre),  I,  21 4,  a85,  286, 
287  n,  289. 

Michault,  II,  386. 

Michel  (saint),  I,  246;  II,  346. 
Michel  (Jean),  II,  161,  167  n. 
Michon  (Pierre),  I,  276. 

Milanais,  I,  128. 


Milet  (Jacques),  I.  171  n,  829;  Des¬ 
truction  de  Troyes.  II,  120. 

Milières  (Jeanne  de),  II,  77. 

Miracle  de  Notre-Dame,  II,  i85. 
Miraflores,  II,  4a5. 

Mirando!  (Mme  de),  I,  61. 

Miroir  des  princes,  I,  347 - 
Miroir  de  la  mort,  I,  2x4. 

Mirouer  des  dames,  II,  122. 
Mitridathe,  I,  i4o. 

Moïse,  I,  21,  1 46. 

Mol  (Pol  de),  II,  87 3  n,  435  n. 

Molinet  (  Jean),  I,  vm;  II,  49.  1 35, 
a36,  292,  294,  295,  298,  309,  344. 

—  Aages  du  monde,  II,  3g4. 

—  a  Adieu  Venus  et  Mars  »,  II, 874. 

—  A<lvocat  des  âmes  du  Purgatoire, 
413-414. 

—  Arche  ducalle  (P),  II,  359. 

—  Arche  de  Noé,  II,  4o8. 

—  Art  de  Rhétorique,  II.  3io  n,  4o4, 
44o. 

—  «  Ave  angelicque  salut  »,  II, 
4x8  n.  Ave  maris  Stella,  II,  35i. 

—  Ballade  de  la  maladie  de  Naples, 

II,  372. 

—  Ballade  figurée,  II,  374- 

—  Ballade  pour  Messeigneurs  de 
Foix,  Montpencier  et  Vendôme,  II, 
37 1. 

—  Bataille  des  deux  nobles  Dresses, 
II,  4o5. 

—  Cat  none  (le),  II,  391. 

—  Ceulx  qui  sont  dignes  d'estre  aux 
nopces  de  la,  fille  de  Laidin,  11, 

385  386. 

—  Chanson  de  Guinegate,  II,  396. 

—  Chanson  sur  l'ordre  île  belistrie, 
II,  368  n. 

—  Chant  de  la  pie,  II,  3io  n,  382. 

—  Chappelet  des  dames,  II,  4o4- 

—  Chroniques,  II,  3go  n,  392. 

—  «  Cœurs  vertueulx  inspirez  de 
proesse  »,  II,  363  n. 

—  Clément  (Éloge  de  Mathurin), 
11.  388-389. 

— -  <(  Comédie  »,  II,  36g. 

—  Complainte  de  Grèce,  II,  403. 

—  Complaincte  pour  le  trespas  de 


4 


INDEX 


Madame  Marie  de  Bourgoigne,  11. 

316-318.  351-352. 

—  Complainte  d'un  gentilhomme... 
aggreffé  de  la  maladie  de  Naples, 
il,  073. 

—  Complainte  des  trespassës ,  II, 
4t3  n. 

—  Confiteor,  11.  347. 

—  Congés,  II,  432  n. 

—  Crétin  (Correspondance  avec 
Guillaume),  11,  38g-3go,  43a-433. 

—  Cry  des  monnoyes,  II.  383-384. 

—  Débat  d'avril  et  de  mai,  II,  378, 
439  n. 

—  Débat  de  l'aigle,  du  hareng  et  du 
lion,  II,  378. 

—  Débat  de  la  chair  et  poisson,  II, 
377-878. 

—  Débat  des  Iruis  nobles  oyseaulx, 

11,  3g4- 

—  De  Nuz  de  nus,  II,  327-328. 

—  Devise  de  M6  Jean  du  Gaughet,  II, 

366-367. 

—  Dialogue  du  gendarme  et  de 
l'amoureux,  II,  378  379. 

—  Dialogue  du  loup  et  du  mouton, 
II,  378. 

—  Didier...  a  la  Vierge  Marie,  II, 
4iS  n. 

—  Didier  ad  cause  des  vins  vers,  II, 
383  n. 

—  Didier  de  l’arondelle,  II,  423-424. 

—  Didier  de  Renommée,  II,  353  n. 

—  Didier  pour  penser  a  la  mort,  II, 

427. 

—  Didier  présenté  a  Monseigneur  de 
Nasso,  II.  364. 

—  Didier  sur  ceulx  de  Gand,  II, 
355. 

—  Didier,  sur  Tournay,  II,  3gg  n. 

—  Didier  pour  le  retour  de  Jean  de 
Tournai,  11,  4oa-4o3. 

—  Dit  des  quatre  vins,  11,  312-316. 

—  Dit  des  conditions,  II,  438  n. 

—  Donat  baillé  au  roy  Loys  dou- 
ziesme,  II,  407. 

—  douze  (les)  abusions  des  cloistres, 

II,  384  n. 

—  Epitaphe  de  Monseigneur  Henry 
de  Berghes,  IJ,  428. 


46 1 

—  Epitaphe  du  duc  Philippe  de 
Bourgogne,  11.  348-349. 

—  Epitaphe  de  Madame  Ysabeau  de 
Castille,  II,  36o. 

—  Epitaphe  Hot'ui  Bonnelle,  11,  368- 
36g. 

—  Epitre  a  Monseigneur  de  Ville,  II, 
385  n. 

—  Epitre  aux  gens  de  Montaigu,  II. 

—  Étrong  musi  (!’),  Il,  379-380. 

—  «  Fleur  de  noblesse,  odorant 
Marguerite  »,  II,  870. 

—  «  France  est  gracieuse,  non, 
fière  »,  II,  33o. 

—  Grâces  sans  villenye,  II,  384. 

—  Grattas,  II,  384  n. 

—  Hippolyte  (Prière  à  saint),  II,4io. 

—  «  Je  soulloy  estre  un  reboureur 
de  bas  »,  II,  375. 

—  Jeu  de  palme,  II,  355-356. 

—  Lettres...  envolées  a  Fenin,  II, 
365  n. 

—  Ledre  a  Me  Loys  Compere,  II, 
3go  n. 

--  Ledre  a  Me  Guerard  de  Watielles, 
II,  347  n. 

—  Letanie,  II,  346-347. 

- —  Louange  de  V empereur  (la)  et  de 
ses  en  fans,  II,  358. 

—  Marguerite  ( Pour  une),  II,  43o. 

—  Mandement  de  froidure,  II,  382- 
383. 

—  Matrimoniale  allianche.  Voir  Très 
illustre  et  1res  noble  alliance  (la), 
II,  356. 

—  Mort  de  Frédéric  empereur,  II, 
353  n. 

—  Naissance  de  Madame  Alienor 

(la),  II,  358. 

—  Naufrage  de  la  Pucelle,  II,  349- 
350,  3g4  n. 

—  Neuf  (les)  preux  de  gourmandise', 

II.  381-382. 

;  —  Nouvelles.. .  II,  847  n. 

—  Oraison  a  Madame  Sainde  Anne, 
II,  4og. 

—  Oraison  a  sainct  Gabriel,  II,  4io. 

—  a  sainct  Ypolite,  II,  4 10. 

—  Oraison  a  la  Vierge  Marie,  II, 

I  4 2 o  n. 

I  —  pape  lart  (le),  II,  380-381. 


INDEX 


462 

—  Paradis  terrestre,  II,  354,  36o  n, 
3g4  n. 

—  Passion  de  Monsieur  saint  Quen¬ 
tin,  II,  362,  411-412. 

—  Passion  de  Valenciennes,  II,  4*2, 
44o. 

—  pater  (paraphrase  du),  II,  4io. 

—  Pelerih  (le),  II,  3 1 6  n. 

—  Pétrarque,  Triomphes,  traduction 
en  français,  II,  4o4  n. 

—  pièces  libres,  II,  373-374- 

—  «  Poème  sur  les  métaux  des  ar¬ 
moiries  »,  II,  435  n. 

—  ((  Pour  chiere  faire  et  demener 
grand  glay  »,  II,  347  n- 

—  Pour  le  troncq,  II,  38o. 

—  Pour  une  Marguerite,  11,  43o. 

—  Présent  pour  un  g  sainct  Jorge,  II, 
409. 

—  «  Princes  puissans  qui  du  monde 
univers  »,  II,  4i6. 

—  Pronoslications...  II,  384. 

—  Rébus,  II,  434. 

—  Recollection  des  merveilles,  II, 

394-396. 

—  Réconciliation  de  la  ville  de 
Gond,  II,  4oo. 

—  Régi  es  des  peres  et  meres  pour  la 
mort  de  leur  fdz,  II,  4 12. 

—  Regrets  et  lamentations  de  1res 
haut  et  puissant  roy  de  Castille, 
II,  424  n. 

—  Regrets  (sur  la  mort  de  Philippe 
le  Beau),  II,  36o  n.,  426  n. 

—  Regrets  pour  le  trespas  de...  Mon¬ 
seigneur  Albert,  duc  de  Zasson,  II, 
425  n. 

—  Remede  de  jalousie,  II,  699  n. 

—  Ressource  du  petit  peuple,  11, 

3 1  o  n .,  335-339. 

—  Revid  pour  les  noces  de  maistre 
Pol  <le  Mol,  II,  37.3  n. 

-  Robe  île  l’archeduc  (la),  II,  357- 
358. 

—  Roman  de  la  Rose  moralisé,  11, 
309,  405-408. 

—  Roy  de  la  pye,  II,  382-383. 

—  Sept  rondeaux  sur  ung  rondeaux, 
II,  33o  n. 

—  Sermon  de  billouart,  II,  379. 

—  Siégé  d'amours,  II,  404-405. 


—  «  Souffle,  Triton,  en  ta  bucce 
argentine  ».  II,  33i,  399. 

—  Supplication  pour  Jean  Voisin ,  II, 

376-377. 

—  Temple  de  Mars,  II,  335,  339-343. 

—  Testament  de  Guerre,  II,  3io  n, 

343-346. 

—  Traictié.  de  la  harpe  comparée  a  la 
Trinité,  II,  422  n. 

—  Traictié  a  la  louenge  de  l'entrée... 
de  Monseigneur  Maistre  Mcolas  de 
Ruttre,  II,  4a5  n. 

—  Trespas  du  duc  Charles,  II,  330. 

—  Très  desiree  (la)  et  proufitable 
naissance  de  Charles  d'Austriclie 
(la),  II,  359. 

—  Très  illustre  et  1res  noble  alliance 
de  Messeigneurs  les  enfans  d'Aus- 
triehe  a  ceulx  d'Espagne  (ou  ma¬ 
trimoniale  atlianche),  II,  356. 

—  Trinité  (la),  II,  354. 

—  Trosrie  d'honneur,  II.  321-322. 

—  Vers  retrogradés,  11,  43g. 

—  I  oyage  d'Espaigne  (le),  II,  359. 

—  Voyage  de  Napples,  II,  4oi. 

Molinet  (Augustin),  II,  376/1,392;/, 
4a4,  437. 

Molinet  (Philippe),  II,  424,  43ç. 
monarchie  française,  I,  1 6 3 - 1 6 4 - 
Monceau  (Guillaume  de),  voir  Thi- 
gnonville. 

monnaies,  II,  112,  383-384. 
Monnières,  II,  190. 

Mous,  I,  3 1 5 ;  11,  358,  365  n,  &i2. 
Montaigu  (Gérard  de),  I,  1 33  n. 

—  Voir  Collèges. 

Montauban  (Jean  de),  II,  281. 
Montbléru  (Guillaume  de),  1,  268- 

271,  274. 

—  (Pierre  de),  I,  269. 

Montbrison ,  I,  18 1  n,  182,  190;  II, 

260  n,  288,  3o4- 

Montcorbier  (François  de),  II,  58, 
5g,  ç5. 

Montenoison,  I,  266-267. 
Montereau-fault-Yonne,  I,  23;  II,  256. 
Montferrand  (le  seigneur  de),  II, 
289,  290. 

Montigny,  1,  260. 

Montigny  (famille  de),  II,  82. 


INDEX 


403 


—  Etienne  de,  II,  Sa. 

—  Jean  de,  II,  Sa. 

-  Régnier  de,  II,  77,  81,  8a-83,  1  i3. 
Montlhéry  (bataille  de),  II,  3ia-3i6, 

395. 

Montmirail,  I,  5 1 . 

Montpensier,  I,  167,  169,  188. 
Montpensier  (Mgr  de*),  II,  371. 
Montréal-en-Auxôis,  I,  a3a. 
Montreuil  (Jean  de),  1,  19,  ao,  3 1 , 
5a  n,  54  n,  1 10  n. 

moralités,  II,  a47,  a53-a54,  256,  25g- 
a6o. 

Moral,  II,  329. 

Morée,  I,  a3o. 
morisque  (la),  I,  36o. 

Morlon  (le  père),  II,  5o. 

Mort  (la),  I,  176,  197-225,  278-279, 
33a-333,  336;  II,  10G,  1 28- 1 3 i , 
198,  199-202,  ao3,  ao5,  208,  229- 
280,  237-288,  298,  4 1 3-4 1 7 *  4a5, 
427-428. 

Mortiers,  II,  191,  1  g4 - 
Mosselman,  I,  218. 

Moulins,  I,  182,  359;  II,  gr,  92,  2 4 1 , 
257  ;  260  n,  2G1 ,  3o4. 
Moustieuraulier,  1,  238. 

Mouton,  II,  72. 

Moy  (Hector  de),  II,  179  n. 

Muses,  II,  280,  296, 3oi,  33 1 ,  438,  44a. 


musique,  1 

,  74,  75, 

126, 

171,  223, 

229,  233, 

24 1 ,  267, 

277, 

295,  33g, 

34o,  342, 

843 

;  n, 

7,  1 

2,  27,  4o, 

4i,  53, 

1  îg. 

1 33, 

i3g. 

,  1 4  2- 1 5 1 , 

175-178, 

387-388. 

188,  201, 

235, 

828,  826, 

Myrebeau,  11,  3oo. 

mystères  (mise  en  scène  des),  II, 
174,  178-183. 

Mystère  il' Alexandre ,  d'Hector  et 
d'Achille,  II,  223. 

Mystère  de  lit  Passion,  11,  121,  i53, 
Î99* 

Mystère  de  la  Passion  (i53g),  il,  186. 
Mystère  de  la  Résurrection,  II,  i53n, 

1 G 1 . 

Mystère  de  saint  Gildas,  II,  219. 
Mystère  de  saint  Quentin,  H,  4 1 1  - 
Mystère  de  la  Vengeance,  II,  1 53 . 
Mystère  du  Viel  Testament,  II,  1 4 1  n. 
Mytilène,  II,  4o3  n. 


N 

Naillac  (Jeanne  de),  I,  4g. 

Namur,  II,  348. 

Nancy,  II,  29,  137. 

—  déroute  de,  II,  a64,  3o4,  32g,  332. 
- —  ordonnances  de,  II,  274. 

Nantes,  II,  189,  190  n,  ig5,  196,  r  g  g , 
202,  227,  228,  229,  a35.  —  Char¬ 
treux,  II,  202.  —  Carmes,  II,  229, 
a35. 

Naples,  I,  356,  867,  358;  il,  297  n, 
371,  396,  4oa. 

—  mal  de  Naples,  11,  872-878. 
Narbonne  (Vte  de),  I,  5o. 

Narcissus,  I,  i5g,  3a5,  3aG;  II,  m. 
Narduche  (Conrad),  1,  g4  n. 

—  Thomas  de,  I,  100,  108. 

Nassau,  II,  4oo. 

Nassau,  II,  3i8. 

—  Monseigneur  de,  II,  364,  4a8- 
429. 

Naux  (bâtard  de),  voir  Bournel 
(Denis). 

Nembroth,  II,  336. 

Neptune,  1 1 ,  822. 

Néron,  I,  i4o,  386;  II,  336. 

Nesson  (Pierre  de),  I,  vin,  45,  73, 
167-225,  285;  II,  io3,  122,  128. 

—  Lay  de  Guerre,  L78,  183-189. 

—  Leçons  de  Job  ou  Vigilles  des 
morts,  1,  198-213,  2 13,  216. 

—  Hommage,  ou  Oraison,  ou  Suppli¬ 
cation  a  Notre  Dame,  1, 189-195  ;  11 , 
1  22. 

nesson  (le),  1,  169,  2a4-2a5. 

Nesson  (Anne),  I,  ig5. 

Nesson  (Barthélemy  de),  I,  168,  169- 
170,  172  n,  igo,  igG,  225. 

Nesson  (Barthélemy  II  de),  1,  ig5. 
Nesson  (Bonet),  1,  ig5. 

Nesson  (Dauphine),  1,  ig5. 

Nesson  (Guillaume  de),  1,  1 6g. 
Nesson  (Jacques),  I,  195. 

Nesson  (Jacqueline),  1,  ig5. 

Nesson  (Jamet  de),  1,  172-173. 
Nesson  (Jamette  de),  I,  1 96- 197. 
Nesson  (Jean),  J,  ig5,  196. 

Nesson  (Louis),  I,  ig5. 


464 


I  INDEX 


Neuss,  11,  32i,  322-327,  335,  396. 
Nevers,  1,  3o5,  32g  n;  II,  27,  223. 

N  e  ve  rs(C  h  a  r  1  es  de  Bourgogne,  comte 
de),  I,  26.3,  265*267,  276. 

Nicaise  de  Cambrai,  I,  620. 

Nicolas  (fête  de  la  Saint),  II,  i4g. 
Nicolas  (damp),  II,  86, 

Nicolas  de  Clamenges,  I,  3 1 ,  54  n, 

1 47- 

Nicolas  de  Hubant,  I,  i33. 

Nicolas  de  Lire,  II,  1 84  n. 

Nicolas  de  Margival,  I,  217. 

Nicolay  (Jean),  II,  33 1  n,  099. 
Nieuport,  11,  3g3. 

Nigeon,  II,  77,  4 12. 

Ninive,  l,  34;  11,  628,  34 1. 

Niort,  II  ,  102. 

Noé,  I,  1 46 ;  11,  38 1 . 

Noël,  1,  261. 

Normandie,  1,  23a;  11,  i3. 

Norvège,  11,  387. 
notaires  du  roi,  I,  29,  3i. 

Noyon,  II,  26,  4 12. 

O 

Observance  (les  religieux  de  1’),  I, 

364. 

Octavien,  I,  ig3,  229,  2g3,  324-325; 
II,  302. 

Octovien  de  Saint-Gelais.  Voir  Saint- 
Gelais. 

Oger,  11,  4oo. 

Okghem  (Jean  de),  11,  388. 

Olibrius,  II,  336. 

Olofernes,  I,  220. 

Omar,  II,  3g. 

Orace,  II,  58. 
oraisons,  I,  24g-25i,  255. 

Oresme  (Nicolas),  I,  6,  i63;  11,  20. 
Orgemont  (Nicolas),  II,  69. 
oriflamme,  II,  20. 

Orléans,  1,  1 45,  1 48,  i5i-i52 ;  II,  5,9, 
16,  27,  33. 

Orléans  (Anne  d’)  fille  de  Charles, 
H,  37. 

Orléans  (Charles  d’),  I,  vm,  x,  7, 

62,  76,  1 65,  179  228,  234,  23g  n, 
242,  277,  2g5,  358-35g,  36a,  366, 
368,  36g,  38o,  382,  383,  384,  386  ; 


II,  1  56,  91,  92, 124,  125,  198,  222, 
223,  283,  289. 

—  Livre  contre  tout  péché,  II,  8. 

—  manuscrit  autographe  de  ses 
poésies,  II,  1,  2. 

Jean,  bâtard  d’Orléans,  I,  47,48,4g, 
61  ;  II,  6,  10,  a4,  3 1 5. 

Orléans  (Jeanne),  I,  48,  77,  38i. 

Orléans  (Louis  d’),  1,  19,  68,  69, 
176  n,  216,  386  ;  II,  6,  7,21,  32. 

Orléans  (Marie  d’),  fille  de  Charles, 
1 1,  57,  91,  92-90. 

Orose  I,  5,  1 44,  208. 

Orpheus,  I,  3a5;  II,  3 26,  422  n. 

Othon  de  Granson,  I,  4a,  76. 

Othon  (l’Empereur),  I,  1 4 5. 

Oudinot,  1,  171  n. 

Ovide,  208,  II,  46,  407,  421,438. 

Ovide  moralisé,  II,  120. 

P 

paganisme,  II,  3o3. 

Paen  (Guillaume).  II.  a5i. 

Paen  (Pierre),  II,  25 1. 

Pagnac  (Guillaume  de),  II,  244 - 

Palamède,  I,  384- 


Pan,  II, 

3i 

3,  422 

Paris,  1 

,  3, 

7-8, 

18-2 

:8,  6l 

,  97, 

11 4, 

1 1 5- 1 

1 6, 

1 35, 

1 45, 

j63, 

170, 

171- 

172, 

175 

■176, 

280, 

262, 

268,  ■ 

>99; 

II,  6, 

9> 

JO  II, 

12, 

,  1 3 , 

26,  27, 

58, 

59,  60,  61-62,  69,  73,  74-79,  83,  87, 
90,  94,  g5,  100,  101,  102-106,  118- 
119,  i35,  i36,  187,  1 38,  1 5 2 ,  1 85 , 
2,36,  23g,  247-248,  25o-a52,  256, 
259,  278,  284-287,  3 1 1 ,  3i2,  3 1 4 , 
3 16,  334,  4oi  n,  438. 

—  Notre-Dame  de  Paris,],  1 33  ;  II, 61, 
78,  82,  112,  1 33,  106,  1 3 7 ,  i4i-i5a, 
161,  1 85- 188. 

—  Voir  Collèges,  Université. 

Paris,  I,  326,  386;  11,  129. 
Parlement  d'amour  (d')  de  Baudet 

Ilerenc,  I,  74  n. 

Parnassus  (mont),  II,  44a. 

Parques,  If,  280. 

Pnrthénice,  II,  421. 

pas  d’armes,  1 ,  3 1 4 ,  3 1 5 ,  817. 


INDEX 


Pas  de  la  mort  de  Pierre  Michault, 
I,  2  I  4  - 

Passion  d’Arras,  II,  154-156.  162, 
174  n,  179,  1 83-i 85. 

Passion  de  Jean  Michel,  II,  161. 

Passion  de  Jean  Mclinet,  11,  412. 

Passion  de  M.  saint  Quentin,  II, 
4i  1  - 

Passion  (sermons  sur  la),  11,  1 64- 
171. 

Paston  (Etienne),  II,  a/|3. 

Pasloralet,  I,  293. 

Pasquier  (Etienne),  1,  1  n,  li  11,  56  n, 
161  n. 

Pasquier  de  Vaux,  I,  i33. 

Patay,  1 1 ,  92. 

Pathelin ,  Il,  121. 

Pâtissière  (la).  Il,  286. 

patrie,  I,  109,  r6o,  161,  1 63. 

Paul  (saint),  l,  â5i  ;  11,  g5. 

pauvres  (les),  1,  334-335;  II,  108, 
î  09,  1 1 5- 1 1 6. 

Pegasus,  II,  370. 

Pelerin  (saint),  J,  200. 

Pèlerin  (roman  du).  11,  26. 

Pcletier  (Jacques),  11,  i35. 

Pellion,  II,  i"3. 

Perceval,  I,  jg3  ;  11,409. 

Pères  (écrits  des),  II,  33. 

Péronelle  d’Armenlières,  I,  77. 

Péronne,  11,  358. 

Pérotin,  II,  1 43. 

Perrenet,  1,  247. 

Perrenette,  I,  237. 

Perrette  (du  Piedefou),  1,  38o. 

Perth,  I,  1 3 1  n. 

Pertuis,  I,  35g. 

Petit  (Jean),  1,  19  j4,;  II.  9,  12. 

Petit  (Jean),  imprimeur,  II,  44a. 

Petit  Jean,  II,  86. 

Pétrarque,  I,  85,  1 56 ,  i5S  n,  386, 
280,  289,  2g5:  II.  4o4  11. 

Pharaon,  11,  349- 

Phébus,  II,  3i3,  33 1. 

Philippe-Auguste,  1,  1 45. 

Philippe-Ie-Bon,  I,  117,  118,  ia3, 
184,  186-187,  aSi,  282,  247,  254  n, 
2.55,  256-267,  261,  263,  264,  268, 
286,  287-290-295,  298,  299, 3oi ,  3o2- 
3o3,  3o4-3o5,  3o8,  3io,  3ii,  3i2, 
3 1 4,  3 r 7 ,  3i8,  3ig,  320,  32i,  322- 


323,  328,  329,  338  ;  II,  5,  18,  2.4, 
27,  29,  263,  321,  322,  33o,  33  7,  348, 
36 1,  422. 

Philippe  le  Beau,  l’archiduc,  II, 

353,  35g  et  n,  36o,  36 1 , 3g3  n,  4 1 1 , 
425,  426,  433. 

Philippe  de  Vitry,  1 1 ,  90. 

Philostrate  de  Boccace,  1,  384  n. 
Picardie,  II,  3g3. 

Picards,  I,  3o8,  3og,3io;  II,  3 r ,  348, 

354. 

Piccolomini  (Fr.),  I,  124. 

Picliart  (Rogier),  II,  98,  99. 

Pierre  (saint),  1,  a5i. 

Pierre  II  de  Bretagne,  11,  192,  jg4, 
196,  198,  201. 

Pierre  d’Ailly,  I,  147. 

Pietre,  1,  171  n. 

Pinchon  (Jean),  I,  1 33  n. 

Pinel  (Colin),  I,  2.33. 

Pisan  (Christine  de),  I,  vii,  8,  68,  6g, 
70»  74,  75,  76,  175,  228;  II,  3,  21, 
33,  42,  io3.  Voir  Castel  (Jean). 
Plaidoyer  de  la  demoiselle,  II,  12.1- 
122. 

Platon,  I,  1 44,  220,  354,  217  n. 
Pline,  I,  220;  II,  290. 

Ploërmel,  II,  n,  196. 

Poitiers,  I,  3  n,  45,  5o,  5a,  5g,  61, 
1 4  6 ,  176. 

Poitiers  (bataille  de),  II,  220. 

Poitou,  I,  4i  ;  II,  90. 

—  sénéchal  du,  II,  3ig. 

Pol  de  Limbourg,  I,  175. 

Poligny,  I,  3oi,  3oa. 

Polyxène,  1,  1 46 . 

Pompée,  II,  273. 

Ponceau  (Jean  de)  du  Poncelet,  I, 
289. 

Pontanus,  11,  87. 

Pontejract,  II,  i5. 

Pontoise,  II,  100,  io3. 
Pont-Sainte-Maxence,  1,  299,3  o,  3oi. 
Pontus,  I,  386. 

Popin  (abreuvoir),  11,  77. 
Port-Royal,  II,  73. 

Portugais,  I,  3i5,  3a4. 

Portugal,  I,  292;  II,  2.4. 

Portugal  (Jacques  de),  I,  323-3a4. 

—  Isabelle  de.  Voir  Bourgogne  (Isa¬ 
belle  de). 


II.  —  30 


INDEX 


4.66 


Poton  de  Saintrailles,  I,  238,  290, 
3 1 5. 

Poutrel  (Laurens),  II,  96,  97. 
Pragois,  1,  io5. 

Prague,  I,  97. 

Praguerie,  II,  242. 

Précieuses,  II,  38. 

Premierfait  (Laurent  de),  I,  176. 
Priam,  I,  91. 

Princes  (les),  II,  222-224. 

Prince  d’amour,  I,  8. 

Prince  des  Sots,  II,  79. 

Prophètes,  1,  1 64  - 
Propriétaire  des  choses,  II,  120. 
Provençaux,  II,  29. 

Provence,  1,  356,  36o,  388,  889. 

—  Président  de,  I,  48. 
purgatoire,  II,  4i 4-4 1 5. 

Pyrénées,  I,  i45. 

Pyrrhus,  1,  1 46. 

Pythagoras,  II,  422. 

Q 

Quarrelet,  I,  171  n. 

Quentin  (saint),  11,  3(>o,  4ii-4i2. 
Quesnoy-le-Comte,  II,  4i5. 

R 

Rabanus,  II,  407. 

Rabelais,  II,  102,  384,  090,  43p. 
Rabucan  (Lambert),  II,  264. 
Rabustel  (Jean),  II,  83,  84,  85. 
Radegonde,  fille  de  Charles  VII,  I, 
1 55. 

Raguier  (famille),  II,  262,  203. 

—  Jean,  II,  77. 

—  Jacques,  11,  77,  m,  1 1 3 . 

—  Louis,  II,  263. 

Rauchicourt  (Jean  de),  il,  874,  4 3 1 . 
Ravestain,  11,  317,  320,  4o3. 

Recueil  des  Troiennes  histoires  de 
Jean  Lefèvre,  I,  829. 

Recueils  poétiques,  I,  x. 

Redon,  II,  195. 

Refuge  (famille),  II,  262. 

Régime  des  Princes  de  Gilles  de 
Rome,  II,  217. 

Régime  pour  longuement  vivre  de 

Ph.  Routon.  II,  224. 


Régnault  (Me),  II,  4a  1. 

!  Régnault  de  Reims,  II,  1 4 3 . 

|  Régnault  et  Jeanneton,  I,  870,  371. 

Régnier  (Jean),  1,  vm,  1 58  n,  227- 
284. 

—  Fortunes  et  adversitez,  I,  279-281. 

I 

!  Régnier  (Jean),  le  jeune,  I,  278,  276. 
Régnier  (Pierre),  le  père,  1,  229. 
Régnier  (Thierry),  I,  23i  n. 

Reims,  I,  i5i,  i53,  262-263;  II,  20, 
1 1 4,  3 1 5. 

Remors  de  conscience,  I,  21 4, 
Renaut  de  Louhans,  I,  198. 

René  (le  roi),  I,  74  n,  1 58  /ï ,  218  n, 
262,  35o,35i,  355,  356-358,  35g, 
36 1,  365,  366,  370-871,  378,  384- 
889;  II,  28  n,  29,  89-90,  124,  187, 
189,  i4o  n,  j 53,  229,  395. 

—  Livre  des  tournois  du  roi  René, 
11,  137-1 3S. 

—  Livre  du  Cuer  d'amour  espris,  II, 
384-387. 

Rennes,  II,  90,  1 53,  199,  a36. 

Repues  franches,  II,  102,  109. 

Revel  (Guillaume),  I,  181. 
rhétoriqueurs,  1,339;  II,  289. 

Rhin,  I,  1 45. 

Rhodes,  I,  23o;  II,  34a,  896,  402. 
Rhône,  I,  35g. 

Ricarville,  1,  238. 

Richard  (frère),  1,  i48  n,  222  n. 
Richard  11,  roi  d’Angleterre,  11,8, 
i5. 

Ricliemond.  Voir  Arthur  111  de  Bre- 
tagne. 

Riclier  (Jacques),  11,  i5a,  179. 
riches,  II,  1 1 4-i  1 5. 

Rifflart,  II,  122,  178-174. 

Riom,  I,  167,  181  n,  ig5. 

Riou  (Jean),  II,  111. 

Roanne,  I,  35g. 

Roberchon,  II,  173. 

Robert  (roi  de  France),  1,  21,  1 46. 
Roberlet  (famille  de),  II,  4g,  287  et  s. 
—  Charles,  II,  298,  3o6. 

—  Florimont,  11,  292-298,  3go. 

—  François,  II,  280-281,  292,  2g3- 
296,  3o4. 

—  Jacques,  II,  298-299. 


INDEX  ',67 


—  Jean,  II,  3g,  28  ),  288-292,  3o4, 
3 1 1  n. 

—  Pierre,  II,  288. 

Roliertet  (recueil),  II,  3io  n,  33i  n. 
Robin,  II,  122. 

Robinet  de  Saint-Génois,  II,  374. 
Rodez,  II,  22,  23,  1 53 . 

Roffignac  (Pierre  de),  II,  243,  244) 
a46. 

Rohan  (maison  de),  II,  3 12. 

—  II,  230. 

—  Marguerite  de,  I,  77  n,  378-383, 
384. 

Rohan  (Heures  de),  I,  ig4  11,  197,  224. 

roi  (théorie  du),  I,  i64-i65. 

rois  de  Juda,  I,  i65. 

roi  de  la  basoche,  II,  255,  262. 

roi  de  la  fève,  II,  2.55. 

Roland,  II,  348,  4oi . 

Roland  de  Talentis,  I,  85  n. 
Romains,  I,  21,  34,  88,  109,  1 1 1 ,  i40, 
i63. 

Romaines  nobles,  II,  281. 

—  femmes,  I,  1 1 3 . 

Roman  de  la  rose,  I,  3i6;  II,  33,  4a, 
64,  11S,  127,  208,  3og. 

Rome,  I,  38,  108-109,  i54,  34o,  344, 
345  n,  340,  347,  35o,  353;  II, 
34  1 ,  402,  4  I  2 . 

Rome  (dames  de),  I,  7. 

Romont,  II,  3x8. 
rondeaux  chantés,  I,  242. 

Ronsard,  1,  161  ;  II,  4g,  43g,  444 - 
Rosav,  II,  80,  83. 

Rouen,  I,  125,  1 53 ,  202;  II,  83,  334, 
3g5. 

Roumanie ,  I,  260. 

Roussel  (Raoul),  1,  1 33 . 

Rousseville  (Pierre  de),  II,  79. 
Rutebeuf,  1,  33g,  35 1  ;  II,  65. 

Ruter  (Nicolas  de),  II,  4a5. 

S 

Sabines,  1,  1 13. 

Saignet  (Guillaume),  I,  97,  108. 
Saint-Amand  (Pierre  de),  II,  76,  1 10, 
ni. 

Saint-Andrew,  I,  125,  126. 

Saint- Aubin-du-Cormier,  II,  190  n, 
235. 


Saint-Ronnet  (Marthe  de),  11,  12 1. 
Saint-Denis,  1,  175;  II,  20,  236. 
Saint-Claude,  I,  3oi-3o3. 

Saint-Gelais  (Mellin  de),  11,  48. 

—  Octovien  de,  I,  878,  889,  432-433; 
II,  i35,  294. 

Saint-Julien  (Claude  de),  1,  268  n. 
Saint-Julien,  II,  4a4. 
Saint-Lambert-des-Levées,  I,  1 34- 
Saint-Maixent,  II,  102,  a5i. 
Saint-Malo .  II,  190  n,  192,  235. 
Saint-Marcel,  II,  i4g. 

Saint-Maur,  11,  79,  149. 
Saint-Nicolas,  II,  258. 

Saint-Omer,  I,  289,  3i5,  320 ;  II,  26, 
333,  354. 

Saint-Paul  (Jean  de),  11,  199-201. 
Saint-Pierre  (Thomas  de),  I,  1 33  n. 
Saint-Pol  (connétable  de)  voir 
Luxembourg. 

Saint-Pourçain,  II,  258. 
Saint-Quentin,  II,  4 12. 
Saint-Rambert-en-Forez,  II,  298. 
Saint-Riquier,  1,  290. 

Saint-Satur,  11,  90. 

Sainte-Menehould,  II,  264-265. 
Saintes,  1,  i45. 

Saintes- Maries-de-la-Mer,  I,  36o-36i, 
366. 

Saintrailles.  Voir  Poton. 

Saintré  (le  petit),  I,  383. 

Salel,  II,  i34  n. 

Salins,  I,  802,  3o3. 

Salisbury  (comte  de),  I,  78,  1 45  n, 
a3o  et  n. 

Sallier  (abbé),  II,  5o. 

Salluste,  I,  2  n,  6,56  n  ;  II,  7-8,  290. 
Salomon,  1,  220,  221  ;  II,  ni,  802, 
348. 

Salonique,  I,  280. 
salut  public,  I,  i63. 

Samson,  I,  325,  887;  II,  ni,  204. 
Sancerre  (le  maréchal  de),  I,  4a-43. 
Sardanapale,  II,  1  n. 

Sathanas,  II,  34 1  - 
Saturne,  II,  280. 

Saiil,  I,  i64- 

Saulcissière  (gente),  II,  6g. 

Saulx  (famille  de),  I,  2i4- 
Saumur,  I,  1 34,  385. 

Sauvai,  II,  102. 


468 


INDEX 


Sauvin  (Etienne),  II,  256. 

Saveuses  (Jean  de),  II,  3a. 

Savoie,  I,  96,  186;  II,  359, 

—  cour  de,  II,  317. 

—  Amédée,  duc  de,  I,  1 54 ,  1 81 , 
3o5  ;  II,  24.  3g5. 

—  Marguerite  de,  II,  a4- 
Saxe  (Guillaume  de),  I,  3oS. 

—  Albert  de,  II,  4a5  n. 

Saxons,  I,  3io-3ii,  3ia. 

Scipion,  I,  7,  87,  1 46 ;  II,  338,  348. 
Scylla,  1,  1 13. 

Scythes,  I,  162. 

Second,  I,  2x9. 

Second  (Olivier),  11,  365  n. 
secrétaires  du  roi,  I,  29-3i. 

Seguin  (Jacques),  II,  81. 
sénéchal  (legs  au),  II,  112. 

Sénèque,  l,x,  6,  7,  57,  5g,  160,  175, 
219,  22 1  ;  II,  407. 

Sénèque  le  Tragique.  1,  87,  1 44 - 
Senlis,  I,  3oo;  II,  26,  36g. 

Sermoise  (Philippe  de),  11,  71-72. 
Sermons  sur  la  Passion,  II,  164-171. 
Sermon  des  Repeuz  franches,  11,  109. 
serventois,  11,  364,  420-4a3. 
Serviteurs  (les),  II,  223. 

Sevestre  (saint),  I,  a5o. 

Sforza  (Francesco),  I,  36 1  ;  11,  37. 
Shakespeare,  1,  278. 

Sibylles,  II,  281,  3o2. 

Sicile  (Louis  de),  I,  176  n. 

Sicile,  I,  23o. 

Sidoine  (dame),  II,  89. 

Sidoine  Apollinaire,  1,  167. 
Sigismond  (l’empereur),  I,  g4,  96- 
io5,  1 54- 

Sigismond  le  jeune,  1,  i55. 
sociétés  joyeuses,  II,  365  n,  383. 
Socrate,  1,  87,  i44,  354. 

Soissons,  II,  12. 

Solesmes,  II,  33a. 

Somme  (la),  If,  3 16,  34g. 

Somme  rurale,  II,  120. 

Sondonel  (William),  1,  233. 

Songe  de  la  Pucelle,  II,  120,  121. 
Sorbonne  (la),  II,  79. 

Sorel  (Agnès),  II,  235,  419. 
sottes  chansoixs,  II,  118,  364. 

Souper  et  banquet,  II,  279. 

Souvigny,  I,  x83. 


Stace,  I,  5,  i44. 

Stanislas  (roi),  II,  38. 

Stendhal,  II,  5o. 

Strabon,  I,  388  n. 

Stuart  (John),  I,  122,  124. 

—  (Isabelle),  II,  229. —  Voir  Ecosse. 
Suffolk  (William  Pôle,  comte  de), 

II,  17,  18,  a3,  24,  28. 

Stevenson  (R.  L.),  II,  5o. 

Suisses,  I,  1 55  ;  II,  329,  333,  354. 
Sury-le-Bois,  I,  182. 

Synderesis,  II,  3oi. 

Sypliax,  I,  1 4o. 

Syrie,  1,  229  n,  280,  279. 

T 

Tabary  (Guy),  II.  27,  67,  80,  85,  86, 
87,  96,  97,  i  27. 

Table  ronde  (romans  de  la),  I,  23o, 
296,  384. 

Taillemine,  11,  80. 

Taillevent  (Michault),  1.  vin,  i\, 
92  n,  285-338,  33g,  34o,  34i,  342, 
345  n;  II,  i2î,  122,  124,  125,  4ao. 

—  Bien  allée,  I.  326. 

—  Congé  d'amour,  1,  325-326. 

—  Débat  du  cœur  et  de  l'œil,  I,  314- 
317;  U,  124. 

—  Destrousse  de  Michault  Taillevent 
(la),  I,  299  301. 

—  Lai,  sur  la  mort  de  la  comtesse  de 
Charollais,  I,  318-320. 

—  Moralité  sur  le  traité  d'Arras,  1, 

305-307. 

—  Ostel  doulloureux  d' Amours,  (P),  1, 

327.  328. 

—  Passe.  Temps,  l.  329-338,  33g,  34o, 
345 ;  II,  1 22. 

—  Pronostication  de  Luxembourg,  1, 

311-313. 

—  Psautier  des  vilains,  ou  Bréviaire  , 
1.  322-323;  II,  121. 

—  Régime  de  Fortune,  I,  323-325. 

—  Songe  de  la  Toison  d'Or,  I,  296- 
299.  1 

—  Traicté  sur  la  prise  de  la  ville  de 
Luxembourg,  308-311. 

—  Voyage  à  Saint-Claude,  1, 301-303. 


1  NDEX 


Talbot,  II,  201. 

Talbot  (Walter,  I,  233. 

Tanneguv  du  Chastel,  I,  22,  5o,  5i. 
Tantale,  II,  277,  299. 
tapisseries  (sujets  de),  II,  276-282. 
Tapissière  (Guillemette  la).  II,  69. 
Tarascon,  1,  356,  35g.  36o,  36 1. 
tarasque  (la),  I.  36o. 

Tar tares,  11,  398. 

Temple  de  Bonne  Renommée  de  Jean 
Boucljet,  II,  21  r. 

Temps  (le),  II,  280. 

Térence,  II,  290. 

Terpendres,  II,  422. 

Terre  Sainte,  I,  291  ;  II,  427  n. 
testaments,  I,  245-249;  II.  ra3. 
testaments  parodiés,  II,  107.  >49. 

Tharse  (rois  de),  II,  3 1 4 - 
Thèbes,  I,  34. 

Théophile  (légende  de),  I.  245,  25a. 
Theodoro  de  Liliis,  I,  1 55  n. 
Thérouanne ,  II,  333,  354,  398. 
Thésée,  I.  386, 

Thibaut  (saint),  I,  a5o,  385  n. 
Thibault  (Tacque),  II,  94. 

Thignon ville,  T,  77,  38o. 

Thomas  (saint),  I,  170  n,  200;  II. 
1 84  n. 

Thouroulde  (Marguerite),  II,  248  n. 
Tite  Live,  I,  5,  7  ;  II,  290. 

Tohie,  I,  279. 

Toison  d’or  (la),  I,  294-295,  296-299, 
3o2 ;  II,  26,  27,  3x8,320,369,  428. 
Tolède,  II,  425  n. 

Tonnerre,  I,  282;  II,  60. 

Tonnerre  (comtesse  de),  I,  49,  6r. 
Tory  (G.),  II,  t 4  ï  n. 

Touraine,  I,  23,  !^^ ,  71  n,  238;  II, 
37. 

Tournai,  I,  ~kn,  117,  120,  294,339; 

II,  26,  33i  n,  399  et  zi. 

Tournai  (Jean  de),  II,  4oa. 

Tournois  ( traicté  de  la  forme  des),  I, 
293  n. 

Tours,  I,  1 34  n,  358,  363,  364,  368, 
370  383  n;  II,  29,  .87,  83,  94,  192, 
193,  198,  201,  334- 
Treperel  (Jean),  II,  33g  n. 
Triboulet,  II,  1 38  n. 
tricoteurs,  II,  1 1 4- 
Triomphes  de  Pétrarque,  II,  280,  295. 


'169 

Tristan,  I,  169, 826,  384, 386  ;  II,  1 2 1 . 
Triton,  II,  33i. 

Trogue  Pompée,  I,  5,  1 44. 

Troie,  I,  34,  1 54,  3 1 1 ,  3i2,  3 1 3 ;  11, 
34i,349,  363.  Voir  Lefèvre  (Raoul) 
Troie  (légende  de),  T.  327;  II.  442. 
Troie  (roman  de),  I.  280. 

Trois  vifs  et  les  trois  mors  (les),  I, 
176-178,  198.  217-219. 

Tronsaye  (forêt  de),  II.  >58. 

Trouvé  (Jean),  II.  77. 

Troyes.  I.  1 45,  262:  If.  262-26$, 
Trovlus,  1.  i5g,  386. 

Tulle.  1 1,  243,  245. 

Tulle  (Cicéron),  I,  208,  221  ;  II,  407. 
Turc  (grand),  II,  34a. 

Turcs,  fl,  3 1 4 ,  34a,  .298,  401,  402, 
4o3. 

Turenne,  II,  a46. 

J  urgis,  II,  111. 

Turquie.  I,  280,  242,  357,  $66,  4°i, 
4o2. 

U 

Ulsenius  (Th.),  Il,  872  n. 

Université  de  Paris,  1.  3,  19,  >4- >8; 

II,  62,  63-68,  1 35,  1 36,  3 1 1 . 
Ursine,  I,  174. 

Usson,  II,  288,  295,  3o4- 
Utrecht,  II,  l\oo. 


V 

Vaillant,  voir  Chastellain  (Pierre). 

Valence,  I,  366. 

Valenciennes,  II,  290,  3og,  3 1 1  n, 
3i8,  320,  32i,  33a,  333,  334,  335, 
357,  36i-39i,  398-394,  4o2,  4og, 
4ï  1 , 4 1 4-4 1 5, 417,  42077,  4a4,  4a6  n, 
436,  437,  443. 

Valentin  (fête  de  la  Saint),  I,  76; 
II,  3,  32,  35i. 

Valentine  de  Milan,  II.  4,  6,  10. 

Valère  Maxime,  I,  5,  7,  1 44,  219;  H, 
120,  407. 

Valperga  (Th.  de),  I,  288. 

Vallée  (Robert),  II,  76-77. 

Vallis  Cygnorum,  II,  3 1 1  n,  363  et  n, 
436. 


INDEX 


Van  Eyck  (Jean),  T,  >g5  n,  828;  If,  | 
4 1 9- 

Vandales,  I,  111,  i45. 

Van  Orley,  II,  070  n. 

V aucouleurs,  I,  1 5 1 . 

Vaubonnois  (Mme  de),  I,  6r. 
Vauderie,  II,  896. 

Végèce,  II,  75. 

Venise,  I,  08,  to5,  ioq,  1 63 ,  262,866; 
II,  402. 

Ventadonr  (comte  de),  I,  5 1 ,  5a. 
Vénus,  I,  817;  II,  280,  289,  299,  874, 

442-444. 

Vérard.  (Antoine),  II,  ii5  n,  120, 
44o  n. 

Xerceil,  II,  817. 

Vergy  (châtelaine  de),  I,  826. 

Verjust,  II,  388  n. 

Verlaine,  II,  39,  126/1. 

Vermelles  (Bauduin  de),  II,  4 12  n. 
Verneuil ,  I,  48,  99,  122,  128. 
Vespasien,  I,  279;  II,  1 53. 

Vézelay,  I,  229,  249. 

Vichy,  II,  258. 

Vieille  (la),  II,  1 18. 

Vienne,  I,  i55n. 

Vierge  (culte  de  la),  I,  187,  189, 
190-195;  II,  5g,  itt,  1 45,  161-171, 
186-187,  2.4i,  260,  262,  a55,  279, 
3oo,  368,  364,  4i2  n,  4 t 7 - 4  î 4 - 
Vies  des  saints,  II,  20. 

Vierges  folles  et  les  sages,  II,  870. 
Vigiles  des  Morts,  I,  218. 

Ville  (Mgr  de),  11,  3^3  n,  43 1 ,  485  n. 

Voir  Luxembourg. 

Villejuif  (Jacques  de),  II,  x  45  n. 
Villequier  (dame  de),  II,  235,  voir 
Maignelais  (Antoinette  de). 

Villiers  (Sauvage  de),  II,  9. 

Villiers  de  l’Isle  Adam  (Jacques), 
II,  100. 

Villon  (François),  I,vm,  x,62,  1 65, 
191  n,  202,  207  n,  2 1 4,  220,  224, 
2,46,  282-284,  287,  290,  3a4,  325, 
33o,  33i,  336,  339,  347;  H>  1,  5, 
82,  36-37,  3g-4o,  5o,  57-131,  1 35, 

1 36 ,  1 37 ,  189,  198,204,  212,  2 j  4 , 
23g,  249,  257,  258,  263,  283,  284- 
287,  294,  3o5,  3o6,  807,  38 1  n, 

4 1 4 ,  43o. 


|  —  «  Ballade desennemisde  France  », 
II, 4oi  n. 

—  «  Débatdu Guer  et  du  corps  »,  II, 

S  o4  g5. 

I  — -  Lais,  11,63,  74-80,  88,  117,  121-. 

—  /‘et  au  diable  (roman  du),  II,  65- 
68,  74,  81,  85,  111. 

—  Testament ,  107-116,  121,  ig5. 

Villon  (son  portrait),  II,  109-110. 
Villon  (Guillaume  de),  I,  282  ;  II,  60, 
61,  62,  67,  73-76,  81,  1 01,  1 10,  iii, 
II,  60. 

Villon  (Yonne),  II,  60. 

Vincennes,  II,  i4g. 

Vincent  de  Beauvais,  I,  5,  1 44. 
vins,  II,  3 1 4-3 1 5 ,  .882. 

Virgile,  I,  5,  6,  1 3g,  1 44 ,  326,  387; 
11,33,46,  47,  110,  208,  2i7,3i3, 
4oo,  438. 

Vitré,  II,  ig5. 

Vitré  (Guy,  baron  de),  II,  194. 
Vitry,  I,  247. 

Vitry  (Philippe  de),  I,  1 33  n. 

Vitry  (Thibaud  de),  II,  110,  112. 
Vittori  (Jean),  II,  i5. 

Vivien  (saint),  I,  1 45. 

Vivien  (Marguerite),  I,  229. 

Voisin  (Jean),  II,  376-877. 

Volant  (Guillaume),  II,  112. 
Vulcain,  II,  277,  299. 


W 

Walle  (David),  II,  388. 

Walons,  II,  358. 

Wargni  (Jean  de),  II,  4ïo  n. 
Watelet,  I,  1 7 1 . 

Waterton  (Bobert),  II,  i5,  16,  23. 
Watielles,  II,  34?  n. 

Watrée  (Germain),  II,  i4a,  1 5 1 . 
Watteau  (Antoine),  II,  5o. 
Wenceslas  de  Luxembourg,  II,  8. 
Westminster,  II,  26. 

Willecocq  (Guillaume  de),  II,  266. 
Wilzkehet  (L.),  I,  1 55  n. 

Windsor,  II,  i5. 

Wingfield,  II,  17. 


X 


Wissoeq  (I.  de),  II,  386, 

Y 

Ysambert,  II,  17°- 

Yves  (saint),  I,  iÇP!  U*  '99- 


INDEX 


Zara,  I,  109. 
Zélande,  II, 
Zéphira,  I,  ? 
Ziska  (Jean) 


4 

z 

348. 

196  ;  II,  322. 

,  I,  97*  O8- 


TABLE  DES  PLANCHES 


Planches. 

I. 
11  . 
111. 

IV. 
V. 
VI. 
V  1 1 . 
VIII. 
[\. 
\. 
\I. 
XII. 
Mil. 
XIV. 
XV. 
XVI. 
XVII. 
XVIII. 
MX. 
XX. 
XM. 
XXII. 

XXIII. 

XXIV. 


Pages. 

—  Manuscrit  personnel  des  poésies  de  Charles  d’Orléans.  i 

—  Epitaphe  de  Villon  :  Les  Pendus .  5- 

L’auteur  de  la  Passion  et  les  protagonistes  de  son  drame.  1 33 

—  Scènes  de  la  Passion  de  Greban .  j  6 1 

—  Signature  autographe  de  Jean  Meschinot .  1 89 

—  Jean  Meschinot  à  son  pupitre .  .  192 

Les  Lunettes  des  Princes ,  éd.  de  Nantes,  i4q3 .  200 

—  Les  Lunettes  des  Princes,  éd.  du  Petit  Laurens,  s.  d  .  .  208 

—  Le  Graal  (éd.  de  Nantes,  1490) .  21G 

—  Explicil  de  l’édition  de  Nantes,  MgS .  224 

Adam  et  Eve  chassés  du  Paradis  (éd.  de  Nantes,  1 494) •  23a 

-  Signature  autographe  de  Henri  Baude .  209 

Le  chien  Baude  courant  après  le  jeune  broquard  .  .  .  248 

-  Le  roi,  ses  conseillers  et  le  fidèle  chien  Baude  ....  2.56 

-  L’auteur  offrant  son  livre  au  roi  Charles  VIII .  264 

—  Le  bonhomme  et  la  toile  d’araignée .  272 

—  Faveur  et  les  ânes  volants .  280 

Le  message  de  Jean  Robertet  à  son  ami  Montferrand  .  .  288 
Hercule  et  Cupidon  (ms.  de  François  Robertet)  ....  2g6 

—  Jean  Molinet  décrivant  le  naufrage  de  la  Pucelle  .  .  .  309 

—  Charles  le  Téméraire  et  Georges  Chastellain .  32.4 

—  La  naissance  du  duc  Charles.  Les  armes  parlantes  de 

Molinet .  365 

—  L’auteur  présente  son  Boman  de  la  Rose  moralisé  .  .  .  4o5 

—  La  Vénus  du  recueil  de  François  Robertet .  444 


TABLE  DES  CHAPITRES 


Un  prince  des  lys  et  de  la  poésie  :  Charles  d’Orléans  ....  i 

Le  manuscrit  personnel  des  poésies  de  Charles  d’Orléans  en 
partie  autographe,  p.  i.  —  Caractère  autobiographique  des 
poésies  de  Charles  d’Orléans,  p.  3.  —  Charles  d’Orléans  et  sa 
légende,  p.  5.  —  L’enfance  de  Charles  d’Orléans  et  l’éducation 
qu’il  reçut,  p.  6.  —  Les  alarmes  et  les  plaisirs  de  son  adoles¬ 
cence,  p.  p.  —  Azincourt,  p.  12.  —  La  vie  du  prisonnier  en 
Angleterre,  p.  16.  —  Ses  méditations,  et  ses  amours,  p.  20.  — 

Sa  délivrance  et  son  retour  en  France,  p.  24-  —  Charles  VU 
considère  Charles  d’Orléans  comme  suspect,  p.  27.  —  Ses  en¬ 
treprises  politiques  et  sa  descente  en  Italie  demeurent  sans 
succès,  p.  28.  —  La  vie  intérieure  de  Charles  d’Orléans  à  Blois, 
p.  3o.  —  Ses  dernières  années,  p.  35.  —  L’esprit  de  Charles 
d’Orléans,  p.  38.  —  Ses  dons,  p.  4o.  —  L’allégorie  du  poète 
n’est  qu’un  déguisement  de  la  réalité,  p.  44-  —  Succès  de 
l’œuvre  de  Charles  d’Orléans,  p.  45.  —  Ce  qu’elle  signifie,  p. 

52. 

Le  pauvre  Villon .  '8 

Un  cas  d’égotisme,  p.  57.  —  La  vie  du  «  bien  renommé  »  Vil¬ 
lon,  p.58.  —  Son  enfance  à  Saint-Benoît,  p.  5p.  Ses  études, 
p.  63.  —  Les  amours  de  François  Villon  et  ses  aventures,  p.  69. 

—  Les  Lais  (décembre  1 456),  p.  73.  —  Les  mauvaises  relations 
de  François  Villon,  p.  80.  —  Les  Coquillards  et  le  vol  du  col¬ 
lège  de  Navarre,  p.  84.  —  François  Villon  sur  les  routes  de 
France  p.  88.  —  Son  retour  à  Paris  et  le  meurtre  de  Ferrebouc, 
p.  p4.  —  François  Villon  condamné  à  mort  voit  commuer  sa 
peine  en  celle  du  bannissement,  p.  100.  —  Son  exil,  p.  101.  — 

Le  Grant  Testament  édité  à  Paris  en  1489,  p.  102.  —  Paris  au 
temps  de  François  Villon,  p.  io3. 

II.  Le  cœur  enchâssé  de  maître  François.  —  Le  Testament  est 
son  portrait.  —  L’esprit  de  François  Villon.  Les  pauvres  et  les 
riches,  p.  107. 

III.  Un  poète  parmi  les  rimeurs.  L’art  de  François  Villon, 
p .  1 1  7 . 


47  4  TABLE  DES  CHAPITRES 

Arnoul  Greban,  l  auteur  du  Mystère  de  la  Passion .  i33 

Le  Mystère  de  la  Passion  est  la  cathédrale  poétique  du  quin¬ 
zième  siècle,  p.  1 33 .  —  Vie  de  Greban,  p.  1 34 -  —  Son  existence 
à  Notre-Dame  de  Paris  où  il  instruit  les  enfants  de  chœur,  p. 

1 4 1 -  — Datede  la  composition  du  Mystère  de  ta  Passion,  p.  i5a. 

—  Il  est  un  remaniement  de  la  Passion  de  Mercadé,  p.  i53. 

— Analyse  de  l’œuvre  de  Greban,  p.  i56.  —  Rôle  de  la  Vierge, 
p.  1 6 1 .  —  Rapports  des  sermons  sur  la  Passion  avec  le  Mystère 
de  Greban,  p.  1 64 •  —  Satan  et  les  bergers,  p.  172.  —  La  mu¬ 
sique  et  le  mystère,  p.  174.  —  Mise  en  scène  de  la  Passion,  p. 

178.  —  L’art  qui  caractérise  essentiellement  l’œuvre  de  Gre¬ 
ban,  p.  i33.  —  Son  cadre  est  Notre-Dame  de  Paris,  p.  18G. 

Jean  Mesciiinot,  «  le  banni  de  liesse  » .  1S9 

I  n  serviteur  des  ducs  de  Bretagne  et  un  vrai  Breton,  p.  189. 

—  Ses  origines,  p.  190.  —  Sa  vie  de  soldat  et  d’écuyer,  p.  192. 

L  auteur  des  Lunettes  des  Princes,  p.  197.  —  La  mort  des  ducs 
de  Bretagne,  p.  198.  — La  figure  de  la  mort  hante  Mesciiinot, 
p.  ao3.  —  Analyse  de  son  poème,  p.  204.  —  Un  traité  des  de¬ 
voirs  pour  les  gens  de  cour,  p.  212.  —  Mesciiinot  et  la  société 
de  son  temps,  p.  218.  —  Relations  de  Georges  Chastcllain  avec 
Mesciiinot  :  les  Princes,  p.  222.  —  Ses  pièces  historiques, 
p.  225.  — Mesciiinot  est  surtout  un  pieux  moraliste  très  repré¬ 


sentatif  de  sa  province,  p.  23o. 

Maître  Henri  Baude,  élu  des  finances  et  poète .  23g 

Baude  est  le  poète  du  Palais  de  Justice,  p.  aSg.  —  Monde  des 


clercs  des  finances,  p.  240.  —  Vie  de  l’élu  Baude,  p.  a4i.  — 

Ses  procès  et  ses  emprisonnements,  p.  245.  —  Le  Palais  et  le 
Testament  de  la  mule,  p.  247.  —  Les  jeux  des  clercs  du  Palais, 
p.  254.  —  Baude  et  Jean  II  duc  de  Bourbon,  p.  257.  —  Liens 
de  Baude  avec  le  Bourbonnais,  p.  2G0.  —  Démêlés  de  Baude 
avec  le  grand  Bâtard  de  Bourgogne,  p.  205.  — Baude  et  la  jus¬ 
tice,  p.  26G.  —  Portrait  du  bazochien  ancêtre  du  bourgeois 
français,  p.  271.  — Baude  et  l’art  nouveau  du  tapissier,  p.  27G. 

—  Le  recueil  de  dessins  de  François  Robertet  contenant  les 
cartons  de  ses  poésies,  p.  280.  —  L’art  de  Baude,  p.  284.  — 
Iransmission  de  ses  vers  par  les  Robertet,  p.  287.  —  Histoire 
poétique  de  cette  famille,  p.  288.  —  Les  cahiers  des  Robertet, 
p.  298.  —  Leur  importance  pour  le  goût  nouveau,  p.  3o4.  — 
L’Italianisme  et  le  paganisme  à  la  fin  du  quinzième  siècle. 

Jean  Molinet,  riiétoriquelr .  3io 

Molinet  à  la  recherche  d’une  auberge,  p.  3ii.  —  Molinet  suc¬ 
cède  comme  indiciaire  à  Chastellain,  p.  3i8.  —  Molinet  au 


TABLE  DES  CHAPITRES 


siège  de  Neuss,  p.  822.  —  Molinet  parmi  les  soudards,  p.  802. 
—  Molinet,  la  guerre  et  le  petit  peuple,  p.  335.  —  La  «  réful- 
genle  maison  de  Bourgogne  ».  Le  naufrage  d’une  Pucelle. 
Les  lions  et  les  aigles,  p.  347-  —  Molinet  chez  lui  à  Valen¬ 
ciennes,  p.  36i.  —  Jean  Molinet  chroniqueur,  p.  892.  — 
L’odieux  Molinet,  p.  4o4.  —  Jean  Molinet  en  prière,  p.  4o8. 
Le  vieux  Molinet  meurt  en  1807,  p.  4a4.  —  Le  Tombeau  de 
Jean  Molinet.  —  Un  ouvrier  des  mots.  —  Les  savants  et  les 
bergers  des  Lettres.  —  Jean  Lemaire  annonce  Ronsard, 
p.  437. 

ABLE  DES  PLANCHES . 


Imprimerie  de  J.  Dumoulin,  à  Paris